qui avait su se mettre au mieux dans l'esprit des deux Indiennes, Émile
était parvenu à se débarrasser à peu près d'elles; le Guaranis avait
trouvé le moyen de les attirer par de petits présents, et à les mettre
jusqu'à un certain point dans les intérêts de son maître, qui, de son
côté, n'arrivait jamais au toldo sans leur offrir quelque bagatelle;
il ne restait donc que la sœur de Pincheyra. Mais ce jour-là; après
avoir, le matin, fait une longue visite aux dames, elle s'était retirée
afin d'assister au repas que son frère donnait aux officiers étrangers,
et pour remplir a leur égard ses devoirs de maîtresse de maison, soin
dont elle n'avait pu se dispenser.
La marquise et sa fille étaient donc, pour quelque temps du moins,
délivrées de leurs espionnes, maîtresses de leur temps et libres
jusqu'à un certain point de se concerter avec le seul ami qui ne les
eût pas abandonnées, sans craindre que leurs paroles fussent répétées
à l'homme qui avait si indignement trahi à leur égard les lois de
l'hospitalité et méconnu le droit des gens.
A quelques pas du toldo, le jeune homme se croisa avec Tyro, qui,
sans lui parler, lui fit comprendre, par un signe muet, que les dames
étaient seules.
Le jeune homme entra.
La marquise et sa fille, tristement assises auprès l'une de l'autre,
lisaient dans un livre de prières.
Au bruit que fit Émile en franchissant le seuil de la porte, elles
relevèrent vivement la tête.
--Ah! fit la marquise dont le visage s'éclaira aussitôt. C'est vous
enfin, don Emilio.
--Excusez-moi, madame, répondit-il, je ne puis que fort rarement me
rendre auprès de vous.
--Je le sais, comme nous vous êtes surveillé, en butte aux soupçons.
Hélas! Nous n'avons échappé aux révolutionnaires que pour tomber aux
mains d'hommes plus cruels encore.
--Auriez-vous à vous plaindre des procédés de don Pablo Pincheyra ou de
quelqu'un des siens, madame?
--Oh! répondit-elle avec un sourire ironique, don Pablo est poli, trop
peut-être avec moi? Oh, mon Dieu! Qu'ai-je fait pour être ainsi en
butte à ces persécutions!
--Avez-vous vu mon serviteur, ce matin, madame. Je vous demande pardon
de vous interroger ainsi, mais le temps me presse.
--Est-ce de Tyro dont vous me parlez?
--De lui-même, oui, madame.
--Je l'ai vu un instant.
--Il ne vous a rien dit?
--Peu de chose; il m'a annoncé votre visite, en ajoutant que, sans
doute, vous auriez d'importantes nouvelle à m'apprendre, aussi mon
désir de vous voir était-il vif; dans la position où ma fille et moi
nous nous trouvons, tout est pour nous matière à espérance.
--J'ai, en effet, madame, de graves nouvelles à vous annoncer; mais je
ne sais comment le faire.
--Pourquoi donc? s'écria doña Eva en fixant sur lui ses grands yeux
avec une expression indéfinissable: craignez-vous de nous affliger,
señor don Emilio?
--Je crains, au contraire, señorita, de faire entrer dans votre cœur
un espoir qui ne se réalisera pas.
--Que voulez-vous dire? Parlez, señor, au nom du ciel! interrompit
vivement la marquise.
--Ce matin, madame, plusieurs étrangers sont entrés à Casa-Trama.
--Je le sais, caballero; c'est à cette circonstance que je dois de
ne pas avoir près de moi le garde du corps en courette qu'on a jugé
convenable de me donner, c'est-à-dire la sœur du señor don Pablo
Pincheyra.
--Connaissez-vous ces étrangers, madame?
--Votre question a lieu de me surprendre, caballero. Depuis mon arrivée
ici, vous savez que c'est à peine s'il m'a été permis de faire quelques
pas hors de cette misérable _choza_.
--Excusez-moi, madame; je vais mieux préciser ma question: avez-vous
entendu parler d'un certain don Sebastiao Vianna?
--Oui, oui! s'écria doña Eva en joignant les mains avec joie; don
Sebastiao est un des aides de camp de mon père.
Le visage du jeune homme s'assombrit.
--Ainsi, vous êtes sûre de le connaître? reprit-il.
