vous m'avez rendu un grand service; je ne puis nier que je vous dois en
quelque sorte la vie, car lorsque je vous rencontrai dans le souterrain
du rancho ma position était presque désespérée; eh bien! Je ne me suis
pas, en apparence, conduit avec vous comme j'aurais dû le faire; je
m'étais engagé à mettre, vous et les vôtres, à l'abri du danger qui
vous menaçait, et je vous ai conduit à Casa-Trama lorsque j'aurais dû,
au contraire, vous guider dans une direction tout opposée. Je sais
cela; j'ai mal agi en cette circonstance et vous avez le droit de m'en
garder rancune; mais je n'étais pas libre de faire autrement; j'étais
contraint d'obéir à une volonté plus forte que la mienne, la volonté de
mon frère, à qui nul n'a jamais osé résister. Aujourd'hui je reconnais
mon tort, et je voudrais, autant que possible, réparer le mal que j'ai
fait et celui que j'ai laissé faire.
--Ceci est parler en caballero et en homme de cœur, don Santiago;
soyez convaincu que, quoiqu'il arrive, je vous saurai gré de ce que
vous me dites en ce moment; mais puisque vous avez si bien commencé, ne
me laissez pas plus longtemps dans le doute pénible où je me trouve:
répondez-moi sincèrement, le voulez-vous?
--Oui, autant que cela dépendra de moi.
--Les dames que j'ai été contraint d'abandonner, courent-elles des
dangers en ce moment?
--Je le crois.
--De la part de votre frère?
--De la sienne, oui, et d'autres aussi. Ces deux étrangères ont
d'implacables ennemis acharnés à leur perte.
--Pauvres femmes! murmura le jeune homme en soupirant; elles ne
quitteront donc pas le camp?
--Au contraire; demain, au lever du soleil, elles en sortiront,
escortées par l'officier qui, devant vous, les a réclamées à mon frère.
--Cet officier, vous le connaissez?
--Un peu.
--Qui est-il?
--Ceci, je ne puis le dire, j'ai fait serment de ne le révéler à
personne.
Le Français comprit qu'il ne devait pas insister, il modifia ses
questions.
--Quelle route prendront-elles? demanda-t-il.
--Celle que nous suivons.
--Et elles se dirigeront?
--Vers la frontière brésilienne.
--Ainsi elles vont rejoindre le général de Castelmelhor?
Le Pincheyra secoua négativement la tête.
--Alors pourquoi prendre cette direction?
--Je l'ignore.
--Et cependant, vous croyez qu'un danger les menace?
--Un terrible.
--De quelle sorte?
--Je ne sais pas.
Le jeune homme frappa du pied avec, dépit. Ces réticences continuelles
de la part du partisan l'inquiétaient plus que la vérité si affreuse
qu'il se fût attendu à l'entendre.
--Ainsi, reprit-il au bout d'un instant, en supposant que je demeure
ici quelque temps, je les verrai.
--Cela ne fait aucun doute.
--Que me conseillez-vous?
--Moi?
--Oui.
--Rien; je ne suis pas comme vous amoureux de doña Eva, moi, dit-il
avec une certaine nuance de raillerie qui fit tressaillir le jeune
homme.
--Amoureux de doña Eva! s'écria-t-il, moi?
--Quel autre motif pourrait vous engager avec toutes les chances contre
vous de risquer votre vie pour la sauver s'il n'en était pas ainsi?
Le jeune homme ne répondit pas; une lumière terrible venait subitement
de se faire dans son cœur; ce secret, qu'il se cachait à lui-même,
d'autres le connaissaient, et lorsqu'il n'osait pas s'interroger sur
cet amour insensé qui le brûlait, la certitude de son existence était
acquise même aux indifférents.
--Oh! balbutia-t-il enfin, don Santiago, me croyez-vous donc capable
d'une telle folie?
--Je ne sais si c'est une folie d'aimer lorsqu'on est jeune et ardent
comme vous l'êtes, répondit froidement le Pincheyra; jamais je n'ai
aimé que mon cheval et mon fusil, mais je crois savoir que l'amour de
deux êtres jeunes et beaux est une loi de nature, et je ne vois pas
pour quel motif vous essaieriez de vous y soustraire. Je ne vous blâme
ni ne vous approuve, je constate un fait, voilà tout.
Le jeune homme fut étonné d'entendre parler ainsi un homme que,
jusqu'à ce moment, il avait supposé doué d'une dose fort restreinte
d'intelligence, et dont toute les aspirations lui semblaient tournées
vers la guerre et le pillage, ce demi sauvage, émettant d'un air aussi
insouciant des sentiments si humainement philosophiques, lui semblait
un phénomène incompréhensible.
