Pourtant ces députés n'étaient pas de pauvres gens: ils avaient de bons

chevaux, de bonnes tuniques, des manteaux épais couvrant la nuque et

remontant jusque sous le chapeau, avec de grandes manches pendantes

tombant sur les genoux; n'importe, la neige ou la pluie, les inondations

ou la gelée avaient été les plus forts. Tout en pestant, chacun de son

côté, contre la saison qui entravait leur voyage, prélats, barons ou

chevaliers avaient dû arrêter leurs montures dans quelque auberge isolée;

et écoutant le bruit du grésil sur les châssis de bois qui fermaient la

fenêtre, les jambes au feu dans la salle enfumée, en attendant le retrait

des eaux ils songeaient au mécontentement royal qui bientôt leur serait

sans doute manifesté dans la «chambre peinte» de Westminster. Si donc il

y avait des routes, si les propriétés étaient grevées de servitudes

obligeant à les entretenir, si des édits venaient de temps en temps

rappeler aux possesseurs du sol leurs obligations, si l'intérêt privé des

seigneurs et des moines s'ajoutant à l'intérêt public occasionnait de

temps en temps des réparations, le sort du voyageur, à la chute ou à la

fonte des neiges, était cependant précaire. On comprend que l'Église ait

eu pitié de lui et l'ait mentionné, en même temps que les malades et les

prisonniers, parmi les infortunés qu'elle recommandait aux prières

quotidiennes des âmes pieuses.

CHAPITRE II

LE VOYAGEUR ORDINAIRE ET LE PASSANT

Les voyages de la cour et des seigneurs.--Charrettes et fourgons

à bagages.--Les pourvoyeurs royaux et leurs abus de pouvoir.--Les

voitures princières.--Le cortège royal.--Les solliciteurs et les

plaideurs.

Voyages des magistrats.--Voyages des moines.--Voyages des

évêques.--Voyages des messagers.

Les gîtes pour la nuit.--La suite du roi logée par les

habitants.--Les monastères.--Les nobles abusent de l'hospitalité

monacale.--Les châteaux.--Les hôtelleries.--Le prix du coucher et

des provisions.--Un voyage en hiver d'Oxford à Newcastle.

Les cabarets.--Les ermitages.--L'ermite et le voyageur.

Ainsi entretenues, les routes s'éloignaient des villes et s'enfonçaient

dans la campagne, coupées par les ruisseaux en hiver et semées de trous;

les charrettes pesantes suivaient lentement leurs détours, et le bruit du

bois qui grince accompagnait le véhicule. Ces carrioles étaient très

répandues. Les unes avaient la forme d'un tombereau carré, simples boîtes

massives, tout en planches, portées sur deux roues; d'autres, un peu plus

légères, étaient formées de lattes garnies d'un treillage d'osier; les

roues étaient protégées par de gros clous à têtes proéminentes[25]. Les

unes et les autres servaient aux travaux de la campagne; on en trouvait

partout et on les louait à très bon marché. Deux pence par mille et par

tonne était le prix habituel; pour des sacs de blé à transporter,

c'était, en général, un penny par mille et par tonne[26]. Tout cela ne

prouve pas que les routes fussent excellentes, mais bien plutôt que ces

charrettes, indispensables à l'agriculture, étaient nombreuses. Pour les

gens du village qui les fabriquaient eux-mêmes, elles ne représentaient

pas une forte somme; ils les faisaient solides et massives, parce

qu'elles étaient plus faciles à établir ainsi et résistaient mieux aux

cahots des chemins; une rémunération assez faible devait donc suffire aux

charretiers. Le roi avait toujours besoin de leurs services; quand il se

transportait d'un manoir à un autre, le brillant cortège des seigneurs

était suivi par une armée de chariots d'emprunt.

[25] Voir des représentations de ces charrettes dans les

manuscrits du quatorzième siècle, et notamment dans le manuscrit

10 E. IV au British Museum, fol. 63, 94, 110, etc.

[26] Thorold Rogers, _History of agriculture and prices_, t. I,

pp. 650-661.