--Certes, répondit la marquise. Comment, ma fille et moi, ne
connaîtrions-nous pas un homme qui est notre parent éloigné et qui a
servi de parrain à ma fille?
--Alors, madame, je me trompais, et les nouvelles que je vous apporte
sont réellement de bonnes nouvelles pour vous; j'ai eu tort de tant
hésiter à vous les annoncer.
--Comment cela?
--Parmi les étrangers arrivés ce matin à Casa-Trama, il en est un
chargé de réclamer votre mise en liberté immédiate, de la part du
marquis de Castelmelhor, votre époux, madame, votre père, señorita;
cet étranger se nomme don Sebastiao Vianna, porte le costume
d'officier portugais et est, dit-il, aide de camp du général marquis
de Castelmelhor; je dois reconnaître que don Pablo Pincheyra s'est en
cette circonstance conduit en véritable caballero; après avoir nié que
vous fussiez ses prisonnières, il a noblement refusé la somme proposée
pour votre rançon, et s'est engagé à vous remettre aujourd'hui même aux
mains de don Sebastiao, qui doit, sous son escorte, vous reconduire à
votre mari.
Il y eut un instant de silence; la marquise était pâle, ses sourcils
froncés à se joindre sous l'effort d'une pensée intérieure et ses
regards fixes dénotaient chez elle une émotion contenue avec peine;
doña Eva, au contraire, rayonnait: l'espoir de la liberté illuminait
ses traits d'une auréole de bonheur.
Le jeune homme regardait la marquise sans rien comprendre à cette
émotion dont il cherchait vainement la cause; enfin elle reprit la
parole.
--Êtes-vous bien certain, caballero, dit-elle, que l'officier dont vous
parlez se nomme don Sebastiao Vianna?
--Parfaitement, señora, je l'ai plusieurs fois entendu nommer devant
moi; d'ailleurs il me serait de toute impossibilité d'inventer ce nom
que jamais, avant aujourd'hui, je n'avais entendu prononcer.
--C'est vrai, et pourtant ce que vous me dites est tellement
extraordinaire que je vous avoue que, malgré moi, je n'ose y croire et
que je redoute un piège.
--Oh! Ma mère! s'écria doña Eva d'un ton de reproche, don Sebastiao
Vianna, l'homme le plus loyal et le plus...
--Qui vous assure ma fille, interrompit vivement la marquise, que cet
homme soit réellement don Sebastiao?
--Oh, madame! fit le jeune homme.
--Caballero, don Sebastiao était, il y a deux mois à peine, en Europe,
répondit la marquise d'un ton péremptoire.
Cette parole tomba comme la foudre au milieu de la conversation, et
glaça subitement l'espoir dans le cœur de la jeune fille.
Au même instant un coup de sifflet résonna au dehors.
--Tyro m'avertit, dit Émile, que quelqu'un vient de ce côté, je
ne puis demeurer davantage. Quoi qu'il arrive, ne vous abandonnez
pas au désespoir, feignez d'accepter, quelles qu'elles soient, les
propositions qui vous seront faites; tout est préférable pour vous à
demeurer plus longtemps ici; moi, de mon côté, je veillerai; à bientôt,
courage! Comptez sur moi!
Et sans attendre la réponse que les deux dames se préparaient sans
doute à lui faire, le jeune homme s'élança hors du toldo.
Tyro, qui guettait son apparition, le saisit vivement par le bras et
l'entraîna derrière le toldo.
--Regardez, lui dit-il.
Le peintre se pencha avec précaution, et il aperçut don Pablo
Pincheyra, sa sœur, l'officier portugais et trois ou quatre autres
personnes qui se dirigeaient vers l'habitation des dames.
--Hum! fit-il, il était temps.
--N'est-ce pas? Mais je veillais, heureusement.
--Viens, Tyro, retournons chez moi; don Santiago doit m'attendre.
--Vous lui avez donné rendez-vous?
--Oui.
--Eh bien! Vous avais-je trompé, mi amo?
--Non, certes; ce que j'ai vu a surpassé mon attente. Mais quel est
donc ce don Sebastiao?
Le Guaranis répondit par un ricanement de mauvais augure.
--Il y a quelque chose, n'est-ce pas? demanda Émile avec inquiétude.
--Avec les Pincheyras, il y a toujours quelque chose, mi amo, reprit
l'Indien à voix basse; mais nous voici à votre toldo, soyez prudent.
--Avertis les Gauchos que, probablement, nous partons aujourd'hui;
prépare tout pour que nous soyons en mesure.