Le Pincheyra, sans paraître remarquer l'impression qu'il avait produite
sur son interlocuteur, continua tranquillement:
L'officier qui escorte ces dames ignore non seulement votre amour pour
la plus jeune des deux dames, mais encore il ne sait pas que vous les
connaissez; pour des motifs particuliers et qui lui sont personnels,
mon frère a cru devoir garder le silence à ce sujet; je vous donne ce
renseignement dont je vous garantis l'exactitude, parce qu'il pourra
vous servir au besoin.
--Maintenant, il est trop tard.
--Don Emilio, sachez ceci: c'est qu'aussitôt après notre conversation,
mes compagnons et moi nous nous retirerons, parce que notre mission est
terminée, et que si je suis demeuré avec vous si longtemps, c'est que
je tenais à vous dire certaines choses.
--Je vous en remercie.
--Eh bien, je suis certain que vous ne quitterez pas ce lieu sans avoir
essayé non pas de revoir ces dames, mais de les enlever à ceux qui les
conduisent, ce qui, du reste, ne serait pas impossible puisqu'ils ne
seront qu'une dizaine tout au plus. Je vous souhaite bonne chance du
fond du cœur, parce que vous me plaisez et que je voudrais réellement
que vous réussissiez. Seulement, croyez-moi, agissez avec prudence,
la ruse a dénoué plus de liens que la violence et la force n'en ont
brisé: suivez le conseil que je vous donne, et j'espère que vous vous
en trouverez bien. Maintenant nous allons nous séparer, j'espère avoir
sinon réparé, du moins amoindri les conséquences funestes de la faute
qu'on m'a obligé à commettre; séparons-nous donc comme deux amis. Le
seul vœu que je forme est que nous ne nous revoyions jamais.
--Eh quoi! Vous allez partir ainsi au milieu des ténèbres, lorsque nous
sommes menacés d'un temporal?
--Il le faut, don Emilio; je suis attendu là-bas. Mon frère prépare
une importante expédition, à laquelle je dois et je veux assister.
Quant au temporal, il ne sévira pas avant deux ou trois heures et, si
terrible qu'il soit, c'est une trop vieille connaissance pour que je
ne sache pas les moyens de m'en garantir. Adieu donc, et encore une
fois bonne chance. Quoi qu'il arrive, silence sur ce que je vous ai
dit; maintenant, enveloppez-vous dans votre poncho et feignez de dormir
jusqu'à ne que j'aie donné le signal du départ à mes cavaliers.
Le jeune homme suivit le conseil qui lui était donné, il se roula dans
son manteau et s'étendit sur le sol.
Lorsque don Santiago se fut assuré que rien ne pourrait laisser
soupçonner l'entretien qui venait d'avoir lieu, il se leva, frappa du
pied pour se dégourdir, et prenant un sifflet suspendu à son cou par
une mince chaîne d'argent, il en tira un son aigu et prolongé.
Les cavaliers dressèrent aussitôt la tête.
--Allons, enfants! cria le Pincheyra d'une voix forte, debout et sellez
vos chevaux, nous retournons à Casa-Trama.
--Eh quoi! Vous nous quittez à cette heure, señor don Santiago? lui
demanda le jeune homme, en feignant de s'être éveillé au bruit du
sifflet.
--Il le faut, señor, répondit-il, notre escorte ne vous est plus
nécessaire, et nous avons une longue marche à faire, si nous voulons
être rendus à Casa-Trama au lever du soleil.
Cependant les Pincheyras avaient obéi avec empressement à l'ordre
qu'ils avaient reçu, ils s'étaient levés et s'étaient mis aussitôt en
devoir de lacer leurs chevaux et de les seller.
Par un hasard, prémédité sans doute par don Santiago, les sentinelles
qui avaient été chargées de veiller à la sûreté commune étaient les
deux Gauchos et le Guaranis, de sorte qu'il avait la certitude que le
secret de son entretien avec le Français ne transpirerait pas.
Au bout de quelques minutes, les cavaliers furent en selle; le
Pincheyra se mit à leur tête, et se tournant vers Émile en lui faisant
un geste amical de la main.
--Adios, señor, et bonne chance, lui dit-il avec intention.
