échangerons nos chevaux, car nous ne le pouvons faire en ce moment. En
attendant, voici mon fusil, mon sabre, mon couteau, ma poire à poudre,
mon sac à balles, mon lasso et mes bolas; acceptez-les, et veuille le
Grand-Esprit qu'ils vous fassent un aussi bon service qu'ils m'en ont
fait un à moi.
--Je les reçois, frère, en échange de mes armes que voici.
Puis les deux hommes s'embrassèrent, et la cérémonie fut terminée.
--Maintenant, dit le Cougouar, le moment de nous séparer est arrivé, il
nous faut rejoindre nos guerriers: où nous retrouverons-nous et quand
aura lieu cette rencontre?
--Le deuxième soleil après celui-ci, répondit le partisan, j'attendrai
mes frères trois heures avant le coucher du soleil au _cañon de
yerbas verdes_, les captives seront avec moi; le cri de l'aigle des
cordillières, trois fois répété, avertira mes frères de ma présence,
ils me répondront par celui du maukawis répété le même nombre de fois.
--Bon; mes guerriers seront exacts.
Les trois hommes se serrèrent énergiquement la main et les chefs
guaycurús se retirèrent, reprenant pour s'en aller le chemin presque
impraticable par lequel ils étaient venus, mais qui ne devait pas
offrir de difficultés sérieuses à des hommes brisés comme eux à tous
les exercices du corps et doués d'une souplesse et d'une agilité sans
égale.
Zéno Cabral demeura seul dans la caverne.
Le partisan se laissa tomber sur un siège, pencha la tête sur sa
poitrine et demeura ainsi pendant un laps de temps considérable plongé
dans de profondes réflexions.
Lorsque les premières ombres du soir commencèrent à envahir l'entrée de
la caverne, le jeune homme se redressa.
--Enfin! murmura-t-il à voix basse, je vais donc atteindre cette
vengeance que depuis si longtemps je poursuis; nul désormais ne
pourra me ravir ma proie; mon père tressaillira de joie dans sa tombe
en voyant de quelle façon je tiens mon serment; hélas! Pourquoi me
faut-il être la hache destinée à martyriser deux femmes innocentes! Le
véritable coupable m'échappe encore! Dieu permettra-t-il qu'il tombe
entre mes mains? Comment le contraindre à se livrer à moi?
Il garda quelques instants le silence, puis il reprit arec une énergie
sauvage:
--A quoi bon m'apitoyer sur le sort de ces femmes! La loi du désert ne
dit-elle pas: Œil pour œil, dent pour dent? Ce n'est pas moi qui ai
commis le crime! Je venge l'insulte faite à ma famille; le sort en est
jeté, Dieu me jugera!
Il se leva et fit quelques tours dans la caverne. L'obscurité était
presque complète. Zéno Cabral prit une torche de bois pourri, l'alluma
et la ficha en terre; puis, après une dernière hésitation, il secoua la
tête à plusieurs reprises, se passa la main sur le front, comme pour
chasser une idée importune, et alla se rasseoir sur un des sièges,
après avoir fait disparaître les traces du repas et celles laissées par
la présence des guerriers guaycurús.
--Je suis fou! murmura-t-il à demi-voix; il est trop tard maintenant
pour regarder en arrière.
Et saisissant son fusil, il le déchargea en l'air.
Le bruit de la détonation, répercuté par les nombreux échos de la
caverne, roula pendant un temps assez long, s'affaiblissant de plus en
plus et finit par s'éteindre tout à fait.
Presque aussitôt la lueur de plusieurs torches brilla au fond d'une
galerie latérale, grandit rapidement, et bientôt illumina la caverne
de teintes rougeâtres qui couraient sur les parois avec des reflets
fantastiques; ces torches étaient portées par des montoneros conduits
par plusieurs officiers, parmi lesquels se trouvait don Silvio Quiroga.
--Nous voici, général, dit le capitaine avec un salut respectueux.
--Où sont les prisonniers? demanda Zéno Cabral, tout en rechargeant son
fusil qu'il plaça à portée de sa main.
--Gardés à quelques pas par un détachement de nos hommes.
--Qu'ils viennent.
Le capitaine se retira sans répondre; quelques minutes se passèrent,
au bout desquelles il reparut accompagné de trois hommes désarmés qui
marchaient au milieu d'un groupe de partisans.
--C'est bien, dit le général, laissez-moi avec ces caballeros, je
désire causer avec eux; seulement, soyez prêts à accourir, si besoin
était, au premier signal. Allez.