Les _pourvoyeurs_ officiels trouvaient les charrettes sur place et se les

appropriaient librement; ils exerçaient leurs réquisitions jusqu'à dix

lieues à la ronde des points que traversait le convoi royal. Ils

prenaient même sans scrupule les chars de gens de passage, venant de

trente à quarante lieues de là, dont le voyage se trouvait ainsi

brusquement interrompu. Il y avait bien des statuts qui disaient qu'on ne

ferait pas d'emprunts forcés, et surtout qu'on payerait honnêtement,

c'est-à-dire «dix pence par jour pour une charrette à deux chevaux et

quatorze pence pour une charrette à trois chevaux». Mais souvent on ne

pensait pas à payer. La «poevre commune» recommençait ses protestations,

le parlement ses statuts et les pourvoyeurs leurs exactions. Outre les

charrettes, ils demandaient du blé, du foin, de l'avoine, de la bière, de

la viande; c'était une petite armée qu'il fallait nourrir, et les

réquisitions jetaient la terreur dans les villages. On faisait ce qu'on

pouvait pour s'en exempter; le moyen le plus simple était de corrompre le

pourvoyeur, mais les pauvres ne le pouvaient pas. Cependant, les

règlements étaient innombrables qui avaient tous successivement promis

qu'il n'y aurait plus d'abus jamais. Le roi était impuissant; sous un

gouvernement imparfait, les lois créées pour durer toujours perdent

rapidement leur vitalité, et celles qu'on faisait alors mouraient en un

jour. Les pourvoyeurs pullulaient; beaucoup se donnaient pour officiers

du roi qui ne l'étaient point, et ce n'étaient pas les moins avides. Tous

achetaient à des prix dérisoires et se bornaient à promettre le payement.

Le statut de 1330 montre comment ces payements ne venaient jamais,

comment aussi, quand on prenait vingt-cinq «quarters» de blé, on en

comptait vingt seulement, parce qu'on mesurait «chescun bussel à

coumble[27]». De même, pour le foin, la paille, etc., les pourvoyeurs

trouvaient moyen de se faire compter un demi-penny ce qui valait deux ou

trois pence, ils ordonnaient qu'on leur amenât des provisions de vin,

gardaient le meilleur afin de le revendre à leur compte, et se faisaient

payer pour en rendre une partie à ceux à qui ils l'avaient pris, ce qui

renversait singulièrement les rôles. Tout cela, le roi le reconnaît et il

réforme en conséquence. Il réforme de nouveau peu de temps après et avec

le même résultat. En 1362, il déclare que désormais les pourvoyeurs

payeront comptant, au prix courant du marché, et il ajoute cette règle

plaisante, que les pourvoyeurs perdront leur nom détesté et seront

appelés acheteurs: «que le heignous noun de purveour soit chaungé et nomé

achatour[28]». Les deux mots comportaient donc des idées très différentes

(Ap. 9).

[27] _Statutes of the realm_, 4 Édouard III, ch. III. Un

_quarter_ égale huit _bushels_, soit plus de deux hectolitres.

[28] _Statutes of the realm_, 36 Édouard III, ch. II et suiv.