Le jeune homme lui rendit son cordial salut, et la petite troupe se mit
en marche. Bientôt elle disparut à l'angle du sentier; le bruit de ses
pas alla peu à peu en s'affaiblissant et ne tarda pas à s'éteindre tout
à fait. Lorsque le silence fut complètement rétabli, Émile fit un signe
à ses compagnons:
--Maintenant que nous sommes seuls, señores, dit-il, causons, car les
circonstances sont graves. Tyro, allumez du feu, nous allons tenir un
conseil à l'Indienne.
Le Guaranis ramassa le bois sec, l'empila avec soin, battit le briquet
et bientôt une légère aigrette de flamme s'éleva gaiement vers le ciel.
Un silence de mort régnait dans la vallée, la brise s'était éteinte,
il n'y avait pas un souffle dans l'air; le ciel noir comme de l'encre,
n'avait pas une étoile, la nature semblait rassembler toutes ses forces
pour livrer un combat plus terrible à la matière; dans les profondeurs
inexplorées des quebradas, des bruits sourds et mystérieux s'élevaient
parfois, se mêlant, à de longs intervalles aux sourds rugissements des
fauves à l'abreuvoir.
Les quatre hommes s'accroupirent en rond autour du feu, allumèrent
leurs cigarettes, et le jeune homme prit la parole après leur avoir
rapporté ce qu'il croyait nécessaire de leur dire de l'entretien qui
avait eu lieu entre lui et don Santiago.
--Maintenant, ajouta-t-il, répondez-moi franchement, puis-je compter
sur vous pour tout ce qu'il me plaira de faire?
--Oui, répondirent-ils tout d'une voix.
--Quoi qu'il arrive?
--Quoi qu'il arrive.
--Bien, je ne serai pas ingrat, la récompense égalera les services;
maintenant, si vous avez quelques observations à me soumettre, je suis
prêt à les entendre.
Les Gauchos, hommes d'exécution avant tout et peu parleurs de leur
nature, se contentèrent de dire que le moment d'agir arrivé, ils
seraient prêts; qu'ils n'avaient aucune observation à faire sur la
manière de procéder; que cela ne les regardait pas.
--C'est juste, observa Tyro. Allez dormir, mes braves, et laissez-nous,
le seigneur notre maître et moi, convenir de ce qui sera opportun de
faire.
Les Gauchos ne se le firent pas répéter deux fois; ils se levèrent et
allèrent s'étendre au milieu des ballots; deux minutes plus tard, ils
dormaient à poings fermés.
Émile et le Guaranis, demeurés seuls, entamèrent alors un entretien
fort long et fort sérieux, et dressèrent un plan qu'il est inutile de
faire connaître ici.
XX
LE PARTISAN
Il nous faut maintenant retourner auprès des chefs guaycurús que nous
avons abandonnés au moment où, à la suite de don Zéno Cabral, ils
entraient dans une caverne, où le montonero, du moins d'après les
paroles qu'il avait prononcées en les accostant, paraissait avoir donné
rendez-vous au Cougouar.
Cette caverne dont l'entrée, à moins de bien la connaître, était
impossible à distinguer du dehors à cause de la conformation du paysage
dont elle formait le centre, et de la difficulté avec laquelle on y
parvenait était vaste et parfaitement claire à cause d'une infinité de
fissures imperceptibles presque, qui y laissaient pénétrer la lumière
en y renouvelant l'air; dans le fond et sur les côtés s'ouvraient
plusieurs galeries qui se perdaient sous la montagne à des distances
probablement fort grandes.
L'endroit où le partisan s'arrêta, c'est-à-dire à quelques pas à peine
de l'ouverture, contenait plusieurs sièges formés avec des blocs de
chêne mal équarris et deux ou trois amas de feuilles sèches servant
probablement de lits à ceux qui venaient chercher en ce lieu un refuge
temporaire.
Au centre de la caverne, un grand feu était allumé. Sur ce feu,
suspendu par une chaîne, à trois pieux placés en faisceau, bouillait
une marmite de fer, tandis qu'un quartier de guanaco, enfilé dans
une baguette de fusil fichée dans le sol, rôtissait tout doucement;
quelques patates cuisaient sous la cendre et plusieurs cornes de
bœuf contenant de l'harina tostada étaient placées près des sièges
par terre. Les armes de Zéno Cabral, c'est-à-dire son fusil et son
sabre, étaient appuyés contre une des parois de la caverne. Il n'avait
conservé que son couteau à sa polena droite.