Le capitaine Quiroga planta deux ou trois torches dans le sol, et
s'enfonça ensuite dans la galerie de laquelle il était sorti, suivi par
les montoneros.
Don Zéno demeura seul avec les trois prisonniers; ceux-ci se tenaient
debout devant lui, froids, hautains, la tête fièrement rejetée en
arrière et les bras croisés sur la poitrine.
Il y eut un instant de silence.
Ce fut un des prisonniers qui le rompit.
--Je suppose, seigneur général, dit-il avec un léger accent de
raillerie, puisque tel est le titre qu'on vous donne, que vous nous
avez appelés en votre présence afin de nous faire fusiller?
--Vous vous trompez, seigneur don Lucio Ortega, répondit froidement le
partisan, quant à présent, du moins, telle n'est pas mon intention.
--Vous me connaissez? s'écria l'Espagnol avec un mouvement de surprise
qu'il ne put réprimer.
--Oui, señor, je vous connais, ainsi que vos compagnons, le señor comte
de Mendoza et le colonel Zinozain; je sais même dans quel but vous êtes
venus ainsi vous fourvoyer dans ces montagnes. Vous voyez que je suis
bien servi par mes espions.
--Caramba! fit gaiement le capitaine Ortega, j'aurais voulu être aussi
bien servi par les miens.
Le partisan sourit avec ironie.
--Au fait, señor, dit le comte, que prétendez-vous nous imposer,
puisque nous sommes en votre pouvoir et que vous ne voulez pas nous
fusiller?
--Vous reconnaissez, n'est-ce pas, que j'aurais le droit de le faire,
si tel était mon bon plaisir?
Parfaitement, reprit le capitaine; quant à nous, soyez convaincu que
nous n'aurions pas manqué de vous faire sauter le crâne si le sort vous
avait fait tomber entre nos mains. N'est-ce pas, señores?
Les deux officiers répondirent affirmativement.
--Touchante unanimité, dit en raillant le montonero; je vous sais gré,
croyez-le bien, de vos bonnes intentions à mon égard; cependant elles
ne changent rien à ma résolution.
--Alors, reprit le capitaine, il est probable que vous trouvez plus
d'avantage pour vous à nous laisser vivre qu'à ordonner notre exécution?
--Cela est évident.
--Mais il est probable aussi que les conditions que vous nous poserez,
dit le colonel, seront de telle sorte que nous refuserons de les
accepter, préférant la mort au déshonneur.
--Eh bien, vous n'y êtes pas du tout, mon cher colonel, répondit avec
bonhomie le partisan, je sais trop ce qu'on se doit entre soldats, bien
qu'ennemis, pour profiter des avantages que me donne ma position, et
ces conditions seront, au contraire, excessivement douces.
--Oh, oh! Voilà qui est étrange, murmura le comte.
--Fort étrange, en effet monsieur le comte, de voir un de ces
misérables créoles, ces bêtes fauves, ainsi que vous les nommez,
conserver des sentiments d'humanité si complètement mis en oubli par
leurs ex-maîtres, les nobles Castillans.
--Je vous avoue que, pour ma part, je suis curieux de connaître ces
bénignes propositions! dit en ricanant le capitaine.
--Vous allez être satisfait, señor, reprit le partisan de ce ton
narquois qu'il affectait depuis le commencement de l'entretien: mais
avant tout, veuillez vous asseoir: je suis chez moi, je désire vous
faire les honneurs de ma demeure.
--Soit; nous vous écoutons, dit le capitaine en s'asseyant, mouvement
imité par ses deux compagnons.
--Mes conditions, les voici, reprit le partisan: je vous offre de vous
rendre immédiatement la liberté en vous restituant tous les bagages qui
vous ont été enlevés, et en vous laissant la faculté de continuer votre
voyage et d'accomplir la mission dont vous êtes chargé pour don Pablo
Pincheyra.
--Hein! s'écria le capitaine, vous savez cela aussi?
--Je sais tout, ne vous l'ai-je pas dit?
--C'est juste; pardonnez-moi cette interruption, fit le capitaine; vous
disiez donc que vous offriez de nous rendre la liberté, etc., etc., à
la condition...
--A la condition, reprit don Zéno, que d'abord vous me donnerez votre
parole d'honneur de gentilshommes et de soldats, que, quoi qu'il
arrive pendant tout le temps que nous demeurerons ensemble, vous ne
prononcerez jamais mon nom, et vous me garderez un secret inviolable.