--Nous partons?
--Je l'espère.
--Oh! Alors, tout n'est pas encore perdu.
Ils entrèrent dans le toldo, il était désert, don Santiago n'avait pas
encore paru.
Tandis que Tyro allait avertir les Gauchos de lacer et de seller leurs
chevaux et de ramener les mules de charge du corral, le jeune homme se
mit avec une rapidité fébrile à faire ses préparatifs.
Aussi, lorsque une demi-heure plus tard, don Santiago entra dans le
toldo, le regard soupçonneux qu'il jeta autour de lui ne lui révéla
aucun indice qui pût lui faire soupçonner que le Français ne s'était
pas mis à la besogne aussitôt après l'avoir quitté.
--Ah, ah! fit le jeune homme en le voyant, soyez le bienvenu, don
Santiago, surtout si vous m'apportez mon sauf-conduit.
--Je vous l'apporte, répondit laconiquement don Santiago.
--Pardieu! Il faut avouer que vous êtes un ami précieux; don Pablo n'a
pas fait de difficultés?
--Aucunes.
--Allons, il est définitivement fort aimable pour moi, ainsi je puis
partir.
--Oui, à deux conditions.
--Ah! Il y a des conditions, et quelles sont-elles?
--La première est que vous partirez tout de suite et sans voir
personne, ajouta-t-il en pesant avec soin sur le dernier membre de
phrase.
--Mes gens?
--Vous les emmènerez avec vous; que voulez-vous que nous en fassions
ici?
--C'est juste; eh bien! Mais cette condition me plaît
extraordinairement, vous savez que je désire surtout partir sans
prendre congé de qui que ce soit; tout est donc pour le mieux. Voyons
maintenant la seconde condition, si elle est comme la première, je ne
doute pas que je l'accepte sans observation.
--La voici: don Pablo désire que je vous escorte, avec une dizaine de
cavaliers, jusqu'à quelques lieues d'ici.
--Ah! fit le jeune homme.
--Cela vous déplaît-il?
--A moi? répondit en riant Émile, qui déjà avait repris son sang-froid;
pourquoi cela me déplairait-il? Je suis, au contraire, fort
reconnaissant à votre frère de cette nouvelle gracieuseté. Il craint
sans doute que je m'égare dans le dédale inextricable de ces montagnes,
ajouta-t-il avec une pointe d'ironie.
--Je ne sais pas; il m'a ordonné de vous escorter: j'obéis, voilà tout.
--C'est juste et surtout extraordinairement logique.
--Ainsi, vous acceptez ces deux conditions?
--Avec reconnaissance.
--Alors nous partirons quand vous voudrez.
--Je voudrais vous répondre, tout de suite; malheureusement, je suis
obligé d'attendre mes chevaux qui ne sont pas encore arrivés du corral.
--Il n'est pas encore tard, ainsi il n'y a pas de temps de perdu.
--Maintenant que nous sommes d'accord, si nous buvions un gatro
d'aguardiente[1].
--Ma foi, ce sera avec plaisir, señor.
Le Français prit une bota et versa de l'eau-de-vie dans deux gobelets
en corne.
--A votre santé, dit-il en buvant.
--A votre heureux voyage, répondit don Santiago.
--Merci.
Un bruit de pas de chevaux se fit entendre au dehors.
--Voici vos animaux qui arrivent.
--Alors, nous serons prêts dans quelques instants. Si vous voulez,
pendant que nous chargeons, prévenez les hommes qui doivent vous
accompagner.
--Ils sont prévenus, ils nous attendent aux retranchements.
Tyro et les Gauchos se mirent alors, aidés par Émile et don Santiago, à
charger les deux mules et à seller les chevaux.
Le Français, habitué à voyager dans ces contrées, n'avait que fort peu
de bagages: il n'emportait jamais avec lui que les choses les plus
indispensables.
Une demi-heure plus tard, la caravane se mettait en marche au petit
pas, accompagnée par don Santiago qui la suivait à pied en fumant sa
cigarette et causant amicalement avec le jeune homme.
Ainsi que l'avait dit le montonero, une dizaine de cavaliers
attendaient aux retranchements.
Le Pincheyra enfourcha sa monture, donna l'ordre au départ, les
gardiens ouvrirent la barrière et la petite troupe quitta le camp en
bon ordre.
Renvoi 1: Un coup d'eau de vie.