--Señores, dit le partisan avec un geste courtois, permettez-moi de
vous offrir la mince hospitalité que les circonstances où nous nous
trouvons m'obligent à vous donner. Avant tout, nous mangerons et
boirons ensemble, afin de bien établir la confiance entre nous et
d'éloigner tout soupçon de trahison.
Ces paroles avaient été prononcées en portugais, les capitaos
répondirent dans la même langue et s'assirent à l'exemple de leur
amphitryon sur les sièges préparés pour eux.
Zéno Cabral décrocha alors la marmite et servit avec une adresse et une
vivacité peu communes, dans des _couis_ qu'il présenta ensuite à ses
hôtes du _tocino_, du _chorizo_ et du _charqui_, assaisonné avec des
_camotes_ et de l'_ajo_, ce qui forme le plat national de ces contrées.
Le repas commença, et les chefs attaquèrent vigoureusement les mets
placés devant eux, se servant de leur couteau en guise de fourchette et
buvant à la ronde de l'eau légèrement coupée avec de l'aguardiente de
Pisco, afin d'en enlever l'âcreté.
Les Indiens ne parlent pas en mangeant; aussi leurs repas sont-ils
généralement fort courts. Après le _charqui_, ce fut le tour du
guanaco; puis l'harina tostada fut mangée délayée avec de l'eau chaude,
et enfin Zéno Cabral confectionna le maté[1], et l'offrit à ses
convives.
Lorsque le maté fut bu et que nos trois personnages eurent allumé leurs
cigarettes de paille de maïs; Zéno Cabral prit enfin la parole.
--Je dois m'excuser près de vous, señor capitao, dit-il en portugais
à Gueyma, l'espèce de surprise au moyen de laquelle j'ai obtenu
une entrevue de vous; le Cougouar, dont depuis longtemps déjà j'ai
l'honneur d'être l'ami, m'avait engagé d'agir ainsi que je l'ai fait;
si une faute a été commise, c'est donc sur lui que doit en retomber le
blâme.
--Ce que le Cougouar fait est toujours bien, señor, répondit en
souriant le chef, il est mon père, puisque c'est à lui que je dois
d'être ce que je suis, je n'ai donc pas à le blâmer, convaincu que
des raisons fort sérieuses et qui, sans doute, me seront plus tard
expliquées, l'empêchaient de procéder autrement.
--Gueyma a bien parlé comme toujours, dit le Cougouar, la sagesse
réside en lui; le chef blanc ne tardera pas à déduire les motifs de sa
conduite.
--C'est ce que je vais faire à l'instant, si les capitaos veulent bien
me prêter leur attention, reprit Zéno Cabral.
--Que mon père parle, nos oreilles sont ouvertes.
Le partisan se recueillit pendant deux ou trois minutes, puis il
commença en ces termes:
--Mes frères les guerriers guaycurús trompés par les paroles menteuses
d'un blanc, ont consenti à former une alliance avec lui et à le
suivre dans cette contrée pour l'aider à combattre d'autres blancs
qui jamais n'avaient fait de mal à mes frères, et dont ils ignoraient
jusqu'à l'existence. Mais pendant que les guerriers entraient sur le
sentier, de la guerre et abandonnaient leurs territoires de chasse
sous la sauvegarde de l'honneur de leurs nouveaux alliés, ceux-ci, qui
n'avaient d'autre but que celui de les éloigner, afin de s'emparer
plus facilement de leurs riches et fertiles contrées, envahissaient
au mépris de la foi jurée leurs territoires de chasse, et essayaient
de s'y établir. Ce projet inique, cette infâme trahison aurait réussi
probablement, vu l'éloignement des plus braves guerriers de la nation,
si un ami des Guaycurús, révolté de cette action infâme, n'avait fait
prévenir Tarou-Niom, le grand capitao des Guaycurús, de se mettre sur
ses gardes et ne lui avait fait contracter une alliance offensive et
défensive avec Emavidi-Chaïmè, le grand chef des Payagoas, afin de
s'opposer aux attaques de l'ennemi commun.
Malgré l'impassibilité de commande dont les Indiens font parade
dans les circonstances les plus sérieuses, Gueyma, en apprenant ces
nouvelles si nettement et si froidement articulées, ne put se contenir.
Ses sourcils se froncèrent, ses narines se dilatèrent comme celles
d'une bête fauve; il bondit sur ses pieds, et frappant violemment ses
mains l'une contre l'autre:
--Mon frère, le chef pâle a les preuves de ce qu'il avance, n'est-ce
pas? s'écria-t-il avec un accent de sourde menace.
--Je les ai, répondit simplement Zéno Cabral.
