--Ma mère, dit la jeune fille d'une voix que l'émotion faisait

trembler, mais cependant avec un accent résolu, vous le connaissez

depuis longtemps cet homme?

--Oui, répondit-elle sèchement.

--Puisqu'il en est ainsi, vous savez sans doute les motifs vrais ou

faux de cette implacable haine?

--Je les sais, oui, ma fille.

--Et, dit-elle avec une certaine hésitation, pourriez-vous me les faire

connaître?

--Non, cela m'est impossible.

--Me permettez-vous de vous adresser une question ma mère?

--Parlez, ma fille; si je puis vous répondre, je le ferai.

--Les motifs de cette haine vous touchent-ils personnellement?

--Non: je suis de toutes les manières innocente des faits qu'on nous

reproche.

--Pourquoi nous, ma mère?

--Parce que, chère enfant, tous tes membres d'une famille sont

solidaires les uns des autres; vous le savez, n'est-ce pas?

--Je le sais, oui.

--De là cette conséquence indiscutable qu'une action reprochée à un

membre d'une famille doit être à tous, et que, si cette action est

honteuse ou coupable, tous en subissent la honte et en doivent accepter

la responsabilité.

--C'est juste; merci, ma mère, je vous comprends; maintenant, il reste

seulement un point sur lequel je ne suis pas bien édifiée.

--A quoi faites-vous allusion?

--A ceci, lorsqu'à Santiago de Chile, et plus tard à Salto, le señor

don Zéno Cabral... c'est ainsi qu'il se nomme? Je crois...

--En effet, tel est son nom; continuez.

--Donc, lorsqu'il se présenta dans notre maison, connaissiez-vous déjà

cette haine qu'il nous portait?

--Je la connaissais, ma fille, répondit nettement la marquise.

--Vous la connaissiez, ma mère! s'écria doña Eva avec surprise.

--Oui, je la connaissais, je vous le répète.

--Mais alors, ma mère, s'il en était ainsi, pourquoi le receviez-vous

donc sur le pied de l'intimité lorsqu'il vous aurait été si facile de

lui fermer votre porte.

--Vous le croyez ainsi.

--Excusez-moi cette insistance, ma mère, mais je ne puis m'expliquer

une telle conduite de votre part, à vous, douée, ainsi que vous l'êtes,

d'un tact si exquis et d'une profonde connaissance du monde.

La marquise haussa légèrement les épaules tandis qu'un sourire d'une

expression indéfinissable plissait les coins de sa bouche.

--Vous raisonnez comme une folle, ma chère Eva, lui répondit-elle, en

appuyant légèrement ses lèvres pâles sur le front de la jeune fille;

je ne connaissais pas personnellement don Zéno Cabral, il ignorait et

probablement il ignore encore aujourd'hui que j'étais maîtresse du

secret de sa haine, secret dont, en effet, avec un caractère moins

franchement loyal que celui de votre père, je n'aurais pas dû, à

cause de certaines particularités blessantes pour mon caractère de

femme, je n'aurais pas dû, dis-je, partager le lourd fardeau; mon but,

en attirant chez-moi notre ennemi, et en l'introduisant même dans

notre intimité la plus privée, était de lui donner le change, de le

convaincre que j'étais dans une ignorance complète, par conséquent,

d'éveiller sa confiance et de parvenir, sinon à le faire renoncer à

ses projets contre nous, du moins, à les lui faire modifier, ou à en

obtenir l'aveu de sa bouche. La faiblesse apparente de don Zéno, ses

manières efféminées, sa feinte douceur, son visage imberbe, qui le fait

paraître beaucoup plus jeune qu'il ne doit l'être en réalité, tout me

portait à supposer que j'aurais bon marché de lui, et que je réussirais

facilement. Il n'en a malheureusement pas été ainsi. Cet homme est de

granit; rien ne l'émeut, rien ne le touche; se faisant de l'ironie une

arme, d'autant plus dangereuse qu'elle est plus difficile à combattre

de sang-froid, toujours il a su déjouer mes ruses et repousser mes

attaques. De guerre lasse, froissée un jour par le ton de mordante

raillerie dont il ne se départait pas dans nos entretiens particuliers,

je me laissât emporter par la colère, et je le blessai grièvement par

un mot sanglant que je lui jetai au visage et que, à peine prononcé,

j'aurais voulu retenir; mais il était trop tard: l'imprudence commise

par moi était irréparable. En voulant démasquer mon adversaire, j'avais

laissé dire dans mon cœur. De ce moment tout fut fini entre nous, ou

plutôt tout commença. Après m'avoir froidement saluée, il se retira en

m'avertissant ironiquement de mieux me tenir sur mes gardes dorénavant,

et je ne le revis plus jusqu'au moment où il nous fit tomber dans

l'embuscade qui nous mit en son pouvoir.

