chevaux, de bonnes tuniques, des manteaux épais couvrant la nuque et
remontant jusque sous le chapeau, avec de grandes manches pendantes
tombant sur les genoux; n'importe, la neige ou la pluie, les inondations
ou la gelée avaient été les plus forts. Tout en pestant, chacun de son
côté, contre la saison qui entravait leur voyage, prélats, barons ou
chevaliers avaient dû arrêter leurs montures dans quelque auberge isolée;
et écoutant le bruit du grésil sur les châssis de bois qui fermaient la
fenêtre, les jambes au feu dans la salle enfumée, en attendant le retrait
des eaux ils songeaient au mécontentement royal qui bientôt leur serait
sans doute manifesté dans la «chambre peinte» de Westminster. Si donc il
y avait des routes, si les propriétés étaient grevées de servitudes
obligeant à les entretenir, si des édits venaient de temps en temps
rappeler aux possesseurs du sol leurs obligations, si l'intérêt privé des
seigneurs et des moines s'ajoutant à l'intérêt public occasionnait de
temps en temps des réparations, le sort du voyageur, à la chute ou à la
fonte des neiges, était cependant précaire. On comprend que l'Église ait
eu pitié de lui et l'ait mentionné, en même temps que les malades et les
prisonniers, parmi les infortunés qu'elle recommandait aux prières
quotidiennes des âmes pieuses.
CHAPITRE II
LE VOYAGEUR ORDINAIRE ET LE PASSANT
Les voyages de la cour et des seigneurs.--Charrettes et fourgons
à bagages.--Les pourvoyeurs royaux et leurs abus de pouvoir.--Les
voitures princières.--Le cortège royal.--Les solliciteurs et les
plaideurs.
Voyages des magistrats.--Voyages des moines.--Voyages des
évêques.--Voyages des messagers.
Les gîtes pour la nuit.--La suite du roi logée par les
habitants.--Les monastères.--Les nobles abusent de l'hospitalité
monacale.--Les châteaux.--Les hôtelleries.--Le prix du coucher et
des provisions.--Un voyage en hiver d'Oxford à Newcastle.
Les cabarets.--Les ermitages.--L'ermite et le voyageur.
Ainsi entretenues, les routes s'éloignaient des villes et s'enfonçaient
dans la campagne, coupées par les ruisseaux en hiver et semées de trous;
les charrettes pesantes suivaient lentement leurs détours, et le bruit du
bois qui grince accompagnait le véhicule. Ces carrioles étaient très
répandues. Les unes avaient la forme d'un tombereau carré, simples boîtes
massives, tout en planches, portées sur deux roues; d'autres, un peu plus
légères, étaient formées de lattes garnies d'un treillage d'osier; les
roues étaient protégées par de gros clous à têtes proéminentes[25]. Les
unes et les autres servaient aux travaux de la campagne; on en trouvait
partout et on les louait à très bon marché. Deux pence par mille et par
tonne était le prix habituel; pour des sacs de blé à transporter,
c'était, en général, un penny par mille et par tonne[26]. Tout cela ne
prouve pas que les routes fussent excellentes, mais bien plutôt que ces
charrettes, indispensables à l'agriculture, étaient nombreuses. Pour les
gens du village qui les fabriquaient eux-mêmes, elles ne représentaient
pas une forte somme; ils les faisaient solides et massives, parce
qu'elles étaient plus faciles à établir ainsi et résistaient mieux aux
cahots des chemins; une rémunération assez faible devait donc suffire aux
charretiers. Le roi avait toujours besoin de leurs services; quand il se
transportait d'un manoir à un autre, le brillant cortège des seigneurs
était suivi par une armée de chariots d'emprunt.
[25] Voir des représentations de ces charrettes dans les
manuscrits du quatorzième siècle, et notamment dans le manuscrit
10 E. IV au British Museum, fol. 63, 94, 110, etc.
[26] Thorold Rogers, _History of agriculture and prices_, t. I,
pp. 650-661.