--Bon, alors il me les donnera.
--Je les donnerai au capitao.
--Mais il est autre chose que je veux savoir encore.
--Que veut savoir mon frère?
--Quel est l'ami des Guaycurús qui les a avertis de l'horrible trahison
qui se tramait contre eux?
--A quoi bon dire cela à mon frère?
--Parce que de même que je connais mes ennemis, je veux connaître mes
amis.
Zéno Cabral s'inclina.
--C'est moi, dit-il.
Gueyma le regarda un instant avec une fixité étrange, comme s'il eût
voulu lire jusqu'au fond de son cœur ses pensées les plus secrètes.
--C'est bon, dit-il enfin, ce que dit mon frère doit être vrai, Gueyma
le remercie et lui offre sa main.
--Je l'accepte avec empressement, car depuis longtemps déjà j'aime le
capitao, répondit le partisan, en pressant la main que lui tendait le
chef.
--Maintenant, quelles sont les preuves que mon frère me donnera?
Zéno Cabral fouilla sous son poncho et en retira un quipu[2] qu'il
présenta sans répondre au chef.
Celui-ci le saisit vivement et se mit aussitôt à le déchiffrer, avec la
même rapidité qu'un Européen lit une lettre.
Peu à peu, les traits du chef reprirent leur rigidité marmoréenne;
puis, après avoir complètement déchiffré le quipu, il le tendit au
Cougouar, et se tournant vers Zéno Cabral, qui suivait tous ses
mouvements avec une anxiété secrète:
--Maintenant que je sais l'insulte qui m'a été faite, dit-il
froidement, mon frère me donnera sans doute les moyens de me venger.
--Peut-être y parviendrai-je, répondit le partisan.
--Pourquoi avoir le doute sur les lèvres quand la certitude est dans le
cœur? reprit Gueyma.
--Que veut dire le capitao?
--Je veux dire que personne dans le but unique d'être agréable à un
homme qu'il ne connait pas, ne fait ce qu'a fait mon frère.
--Je connais le capitao plus qu'il ne le suppose.
--C'est possible, j'admets cela; mais il n'en reste pas moins évident
pour moi que mon frère le chef pâle avait un but en agissant ainsi
qu'il l'a fait; c'est ce but que Gueyma désire connaître.
--Que mon frère suppose que moi aussi j'aie à me venger de l'homme qui
l'a insulté, et que, pour que cette vengeance soit plus sûre et plus
éclatante j'aie besoin de l'aide de mon frère; me la refuserait-il?
--Non, certes, si le fait, au lieu d'être une supposition, était une
réalité.
--Le capitao me le promet?
--Je le promets.
--Eh bien! Les prévisions du chef sont justes. Malgré la vive et
sincère amitié que j'ai pour lui, obligé, en ce moment, de m'occuper
d'affaires fort sérieuses peut-être aurais-je négligé de m'occuper des
siennes, si je n'avais pas eu un puissant intérêt à le faire et si
l'homme dont il veut se venger n'était pas depuis longtemps mon ennemi;
voilà la vérité tout entière.
--Eah! Mon frère a bien parlé; sa langue n'est pas fourchue; les
paroles que souffle sa poitrine sont loyales. Que fera mon frère pour
assurer ma vengeance en même temps que la sienne?
--Deux choses.
--Quelle est la première?
--Je livrerai entre les mains du capitao la femme et la fille de son
ennemi.
L'œil de l'lndien lança un fulgurant éclair de joie.
--Bon! s'écria-t-il; voyons la seconde maintenant.
--Je guiderai mon frère par des sentiers de bêtes fauves, connus de moi
seul, et avec les riches proies que je lui aurai livrées, je lui ferai
attendre, en moins de cinq jours, la frontière de ses territoires de
chasse.
--Mon frère fera cela?
--Je le ferai, je le jure!
--C'est bien; quand les deux femmes pâles seront-elles mes captives?
--Avant deux jours, si le chef consent à m'aider.
--J'ai dit au chef blanc qu'il pouvait disposer de moi, qu'il parle
donc sans crainte.
Zéno Cabral jeta un regard interrogateur au Cougouar qui jusqu'à ce
moment, avait assisté muet et impassible à cet entretien.
--Mon frère peut parler, dit le vieux chef, la parole de Gueyma est
celle d'un capitao, rien ne saurait la faire changer.
--Seulement, que mon frère prête la plus sérieuse attention à ce que je
vais dire; je ne ferai ce que j'ai proposé qu'à une condition.