--Pendant que la marquise parlait, le visage de doña Eva exprimait

tour à tour les sentiments les plus divers. La jeune fille, en proie à

une vive émotion qu'elle essayait vainement de maîtriser, comprimait

sa poitrine haletante et essuyait furtivement ses yeux qui d'instants

en instants se remplissaient de larmes; enfin cette émotion se fit

tellement visible, que force fut à la marquise de s'en apercevoir. Elle

s'arrêta brusquement, et fixant sur sa fille un regard dur et impérieux

tandis que ses sourcils se fronçaient à se joindre et que sa voix

prenait une sourde intonation de menace:

--Qu'avez-vous donc, niña? lui demanda-t-elle et pourquoi ces larmes

que je vous vois répandre?

La jeune fille rougit et baissa la tête avec embarras.

--Répondez, reprit sévèrement la marquise, répondez, je le veux.

--Ma mère, balbutia-t-elle d'une voix faible et tremblante, les choses

que vous me dites ne suffisent-elles donc pas pour me causer la douleur

à laquelle vous me voyez en proie? Je ne mérite en aucune sorte

l'injuste colère que vous me témoignez.

La marquise hocha la tête à plusieurs reprises, et continuant à fixer

son regard sur sa fille qui, rougissant et pâlissant tour à tour,

perdait de plus en plus contenance.

--Soit, dit-elle, je veux bien feindre d'ajouter foi à ce qu'il vous

plaît de me répondre, mais prenez garde qu'un jour je m'aperçoive

que vous m'avez menti, et qu'un sentiment dont vous ignorez sinon,

l'existence, du moins la force, et que vous essaieriez en vain de me

cacher, a germé dans votre cœur.

--Que voulez-vous dire, ma mère? Au nom du ciel, je ne vous comprends

pas.

--Veuille le ciel que je me sois trompée, reprit-elle sourdement; mais,

brisons-là, nous ne nous sommes que trop appesanties sur ce sujet, je

vous ai avertie, et je veille; l'avenir décidera.

--Ma mère, quand nous sommes si malheureuses déjà, pourquoi augmenter

ma douleur par d'injustes reproches?

Elle lui lança un regard dans lequel brilla un fulgurant éclair de

colère, mais se remettant aussitôt:

--Vous m'avez donc comprise! s'écria-t-elle avec une froideur calculée.

--La jeune fille frissonna et tomba palpitante sur le sein de sa mère,

en balbutiant une réponse entrecoupée par la douleur et s'évanouit.

La marquise la souleva légèrement dans ses bras et l'étendit sur un

hamac; longtemps elle la contempla avec une expression de colère,

d'amour et de tristesse impossible à rendre.

--Pauvre, pauvre enfant! murmura-t-elle, et, tombant à deux genoux

auprès du hamac, elle joignit les mains et adressa au ciel une fervente

prière.

Elle pria longtemps ainsi; soudain elle sentit une larme brûlante

tomber sur son front, elle releva vivement la tête.

Sa fille, à demi levée hors du hamac, penchée sur elle, la regardait

prier.

--Ma mère! Ma mère! s'écria-t-elle en l'attirant doucement vers elle.

La marquise se leva sans répondre, s'approcha de sa fille, et les deux

femmes tombèrent dans les bras l'une de l'autre, confondant leurs

larmes dans une étreinte passionnée.

La journée s'écoula tout entière sans nouvel incident. Grâce à la

présence des étrangers dans le camp, nul ne vint troubler la solitude

des captives qui eurent au moins cette satisfaction d'échapper, pendant

cette dernière journée, au milieu des Pincheyras, aux obsessions

intéressées de la sœur de leur chef.

