LA VIE NOMADE
ET LES ROUTES D'ANGLETERRE
AU XIVe SIÈCLE
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
=Le Théâtre en Angleterre depuis la conquête jusqu'aux prédécesseurs
immédiats de Shakespeare= (1066-1583). Deuxième édition, corrigée et
augmentée, Paris (Leroux); 1881, 1 vol. 8º; prix: 4 fr.
=Chaucer's pardoner and the pope's pardoners=, London, Chaucer Society,
8º.
=Observations sur la vision de Piers Plowman=, Paris (Leroux), 1879, 8º.
10091.--Imprimerie A. Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
LES ANGLAIS AU MOYEN ÂGE
LA VIE NOMADE
ET LES ROUTES D'ANGLETERRE
AU XIVe SIÈCLE
PAR
J. J. JUSSERAND
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1884
Droits de propriété et de traduction réservées
_Cet ouvrage n'est qu'un chapitre d'une histoire qui reste à écrire,
celle des Anglais au moyen âge. L'histoire des guerres, des relations
diplomatiques, de l'agriculture, de la constitution politique de nos
voisins a été retracée bien des fois. Aucun livre ne nous a suffisamment
montré, par des aperçus d'ensemble, quel genre de vie matérielle,
intellectuelle et morale menaient au moyen âge les puissants et les
faibles, ce qu'il y avait dans leurs maisons, dans leurs cerveaux, dans
leurs cœurs, ce qu'était leur existence par rapport à la nôtre. Quand on
passait la Manche au quatorzième siècle, qui rencontrait-on sur les
routes, qui voyait-on dans les villes, comment étaient nourris, habillés
les Anglais, quelle part de vie publique était réservée à chaque citoyen,
quelles poésies, quels arts plaisaient à leur esprit, qu'apprenaient-ils
à l'école, comment se passait la journée de l'ouvrier dans son échoppe,
du paysan dans sa hutte, du bourgeois dans sa maison, du_ _noble dans
son château, du moine dans son cloître, comment voyageait-on et pourquoi?
Ces problèmes offrent en Angleterre un intérêt spécial, parce qu'en aucun
pays d'Europe les institutions, les mœurs, les croyances de l'heure
présente ne sont le produit aussi direct de l'état social d'il y a cinq
cents ans. C'est pourquoi ces études ne sont peut-être pas dépourvues de
cette utilité pratique si recherchée en notre temps: pour les peuples,
comme pour les individus, ce n'est souvent qu'en sachant d'où ils
viennent qu'on peut prévoir où ils vont._
18 Février 1884.
LA
VIE NOMADE
ET LES
ROUTES D'ANGLETERRE AU MOYEN AGE
(XIVe SIÈCLE)
«O, dist Spadassin, voici un bon resveux; mais allons nous cacher
au coin de la cheminée et là passons avec les dames nostre vie et
nostre temps à enfiler des perles ou à filer comme Sardanapalus.
Qui ne s'adventure n'a cheval ni mule, ce dist Salomon.»
(_Vie de Gargantua._)
Il y a peu de nomades aujourd'hui; les petits métiers qui s'exerçaient le
long des routes, dans chaque village rencontré, disparaissent devant nos
procédés nouveaux de grande fabrication. De plus en plus rarement on voit
le colporteur déboucler sa balle à la porte des fermes, le cordonnier
ambulant réparer sur le bord des fossés les souliers qui, le dimanche,
remplaceront les sabots, le musicien venu on ne sait d'où chanter aux
fenêtres ses airs monotones interminables; les pèlerins de profession
n'existent plus; les charlatans même perdront bientôt leur crédit. Au
moyen âge, il en était tout autrement; beaucoup d'individus étaient voués
à une existence errante et commençaient au sortir de l'enfance le voyage
de leur vie entière. Les uns au grand soleil, sur la poussière des
chemins fréquentés, promenaient leurs industries bizarres; les autres
dans les sentiers détournés ou même à travers les taillis cachaient leur
tête aux gens du shériff, une tête soit de criminel, soit de fugitif,
«_tête de loup, que tout le monde pouvait abattre_,» selon la terrible
expression d'un juriste anglais du treizième siècle. Parmi ceux-ci,
beaucoup d'ouvriers en rupture de ban, malheureux et tyrannisés dans
leurs hameaux, qui se mettaient en quête de travail par tout le pays,
comme si la fuite pouvait les affranchir: «_Service est en le sank[1]!_»
leur répondait le magistrat; parmi ceux-là, des colporteurs chargés de
menues marchandises, des pèlerins qui de Saint-Thomas à Saint-Jacques
allaient quêtant sur les routes et vivant d'aumônes, des pardonneurs,
nomades étranges, qui vendaient au commun peuple les mérites des saints
du paradis, des frères mendiants et des prêcheurs de toute sorte qui,
suivant l'époque, faisaient entendre aux portes des églises des harangues
passionnées ou les discours égoïstes les plus méprisables. Toutes ces
vies avaient ce caractère commun que, dans les grands espaces de pays où
elles s'écoulaient, et où d'autres vies se consumaient immobiles, tous
les jours sous le même ciel et dans le même labeur, elles servaient comme
de lien entre ces groupes éloignés que les lois et les mœurs
rattachaient au sol. Poursuivant leur œuvre singulière, ces errants, qui
avaient tant vu et connu tant d'aventures, servaient à donner aux humbles
qu'ils rencontraient sur leur passage quelque idée du vaste monde à eux
inconnu. Avec beaucoup de croyances fausses et de fables, ils faisaient
entrer dans le cerveau des immobiles certaines notions d'étendue et de
vie active qu'ils n'auraient guère eues sans cela; surtout ils
fournissaient aux gens attachés au sol des nouvelles de leurs frères de
la province voisine, de leur état de souffrance ou de bonheur, et on les
enviait alors ou on les plaignait et on se répétait que c'étaient bien là
des frères, des amis à appeler au jour de la révolte.
[1] _Yearbooks of Edward I_, édition Horwood, Londres, 1863,
etc., 8º (collection du _Master of the rolls_), années 30-31
d'Édouard Ier.