Les _pourvoyeurs_ officiels trouvaient les charrettes sur place et se les
appropriaient librement; ils exerçaient leurs réquisitions jusqu'à dix
lieues à la ronde des points que traversait le convoi royal. Ils
prenaient même sans scrupule les chars de gens de passage, venant de
trente à quarante lieues de là, dont le voyage se trouvait ainsi
brusquement interrompu. Il y avait bien des statuts qui disaient qu'on ne
ferait pas d'emprunts forcés, et surtout qu'on payerait honnêtement,
c'est-à-dire «dix pence par jour pour une charrette à deux chevaux et
quatorze pence pour une charrette à trois chevaux». Mais souvent on ne
pensait pas à payer. La «poevre commune» recommençait ses protestations,
le parlement ses statuts et les pourvoyeurs leurs exactions. Outre les
charrettes, ils demandaient du blé, du foin, de l'avoine, de la bière, de
la viande; c'était une petite armée qu'il fallait nourrir, et les
réquisitions jetaient la terreur dans les villages. On faisait ce qu'on
pouvait pour s'en exempter; le moyen le plus simple était de corrompre le
pourvoyeur, mais les pauvres ne le pouvaient pas. Cependant, les
règlements étaient innombrables qui avaient tous successivement promis
qu'il n'y aurait plus d'abus jamais. Le roi était impuissant; sous un
gouvernement imparfait, les lois créées pour durer toujours perdent
rapidement leur vitalité, et celles qu'on faisait alors mouraient en un
jour. Les pourvoyeurs pullulaient; beaucoup se donnaient pour officiers
du roi qui ne l'étaient point, et ce n'étaient pas les moins avides. Tous
achetaient à des prix dérisoires et se bornaient à promettre le payement.
Le statut de 1330 montre comment ces payements ne venaient jamais,
comment aussi, quand on prenait vingt-cinq «quarters» de blé, on en
comptait vingt seulement, parce qu'on mesurait «chescun bussel à
coumble[27]». De même, pour le foin, la paille, etc., les pourvoyeurs
trouvaient moyen de se faire compter un demi-penny ce qui valait deux ou
trois pence, ils ordonnaient qu'on leur amenât des provisions de vin,
gardaient le meilleur afin de le revendre à leur compte, et se faisaient
payer pour en rendre une partie à ceux à qui ils l'avaient pris, ce qui
renversait singulièrement les rôles. Tout cela, le roi le reconnaît et il
réforme en conséquence. Il réforme de nouveau peu de temps après et avec
le même résultat. En 1362, il déclare que désormais les pourvoyeurs
payeront comptant, au prix courant du marché, et il ajoute cette règle
plaisante, que les pourvoyeurs perdront leur nom détesté et seront
appelés acheteurs: «que le heignous noun de purveour soit chaungé et nomé
achatour[28]». Les deux mots comportaient donc des idées très différentes
(Ap. 9).
[27] _Statutes of the realm_, 4 Édouard III, ch. III. Un
_quarter_ égale huit _bushels_, soit plus de deux hectolitres.
[28] _Statutes of the realm_, 36 Édouard III, ch. II et suiv.
C'était à cheval que le roi et les seigneurs voyageaient la plupart du
temps; mais ils avaient aussi des voitures. Rien ne donne mieux l'idée du
luxe encombrant et gauche qui fait, pendant ce siècle, l'éclat de la vie
civile, que la structure de ces lourdes machines. Les plus belles avaient
quatre roues; trois ou quatre chevaux les tiraient, attelés à la file, et
sur l'un d'eux était monté le postillon, armé d'un fouet à manche court
et à plusieurs lanières; des poutres solides reposaient sur les essieux,
et au-dessus de ce cadre s'élevait une voûte arrondie comme un tunnel: on
voit quel ensemble disgracieux. Mais l'élégance des détails était
extrême; les roues étaient ouvragées et leurs rayons, en approchant du
cercle, s'épanouissaient en nervures formant ogive; les poutres étaient
peintes et dorées, l'intérieur était tendu de ces éblouissantes
tapisseries, la richesse du siècle; les bancs étaient garnis de coussins
brodés et l'on pouvait s'y étendre moitié assis et moitié couché; des
sortes d'oreillers étaient disposés dans les coins comme pour appeler le
sommeil; des fenêtres carrées étaient percées dans les parois, et des
rideaux de soie y pendaient[29]. Ainsi voyageaient de nobles dames à la
taille grêle, étroitement serrées dans des robes qui dessinaient tous les
plis du corps; leurs longues mains fluettes caressaient le chien ou
l'oiseau favori. Le chevalier, également serré dans sa _cotte-hardie_,
regardait d'un œil complaisant et, s'il savait les belles manières,
expliquait son cœur à sa nonchalante compagne en longues phrases comme
dans les romans. Le large front de la dame, qui peut-être s'est arraché
par coquetterie les sourcils et les cheveux follets, ce dont
s'indignaient les faiseurs de satires[30], s'illumine par instants, et
son sourire paraît comme un rayon de soleil. Cependant les essieux
crient, les fers des chevaux grincent sur le gravier, la machine avance
par soubresauts, descend dans les ornières, bondit tout entière au
passage des fossés et retombe brutalement avec un bruit sourd. Il faut
parler haut pour faire entendre les discours raffinés que pouvait
inspirer le souvenir de la Table-Ronde. Une nécessité si triviale a
toujours suffi à rompre le charme des pensées les plus délicates: trop de
secousses agitent la fleur, et quand le chevalier la présente elle a
perdu sa poudre parfumée.