--J'écoute.
--Mon frère ne pourra disposer, sous aucun prétexte, des captives
remises entre ses mains sans mon autorisation; sous aucun prétexte,
il ne leur rendra la liberté sans que j'y consente. Pour le reste, le
Cougouar connaît mes intentions, et il a promis de s'y conformer.
--Est-ce vrai? demanda Gueyma au vieux chef en se tournant vers lui.
--C'est vrai, répondit laconiquement celui-ci.
--Le Cougouar, reprit le jeune homme, est un des plus sages guerriers
de ma nation; ce qu'il fait est toujours bien; il est de mon devoir de
suivre son exemple; j'adhère à ce que désire le chef blanc.
Zéno Cabral inclina la tête en signe de remercîment et, malgré lui, un
éclair de satisfaction illumina pour une seconde son visage austère.
Gueyma reprit:
--Le chef pâle a-t-il autre chose à ajouter à ce qu'il m'a dit?
--Rien, répondit le partisan.
--C'est bien; à moi maintenant à poser mes conditions.
--C'est trop juste, chef, je vous écoute.
--Mon père, le chef blanc, connaît les coutumes de la pampa, n'est-il
pas vrai?
--Je les connais, ma vie presque entière s'est écoulée au désert.
--Connaît-il la cérémonie du pacte de vengeance en usage dans la nation
des Guaycurús?
--J'en ai entendu parler, sans cependant l'avoir jamais encore
pratiquée pour mon propre compte; je sais que c'est une espèce de
fraternité d'armes qui lie deux hommes l'un à l'autre par un lien plus
fort que la parenté la plus proche.
--Oui, c'est en effet cela; mon frère consent-il à ce que cette
cérémonie soit faite par nous?
--J'y consens de grand cœur, chef, répondit le partisan sans hésiter,
parce que mes intentions sont pures, que nulle pensée de trahison n'est
dans mon cœur et que j'éprouve pour mon frère une vive amitié.
--Bien, reprit en souriant le jeune chef, je remercie mon frère de
m'accepter pour compagnon du sang; le Cougouar nous attachera l'un à
l'autre.
--Soit, répondit simplement celui-ci.
Les trois hommes se levèrent.
Le Cougouar s'avança alors entre eux, et leur faisant étendre en avant
à chacun la main droite:
--Chacun de vous, dit-il, est double; il a un ami pour veiller sur lui
en tous lieux et en toutes circonstances, le jour comme la nuit, le
matin comme le soir; les ennemis de l'un sont les ennemis de l'autre;
ce que l'un possède appartient à son ami. A l'appel de son compagnon
de sang, n'importe où il se trouve, n'importe ce qu'il fasse, l'ami
doit aussitôt tout abandonner pour accourir auprès de celui qui réclame
sa présence. La mort même ne saurait vous désunir: dans l'autre vie,
votre pacte continuera aussi fort que dans celle-ci. Vous, Zéno Cabral,
pour la nation des Guaycurús, vous vous nommez maintenant Cabral
Gueyma; et vous, Gueyma, pour les frères de votre ami, vous êtes Gueyma
Zéno. Votre sang même doit se mêler dans votre poitrine, afin que vos
pensées soient bien réellement les mêmes et que, à l'heure où vous
comparaîtrez, après votre mort, devant le Maître du monde, il vous
reconnaisse et vous réunisse l'un à l'autre.
Après avoir ainsi parlé, le Cougouar tira son couteau de sa gaine et
piqua légèrement la poitrine du partisan juste à la place du cœur.
Zéno supporta sans trembler ni pâlir cette effrayante incision, le
vieux chef recueillit le sang qui coula de la blessure dans un _couis_
dans lequel un peu d'eau était restée; il incisa de même la poitrine du
jeune chef et fit aussi couler son sang dans le _couis_.
Élevant alors le vase au-dessus de sa tête:
--Guerriers, s'écria-t-il d'une voix sombre et empreinte d'une majesté
suprême, là est contenu votre sang, si bien mêlé qu'il ne pourrait plus
être séparé; chacun de vous va boire à cette coupe que, entre vous
deux, vous devez vider; à vous d'abord, ajouta-t-il en se tournant vers
Zéno Cabral en tendant le vase vers lui.
--Donnez, répondit froidement le partisan et il le porta sans hésiter à
ses lèvres.
Lorsqu'il eut bu la moitié à peu près de ce qu'il contenait. Il le
présenta à Gueyma; celui-ci le prit sans prononcer une parole et le
vida d'un trait.