Dans un temps où pour la foule des hommes les idées se transmettaient
oralement et voyageaient avec ces errants par les chemins, les nomades
servaient réellement de trait d'union entre les masses humaines des
régions diverses. Il y aurait donc pour l'historien un intérêt très grand
à connaître exactement quels étaient ces canaux de la pensée populaire,
quelle vie menaient ceux qui en remplissaient la fonction, quelle
influence et quelles mœurs ils avaient. Nous étudierons les principaux
types de cette race et nous les choisirons en Angleterre au quatorzième
siècle, dans un pays et à une époque où leur importance sociale a été
considérable. L'intérêt qui s'attache à eux est naturellement multiple;
d'abord la personne même de ces pardonneurs, de ces pèlerins de
profession, de ces ménestrels, espèces éteintes, est curieuse à examiner
de près; ensuite et surtout l'état de leur esprit et la manière dont ils
exerçaient leurs pratiques se rattachent étroitement à l'état social tout
entier d'un grand peuple qui venait alors de se former et d'acquérir les
traits et le caractère qui le distinguent encore aujourd'hui. C'est en
effet l'époque où, à la faveur des guerres de France et des embarras
incessants de la royauté, les sujets d'Édouard III et de Richard II
gagnent un parlement semblable à celui que nous voyons fonctionner à
l'heure présente; c'est celle où, dans la vie religieuse, l'indépendance
de l'esprit anglais s'affirme par les réformes de Wyclif, les statuts du
clergé et les protestations du Bon Parlement; celle où, dans les lettres,
Chaucer inaugure la série des grands poètes d'Angleterre; celle enfin où,
du noble au vilain, un rapprochement se fait qui amènera sans révolution
excessive cette vraie liberté que nous avons si longtemps enviée à nos
voisins. Cette période est décisive dans l'histoire du pays. On verra que
dans toutes les grandes questions débattues au cloître, au château ou
sur la place publique, le rôle peu connu des nomades n'a pas été
insignifiant.
Il faut examiner d'abord le lieu de la scène, ensuite les événements qui
s'y passent, savoir ce que sont les routes, puis ce que sont les êtres
qui les fréquentent.
PREMIÈRE PARTIE
LES ROUTES
CHAPITRE I
LES ROUTES ET LES PONTS
Idée générale de leur entretien.--Tous les propriétaires sont
chargés de les réparer.--Caractère religieux de cette obligation.
Les frères pontifes.--Indulgences pour encourager à la construction
des ponts.--Rôle des guilds.--Le pont de Stratford-at-Bow.--Le
pont de Londres.--Ressources affectées à la préservation des ponts:
les droits de péage.--Les offrandes à la chapelle.--Dotation des
ponts.--Enquêtes sur leur état.
Les routes.--Leur entretien.--Leur état habituel.--Les députés au
parlement arrêtés dans leur voyage à Londres par le mauvais état
des chemins.
L'entretien des routes et des ponts d'Angleterre était au quatorzième
siècle une de ces charges générales qui pesaient, comme le service
militaire, sur l'ensemble de la nation. Tous les propriétaires fonciers
étaient obligés, en théorie, de veiller au bon état des chemins; leurs
tenanciers devaient exécuter pour eux les réparations. Les religieux,
propriétaires de biens donnés en _francalmoigne_, c'est-à-dire dans un
but de pure charité et à titre perpétuel, étaient dispensés de tout
service et de toute rente vis-à-vis de l'ancien propriétaire du sol, et
ils n'avaient en général d'autre charge que celle de dire des prières ou
de faire des aumônes pour le repos de l'âme du donateur. Mais il leur
restait cependant à satisfaire à la _trinoda necessitas_, ou triple
obligation qui consistait notamment à réparer les ponts et les routes.
C'est que ces travaux n'étaient pas considérés comme mondains; c'étaient
plutôt des œuvres pies et méritoires devant Dieu, au même titre que la
visite des malades et le soulagement des pauvres[2]; on y voyait une
véritable aumône pour des malheureux, les voyageurs. C'est pourquoi le
clergé y demeurait soumis. Le caractère pieux de ce genre de travaux
suffirait à prouver que les routes n'étaient pas aussi sûres ni en aussi
bon état qu'on l'a soutenu quelquefois[3]. Le plus bel effet de l'idée
religieuse au moyen âge a été de produire ces enthousiasmes désintéressés
qui créaient sur-le-champ, dès qu'une misère de l'humanité devenait
flagrante, des sociétés de secours et rendaient populaire l'abnégation.
On vit, par exemple, une de ces misères dans la puissance des infidèles,
et les croisades se succédèrent. On s'aperçut au treizième siècle de
l'état de délaissement de la basse classe dans les villes, et saint
François envoya pour consolateurs aux abandonnés ces frères mendiants si
justement populaires d'abord, mais dont la renommée changea si vite.
C'est de la même façon que l'on considéra les voyageurs comme des
malheureux dignes de pitié et qu'on leur vint en aide pour plaire à Dieu.
Un ordre religieux avait été fondé dans ce but au douzième siècle, celui
des frères _pontifes_ ou faiseurs de ponts, qui se répandit dans
plusieurs pays du continent[4]. En France, ils construisirent sur le
Rhône le célèbre pont d'Avignon, qui garde aujourd'hui encore quatre des
arches élevées par eux, et celui de Pont-Saint-Esprit, qui n'a pas cessé
de servir. Pour rompre la force d'un courant tel que celui du Rhône, ils
bâtissaient des piles très rapprochées, d'une coupe oblongue, qui se
terminaient en angle aigu aux deux extrémités de leur axe; et leur
maçonnerie était si solide que dans plusieurs endroits, pendant sept
siècles déjà, les fleuves l'ont respectée. Ils avaient en outre des
établissements au bord des cours d'eau et aidaient à les passer en
bateau. Les laïques apprirent les secrets de leur art et commencèrent à
les remplacer dès le treizième siècle; les ponts se multiplièrent en
France, et beaucoup subsistent: tel, par exemple, que ce beau pont de
Cahors resté intact et qui a même conservé jusqu'à présent les tourelles
à mâchicoulis qui servaient autrefois à le défendre.
[2] Lorsque Henri VIII donna à la cathédrale de Cantorbéry les
terres du monastère dissous de Christ-church, il déclara faire
cette donation «pour que les aumônes aux pauvres, la réparation
des routes et des ponts et _autres offices pieux de toute sorte_
se multipliassent et se répandissent au loin». Et sa concession
était faite «in liberam, puram et perpetuam eleemosynam». (Elton,
_Tenures of Kent_, Londres, 1867, 8º)
[3] Thorold Rogers, _History of agriculture and prices in
England_, Oxford (Clarendon press), 1866-1882, 4 vol. 8º, t. I.