[29] Il suffira de rappeler que les représentations de voitures
de cette espèce sont fréquentes dans les manuscrits. On en
trouvera plusieurs, à deux roues et très ornées, dans le roman du
roi Meliadus (ms. du quatorzième siècle au British Museum,
_Addition_, 12 228, fol. 198 et 243). La célèbre voiture à quatre
roues du _Luttrell psalter_ (aussi du quatorzième siècle) a été
fréquemment reproduite, notamment par Turner et Parker dans leur
_Domestic architecture of England from Edward I to Richard II_,
Oxford, 1852, 4 vol. 8º, t. I, p. 141. On trouve aussi dans les
manuscrits de curieuses représentations de litières posées sur
des brancards et portées par deux chevaux, un par devant, un
autre par derrière (ms. 118 français, roman de Lancelot, à la
Bibliothèque nationale, fol. 285; deux personnes sont dans la
litière; une dame et un chevalier blessé; quatorzième siècle).
[30] Histoire que raconte La Tour-Landry d'un saint ermite qui
vit en rêve la femme de son neveu en purgatoire. Les démons lui
enfonçaient des aiguilles ardentes dans les sourcils. Un ange lui
dit que «c'estoit pour ce qu'elle avoit affaitié ses sourciz et
ses temples, et son front creu, et arrachié son poil pour soy
cuidier embellir et pour plaire au monde». (_Le livre du
chevalier de La Tour-Landry_, édition Montaiglon, Paris, 1854,
12º.)
Posséder une voiture pareille était un luxe princier. On se les léguait
par testament, et c'était un don de valeur. Le 25 septembre 1355,
Elisabeth de Burgh, lady Clare[31], écrit ses dernières volontés et
attribue à sa fille aînée «son grant char ove les houces, tapets et
quissyns». La vingtième année de Richard II, Roger Rouland reçoit 400
livres sterling pour une voiture destinée à la reine Isabelle; et maître
la Zouche, la sixième année d'Édouard III, 1000 livres pour le char de
lady Éléanor[32]. C'étaient des sommes énormes: au quatorzième siècle, le
prix moyen d'un bœuf était de treize shillings un penny un quart, d'un
mouton un shilling cinq pence, d'une vache neuf shillings cinq pence, et
d'un poulet un penny[33]. Le char de lady Éléanor représentait donc la
valeur d'un troupeau de seize cents bœufs.
[31] Fille de Gilbert de Clare, comte de Gloucester et de
Hereford, et de Jeanne d'Acres, fille d'Édouard Ier. Elle
mourut le 4 novembre 1360. (_A collection of all the wills.... of
the kings and queens of England_, etc.; publiée par J. Nichols,
Londres, 1780, 4º, p. 22.)
[32] Sœur du roi (_Issues of the exchequer_, édition Devon,
Londres, 1837, p. 142.)
[33] Thorold Rogers, _History of agriculture and prices_, t. I.
p. 361.
Entre ces voitures luxueuses et les charrettes paysannes, il n'y avait
rien qui remplaçât cette légion de voitures bourgeoises auxquelles nous
sommes accoutumés aujourd'hui. Il s'en trouvait certainement de moins
chères que celles des princesses de la cour d'Édouard, mais pas un grand
nombre. Tout le monde à cette époque savait monter à cheval et il était
beaucoup plus pratique de se servir de sa monture que des pesants
véhicules du temps. On allait plus vite et l'on était plus sûr d'arriver.