XIX
DANS LA MONTAGNE
Il était à peu près trois heures de l'après-midi, au moment où Émile
Gagnepain quittait le camp, malgré l'escorte assez suspecte dont il
était accompagné; ce fut cependant avec un soupir de satisfaction que
le jeune homme se vit enfin dehors de ce repaire de bandits, dont il
avait un instant craint de ne plus sortir.
La route que suivait la petite caravane était des plus pittoresques et
des plus accidentées; un sentier étroit serpentait sur le flanc des
montagnes côtoyant presque continuellement des précipices insondables,
du fond desquels s'élevaient les murmures mystérieux produits par des
eaux invisibles; parfois un pont formé par deux troncs d'arbres jetés
en travers d'une quebrada qui interrompait tout à coup la route était
franchi, comme en se jouant, par les chevaux et les mules accoutumés de
longue date à marcher par des chemins bien plus périlleux encore.
Obligés de marcher les uns derrière les autres à cause du peu de
largeur du sentier à peine frayé sur lequel ils étaient engagés, les
voyageurs ne causaient pas entre eux, à peine leur était-il possible
d'échanger quelques paroles, et ils étaient contraints de se laisser
aller à leurs propres pensées sans qu'il leur fût permis de charmer
les ennuis du voyage autrement qu'en chantant, en sifflant, ou comme
déjà nous l'avons dit, en réfléchissant; ce fut alors en examinant le
paysage abrupt et sauvage dont il était environné de tous les côtés,
que le jeune homme se rendit bien compte de la formidable et presque
imprenable position choisie par le partisan pour son quartier-général,
et de la redoutable influence que cette position devait lui donner sur
les populations effrayées de la plaine: il frémit en songeant qu'il
avait commis l'imprudence de se laisser conduire dans cette forteresse
qui, de même que les cercles de l'Enfer du Dante, était, par la nature,
entouré d'infranchissables retranchements et ne rendait jamais la proie
qui y avait été une fois entraînée, une foule de lugubres histoires de
jeunes filles enlevées et disparues pour toujours lui revinrent alors
à l'esprit, et, par une étrange réaction de la pensée, il éprouva une
espèce de terreur rétrospective, s'il est permis de s'exprimer ainsi,
en songeant aux dangers terribles qu'il avait courus au milieu de ces
bandits sans frein, par lesquels en maintes circonstances, le droits
des gens, sacré pour tous les peuples civilisés, n'avait pas été
respecté.
Puis, de réflexions en réflexions, par une pente toute naturelle
suivie par son esprit, sa pensée sa fixa sur ses compagnes, demeurées
sans appui et sans protecteur au milieu de ces hommes. Bien qu'il ne
les eût quittées que dans le but de tenter un effort suprême pour
leur délivrance, sa conscience lui reprocha cependant de les avoir
abandonnées, car, malgré l'impossibilité matérielle où il se trouvait
à Casa-Trama de leur être utile, cependant il avait la conviction que
sa présence imposait aux Pincheyras, et que devant lui aucun d'eux
n'aurait osé se porter sur les captives à des actes de brutalité
répréhensibles.
En proie à ces pensées pénibles, il sentit son humeur s'assombrir peu à
peu, et la joie qu'il avait éprouvée d'abord de se voir si inopinément
rendu à la liberté, fit place de nouveau au découragement qui,
plusieurs fois déjà, s'était emparé de lui, avait brisé son énergie et
énervé ses plus belles qualités.
Il fut tiré des réflexions dans lesquelles était plongé par la voix de
don Santiago qui tout à coup résonna à son oreille.
Le jeune homme releva vivement la tête et regarda autour de lui comme
un homme qu'on éveille en sursaut.
Le paysage avait complètement changé. Le sentier s'était élargi peu
à peu, avait pris les allures d'une route, les montagnes s'étaient
abaissées, leurs flancs étaient maintenant couverts de forêts
verdoyantes, dont les cimes feuillues étaient teintées de toutes
les couleurs du prisme par les rayons affaiblis du soleil couchant;
la caravane débouchait en ce moment dans une plaine assez étendue,
entourée de taillis épais et traversée par un mince flot d'eau dont les
capricieux méandres se perdaient çà et là au milieu d'une herbe haute
et touffue.
--Que me voulez-vous? demanda le Français qui, impressionnable comme
tous les artistes, subissait déjà à son insu l'influence de ce
majestueux paysage, et sentait la gaieté remplacer dans son cœur la
tristesse qui depuis longtemps le gonflait, que me voulez-vous donc,
don Santiago?