[4] Voy. _Recherches historiques sur les congrégations
hospitalières des frères pontifes_, par M. Grégoire, ancien
évêque de Blois. Paris, 1818, 8º.
On ne trouve pas trace en Angleterre d'établissements fondés par les
frères pontifes; mais il est certain que là, comme ailleurs, les travaux
de construction de ponts et de chaussées avaient un caractère pieux. Pour
encourager les fidèles à y prendre part, Richard de Kellawe, évêque de
Durham (1311-1316), leur remet une partie des peines de leurs péchés. Le
registre de sa chancellerie épiscopale contient souvent des insertions de
cette sorte: «Memorandum... Monseigneur a accordé quarante jours
d'indulgence à tous ceux qui puiseront dans le trésor des biens que Dieu
leur a donnés, pour fournir à l'établissement et à l'entretien du pont de
Botyton, des secours précieux et charitables;» quarante jours, en une
autre circonstance, pour le pont et la chaussée entre Billingham et
Norton[5], et quarante jours pour la grand'route de Brotherton à
Ferrybridge. Le libellé de ce dernier décret est caractéristique.
[5] _Registrum Palatinum Dunelmense_, édition Hardy, 1873, 8º;
t. I, pp. 615 et 641 (A. D. 1314), texte latin.
«A tous ceux qui, etc... Persuadés que les esprits des fidèles sont
d'autant plus prompts à s'attacher _aux œuvres pies_ qu'ils ont reçu le
salutaire encouragement d'indulgences plus grandes, confiants dans la
miséricorde de Dieu tout-puissant et les mérites et les prières de la
glorieuse Vierge sa mère, de saint Pierre, de saint Paul et du très saint
confesseur Cuthbert, notre patron, nous remettons quarante jours de la
pénitence à eux imposée à tous nos paroissiens et autres......
sincèrement contrits et confessés de leurs péchés, qui aideront
charitablement par leurs dons _ou leur travail corporel_ à
l'établissement et à l'entretien de la chaussée entre Brotherton et
Ferrybridge, _où il passe beaucoup de monde_[6].»
[6] _Registrum Palatinum Dunelmense_, t. I, p. 507.
Les guilds aussi, ces confréries laïques qu'animait l'esprit religieux,
réparaient les routes et les ponts. C'est ce que faisait la guild de la
Sainte-Croix de Birmingham, fondée sous Richard II, et son intervention
était fort utile, comme le remarquaient, deux siècles plus tard, les
commissaires d'Édouard VI. La guild entretenait «en bon état deux grands
ponts de pierre et plusieurs grands chemins qui auraient été sans cela
défoncés et dangereux: dépenses que la ville est dans l'impossibilité de
faire. Le défaut de cet entretien causera un grand dommage aux sujets de
Sa Majesté qui vont aux marches de Galles ou en viennent, et la ruine
complète de ladite ville, laquelle est une des plus belles et de celles
qui donnent à Sa Majesté les meilleurs revenus de toutes les villes du
comté[7].»
[7] «Allso theare be mainteigned ..... and kept in good
reparaciouns two greate stone bridges, and diuers ffoule and
daungerous high wayes, the charge whereof the towne of hitsellfe
ys not hable to mainteign. So that the lacke thereof wilbe a
greate noysaunce to the kinges ma{ties} subiectes passing to and
ffrom the marches of wales and an vtter ruyne to the same towne,
being one of the fayrest and moste proffittable townes to the
kinges highnesse in all the shyre.» (_English Gilds; the original
ordinances... from mss. of the 14th and 15th cent._, ed. by
Toulmin Smith.--Early English text Society, Londres, 1870, 8º,
p. 249.)
Que la reine Mathilde (XIIe siècle) se soit ou non mouillée, comme on
croit, en passant à gué la rivière à Stratford-at-Bow, ce village même où
l'on devait parler plus tard le français qui amuserait Chaucer, il est
certain qu'elle pensa faire œuvre méritoire en y construisant deux
ponts[8]. Plusieurs fois réparé, _Bow Bridge_ existait encore en 1839.
Elle dota sa fondation en cédant une terre et un moulin à eau à l'abbesse
de Barking, chargée à perpétuité d'entretenir le pont et la chaussée
voisine. La reine mourut; une abbaye d'hommes fut fondée à Stratford
même, tout près des ponts, et l'abbesse s'empressa de transmettre au
monastère nouveau la propriété du moulin et la charge des réparations.
L'abbé les fit d'abord, puis il s'en lassa et finit par en déléguer le
soin à un certain Godfrey Pratt. Il lui avait bâti une maison sur la
chaussée, à côté du pont, et lui fournissait une subvention annuelle.
Pendant longtemps, Pratt exécuta le contrat, «se faisant assister, dit
une enquête d'Édouard Ier, de quelques passants, mais sans avoir
souvent recours à leur aide». Il recevait aussi la charité des voyageurs
et ses affaires prospéraient. Elles prospérèrent si bien que l'abbé crut
pouvoir retirer sa pension; Pratt se dédommagea de son mieux. Il établit
des barres de fer en travers du pont et fit payer tous les passants, sauf
les riches; car il faisait prudemment exception «pour les gens de
noblesse; il avait peur et les laissait passer sans les inquiéter». La
contestation ne se termina que sous Édouard II; l'abbé reconnut ses
torts, reprit la charge du pont et supprima les barres de fer, le péage
et Godfrey Pratt lui-même.
[8] _Archæologia_, t. XXVII, p. 77, et t. XXIX, p. 380.
Ce pont, sur lequel Chaucer sans doute a passé, était en pierre;
ses arches étaient étroites et ses piles épaisses; de puissants
contreforts les soutenaient et divisaient la force du courant; ils
formaient à leur partie supérieure un triangle ou gare d'évitement
qui servait de refuge aux piétons, car le passage avait si peu de
largeur qu'une voiture suffisait à l'obstruer. Quand on le démolit
en 1839, on reconnut que les procédés de construction avaient été
très simples. Pour établir les piles dans le lit de la rivière, les
maçons avaient simplement jeté du mortier et des pierres jusqu'à ce
que le niveau de l'eau eût été atteint. On remarqua aussi que le
mauvais vouloir de Pratt, de l'abbé ou de leurs successeurs avait
dû rendre, à certains moments, le pont presque aussi dangereux que
le gué primitif. Les roues des voitures avaient creusé dans la
pierre des ornières si profondes et les fers des chevaux avaient
tellement usé le pavement, qu'une arche s'était trouvée percée.