Les lettres de la famille Paston montrent que les choses n'avaient guère
changé au quinzième siècle. Jean Paston étant malade à Londres, sa femme
lui écrit pour le supplier de revenir dès qu'il pourra endurer le cheval;
l'idée d'un retour en voiture ne leur vient même pas à l'esprit. Il
s'agit cependant d'une «grande maladie, _a grete dysese_».
Marguerite Paston écrit, le 28 septembre 1443:
«Si j'avais pu avoir ma volonté, je vous aurais déjà dit bien plus tôt
combien je désirais que vous fussiez à la maison, s'il vous plaisait.
Votre maladie aurait été tout aussi bien soignée ici que là où vous êtes;
j'aimerais mieux cela que recevoir une robe neuve, fût-elle même
d'écarlate. Je vous en prie, si votre mal se guérit et si vous pouvez
supporter le cheval, quand mon père ira à Londres et qu'on renverra son
cheval chez nous, demandez-le-lui et servez-vous de la bête pour revenir.
Car j'espère que vous serez soigné ici aussi tendrement que vous avez pu
être à Londres[34].»
[34] _The Paston Letters_ (1422-1509), a new édition... by James
Gairdner, Londres, 1872, 3 vol. 8º.
Il y avait peu d'endroits en Angleterre où l'aspect du cortège royal ne
fût pas bien connu. Les voyages de la cour étaient incessants; on en a vu
plus haut les motifs. Les itinéraires royaux qui ont été publiés mettent
en lumière d'une façon frappante ce besoin continuel de mouvement.
L'itinéraire du roi Jean sans Terre montre qu'il passait rarement un mois
entier au même endroit, et le plus souvent il n'y demeurait même pas une
semaine. En quinze jours on le trouve fréquemment dans cinq ou six villes
ou châteaux différents[35]. De même au temps d'Édouard Ier: la
vingt-huitième année de son règne (1299-1300), ce prince, sans sortir de
son royaume, change soixante-quinze fois de place, c'est-à-dire en
moyenne près de trois fois par quinzaine[36].
[35] _Patent rolls and itinerary of King John_, edited by T. D.
Hardy, Londres, 1835.
[36] _Liber quotidianus garderobæ_, Londres, 1787, p. LXVII.
Et quand le roi se déplaçait, non seulement il était précédé de
vingt-quatre archers à sa solde, recevant trois pence par jour[37], mais
il était accompagné de tous ces officiers que l'auteur du _Fleta_ énumère
avec tant de complaisance. Le souverain emmène ses deux maréchaux, son
maréchal _forinsecus_, qui en temps de guerre dispose les armées pour la
bataille, fixe les étapes et en tout temps arrête les malfaiteurs trouvés
dans la _virgata regia_, c'est-à-dire à douze lieues à la ronde[38]; et
son maréchal _intrinsecus_, qui fait la police des palais et châteaux et
en écarte autant qu'il peut les courtisanes. Il perçoit de chaque
«meretrice communi» quatre pence à titre d'amende, la première fois qu'il
l'arrête; si elle revient, on l'amène devant le sénéchal, qui lui fait
une défense solennelle de se présenter jamais à la demeure du roi, de la
reine ou de leurs enfants; à la troisième fois, on l'emprisonne et on
coupe les tresses de ses cheveux; à la quatrième fois, on procède à un de
ces supplices hideux que dans sa barbarie le moyen âge tolérait: on
coupe à ces femmes la lèvre supérieure, «ne de cætero concupiscantur ad
libidinem[39]». Il y avait aussi le chambellan qui veillait à ce que
l'intérieur de la demeure fût confortable: «debet decenter disponere pro
lecto regis, et ut cameræ tapetis et banqueriis ornentur»; le trésorier
de la garde-robe, qui tenait les comptes; le maréchal de la salle, qui
avait pour mission de chasser les intrus, «indignos ejicere,» et les
chiens, «non enim permittat canes aulam ingredi,» et une foule d'autres
officiers.
[37] «_Archers._--And xxiiij archers on foote for garde of the
kinges body, who shal goe before the kinge as he travaleth
thorough the cuntry.» _King Edward II's.. ordinances_, 1323, éd.
Furnivall, p. 46.
[38] _Fleta seu commentarius juris anglicani_, editio secunda,
Londres, 1685, 4º, liv. II, chap. II. Ce traité fut composé sous
Édouard Ier, dans la prison de la _Flotte_, par un juriste
demeuré inconnu. Il est postérieur à 1292, car mention y est
faite de la soumission de l'Écosse.