--Au diable! reprit celui-ci, il est heureux que vous consentiez enfin
à me répondre; voici près d'un quart d'heure que je vous parle sans
parvenir à obtenir un mot de vous; il parait que vous avez le sommeil
dur, compagnon?
--Pardonnez-moi, señor, je ne dormais pas; je réfléchissais, ce qui
bien souvent est à peu près la même chose.
--Demonio, je ne vous chicanerai pas là-dessus; mais puisque maintenant
vous consentez à m'écouter, veuillez, je vous prie, me répondre.
--Je ne demande pas mieux; cependant, afin que je puisse le faire, il
faudrait que vous consentissiez, cher don Santiago, à me répéter votre
question, dont je vous certifie que je n'ai pas entendu un mot.
--J'y consens, bien que, sans reproche, voilà
au moins dix fois que je vous la fais en pure perte.
--Je vous ai déjà prié de m'excuser.
--Je le sais, aussi je ne vous garde pas rancune de votre inattention.
Voici le fait: il est au moins six heures du soir, le soleil se couche
au milieu de nuages cuivrés de la plus mauvaise apparence, je redoute
un temporal pour cette nuit.
--Oh, oh! fit le jeune homme, êtes-vous sûr de cela?
--J'ai trop l'habitude des montagnes pour m'y tromper.
--Hum! Et que comptez-vous faire?
--Voilà ce que je vous demande, cela vous regarde au moins autant que
moi, je suppose.
--En effet, même davantage, puisque c'est pour m'être agréable que vous
avez consenti à m'accompagner; eh bien! Quel est votre avis, je me
range tout d'abord aux expédients que vous suggérera votre expérience,
et je les accepte les yeux fermés.
--Voilà ce que j'appelle parler, et pour s'être fait attendre, votre
réponse n'en est pas pour cela plus mauvaise; donc, mon avis serait de
nous arrêter ici, où nous pouvons, à moins d'un cataclysme impossible à
prévoir, nous mettre à l'abri de l'ouragan, et d'y camper pour la nuit;
qu'en pensez-vous?
--Je pense que vous avez raison, et que ce serait une folie, dans une
circonstance comme celle-ci, vu l'heure avancée et surtout; l'endroit
charmant où nous nous trouvons, de nous obstiner à aller plus loin.
--D'autant plus qu'il nous serait presque impossible d'atteindre un
refuge aussi bon que celui où nous sommes avant la nuit noire.
--Arrêtons-nous donc, alors, sans davantage discourir, et hâtons-nous
d'installer notre campement.
--Eh bien! Cher seigneur, puisqu'il en est ainsi, pied à terre, et
déchargeons les mules.
--Soit, dit le jeune homme en sautant à bas de son cheval, mouvement
immédiatement imité par le Pincheyra.
Don Santiago avait dit vrai, le soleil se couchait, noyé dans des
flots de nuages blafards; la brise du soir se levait avec une certaine
force, les oiseaux tournoyaient en longs cercles en poussant des cris
discordants; tout présageait enfin un de ces terribles ouragans, nommés
_temporales_, dont la violence est si grande, que la contrée sur
laquelle ils sévissent est, en quelques minutes à peine, changée de
fond en comble et bouleversée comme si un tremblement de terre l'avait
retournée.
Le peintre avait déjà, plusieurs fois depuis son arrivée en Amérique,
été à même d'assister au spectacle terrifiant de ces effroyables
convulsions de la nature en travail; aussi, connaissant l'imminence
du péril, il se hâta de tout faire préparer, afin que la tempête
n'occasionnât que peu de dommages; les ballots empilés les uns sur les
autres, au centre même de la vallée, non loin du ruisseau, formèrent,
par la façon même dont ils furent placés, un rempart solide contre
la plus grande furie du vent; les chevaux furent laissés libres et
abandonnés à cet instinct infaillible dont les a doué la Providence, et
qui, en leur faisant pressentir le danger bien avant qu'il les menace
réellement, leur suggère les moyens de lui échapper. Puis dans un trou
creusé à la hâte on alluma le feu nécessaire pour faire cuire les
lanières de _charqui_ ou viande de taureau sauvage séchée au soleil,
destinées, avec de l'_harina tostada_ et un peu de _queso_ de chèvre,
au repas du soir; l'eau du ruisseau devait servir à satisfaire la soif
des voyageurs, car, excepté don Santiago et le peintre, qui chacun
s'était muni d'une large _bota_ d'aguardiente blanche de Pisco, les
autres voyageurs ne portaient avec eux ni vin ni liqueurs, mais cet
oubli, si c'en était réellement un, était de peu d'importance pour des
hommes d'une aussi grande frugalité que les Hispano-américains, gens
qui vivent pour ainsi dire de rien, et dont la première chose venue
suffit pour apaiser la faim et la soif.