Le caractère pieux de ces constructions se révélait par la chapelle
qu'elles portaient. Bow Bridge était ainsi placé sous la protection de
sainte Catherine. Le pont de Londres avait aussi une chapelle, dédiée à
saint Thomas de Cantorbéry. C'était une volumineuse construction
gothique, de forme absidale, avec de hautes fenêtres et des clochetons
ouvragés, presque une église. Une miniature de manuscrit[9] la montre
attachée à la pile du milieu, tandis que, tout le long du parapet, des
maisons aux toits aigus projettent sur la Tamise leur deuxième étage, qui
surplombe.
[9] Ms. _Reg._ 16, F. 2, au British Museum (Poésies de Charles
d'Orléans, époque de Henri VII).
Aucun Anglais au moyen âge et même à la renaissance n'a jamais parlé sans
orgueil du pont de Londres; c'était la grande merveille nationale; il
demeura jusqu'au milieu du dix-huitième siècle le seul pont de la
capitale. Il avait été commencé en 1176, sur l'emplacement d'une vieille
passerelle en bois, par Pierre Colechurch, «prêtre et chapelain», qui
avait déjà réparé une fois la passerelle. Tout le peuple s'émut de cette
grande et utile entreprise; le roi, les citoyens de Londres, les
habitants des comtés dotèrent l'édifice de terres et envoyèrent de
l'argent pour hâter son achèvement. On voyait encore, au seizième siècle,
la liste des donateurs «gravée sur une belle tablette pour la postérité»,
dans la chapelle du pont[10]. Peu avant sa mort (1205), Pierre
Colechurch, alors très vieux, avait été remplacé dans la direction des
travaux. Le roi Jean sans Terre, qui se trouvait en France, frappé de la
beauté des ponts de notre pays, en particulier de ce magnifique pont de
Saintes, qui a duré jusqu'au milieu de notre siècle et sur lequel un arc
de triomphe romain donnait accès, désigna, pour remplacer Pierre, un
Français, frère Isembert, «maître des écoles de Saintes (1201)».
Isembert, qui avait fait ses preuves en travaillant au pont de la
Rochelle et à celui de Saintes, partit avec ses aides, muni d'une patente
royale adressée au maire et aux habitants de Londres. Jean sans Terre y
vantait l'habileté du maître et déclarait consacrer pour jamais à
l'entretien de l'édifice le revenu des maisons que celui-ci élèverait sur
le parapet (Voy. appendice, 1) Le pont fut terminé en 1209. Il était en
effet garni de maisons, d'une chapelle et de tours de défense. Il devint
célèbre immédiatement et fit l'admiration de toute l'Angleterre.
L'Écossais sir David Lindesay, comte de Crawfurd, s'étant pris de
querelle avec lord Welles, ambassadeur à la cour d'Écosse, un duel fut
décidé, et ce fut le pont de Londres que Lindesay désigna pour lieu du
combat (1390). Il traversa tout le royaume, muni de sauf-conduits de
Richard II, et le duel s'engagea solennellement à l'endroit fixé, en
présence d'une foule immense. Le premier choc fut si violent que les
lances volèrent en éclats, mais l'Écossais demeura immobile sur sa selle.
Le peuple, inquiet du succès de l'Anglais, commença à crier que
l'étranger était attaché à sa monture, contrairement à toutes les règles.
Ce qu'entendant, Lindesay, pour toute réponse, sauta légèrement à terre,
se remit d'un bond en selle, et, chargeant de nouveau son adversaire, le
culbuta et le blessa grièvement[11].
[10] Stow, _The survey of London_, Londres, 1633, fol., pp. 27 et
suiv. Stow, qui examina les comptes des gardiens du pont pour une
année (22 Henri VII), trouva que les revenus de la construction
s'étaient élevés à 815 livres 17 shillings 2 pence. Le pont
actuel date de notre siècle; il a été ouvert en 1831 à la
circulation; la dépense occasionnée par sa construction a été de
1 458 311 livres sterling (trente-six millions et demi de
francs).
[11] Stow, _op. cit._, p. 29; _Chronicles of London Bridge_, by
an antiquary (James Thompson), Londres, 1827, 8º, p. 187.
Les maisons bâties sur le pont étaient à plusieurs étages; elles avaient
leurs caves dans l'épaisseur des piles. Quand ils avaient besoin d'eau,
les habitants jetaient par la fenêtre leurs seaux attachés à des cordes
et les remplissaient dans la Tamise. Quelquefois par ce moyen ils
portaient secours aux malheureux dont la barque avait chaviré. Les arches
étaient étroites et il n'était pas rare que, l'obscurité venue, quelque
bateau heurtât les piles et fût mis en pièces. Le duc de Norfolk et
plusieurs autres furent sauvés de cette façon en 1428, mais beaucoup de
leurs compagnons se noyèrent. D'autres fois c'étaient les habitants
eux-mêmes qui avaient besoin de secours, car il arrivait parfois que
leurs maisons, mal réparées, penchaient en avant et tombaient tout d'une
pièce dans la rivière. Une catastrophe de ce genre se produisit en 1481.
L'une des vingt arches du pont, la treizième à partir de la cité, formait
pont-levis pour laisser passer les bateaux[12] et pour fermer aussi
l'accès de la ville; ce fut cet obstacle qui, en 1553, empêcha les
insurgés conduits par sir Thomas Wyat de pénétrer dans Londres. A côté de
l'arche mobile s'élevait une tour sur le haut de laquelle le bourreau
planta longtemps les têtes des criminels décapités. Celle du grand
chancelier, sir Thomas More, saigna un temps au bout d'une pique sur
cette tour, avant d'être rachetée par Marguerite Roper, la fille du
supplicié. En 1576, cet édifice aux sombres souvenirs fut reconstruit
magnifiquement et l'on y fit des appartements très beaux. La nouvelle
tour était tout entière en bois sculpté et doré, dans ce style «de papier
découpé» en honneur sous Élisabeth et que blâmait le sage Harrison. Elle
s'appela la «Maison-non-pareille», _None-such-house_. Les têtes des
suppliciés ne pouvaient plus souiller une construction aussi gaie
d'aspect; on les reporta sur la tour suivante, du côté de Southwark.