[39] Liv. II, chap. V. Une ordonnance d'Édouard II parle
seulement de la marque au fer rouge sur le front. (_King Edward
II's household and wardrobe ordinances_, A. D. 1323, Chaucer
society, édition Furnivall, 1876.)
Au-dessus de tous il faut placer encore le sénéchal du roi, premier
officier de sa maison, et son grand justicier. Partout où se rendait le
roi, l'appareil de la justice se transportait avec lui; au moment où il
allait se mettre en route, le sénéchal en avertissait le shériff[40] du
lieu où la cour devait s'arrêter, pour que celui-ci amenât tous ses
prisonniers dans la ville où le prince stationnerait. Tous les cas soumis
à la décision des juges errants sont tranchés par le sénéchal, qui
prescrit, s'il y a lieu, le duel judiciaire, prononce les sentences de
mise hors la loi (_outlawry_) et juge au criminel et au civil[41]. Ce
droit de justice criminelle accompagne le roi même à l'étranger, mais il
l'exerce seulement lorsque le coupable a été arrêté dans son hôtel. C'est
ce qui arriva la quatorzième année d'Édouard Ier. Ce souverain étant à
Paris, Ingelram de Nogent vint voler dans sa demeure et fut pris sur le
fait. Après discussion, il fut reconnu qu'Édouard, par son privilège
royal, demeurait juge de l'affaire; il livra le voleur à Robert
Fitz-John, son sénéchal, qui fit pendre Ingelram au gibet de
Saint-Germain-des-Prés[42].
[40] Il lui envoyait à cet effet un _mandatum_, qu'il retirait
lorsque le roi changeait d'avis sur le lieu où il devait aller,
ce qui arrivait assez fréquemment. «Debet autem senescallus
nomine capitalis justitiarii cujus vices gerit mandare vicecomiti
loci ubi dominus rex fuerit declinaturus quod venire faciat ad
certum diem, ubicumque tunc rex fuerit in ballivia sua, omnes
assisas comitatus sui, et omnes prisones cum suis atachiamentis.»
(_Fleta._)
[41] «Habet etiam ex virtute officii sui potestatem procedenti ad
utlagationes et duella jungendi et singula faciendi quæ ad
justitiarios itinerantes, prout supra dictum est pertinent
faciendi.»
[42] _Fleta_, liv. II, chap. III.
Longtemps même, le chancelier et ses clercs qui rédigeaient les brefs
suivirent le roi dans ses voyages, et Palgrave note qu'on requérait
souvent du couvent le plus proche un fort cheval pour porter les
rôles[43]; mais cet usage prit fin la quatrième année d'Édouard III, car
à ce moment la chancellerie fut installée d'une manière permanente à
Westminster. Le tribunal se déplaçant, une foule de plaideurs se
déplaçaient avec lui. Ils avaient beau n'être pas inscrits aux rôles, ils
suivaient sans perdre patience, comme le requin suit le navire, espérant
toujours happer à la fin quelque proie. Gens ayant procès, réclamants
divers, femmes «de fole vie», toute une tourbe d'individus sans maître
pour les avouer escortaient obstinément le prince et ses courtisans. Ils
se querellaient entre eux, volaient sur la route, assassinaient
quelquefois et ne contribuaient pas, on pense, à rendre populaire dans le
pays la nouvelle de la prochaine venue du roi. Édouard II dans les
ordonnances de sa maison (1323)[44] constate et déplore tous ces graves
abus; il prescrit de mettre dans les fers, pour quarante jours, au pain
et à l'eau, les hommes sans aveu qui suivraient la cour, et d'emprisonner
de même et de marquer au fer rouge les femmes de folle vie; il défend à
ses chevaliers, clercs, écuyers, valets, palefreniers, bref à tous ceux
qui l'accompagnent, d'emmener leurs femmes avec eux, à moins qu'elles
n'aient une charge ou un emploi à la cour, cette nuée d'êtres féminins ne
pouvant être qu'une cause de désordres. Il limite aussi le personnel qui
doit accompagner le maréchal et qui peu à peu s'était accru hors de toute
mesure. Ses ordonnances sont très minutieuses et très sages, mais on sait
combien rapidement au moyen âge les prescriptions pareilles tombaient en
oubli.