--Jusqu'à présent, je ne vois rien qui s'oppose à ce que nous prenions
cet engagement; ensuite, señor, car ce n'est pas tout, j'imagine?
--En effet, ce n'est pas tout. Je désire me rendre en votre compagnie
au camp de Casa-Trama, afin de traiter avec don Pablo Pincheyra une
affaire qui m'est personnelle. Je prendrai le nom et le costume d'un
officier portugais. Vous ne me trahirez pas, et de plus vous m'aiderez
à terminer l'affaire en question; je sais que vous possédez assez
d'influence sur don Pablo pour me faire réussir.
-- Refusez-vous de nous instruire de cette affaire? demanda le comte.
--En aucune façon. Cette susceptibilité est trop honorable pour
que je ne fasse pas droit à votre demande. Il s'agit de deux dames
portugaises, la marquise de Castelmelhor et sa fille, dont les
Pincheyras se sont emparés contre le droit des gens et que je veux
délivrer.
--Voilà tout?
--Oui, caballero. Voyez si votre honneur vous permet d'accepter ces
conditions.
--Señor don Zéno Cabral, répondit le comte, l'histoire qu'il vous plaît
de nous conter est fort bien imaginée, bien que nous doutions beaucoup
de la réalité de votre dévouement pour ces dames; comme elles nous sont
à peu près inconnues, et que, ainsi que vous nous l'avez annoncé, cette
affaire vous est entièrement personnelle, nous ne nous reconnaissons
pas le droit de l'approfondir; en conséquence, mes compagnons et moi,
nous acceptons vos conditions, qui, nous le constatons, sont réellement
fort douces. Nous vous donnons notre parole d'honneur de remplir
exactement l'engagement que nous prenons vis-à-vis de vous, sans y être
aucunement contraints par la force.
--Nous donnons notre parole d'honneur, ainsi que notre noble ami le
comte de Mendoza, dirent ensemble le capitaine et le colonel.
--Et maintenant, ajouta don Luis Ortega, quand serons-nous libres?
--A l'instant, caballeros.
--Et nous partirons?
--Au lever du soleil, de façon à être demain, dans la matinée, à
Casa-Trama; maintenant, disposez de moi, señores, je ne suis plus que
votre hôte.
Nous avons rapporté plus haut de quelle façon le comte et les personnes
qui l'accompagnaient avaient été reçues par les Pincheyras.
Renvoi 1: Dans un précédent ouvrage, _Le grand Chef des Aucas_, j'ai
expliqué ce que c'est que cette boisson qui, dans l'Amérique du Sud,
remplace le thé, et est fort prisée des habitants blancs et indiens. G.
AIMARD
Renvoi 2: Voir le _Grand Chef des Aucas_. 2 vol. in-12 Amyot, éditeur.
XXI
LES CAPTIVES
Aussitôt après la réception terminée, don Pablo avait offert aux
envoyés espagnols et à l'officier portugais, c'est-à-dire à don Zéno
Cabral, qu'il était loin de se douter d'avoir pour hôte dans son camp,
une collation que ceux-ci avaient accepté.
Bien que campés dans une des parties les plus inaccessibles des
cordillières, les Pincheyras, grâce à leurs excursions continuelles et
aux vols et aux pillages qu'ils commettaient dans les _chacras_, les
bourgs, et même les villes situées sur les deux versants des montagnes,
étaient fort bien approvisionnés; leur repaire regorgeait des choses
les plus rares et les plus délicates.
Par les soins de la sœur de don Pablo, chargée par son frère des
détails intérieurs de sa maison, une table avait été dressée et
couverte d'une profusion de vivres de toutes sortes, de _dulces_, de
fruits, de liqueurs, et même de vins d'Espagne et de France, que,
certes, on eût été loin de s'attendre à rencontrer en pareil lieu.
Les Espagnols et les créoles hispano-américains sont généralement
sobres; cependant lorsque l'occasion s'en présente, ils ne méprisent
nullement les agréments d'une table bien garnie. En cette circonstance,
ils fêtèrent à l'envi la bonne chère que leur offrait leur amphitryon,
soit à cause des longues privations qu'ils avaient précédemment
endurées soit parce que tout était en réalité exquis et servi avec
beaucoup de goût; aussi le repas se prolongea-t-il assez longtemps, et
il était plus de trois heures de l'après-dîner lorsque les convives se
levèrent enfin de table.