Quatre ans après ce changement, Lyly l'euphuïste, cet élégant si attentif
à flatter la vanité de ses compatriotes, terminait un de ses livres par
un éloge pompeux de l'Angleterre, de ses produits, de ses universités, de
sa capitale; il ajoutait: «Parmi les merveilles les plus belles et les
plus extraordinaires, aucune, il me semble, n'est comparable au pont sur
la Tamise. On dirait une rue continue garnie des deux côtés de hautes et
imposantes maisons. Cette rue est supportée par vingt arches faites
d'excellentes pierres de taille; chaque arche a soixante pieds de haut et
vingt au moins d'ouverture (Ap. 2).»
[12] Moyennant le payement d'une taxe, dont un acte de 1334,
inséré dans le _Liber albus_ (éd. Riley), avait fixé très
minutieusement le tarif.
C'était là un pont exceptionnel; les autres avaient une apparence moins
grandiose. On était même très heureux d'en rencontrer de semblables à
celui de Stratford, malgré son peu de largeur et ses profondes ornières,
comme celui de la Teign entre Newton Abbot et Plymouth (reconstruit en
1815 sur des fondations romaines)[13], ou même comme le pont de bois sur
la Dyke, aux arches si basses et si étroites que tout trafic par eau
était interrompu pour peu que le niveau de la rivière montât. L'existence
de ce dernier pont, qui, en somme, était plutôt une entrave qu'une aide
pour le commerce, finit, il est vrai, par exciter l'indignation des
comtés avoisinants. Aussi, pendant le quinzième siècle, fut-il accordé
aux habitants, sur leur pressante requête, de reconstruire ce pont en
pierre, avec une arche mobile pour les bateaux (Ap. 3).
[13] _Archæologia_, t. XIX, p. 308. On voit assez souvent des
représentations de ponts dans les manuscrits du quatorzième
siècle; voy. notamment au British Museum les manuscrits
_Addition_, 12 228, fol. 267, et 10 E. IV, fol. 192, etc. Ces
ponts ont des arches rondes fortement maçonnées, des piles
trapues et quelquefois d'assez jolies corniches. Il ne reste pas
aujourd'hui en Angleterre de ponts du moyen âge aussi bien
conservés que ceux que nous avons en France; nos voisins n'ont
rien qui puisse soutenir la comparaison, par exemple avec le
magnifique pont de la _Calendre_ à Cahors (XIIIe siècle), ni
avec les autres ponts mentionnés plus haut. Ils peuvent toutefois
montrer comme curiosité (car il n'a plus d'utilité pratique) le
vieux pont à trois branches de Crowland, qui paraît remonter,
dans son état actuel, au quatorzième siècle.
On a déjà vu quelques exemples des moyens employés à cette époque pour
assurer le maintien de ces précieux monuments, lorsque ce maintien ne
constituait pas une des charges inhérentes à la propriété des terres
voisines (_trinoda necessitas_): on sait qu'on y arrivait quelquefois à
la faveur d'indulgences promises aux bienfaiteurs; d'autres fois, grâce
à l'intervention des guilds, ou aussi par les dotations dont un grand
seigneur enrichissait le pont qu'il avait fondé. Mais il y avait encore
plusieurs moyens employés avec succès et même avec profit; c'était la
perception régulière de ce droit de péage que Godfrey Pratt avait imposé
arbitrairement à ses concitoyens, ou bien la collecte des offrandes
pieuses faites à la chapelle du pont et à son gardien. Le droit de péage
s'appelait _pontagium_ ou _brudtholl_ (_bridgetoll_); le concessionnaire
de cette taxe s'engageait en compensation à faire toutes les réparations
utiles. Quelquefois le roi accordait ce droit comme une faveur, pour une
période déterminée; on en verra un exemple dans la pétition suivante, qui
est du temps d'Édouard Ier ou d'Édouard II:
«A nostre seygnur le roy, prie le soen bacheler Williame de Latymer,
seygnur de Jarmi[14], qe il ly voylle grauntier pountage pur cync aunz al
pount de Jarmi, qe est debrusee, ou home soleyt passer as carettes e ove
chivals en le reale chymyn entre l'ewe de Tese vers la terre de Escoce.
Çoe, si ly plest, voille fere pur l'alme madame sa cumpaygne, qe est à
Dieu comaundez, e pur comun profit des gentz passauntz.»
[14] Yarm sur la Tees, à 44 milles N.-N.-O. d'York. Le «reale
chymyn» dont il est question est la grand'route d'Écosse qui se
dirigeait vers le midi en passant par York et Londres. Le pont
fut reconstruit en 1400 par Skirlaw, évêque de Durham.
La réponse du roi est favorable: «Rex concessit pontagium per
terminum[15].»
[15] _Rotuli parliamentorum_, t. I, p. 468. Le droit de
_pontagium_ est fréquemment mentionné dans le _Liber custumarum_,
publié par Riley (collect. du Maître des Rôles); voir aussi les
_Fœdera_ (1816-1830), t. V, p. 520.
Une autre pétition très curieuse (1334) montrera l'application de l'autre
moyen, c'est-à-dire la collecte d'offrandes volontaires obtenues de la
charité des passants[16]; on y remarquera le rôle des clercs dans la
garde de ces monuments, l'âpreté avec laquelle on se disputait le droit
profitable de recueillir ces aumônes, et les détournements dont
quelquefois elles étaient l'objet:
«A notre seigneur le roi et à son conseil remontre leur pauvre chapelain
Robert le Fenere, curé de l'église de Saint-Clément de Huntingdon, de
l'évêché de Lincoln, qu'il y a une petite chapelle nouvellement édifiée
en sa paroisse, sur le pont de Huntingdon, de laquelle chapelle notre
seigneur le roi a accordé et baillé la garde, tant qu'il lui plaira, à un
sire Adam, gardien de la maison de Saint-Jean de Huntingdon, qui prend et
emporte toutes manières d'offrandes et aumônes, et rien ne met en
amendement du pont et de la chapelle susdite, comme il y est tenu.