Le repas fut ce qu'il devait être, entre hommes qui s'attendent à voir
d'un moment à l'autre fondre sur eux un danger terrible et inévitable,
c'est-à-dire triste et silencieux.
Chacun mangea à la hâte sans lier conversation avec son voisin; puis,
la faim satisfaite, la cigarette fumée, sans se souhaiter même le
bonsoir les uns aux autres, les voyageurs s'enveloppèrent avec soin
dans leurs frazadas et leurs _pellones_, et essayèrent de dormir avec
cette résignation placide qui forme le fond du caractère des créoles
et leur fait accepter sans murmures inutiles les conséquences souvent
fâcheuses de l'existence nomade à laquelle ils sont condamnés.
Bientôt, excepté les trois ou quatre sentinelles placées aux abords du
campement afin de surveiller l'approche des fauves, et des deux chefs
de la caravane, c'est-à-dire don Santiago et Émile, tout le monde fut
plongé dans un profond sommeil.
Le Pincheyra paraissait soucieux; il fumait nonchalamment sa cigarette,
le dos appuyé à un tronc d'arbre et les yeux fixés devant lui, sans
cependant arrêter ses regards sur aucun objet; le Français, au
contraire, plus éveillé et plus gai que jamais, chantonnait entre ses
dents, et s'amusait, avec la pointe de son couteau, à creuser un trou
dans lequel il empilait ensuite du bois mort, dans le but évident
d'allumer un feu de veille, destiné sans doute à lui chauffer les pieds
lorsque l'envie lui prendrait de se livrer au sommeil.
--Eh! don Santiago, dit-il, enfin, en s'adressant au Pincheyra et lui
touchant légèrement l'épaule, à quoi pensez-vous donc? est-ce que vous
n'allez pas essayer de dormir une couple d'heures?
Le Chilien secoua la tête sans répondre.
--Que signifie cela? reprit le jeune homme avec insistance, vous qui,
il n'y a qu'un instant, me reprochiez ma tristesse, vous semblez en
avoir hérité, sur mon âme; est-ce la pesanteur de l'atmosphère qui
influe sur vous?
--Me prenez-vous pour une femme, répondit-il enfin d'un ton bourru; que
m'importe à moi l'état du ciel, ne suis-je pas un enfant des montagnes,
habitué, dès mon jeune âge, à braver les plus terribles temporales?
--Mais, alors, qu'avez-vous qui vous tourmente?
--Ce que j'ai, vous voulez le savoir?
--Pardieu! Puisque je vous le demande.
--Don Santiago hocha la tête à plusieurs reprises, jeta autour de lui
un regard soupçonneux, puis il se décida, enfin, à prendre la parole
d'une voix basse et presque indistincte comme s'il redoutait d'être
entendu, bien que tous ses compagnons fussent endormis à une distance
trop grande pour que le son de sa voix parvint jusqu'à eux.
--J'ai, dit-il, qu'une chose me chagrine.
--Vous, don Santiago, vous m'étonnez étrangement; seriez-vous en
délicatesse avec votre frère, don Pablo?
--Mon frère est, il est vrai, pour quelque chose dans cette affaire,
mais avec lui personnellement, je n'ai rien, ou du moins, je le
crois, car, avec lui, jamais on ne sait à quoi s'en tenir: non, c'est
uniquement à cause de vous que je suis chagrin en ce moment.
--A cause de moi! s'écria le jeune homme avec surprise, je vous avoue
que je ne vous comprends pas.
--Parlez plus bas; il est inutile que nos compagnons entendent ce que
nous disons, tenez, don Emilio, je veux être franc avec vous: nous
allons nous quitter peut-être pour ne jamais nous revoir, et je désire
pour vous qu'il en soit ainsi; je veux que notre séparation soit
amicale, et que vous ne conserviez contre moi aucune prévention.
--Je vous assure, don Santiago...