C'était à cheval que le roi et les seigneurs voyageaient la plupart du

temps; mais ils avaient aussi des voitures. Rien ne donne mieux l'idée du

luxe encombrant et gauche qui fait, pendant ce siècle, l'éclat de la vie

civile, que la structure de ces lourdes machines. Les plus belles avaient

quatre roues; trois ou quatre chevaux les tiraient, attelés à la file, et

sur l'un d'eux était monté le postillon, armé d'un fouet à manche court

et à plusieurs lanières; des poutres solides reposaient sur les essieux,

et au-dessus de ce cadre s'élevait une voûte arrondie comme un tunnel: on

voit quel ensemble disgracieux. Mais l'élégance des détails était

extrême; les roues étaient ouvragées et leurs rayons, en approchant du

cercle, s'épanouissaient en nervures formant ogive; les poutres étaient

peintes et dorées, l'intérieur était tendu de ces éblouissantes

tapisseries, la richesse du siècle; les bancs étaient garnis de coussins

brodés et l'on pouvait s'y étendre moitié assis et moitié couché; des

sortes d'oreillers étaient disposés dans les coins comme pour appeler le

sommeil; des fenêtres carrées étaient percées dans les parois, et des

rideaux de soie y pendaient[29]. Ainsi voyageaient de nobles dames à la

taille grêle, étroitement serrées dans des robes qui dessinaient tous les

plis du corps; leurs longues mains fluettes caressaient le chien ou

l'oiseau favori. Le chevalier, également serré dans sa _cotte-hardie_,

regardait d'un œil complaisant et, s'il savait les belles manières,

expliquait son cœur à sa nonchalante compagne en longues phrases comme

dans les romans. Le large front de la dame, qui peut-être s'est arraché

par coquetterie les sourcils et les cheveux follets, ce dont

s'indignaient les faiseurs de satires[30], s'illumine par instants, et

son sourire paraît comme un rayon de soleil. Cependant les essieux

crient, les fers des chevaux grincent sur le gravier, la machine avance

par soubresauts, descend dans les ornières, bondit tout entière au

passage des fossés et retombe brutalement avec un bruit sourd. Il faut

parler haut pour faire entendre les discours raffinés que pouvait

inspirer le souvenir de la Table-Ronde. Une nécessité si triviale a

toujours suffi à rompre le charme des pensées les plus délicates: trop de

secousses agitent la fleur, et quand le chevalier la présente elle a

perdu sa poudre parfumée.

[29] Il suffira de rappeler que les représentations de voitures

de cette espèce sont fréquentes dans les manuscrits. On en

trouvera plusieurs, à deux roues et très ornées, dans le roman du

roi Meliadus (ms. du quatorzième siècle au British Museum,

_Addition_, 12 228, fol. 198 et 243). La célèbre voiture à quatre

roues du _Luttrell psalter_ (aussi du quatorzième siècle) a été

fréquemment reproduite, notamment par Turner et Parker dans leur

_Domestic architecture of England from Edward I to Richard II_,

Oxford, 1852, 4 vol. 8º, t. I, p. 141. On trouve aussi dans les

manuscrits de curieuses représentations de litières posées sur

des brancards et portées par deux chevaux, un par devant, un

autre par derrière (ms. 118 français, roman de Lancelot, à la

Bibliothèque nationale, fol. 285; deux personnes sont dans la

litière; une dame et un chevalier blessé; quatorzième siècle).

[30] Histoire que raconte La Tour-Landry d'un saint ermite qui

vit en rêve la femme de son neveu en purgatoire. Les démons lui

enfonçaient des aiguilles ardentes dans les sourcils. Un ange lui

dit que «c'estoit pour ce qu'elle avoit affaitié ses sourciz et

ses temples, et son front creu, et arrachié son poil pour soy

cuidier embellir et pour plaire au monde». (_Le livre du

chevalier de La Tour-Landry_, édition Montaiglon, Paris, 1854,

12º.)

Posséder une voiture pareille était un luxe princier. On se les léguait

par testament, et c'était un don de valeur. Le 25 septembre 1355,

Elisabeth de Burgh, lady Clare[31], écrit ses dernières volontés et

attribue à sa fille aînée «son grant char ove les houces, tapets et

quissyns». La vingtième année de Richard II, Roger Rouland reçoit 400

livres sterling pour une voiture destinée à la reine Isabelle; et maître

la Zouche, la sixième année d'Édouard III, 1000 livres pour le char de

lady Éléanor[32]. C'étaient des sommes énormes: au quatorzième siècle, le

prix moyen d'un bœuf était de treize shillings un penny un quart, d'un

mouton un shilling cinq pence, d'une vache neuf shillings cinq pence, et

d'un poulet un penny[33]. Le char de lady Éléanor représentait donc la

valeur d'un troupeau de seize cents bœufs.

[31] Fille de Gilbert de Clare, comte de Gloucester et de

Hereford, et de Jeanne d'Acres, fille d'Édouard Ier. Elle

mourut le 4 novembre 1360. (_A collection of all the wills.... of

the kings and queens of England_, etc.; publiée par J. Nichols,

Londres, 1780, 4º, p. 22.)

[32] Sœur du roi (_Issues of the exchequer_, édition Devon,

Londres, 1837, p. 142.)

[33] Thorold Rogers, _History of agriculture and prices_, t. I.

p. 361.

Entre ces voitures luxueuses et les charrettes paysannes, il n'y avait

rien qui remplaçât cette légion de voitures bourgeoises auxquelles nous

sommes accoutumés aujourd'hui. Il s'en trouvait certainement de moins

chères que celles des princesses de la cour d'Édouard, mais pas un grand

nombre. Tout le monde à cette époque savait monter à cheval et il était

beaucoup plus pratique de se servir de sa monture que des pesants

véhicules du temps. On allait plus vite et l'on était plus sûr d'arriver.