D'autre part, il semble préjudiciable à Dieu et à Sainte Église que les
offrandes soient appropriées à nul sinon au curé dans la paroisse duquel
la chapelle est fondée. Pour quoi ledit Robert prie, pour Dieu et Sainte
Église et pour les âmes du père de notre seigneur le roi et de ses
ancêtres, qu'il puisse avoir, annexée à son église, la garde de ladite
chapelle, ensemble avec la charge du pont, et il mettra de son œuvre
toute sa peine à les bien maintenir, de meilleure volonté que nul
étranger, pour le profit et l'honneur de Sainte Église, pour plaire à
Dieu et à toutes gens passant par là.»
[16] Quelquefois, sans doute après avoir éprouvé lui-même ou par
quelqu'un des siens le danger du passage, le roi fait une
offrande assez considérable pour permettre à elle seule de
grosses réparations. Ainsi, la quarante-quatrième année de son
règne, Édouard III donne 15 livres sterling pour les réparations
du pont de Newcastle-on-Tyne. (_Issue Roll of Thomas de
Brantingham_, edited by F. Devon, 1835-1840, p. 392.)
Ce mélange d'intérêts humains et divins est soumis à l'examen ordinaire,
et la demande est écartée par une fin de non-recevoir: «Non est peticio
parliamenti», cette pétition ne regarde pas le parlement (Ap. 4).
D'autres fois, enfin, le pont était en même temps, lui-même, propriétaire
d'immeubles et bénéficiaire des offrandes faites à sa chapelle; il avait
des ressources civiles et des ressources religieuses. Tels étaient
notamment les ponts de Londres, de Bedford et beaucoup d'autres. Jean de
Bodenho, chapelain, expose au Parlement que les habitants de Bedford
tiennent du roi leur propre ville en ferme et se sont chargés
d'entretenir leur pont. Et pour cela ils ont «assigné certeyns tenementz
et rentes en ladite ville audit pount pur le meintenir, e de lour
aumoigne ount fait une oratorie novelement hors de l'eawe q'est au sire
de Moubray, par congé du seigneur, joignaunt audit pount.» Les bourgeois
ont donné au plaignant les revenus du tout, avec la charge des
réparations. Mais le clerc Jean de Derby a fait entendre au roi que
c'était chapelle royale, qu'il pouvait en disposer, et le roi la lui a
donnée, ce qui est fort injuste, puisque la chapelle n'est pas au roi et
que même ceux qui l'ont établie sont encore vivants; toutes ces raisons
furent trouvées bonnes: les juges reçurent l'ordre de faire droit au
plaignant et ils furent réprimandés pour ne l'avoir pas fait plus tôt,
comme on le leur avait déjà prescrit[17].
[17] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 100 (année 1338).
Enrichis par tant d'offrandes, protégés par la _trinoda necessitas_ et
par l'intérêt commun des propriétaires du sol, ces ponts auraient pu être
perpétuellement réparés et demeurer intacts. Mais il n'en était rien, et
de la théorie légale à la pratique la distance était grande. Quand les
taxes étaient régulièrement perçues et honnêtement appliquées, elles
suffisaient au maintien de la construction, et même le droit de les
percevoir était, comme on l'a vu, fort disputé; mais on a pu observer
déjà, par l'exemple de Godfrey Pratt et de quelques autres, que tous les
gardiens n'étaient pas honnêtes. Beaucoup, et même des plus haut placés,
imitaient Godfrey. Le pont de Londres lui-même, si riche, si utile, si
admiré, avait constamment besoin de réparations, et on ne les faisait
jamais que lorsque le danger était imminent ou même la catastrophe
survenue. Henri III concédait à terme les revenus du pont «à sa femme
très chère», qui négligeait de l'entretenir et s'appropriait sans
scrupule les rentes de l'édifice; le roi n'en renouvelait pas moins sa
patente à l'expiration du terme, pour que la reine bénéficiât «d'une
grâce plus féconde». Le résultat de ces grâces ne se faisait pas
attendre: il se trouve bientôt que le pont est en ruines, et pour le
remettre en état, les ressources ordinaires ne suffisant plus, il faut
envoyer des quêteurs recueillir par tout le pays les offrandes des hommes
de bonne volonté. Édouard Ier supplie ses sujets de se hâter (janvier
1281): le pont va s'écrouler si on n'envoie de prompts secours. Il
recommande aux archevêques, aux évêques, à tout le clergé de permettre à
ses quêteurs d'adresser librement au peuple «de pieuses exhortations»,
pour que les subsides soient donnés sans délai. Mais ces secours si
instamment réclamés arrivent trop tard; la catastrophe s'est déjà
produite; une «ruine subite» a atteint le pont, et pour parer à ce
malheur le roi établit une taxe exceptionnelle sur les passants, les
marchandises et les bateaux (4 février 1282). En quoi consistait cette
ruine subite, nous le savons par les annales de Stow: l'hiver avait été
fort rigoureux, la neige et la gelée avaient produit dans le tablier de
grandes crevasses, si bien que, vers la fête de la Purification (2
février), cinq des arches s'étaient écroulées; beaucoup d'autres ponts,
dans les comtés, avaient été mis à mal, le pont de Rochester était même
tombé tout entier (Ap. 5).
On imagine ce qu'il pouvait advenir de certains ponts de la province qui
avaient été construits sans qu'on eût songé à les doter; les aumônes
qu'on leur faisait se trouvaient insuffisantes; de sorte que peu à peu,
personne ne les réparant, leurs arches s'usaient, leurs parapets se
détachaient, une charrette ne passait plus sans que de nouveaux moellons
disparussent dans la rivière, et bientôt ce n'était pas sans de grands
dangers que les carrioles et les cavaliers s'aventuraient sur la
construction à demi démolie. Qu'avec cela une crue survînt, c'en était
fait du pont et des imprudents ou des gens pressés qui pouvaient s'y
engager sur le tard. C'est un accident de ce genre qu'allègue pour sa
défense un chambellan d'Édouard III à qui son maître réclame cent marcs.
Le chambellan assure les avoir envoyés exactement par son clerc Guillaume
de Markeley, hélas! «.... lequel William fut neyé en Savarne au Pount de
Moneford par crecyn (crue) de eawe, e ne poyt estre trové tant qe il fut
desvorré des bestes, issint qe lesditz cent marcs furent perdues par
fortune[18].» A cette époque, il y avait encore des loups en Angleterre,
et la disparition du corps, avec les cent marcs, par le fait des bêtes
féroces, put paraître moins invraisemblable qu'on ne la jugerait à
présent.