Vers le soir, on les avertit par un message assez laconique de faire

tous leurs préparatifs, de façon à être prêtes à se mettre en route au

premier signal.

Les bagages des deux dames avaient été, chose étrange, scrupuleusement

respectés par les partisans; aussi étaient-ils assez importants et

nécessitaient quatre mules pour leur transport; on leur promit que des

bêtes de somme seraient mises à leur disposition.

La nuit fut sombre; une chaleur lourde pesait sur la nature; la lune,

cachée par d'épais nuages bordés de reflets grisâtres, ne répandait

aucune lumière; le ciel était noir; de sourdes rumeurs, emportées sur

l'aile du vent, traversaient l'espace comme des plaintes sinistres; par

intervalles, des mugissements lugubres s'échappaient des quebradas, et,

répercutés par les échos, allaient éveiller les fauves au fond de leurs

repaires, ignorés.

Un silence funèbre planait sur le camp, où tous les feux étaient

éteints; les sentinelles elles-mêmes étaient muettes, et leurs longues

silhouettes immobiles, semblables à des spectres, se détachaient en

gris sur la teinte plus sombre des mornes environnants.

Vers quatre heures du matin, au moment où l'horizon commençait à

s'iriser de bandes grisâtres, un bruit de chevaux se fit entendre dans

la partie du camp habitée par les captives et se rapprocha rapidement

de leur hatto.

Elles comprirent que le moment de leur départ était arrivé, et elles

se mirent en mesure de recevoir les gens que sans doute don Pablo leur

envoyait pour charger leurs bagages.

Elles avaient passé la nuit en prière, sans que pendant une seule

minute le sommeil fût venu clore leurs paupières.

Au premier coup frappé à leur porte, elles quittèrent leur siège et

ouvrirent.

Un homme entra, cet homme était don Pablo; un épais manteau

l'enveloppait, un chapeau à larges bords était rabattu sur ses yeux.

Il salua poliment les dames.

--Êtes-vous prêtes? leur demanda-t-il.

--Nous attendons répondit laconiquement la marquise, voici nos bagages.

--C'est bien! répondit-il, et s'adressant à plusieurs hommes entrés à

sa suite dans le hatto: allons, vous autres, leur dit-il d'un ton bref,

chargez cela rondement, nous n'avons pas de temps à perdre.

Les ballots étaient au nombre de six, et formaient ainsi la charge de

trois mules: en quelques minutes, ils furent solidement fixés sur les

flancs des dociles et patientes bêtes.

--Señoras, reprit don Pablo, veuillez me suivre, s'il vous plaît.

Les dames s'inclinèrent sans répondre et sortirent du hatto.

Plusieurs cavaliers étaient arrêtés devant la porte. Deux chevaux

étaient tenus en bride par un peon.

Voici vos montures, señoras, dit le Pincheyra; mettez-vous en selle.

--Est-ce que nous partons tout de suite? hasarda la marquise.

--Il le faut, madame, répondit don Pablo avec une respectueuse

politesse, nous sommes menacés d'un _temporal_; tout retard pourrait

nous causer de graves préjudices, au lieu qu'en faisant diligence, nous

aurons atteint un refuge sûr avant qu'il éclate.

--Ne vaudrait-il pas mieux différer de quelques heures notre voyage?

demanda encore la marquise.

--Vous ne connaissez pas encore nos cordillières, señora? répondu en

souriant Pincheyra. Un temporal de deux heures seulement occasionne

ordinairement de tels désastres que les communications se trouvent

coupées pendant des semaines et souvent des mois entiers: du reste, je

suis complètement à vos ordres, et, si vous le désirez, nous attendrons.

La marquise réfléchit un instant; ce ton et ces formes polies

auxquelles cet homme ne l'avait nullement habitué depuis leur

rencontre, lui causèrent une impression singulière et lui rendirent,

sinon l'espoir, du moins le courage; il se tenait immobile devant elle,

prêt, en apparence, à satisfaire le désir qu'elle manifesterait.

--Partons donc, puisqu'il en est ainsi, lui dit-elle.

Don Pablo s'inclina et lui offrit la main pour se mettre en selle.

Le Montonéro · 第 21 / 21 段