Les lettres de la famille Paston montrent que les choses n'avaient guère

changé au quinzième siècle. Jean Paston étant malade à Londres, sa femme

lui écrit pour le supplier de revenir dès qu'il pourra endurer le cheval;

l'idée d'un retour en voiture ne leur vient même pas à l'esprit. Il

s'agit cependant d'une «grande maladie, _a grete dysese_».

Marguerite Paston écrit, le 28 septembre 1443:

«Si j'avais pu avoir ma volonté, je vous aurais déjà dit bien plus tôt

combien je désirais que vous fussiez à la maison, s'il vous plaisait.

Votre maladie aurait été tout aussi bien soignée ici que là où vous êtes;

j'aimerais mieux cela que recevoir une robe neuve, fût-elle même

d'écarlate. Je vous en prie, si votre mal se guérit et si vous pouvez

supporter le cheval, quand mon père ira à Londres et qu'on renverra son

cheval chez nous, demandez-le-lui et servez-vous de la bête pour revenir.

Car j'espère que vous serez soigné ici aussi tendrement que vous avez pu

être à Londres[34].»

[34] _The Paston Letters_ (1422-1509), a new édition... by James

Gairdner, Londres, 1872, 3 vol. 8º.

Il y avait peu d'endroits en Angleterre où l'aspect du cortège royal ne

fût pas bien connu. Les voyages de la cour étaient incessants; on en a vu

plus haut les motifs. Les itinéraires royaux qui ont été publiés mettent

en lumière d'une façon frappante ce besoin continuel de mouvement.

L'itinéraire du roi Jean sans Terre montre qu'il passait rarement un mois

entier au même endroit, et le plus souvent il n'y demeurait même pas une

semaine. En quinze jours on le trouve fréquemment dans cinq ou six villes

ou châteaux différents[35]. De même au temps d'Édouard Ier: la

vingt-huitième année de son règne (1299-1300), ce prince, sans sortir de

son royaume, change soixante-quinze fois de place, c'est-à-dire en

moyenne près de trois fois par quinzaine[36].

[35] _Patent rolls and itinerary of King John_, edited by T. D.

Hardy, Londres, 1835.

[36] _Liber quotidianus garderobæ_, Londres, 1787, p. LXVII.

Et quand le roi se déplaçait, non seulement il était précédé de

vingt-quatre archers à sa solde, recevant trois pence par jour[37], mais

il était accompagné de tous ces officiers que l'auteur du _Fleta_ énumère

avec tant de complaisance. Le souverain emmène ses deux maréchaux, son

maréchal _forinsecus_, qui en temps de guerre dispose les armées pour la

bataille, fixe les étapes et en tout temps arrête les malfaiteurs trouvés

dans la _virgata regia_, c'est-à-dire à douze lieues à la ronde[38]; et

son maréchal _intrinsecus_, qui fait la police des palais et châteaux et

en écarte autant qu'il peut les courtisanes. Il perçoit de chaque

«meretrice communi» quatre pence à titre d'amende, la première fois qu'il

l'arrête; si elle revient, on l'amène devant le sénéchal, qui lui fait

une défense solennelle de se présenter jamais à la demeure du roi, de la

reine ou de leurs enfants; à la troisième fois, on l'emprisonne et on

coupe les tresses de ses cheveux; à la quatrième fois, on procède à un de

ces supplices hideux que dans sa barbarie le moyen âge tolérait: on

coupe à ces femmes la lèvre supérieure, «ne de cætero concupiscantur ad

libidinem[39]». Il y avait aussi le chambellan qui veillait à ce que

l'intérieur de la demeure fût confortable: «debet decenter disponere pro

lecto regis, et ut cameræ tapetis et banqueriis ornentur»; le trésorier

de la garde-robe, qui tenait les comptes; le maréchal de la salle, qui

avait pour mission de chasser les intrus, «indignos ejicere,» et les

chiens, «non enim permittat canes aulam ingredi,» et une foule d'autres

officiers.

[37] «_Archers._--And xxiiij archers on foote for garde of the

kinges body, who shal goe before the kinge as he travaleth

thorough the cuntry.» _King Edward II's.. ordinances_, 1323, éd.

Furnivall, p. 46.

[38] _Fleta seu commentarius juris anglicani_, editio secunda,

Londres, 1685, 4º, liv. II, chap. II. Ce traité fut composé sous

Édouard Ier, dans la prison de la _Flotte_, par un juriste

demeuré inconnu. Il est postérieur à 1292, car mention y est

faite de la soumission de l'Écosse.