[18] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 91 (9 Édouard III, 1335).
Dans ce temps, la négligence et l'oubli allaient jusqu'à des degrés
aujourd'hui impossibles et qui nous sont inconnus. Les communes des
comtés de Nottingham, Derby et Lincoln et de la ville de Nottingham
exposent au Bon Parlement (1376) qu'il y a près de la ville de Nottingham
un grand pont sur la Trent, appelé Heybethebrigg, «as fesaunce ou
reparailler de quele nul y est chargé fors taunt soulment d'almoigne; par
ont touz les venantz et revenantz par entre les parties del south et
north deyvent avoir lour passage». Ce pont est «ruynouste» et «sovent
foith ount plusours gentz esté noiez auxi bien gentz à chivalx comme
charettz, homme et hernays». Les plaignants demandent de pouvoir désigner
deux gardiens du pont, qui administreront les biens qu'on donnera pour
son entretien, «pur Dieu et en eovre de charité». Mais le roi
n'accueillit pas leur requête[19].
[19] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 350.
Ou bien encore il se trouvait que les propriétaires riverains laissaient
tomber en oubli leur obligation, même quand elle était au début
parfaitement formelle et certaine. Le législateur avait pris cependant
quelques précautions; il avait inscrit les ponts dans la liste des sujets
de ces enquêtes ouvertes périodiquement en Angleterre par les juges
errants, les shériffs et les baillis, ainsi qu'on le verra plus loin;
mais les intéressés trouvaient moyen de frauder la loi. On s'était
accoutumé de si longue date à voir l'édifice menacer ruine, que, le jour
où il s'écroulait, personne ne pouvait plus dire qui aurait dû le
réparer. Il fallait alors s'adresser au roi pour avoir une enquête
spéciale et faire rechercher à qui incombait la servitude. Le parlement
en décide ainsi en 1339, sur la demande du prieur de Saint-Néots: «Item,
soient bones gentz et loialx assignez de survéer le pount et la chaucé de
Seint Nee, s'ils soient debrusez et emportez par cretyn (crue) de eawe,
come le priour suppose, ou ne mye. Et, en cas q'ils soient debrusez et
emporté, d'enquere qi le doit et soleit faire reparailler et à ceo faire
est tenuz de droit, et de combien le pount et la chaucé purront estre
refaitz et reparaillez. Et ceo qu'ils averont trove, facent retourner en
la chauncellerie[20].»
[20] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 111.
A la suite d'enquêtes pareilles, les personnes chargées de l'entretien se
trouvant déterminées par les déclarations d'un jury convoqué sur les
lieux, une taxe est levée sur les individus désignés, pour l'exécution
des réparations. Mais très souvent les débiteurs protestent et refusent
de payer; on les poursuit, ils en réfèrent au roi; on saisit leur cheval
ou leur charrette, ce qui peut tomber sous la main, pour être vendu au
profit du pont; la discussion s'éternise et l'édifice croule en
attendant. Hamo de Morston, par exemple, se plaint, la onzième année
d'Édouard II, de ce qu'on lui a pris son cheval. Cités à se justifier,
Simon Porter et deux autres qui ont fait la capture, expliquent qu'il y a
un pont à Shoreham, appelé le grand pont (Longebregge), qui est à moitié
détruit; or il a été reconnu que la construction devait être rétablie aux
frais des tenanciers de l'archevêque de Cantorbéry. Hamo ayant refusé de
payer sa part de contribution, Simon et les autres lui ont pris son
cheval. Ils agissaient par ordre du bailli, et leur conduite se trouve
justifiée. A la suite d'une autre enquête de la même époque, l'abbé de
Coggeshale refuse d'exécuter aucune réparation à un pont voisin de ses
terres, sous prétexte que, de mémoire d'homme, il n'y a eu sur la rivière
d'autre pont «qu'une certaine planche», et que, de tout temps, on l'a
trouvée parfaitement suffisante pour les cavaliers et les piétons (1 Éd.
II). Les exemples d'enquêtes de ce genre et de difficultés pour
l'exécution des mesures décidées sont innombrables (Ap. 6).
L'entretien des routes ressemblait fort à celui des ponts, c'est-à-dire
qu'il dépendait beaucoup de l'arbitraire, de l'occasion, de la bonne
volonté ou de la dévotion des riverains (Ap. 7). Où commençait la
négligence, les ornières commençaient, ou pour mieux dire les fondrières;
cette foule de petites arches souterraines que le piéton ne remarque même
pas aujourd'hui, et qui servent à l'écoulement de ruisseaux à sec une
partie de l'année, n'existaient pas alors et le ruisseau traversait le
chemin. Quand on voyage en Orient, à l'heure actuelle, on entend dans les
bazars des villes les caravaniers parler de routes et de chemins de
traverse, on en parle soi-même au retour, comme le prouvent les récits de
voyage. En Orient, cependant, une route n'est autre chose souvent qu'un
endroit par où l'on passe d'habitude; cela ne ressemble guère aux
chaussées irréprochables dont le mot route éveille l'idée dans les
esprits européens. Pendant la saison des pluies, d'immenses flaques d'eau
coupent en travers la piste accoutumée des cavaliers et des chameaux:
elles s'agrandissent peu à peu, débordent à la fin et forment de vraies
rivières. Le soir, le soleil se couche dans le ciel et en même temps dans
la route qui devient pourprée; les innombrables flaques du chemin et de
la campagne reflètent les nuages rougis ou violacés, les chevaux
mouillés, les cavaliers éclaboussés frissonnent au milieu de toutes ces
lueurs, pendant que sur leur tête et à leurs pieds les deux soleils se
rapprochent l'un de l'autre pour se rejoindre à l'horizon. Les routes du
moyen âge ressemblaient souvent à celles de l'Orient moderne; les
couchers de soleil y étaient magnifiques en hiver, mais, pour affronter
les voyages, il fallait être un cavalier robuste, dur à la fatigue, et
d'une santé inébranlable. L'éducation usuelle, il est vrai, vous
préparait à ces épreuves.