[43] _Original authority of the King's council_, p. 115.
[44] _King Edward II's household and wardrobe ordinances_, A. D.
1323, édition Furnivall, 1876, § 94.
Ce n'était pas seulement à la suite du roi que voyageait la justice. En
Angleterre, elle était nomade, et les magistrats venus de Londres qui
devaient l'apporter dans les comtés, comme les shériffs et baillis dans
les bourgs de leurs districts, parcouraient périodiquement le pays,
redressant les torts. Mais dans ces institutions aussi se glissaient de
graves abus, et, malgré ces précautions qui faisaient des administrés des
shériffs et baillis les propres juges de ceux-ci, de nombreux statuts
venaient l'un après l'autre constater des pratiques coupables et les
arrêter pour un temps. Devant les shériffs et les baillis (et devant
certains seigneurs[45]) avait lieu la _Vue de francpledge_, qui était un
examen minutieux, article par article, de la manière dont les lois de
police et de sûreté, les règlements sur la propriété, étaient exécutés;
on interrogeait les jurés convoqués pour cela sur les cas de vol,
d'assassinat, d'incendie, de rapt, de sorcellerie, d'apostasie, de
destruction de ponts et de chaussées (_de pontibus et calcetis fractis_),
de vagabondage, etc., qu'ils pouvaient connaître. Les tournées des
shériffs et baillis ne devaient, selon la grande charte, avoir lieu que
deux fois par an et non davantage, car leur venue occasionnait des pertes
de temps et d'argent aux jurés qu'on déplaçait et aux sujets du roi chez
lesquels ces officiers allaient loger (Ap. 10).
[45] Ce droit seigneurial était attaché à certains manoirs et se
transmettait avec eux. Voir la pétition d'une abbesse de l'île de
Wight qui réclame (à cause des amendes dont elle devait
bénéficier) la Vue de francpledge attachée au manoir de
Shorwalle, qui lui a été donné. La dame Isabelle de Forte lui
dispute ce droit. (_Rotuli parliamentorum_, t. II. p. 182, année
1347.)
De leur côté, les juges errants passaient en revue, de la même façon, les
_Articles de la couronne_. La fréquence de leurs apparitions varia selon
les époques; la grande charte (art. 18) en avait fixé le nombre à quatre
par an. C'est en pleine cour de comté qu'ils siégeaient; ils en avaient
la présidence, et ils servaient ainsi de lien entre la justice royale et
la justice de ces anciennes cours populaires. A mesure que l'importance
des magistrats s'accrut, celle du shériff en tant que juge diminua. Ils
demandaient aux jurés, transformés ainsi en accusateurs publics, quels
crimes, quels délits, quelles infractions aux statuts étaient venus à
leur connaissance[46]. Et dans ces interrogatoires minutieux, à chaque
instant revenaient les noms du shériff, du coroner, du bailli, du
constable, de tous les fonctionnaires royaux, dont la conduite est placée
ainsi sous le contrôle populaire. L'un de ces fonctionnaires, dit le
juge, n'a-t-il pas relâché quelque voleur ou des faux-monnayeurs ou des
rogneurs de monnaie? N'a-t-il pas, pour une somme d'argent, négligé des
poursuites contre un vagabond ou un assassin? N'a-t-il pas perçu des
amendes injustement? Ne s'est-il pas fait payer par des gens qui
voulaient éviter une charge publique (d'être juré, par exemple)? Le
shériff n'a-t-il pas réclamé plus que de raison l'hospitalité de ses
administrés, dans des tournées trop nombreuses? S'est-il présenté avec
plus de cinq ou six chevaux? Et le juré doit dénoncer de même, sous la
foi de son serment, les grands seigneurs qui ont emprisonné
arbitrairement des voyageurs passant sur leurs terres, et tous les
individus qui ont négligé de prêter main-forte pour arrêter un voleur et
de courir avec les autres à la huée, ou clameur de haro; car dans cette
société chaque homme est tour à tour officier de paix, soldat et juge, et
l'humble paysan que tant d'exactions menacent a pourtant sa part dans
l'administration de la justice et le maintien de l'ordre public. On voit
de quelle importance, au point de vue social, étaient ces tournées
judiciaires qui venaient sans cesse rappeler au pauvre qu'il était
citoyen, et que la chose de l'État était sa chose.