[39] Liv. II, chap. V. Une ordonnance d'Édouard II parle

seulement de la marque au fer rouge sur le front. (_King Edward

II's household and wardrobe ordinances_, A. D. 1323, Chaucer

society, édition Furnivall, 1876.)

Au-dessus de tous il faut placer encore le sénéchal du roi, premier

officier de sa maison, et son grand justicier. Partout où se rendait le

roi, l'appareil de la justice se transportait avec lui; au moment où il

allait se mettre en route, le sénéchal en avertissait le shériff[40] du

lieu où la cour devait s'arrêter, pour que celui-ci amenât tous ses

prisonniers dans la ville où le prince stationnerait. Tous les cas soumis

à la décision des juges errants sont tranchés par le sénéchal, qui

prescrit, s'il y a lieu, le duel judiciaire, prononce les sentences de

mise hors la loi (_outlawry_) et juge au criminel et au civil[41]. Ce

droit de justice criminelle accompagne le roi même à l'étranger, mais il

l'exerce seulement lorsque le coupable a été arrêté dans son hôtel. C'est

ce qui arriva la quatorzième année d'Édouard Ier. Ce souverain étant à

Paris, Ingelram de Nogent vint voler dans sa demeure et fut pris sur le

fait. Après discussion, il fut reconnu qu'Édouard, par son privilège

royal, demeurait juge de l'affaire; il livra le voleur à Robert

Fitz-John, son sénéchal, qui fit pendre Ingelram au gibet de

Saint-Germain-des-Prés[42].

[40] Il lui envoyait à cet effet un _mandatum_, qu'il retirait

lorsque le roi changeait d'avis sur le lieu où il devait aller,

ce qui arrivait assez fréquemment. «Debet autem senescallus

nomine capitalis justitiarii cujus vices gerit mandare vicecomiti

loci ubi dominus rex fuerit declinaturus quod venire faciat ad

certum diem, ubicumque tunc rex fuerit in ballivia sua, omnes

assisas comitatus sui, et omnes prisones cum suis atachiamentis.»

(_Fleta._)

[41] «Habet etiam ex virtute officii sui potestatem procedenti ad

utlagationes et duella jungendi et singula faciendi quæ ad

justitiarios itinerantes, prout supra dictum est pertinent

faciendi.»

[42] _Fleta_, liv. II, chap. III.

Longtemps même, le chancelier et ses clercs qui rédigeaient les brefs

suivirent le roi dans ses voyages, et Palgrave note qu'on requérait

souvent du couvent le plus proche un fort cheval pour porter les

rôles[43]; mais cet usage prit fin la quatrième année d'Édouard III, car

à ce moment la chancellerie fut installée d'une manière permanente à

Westminster. Le tribunal se déplaçant, une foule de plaideurs se

déplaçaient avec lui. Ils avaient beau n'être pas inscrits aux rôles, ils

suivaient sans perdre patience, comme le requin suit le navire, espérant

toujours happer à la fin quelque proie. Gens ayant procès, réclamants

divers, femmes «de fole vie», toute une tourbe d'individus sans maître

pour les avouer escortaient obstinément le prince et ses courtisans. Ils

se querellaient entre eux, volaient sur la route, assassinaient

quelquefois et ne contribuaient pas, on pense, à rendre populaire dans le

pays la nouvelle de la prochaine venue du roi. Édouard II dans les

ordonnances de sa maison (1323)[44] constate et déplore tous ces graves

abus; il prescrit de mettre dans les fers, pour quarante jours, au pain

et à l'eau, les hommes sans aveu qui suivraient la cour, et d'emprisonner

de même et de marquer au fer rouge les femmes de folle vie; il défend à

ses chevaliers, clercs, écuyers, valets, palefreniers, bref à tous ceux

qui l'accompagnent, d'emmener leurs femmes avec eux, à moins qu'elles

n'aient une charge ou un emploi à la cour, cette nuée d'êtres féminins ne

pouvant être qu'une cause de désordres. Il limite aussi le personnel qui

doit accompagner le maréchal et qui peu à peu s'était accru hors de toute

mesure. Ses ordonnances sont très minutieuses et très sages, mais on sait

combien rapidement au moyen âge les prescriptions pareilles tombaient en

oubli.