Les chemins d'Angleterre auraient été entièrement impraticables, et le
zèle religieux, pas plus que les indulgences de l'évêque de Durham,
n'aurait suffi à les tenir en état si la noblesse et le clergé,
c'est-à-dire l'ensemble des propriétaires, n'avaient eu un intérêt
immédiat et journalier à jouir de routes passables. Les rois d'Angleterre
avaient eu la prudence de ne pas constituer de grands fiefs compacts
comme ceux qu'ils possédaient eux-mêmes en France et qui faisaient d'eux
des vassaux si dangereux. Leur propre exemple les avait instruits sans
doute, et nous les trouvons distribuant dès le début aux _actionnaires_
de leur grande entreprise des domaines éparpillés à tous les coins de
l'île. Cette sorte de marqueterie foncière subsistait au quatorzième
siècle, et Froissart l'avait bien remarquée: «Et, pluisseurs fois,
dit-il, avint que quant je cevauchoie sus le pais avoecques lui, _car les
terres et revenues des barons d'Engleterre sont par places et moult
esparses_, il m'apeloit et me disoit: Froissart, veez vous celle grande
ville à ce haut clochier[21]?...» Le malheureux Despencer qui faisait
cette question n'était pas seul à avoir, semées au hasard dans tous les
comtés, les terres qu'il devait à la faveur du prince: tous les grands de
sa sorte étaient dans le même cas. Le roi lui-même, du reste, avec toute
sa cour, aussi bien que les seigneurs, allait sans cesse d'un manoir à
l'autre, par goût et plus encore par nécessité. En temps de paix, c'était
un semblant d'activité qui ne déplaisait point: mais c'était, avant tout,
un moyen de vivre. Tous, quelque riches qu'ils fussent, avaient besoin
d'économiser et, comme les propriétaires de tous les temps, de vivre sur
leurs terres des produits de leurs domaines. Ils allaient donc de place
en place, et il n'était pas sans intérêt pour eux d'avoir des chemins
praticables, où leurs chevaux ne s'abattraient pas et où leurs fourgons
à bagages, qui servaient à de véritables déménagements, auraient chance
de ne pas verser. De même, les moines, grands cultivateurs, avaient
intérêt au bon entretien des routes. Leurs exploitations agricoles
étaient très étendues; une abbaye comme celle de Meaux[22] avait, au
milieu du quatorzième siècle, 2638 moutons, 515 bœufs, 98 chevaux et des
terres à proportion. D'ailleurs, comme nous l'avons vu, le soin de
veiller au bon état des routes incombait au clergé plus qu'à toute autre
classe, parce que c'était une œuvre pie et méritoire, et pour cette
raison le caractère religieux de leur tenure ne les exemptait pas de la
_trinoda necessitas_, commune à tous les possesseurs de terres.
[21] Édition Luce, t. I, p. 257.
[22] Meaux près Beverley (_Chronica monasterii de Melsa_, édition
E. A. Bond; collection du _Maître des Rôles_, Londres, 1868, 3
vol. 8º, t. I, p. XV).
Tous ces motifs réunis étaient assez pour qu'il y eût des chemins
considérés comme suffisants, étant donnés les besoins d'alors, mais à
cette époque on se contentait de peu. Les carrioles et même les voitures
étaient de lourdes machines pesantes mais solides, qui pouvaient
supporter les plus durs cahots. Pour peu qu'on eût du bien, on voyageait
à cheval. Quant à ceux qui voyageaient à pied, ils étaient accoutumés à
toutes les misères. Peu de chose suffisait donc, et s'il fallait d'autres
preuves de l'état dans lequel les routes étaient sujettes à tomber, même
aux endroits les plus fréquentés, nous les trouverions dans un statut
d'Édouard III (20 novembre 1353) qui prescrit le pavage de la
grand'route, _alta via_, allant de Temple Bar (limite occidentale de
Londres à cette époque) à Westminster. Cette route, étant presque une
rue, avait été pavée, mais le roi explique qu'elle est «si remplie de
trous et de fondrières... et que le pavement en est tellement endommagé
et disjoint» que la circulation est devenue très dangereuse pour les
hommes et les voitures. Il ordonne en conséquence à chaque propriétaire
riverain de refaire, à ses frais, un trottoir de sept pieds, jusqu'au
fossé, _usque canellum_. Le milieu de la voie, «inter canellos», dont on
ne dit malheureusement pas la largeur, sera pavé, et les frais couverts
au moyen d'une taxe perçue sur toutes les marchandises allant à l'étape
de Westminster.
Il y avait déjà une taxe générale sur toutes les charrettes et les
chevaux apportant des marchandises ou des matériaux quelconques à la
ville. L'arrêté[23] qui l'avait établie, la troisième année du règne
d'Édouard III, constate d'abord que toutes les routes des environs
immédiats de Londres sont en si mauvais état que les charretiers,
marchands, etc., «sont souvent en danger de perdre ce qu'ils apportent».
Désormais, pour subvenir aux réparations, un droit sera perçu sur tous
les véhicules et toutes les bêtes chargées venant à la ville; on
procédera par abonnement: ainsi, pour un tombereau rempli de sable, de
gravier ou de terre glaise, il faudra payer trois pence par semaine. On
fait exception, selon la coutume, pour les voitures et les chevaux
employés au transport de denrées et autres objets destinés aux grands
seigneurs (Ap. 8).
[23] Voir les documents publiés par Riley, _Memorials of London_,
Londres, 1868, 8º, p. 291.
Mais ce qui fait comprendre mieux encore que les édits la difficulté des
voyages par le mauvais temps, et permet de se représenter des chemins
tout aussi inondés que ceux d'Orient dans la période des pluies, c'est le
fait, constaté dans des pièces officielles, de l'impossibilité où l'on
était parfois, durant la mauvaise saison, de répondre aux convocations
royales les plus graves. C'est ainsi qu'on voit, par exemple, l'ensemble
des députés appelés au parlement de tous les points de l'Angleterre
manquer au jour désigné, sans que le retard fût attribuable à rien qu'à
l'état des routes. On lit ainsi dans les procès-verbaux des séances du
deuxième parlement de la treizième année d'Édouard III (1339) qu'il fut
nécessaire de venir déclarer aux quelques représentants des communes et
de la noblesse qui avaient pu gagner Westminster, «qe pour la reson que
les prélatz, countes, barouns et autres grauntz et chivalers des
countéez, citeyns et burgeys des citez et burghes furent destourbez par
la mauvays temps qu'il ne poaient venir audit jour, il lour covendrait
attendre lour venue[24]».
[24] _Rotuli parliamentorum_, t. II, p. 107.