Don Pablo prit alors à part don Zéno Cabral, qu'il avait placé auprès
de lui à table, et pour lequel il éprouvait une vive sympathie.
--Señor don Sebastiao, lui dit-il d'une voix un peu émue, car malgré ou
peut-être même à cause de sa sobriété habituelle, les quelques verres
de vin généreux que le partisan avait été contraint de boire pour
fêter ses convives, lui avaient donné une légère teinte d'ivresse, je
vous trouve, ¡vive Dios! un charmant compagnon, et je désirerais faire
quelque chose qui vous fût agréable.
--Vous me faites honneur, caballero, répondit Zéno Cabral avec une
certaine réserve.
--Oui, ¡_Dios me ampare_! C'est ainsi; je vous avoue que ce matin
j'étais assez contrarié de vous rendre les deux dames.
--Pour quelle raison?
--Diablos! J'aurais pu en tirer une bonne rançon.
--Qu'à cela ne tienne, caballero, et je suis tout prêt.
--Non, non, reprit-il vivement, ne parlons plus de cela, je me
rattraperai sur d'autres de ce que je perds avec celles-ci; je voulais
donc vous dire que je suis charmé maintenant de ce qui est arrivé. Bah!
Vous me plaisez, mieux vaut qu'il en soit ainsi; d'ailleurs, ces femmes
m'ennuient, elles pleurent continuellement, c'est insupportable.
--En effet, vous disiez donc?
--Et bien, ma foi, je disais que, si je pouvais vous être agréable en
quelque chose, je serais heureux que vous me missiez à même de vous
prouver l'estime que je fais de vous.
--Vous me flattez, caballero, en parlant ainsi, je ne mérite pas cette
indulgence de votre part.
--Si, je vous jure; ainsi parlez, que désirez-vous?
--Eh bien! Puisqu'il en est ainsi, je serai franc avec vous, señor; il
y a, en effet, une chose dans laquelle vous pouvez m'être utile.
--Eh bien! A la bonne heure, de quoi s'agit-il?
--Oh, mon Dieu! d'une chose bien simple: laissez, je vous prie, ces
dames dans l'ignorance de leur délivrance; vous savez que
la joie comme la douleur sont souvent fort à redouter lorsque tout à
coup on les éprouve sans préparation; je redoute la révolution que
pourrait occasionner à ces dames l'annonce de ce départ subit auquel
elles sont si loin de s'attendre.
--Ce que vous me demandez là est en réalité très facile; cependant, il
me faudra les avertir demain ou ce soir.
--Qu'à cela ne tienne, la chose est toute simple; dites-leur seulement
qu'elles soient prêtes à monter à cheval demain au lever du soleil,
sans les informer des causes ni du but de ce voyage; j'aurai soin de
me tenir hors de leur vue jusqu'à ce que je trouve une occasion de me
présenter à elles sans leur faire éprouver une trop forte commotion.
Le Pincheyra, homme fort peu sentimental de sa nature, ne comprenait
rien à ce que lui disait le montonero: cependant, par suite de
cette espèce de vanité innée chez tous les hommes qui les pousse
à s'attribuer des qualités qu'ils ne possèdent pas, et d'ailleurs
entraîné malgré lui vers sa nouvelle connaissance par une inexplicable
sympathie, il ne fit aucune difficulté d'acquiescer à ce que lui
demandait don Zéno Cabral, et consentit à le laisser complètement agir
à sa guise, intérieurement flatté de la bonne opinion que celui-ci
semblait avoir de lui et jaloux de lui prouver qu'il ne s'était pas
trompé sur son compte.
Les choses ainsi arrangées, don Pablo chargea, sans entrer dans aucun
détail, son frère José Antonio de prévenir les dames de leur prochain
départ, et, s'éloignant en compagnie de don Zéno, il lui fit visiter le
camp de Casa-Trama.
José Antonio, le troisième frère de Pincheyra, était un homme de vingt
et quelques années, d'un caractère sombre, d'une intelligence bornée,
qui accepta de mauvaise volonté la commission qui lui était donnée; il
se hâta de s'en acquitter au plus vite.
Il se dirigea donc vers le toldo habité par les deux dames.
Elles étaient seules, occupées à causer entre elles, lorsque le
Pincheyra se présenta.
A sa vue elles ne purent réprimer un mouvement de surprise et presque
d'effroi; mais elles se remirent bientôt et lui rendirent le salut
brusque qu'il leur fit, sans cependant leur adresser la parole, ce qui
obligea la marquise à lui demander quel motif l'amenait auprès d'elles.