[43] _Original authority of the King's council_, p. 115.

[44] _King Edward II's household and wardrobe ordinances_, A. D.

1323, édition Furnivall, 1876, § 94.

Ce n'était pas seulement à la suite du roi que voyageait la justice. En

Angleterre, elle était nomade, et les magistrats venus de Londres qui

devaient l'apporter dans les comtés, comme les shériffs et baillis dans

les bourgs de leurs districts, parcouraient périodiquement le pays,

redressant les torts. Mais dans ces institutions aussi se glissaient de

graves abus, et, malgré ces précautions qui faisaient des administrés des

shériffs et baillis les propres juges de ceux-ci, de nombreux statuts

venaient l'un après l'autre constater des pratiques coupables et les

arrêter pour un temps. Devant les shériffs et les baillis (et devant

certains seigneurs[45]) avait lieu la _Vue de francpledge_, qui était un

examen minutieux, article par article, de la manière dont les lois de

police et de sûreté, les règlements sur la propriété, étaient exécutés;

on interrogeait les jurés convoqués pour cela sur les cas de vol,

d'assassinat, d'incendie, de rapt, de sorcellerie, d'apostasie, de

destruction de ponts et de chaussées (_de pontibus et calcetis fractis_),

de vagabondage, etc., qu'ils pouvaient connaître. Les tournées des

shériffs et baillis ne devaient, selon la grande charte, avoir lieu que

deux fois par an et non davantage, car leur venue occasionnait des pertes

de temps et d'argent aux jurés qu'on déplaçait et aux sujets du roi chez

lesquels ces officiers allaient loger (Ap. 10).

[45] Ce droit seigneurial était attaché à certains manoirs et se

transmettait avec eux. Voir la pétition d'une abbesse de l'île de

Wight qui réclame (à cause des amendes dont elle devait

bénéficier) la Vue de francpledge attachée au manoir de

Shorwalle, qui lui a été donné. La dame Isabelle de Forte lui

dispute ce droit. (_Rotuli parliamentorum_, t. II. p. 182, année

1347.)

De leur côté, les juges errants passaient en revue, de la même façon, les

_Articles de la couronne_. La fréquence de leurs apparitions varia selon

les époques; la grande charte (art. 18) en avait fixé le nombre à quatre

par an. C'est en pleine cour de comté qu'ils siégeaient; ils en avaient

la présidence, et ils servaient ainsi de lien entre la justice royale et

la justice de ces anciennes cours populaires. A mesure que l'importance

des magistrats s'accrut, celle du shériff en tant que juge diminua. Ils

demandaient aux jurés, transformés ainsi en accusateurs publics, quels

crimes, quels délits, quelles infractions aux statuts étaient venus à

leur connaissance[46]. Et dans ces interrogatoires minutieux, à chaque

instant revenaient les noms du shériff, du coroner, du bailli, du

constable, de tous les fonctionnaires royaux, dont la conduite est placée

ainsi sous le contrôle populaire. L'un de ces fonctionnaires, dit le

juge, n'a-t-il pas relâché quelque voleur ou des faux-monnayeurs ou des

rogneurs de monnaie? N'a-t-il pas, pour une somme d'argent, négligé des

poursuites contre un vagabond ou un assassin? N'a-t-il pas perçu des

amendes injustement? Ne s'est-il pas fait payer par des gens qui

voulaient éviter une charge publique (d'être juré, par exemple)? Le

shériff n'a-t-il pas réclamé plus que de raison l'hospitalité de ses

administrés, dans des tournées trop nombreuses? S'est-il présenté avec

plus de cinq ou six chevaux? Et le juré doit dénoncer de même, sous la

foi de son serment, les grands seigneurs qui ont emprisonné

arbitrairement des voyageurs passant sur leurs terres, et tous les

individus qui ont négligé de prêter main-forte pour arrêter un voleur et

de courir avec les autres à la huée, ou clameur de haro; car dans cette

société chaque homme est tour à tour officier de paix, soldat et juge, et

l'humble paysan que tant d'exactions menacent a pourtant sa part dans

l'administration de la justice et le maintien de l'ordre public. On voit

de quelle importance, au point de vue social, étaient ces tournées

judiciaires qui venaient sans cesse rappeler au pauvre qu'il était

citoyen, et que la chose de l'État était sa chose.

La vie nomade et les routes d'Angleterre au 14e siècle · 第 2 / 19 段