--Señora, répondit-il, mon frère le colonel don Pablo Pincheyra m'a
chargé de vous avertir de vous tenir prêtes à quitter le camp demain au
lever du soleil.
--Je vous remercie de cette bonne nouvelle, caballero, répondit
froidement la marquise.
--Je ne sais si la nouvelle est bonne ou mauvaise, et cela m'est
fort égal: on m'a ordonné de vous avertir, je le fais, voilà tout.
Maintenant que ma commission est faite, adieu, je me retire.
Et sans plus de conversation il fit un geste pour s'éloigner.
--Pardon, caballero, lui dit la marquise en faisant un effort pour
continuer l'entretien dans l'espoir de voir jaillir une lueur favorable
dans le chaos qui l'enveloppait, un mot s'il vous plaît.
--Un mot, soit, répondit-il en s'arrêtant, mais pas davantage.
--Savez-vous pour quelle raison nous quittons le camp?
--Ma foi non; qu'est-ce que cela me fait, à moi, que vous partiez ou
non.
--C'est vrai, cela doit vous être fort indifférent, cependant vous
êtes, je crois, un des principaux officiers de votre frère.
--Je suis capitaine, répondit-il en se redressant avec orgueil.
--En cette qualité, vous devez être dans la confidence des projets de
votre frère, savoir quelles sont ses intentions.
--Moi, pourquoi faire? Mon frère n'a pas de comptes à me rendre, je ne
lui en demande pas.
La marquise se mordit les lèvres avec dépit, cependant elle continua,
en changeant brusquement de conversation.
--Si je dois sitôt quitter le camp, permettez-moi, caballero, de vous
offrir avant de me séparer de vous cette légère marque de souvenir, et
retirant de sa poitrine un mignon reliquaire d'or curieusement ciselé,
elle le lui présenta avec un gracieux sourire.
L'œil du bandit lança un éclair de convoitise.
--Oh! fit-il en tendant la main, qu'est-ce que c'est que cela?
--Ce médaillon, reprit la marquise, contient des reliques.
--Des reliques, fit-il, véritables?
--Certes, il renferme un morceau de la vraie croix et une dent de santa
Rosa de Lima.
--Ah! Et cela peut servir, n'est-ce pas? Le père Gómez, le chapelain de
mon frère, dit que les reliques des saints sont les meilleures armes
qu'un chrétien puisse porter avec lui.
--Il a raison, celles-ci sont infaillibles contre les blessures et les
maladies.
L'œil du bandit se dilata, une indicible expression de joie bouleversa
sa figure.
--Et vous me les donnez! s'écria-t-il vivement.
--Je vous les donne, mais à une condition.
--Sans condition, reprit-il en fronçant le sourcil et en jetant un
regard sinistre sur la marquise.
Le seul sentiment vivace au fond du cœur de cet homme, sa
superstition, était éveillée. Peut-être pour s'emparer de ses reliques
qu'il convoitait, n'aurait-il pas reculé devant un crime.
La marquise comprit à l'instant la pensée qui s'agitait indistincte
encore dans son esprit obtus; elle ne s'émut pas et continua:
--Ces reliques perdraient aussitôt leur vertu, si elles étaient
enlevées par violence à la personne qui les possède.
--Ah! murmura-t-il d'une voix sourde et inarticulée, il faut qu'elles
soient librement données.
--Il le faut, répondit froidement la marquise.
Doña Eva avait senti un frisson de terreur parcourir ses membres à la
menace voilée du bandit; mais, son exclamation la rassura, elle comprit
que la bête féroce était domptée.
--Quelle est cette condition? reprit-il.
--Je désire savoir si des étrangers sont arrivés au camp aujourd'hui.
--Il en est arrivé ce matin.
--Des Espagnols?
--Oui.
--Il n'y avait pas de Portugais parmi eux?
--Je crois qu'il y en avait un.
--Vous en êtes sûr?
--Oui, c'est celui-là qui vous doit emmener; il a offert une forte
rançon pour vous; je me le rappelle, parce que mon frère a refusé la
rançon, tout en consentant à vous laisser partir, ce que je n'ai pas pu
comprendre de sa part.
--Ah! murmura-t-elle d'un air rêveur.
--Vous n'avez plus rien à me demander?
--Une seule question encore.
--Faites vite, répondit-il les yeux avidement fixés sur le reliquaire,
qu'il ne quittait pas du regard.
--Connaissez-vous don Emilio?
--Le Français?
--Oui, celui-là même.
--Je le connais.
--Je désirerais causer avec lui.
--C'est impossible.
--Pourquoi donc?
--Parce qu'il a quitté le camp il y a une heure, en compagnie de mon
frère Santiago.
--Savez-vous quand il sera de retour?
--Jamais; je vous répète qu'il est parti.
Un soupir de soulagement s'échappa de la poitrine de la marquise. Si le
jeune homme était parti, c'était dans l'intention de leur être utile,
d'essayer de les sauver: tout espoir n'était donc pas perdu pour elles,
puisqu'un ami dévoué veillait encore à leur salut.
--Je vous remercie, reprit-elle, de ce que vous avez consenti à me
dire, voilà le reliquaire.
Le Pincheyra bondit dessus comme une bête fauve sur sa proie et le fit
disparaître sous son poncho.
--Vous me jurez que les reliques sont vraies? demanda-t-il d'un ton
soupçonneux.
--Je vous le jure.
--C'est égal, murmura-t-il en hochant la tête, je les ferai bénir par
le Père Gómez, cela ne peut pas nuire; adieu, madame.
Et sans plus de salutations, il tourna sur les talons et quitta le
toldo aussi brusquement qu'il y était entré, sans autrement prendre
congé des deux dames et tenant la main droite fortement appuyée sur la
poitrine dans le but sans doute de s'assurer que le précieux reliquaire
était toujours à l'endroit où il l'avait caché.
Il y eut un long silence entre les deux dames après le départ du
Pincheyra.
La marquise releva enfin les yeux et fixa un long regard sur sa fille,
qui, la tête penchée sur la poitrine, semblait plongée dans d'amères
réflexions.
--Eva! lui dit-elle d'une voix douce.
La jeune fille tressaillit, et, redressant vivement sa belle tête pâlie
par le chagrin:
--Vous me parlez, ma mère? répondit-elle.
--Oui, ma fille, reprit la marquise; vous pensiez à notre malheureuse
situation, sans doute?
--Hélas! fit-elle.
--Situation, continua la marquise, que chaque instant qui s'écoule rend
plus affreuse car ne vous y trompez pas, mon enfant, cette liberté que
nous accorde le bandit dont nous sommes les prisonnières, cette liberté
n'est qu'un leurre.
--Oh! Le croyez vous donc, ma mère? Qui vous fait supposer cela?
--Je ne sais rien, et pourtant je suis convaincue que l'homme qui se
dit envoyé par votre père pour nous ramener près de lui, et s'obstine
à se tenir à l'écart, au lieu de se présenter à nous, ainsi qu'il le
devrait faire; je suis convaincue que cet homme est un ennemi, plus
redoutable peut-être pour nous que celui auquel il nous enlève, et qui,
bandit sans foi ni loi, ne nous retenait cependant que dans l'espoir
d'une riche rançon, n'ayant contre nous ni haine ni colère.
--Pardonnez-moi, ma mère, de ne pas être de votre avis en cette
circonstance. Dans une contrée si éloignée de notre pays, où, à paru
don Emilio, nous ne connaissons personne, étrangères au milieu du
peuple à demi sauvage qui nous entoure, quel ennemi pouvons-nous
redouter?
La marquise sourit tristement.
--Votre mémoire est courte, dit-elle, ma chère Eva; insouciante comme
tous les enfants de votre âge, le passé n'est plus pour vous qu'un
rêve, et vos regards, sans se fixer sur le présent, se dirigent sur
l'avenir seul. Avez-vous donc oublié déjà le chef de partisans qui, il
y a deux mois, nous fit prisonnières et dont nous sauva le dévouement
de don Emilio?
--Oh! Non, ma mère, s'écria-t-elle avec un tressaillement nerveux, non,
je ne l'ai pas oublié, car cet homme semble être notre mauvais gente!
Mais, Dieu soit loué ici, du moins, nous n'avons rien à redouter de lui.
--Vous vous trompez, ma fille, c'est lui, au contraire, qui aujourd'hui
nous poursuit encore.
--Cela ne saurait être, ma mère; cet homme est, vous le savez, attaché
au parti contraire à celui que soutient le bandit aux mains duquel nous
nous trouvons.
--Pauvre enfant, les méchants se ligueront toujours lorsqu'il s'agira
de faire le mal; je vous le répète, cet homme est ici.