personnels, complètement désintéressé dans la question, ne put
cependant conserver son indifférence et assister froidement à cette
scène; il aurait même fini par se laisser aller à l'entraînement
général si la présence des deux officiers espagnols, cause première
de toutes ses traverses, ne l'avaient retenu, en lui inspirant une
appréhension secrète que vainement il essayait de combattre, mais qui,
malgré tous ses efforts, persévérait avec une opiniâtreté de plus en
plus inquiétante pour lui.
Bien que le jeune Français fut placé fort en évidence près du
secrétaire de don Pablo Pincheyra, cependant, depuis leur entrée dans
la salle, les Espagnols n'avaient point semblé s'apercevoir de sa
présence; pas une seule fois leurs regards ne s'étaient dirigés de son
côté, bien qu'il fût certain qu'ils l'avaient aperçu. Cette obstination
à feindre de ne pas le voir lui semblait d'autant plus extraordinaire
de la part de ces deux hommes, qu'ils n'avaient aucun motif plausible
pour l'éviter; du moins il le supposait.
Émile avait hâte que l'entrevue fût terminée, afin de s'approcher du
capitaine Ortega et de lui demander l'explication d'un procédé qui lui
paraissait non seulement blessant pour lui, mais qui semblait dénoter
des intentions peu amicales à son égard.
Lorsque le tumulte commença à s'apaiser, que les partisans eurent enfin
cessé ou à peu près leurs vociférations, don Pablo réclama le silence
d'un geste et se prépara à prendre congé des envoyés espagnols, mais
don Antonio Zinozain fit un pas en avant, et, se tournant vers le chef
indien qui, jusque-là, était demeuré impassible et muet, écoutant et
observant tout ce qui se passait devant lui, sans cependant y prendre
part:
--Mon frère Marilaun, n'a-t-il donc rien à dire au grand-chef pâle? lui
demanda-t-il.
--Sí, répondit nettement l'Araucan, j'ai à lui dire ceci: Marilaun est
un Apo-Ulmen puissant parmi les Aucas, mille guerriers suivent, quand
il l'exige, son cheval partout où il lui plaît de les conduire, son
quipu est obéi sur tout le territoire des Puelches et des Huiliches;
Marilaun aime le grand-père des visages pâles, il combattra avec ses
guerriers pour faire rentrer dans le devoir les fils égarés du Toqui
des blancs, cinq cents cavaliers huiliches et puelches se rangeront
auprès de Pincheyra quand il l'ordonnera, car Pincheyra a toujours été
un ami des Aucas et ils le considèrent comme un enfant de leur nation.
J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants?
--Je vous remercie de votre offre généreuse, chef, répondit don Pablo,
et je l'accepte avec empressement. Vos guerriers sont braves; vous,
votre réputation de courage et de sagesse a depuis longtemps franchi
les limites de votre territoire; le secours que vous m'offrez sera fort
utile au service de Sa Majesté. Maintenant, caballeros, permettez-moi
de vous offrir l'hospitalité; vous êtes fatigués d'une longue route et
devez avoir besoin de prendre quelques rafraîchissements avant de nous
quitter. Puisque rien ne nous retient plus ici, veuillez me suivre.
--Pardon, señor coronel, dit alors l'officier portugais, qui s'était
jusque-là tenu modestement à l'écart; avant que vous quittiez cette
salle, j'aurais, moi aussi, si vous me le permettez, à m'acquitter
d'une mission dont je suis chargé près de vous.
Malgré sa puissance sur lui-même, don Pablo laissa échapper un
mouvement de contrariété, presque aussitôt réprimé.
--Peut-être vaudrait-il mieux, señor capitaine, répondit-il d'un ton
conciliant remettre à un autre moment plus convenable la communication
que, dites-vous, vous avez à me faire.
--Pourquoi donc cela señor coronel? répliqua vivement le Portugais;
le moment me parait, à moi, fort convenable, et l'endroit où nous
nous trouvons des mieux appropriés. D'ailleurs, ne venez-vous pas d'y
traiter des sujets de la plus haute importance?
--Cela peut être, señor; mais il me semble que cette audience n'a que
trop duré déjà; elle s'est prolongée au delà des limites ordinaires.
Vous, comme nous, devez avoir besoin de quelques heures de repos?
--Ainsi, señor coronel, vous refusez de m'entendre? reprit sèchement
l'officier.
--Je ne dis pas cela, répondit vivement don Pablo; ne vous méprenez pas
je vous prie, señor capitaine, sur le sens que j'attache à mes paroles.
Je vous adresse une simple observation dans votre intérêt seul; voilà
tout, señor.
--S'il en est ainsi, caballero, permettez-moi, tout en vous remerciant
de votre courtoisie de ne pas accepter, quant à présent du moins,
l'offre gracieuse que vous me faites, et, si vous me le permettez, je
m'acquitterai de ma mission.
Don Pablo jeta à la dérobée un regard sur le peintre français, puis il
répondit avec une répugnance visible:
--Parlez donc, señor, puisque vous l'exigez; caballeros, ajouta-t-il en
s'adressant aux autres étrangers, excusez-moi pendant quelques minutes,
je vous prie; vous voyez que je suis contraint d'écouter ce que ce
caballero désire si ardemment me dire; mais je me plais à croire qu'il
ne nous retiendra pas longtemps?
--Quelques minutes seulement, señor.
--Soit, nous vous écoutons.
Et le partisan reprit d'un air ennuyé le siège qu'il avait quitté;
bien qu'il fit bonne contenance, un observateur aurait cependant
remarqué qu'il éprouvait une vive contrariété intérieure. Le Français,
mis sur ses gardes par Tyro, et qui jusque-là n'avait, dans ce qui
s'était passé, rien vu qui lui fût personnel, ne laissa pas échapper
cet indice, si léger qu'il fût; et, tout en feignant la plus entière
indifférence, il redoubla d'attention et imposa sèchement silence au
secrétaire de don Pablo qui, sans doute, averti par son maître, s'était
tout à coup senti le besoin de causer avec le jeune homme auquel,
jusqu'à ce moment, il n'avait pas daigné accorder la moindre marque de
politesse.
Ainsi rebuté, le señor Vallejos se vit contraint de se renfermer de
nouveau dans le mutisme sournois qui l'avait distingué pendant tout le
cours de l'entrevue.
Le capitaine portugais, profitant de la permission qui lui était enfin
donnée, s'approcha de quelques pas, et après avoir cérémonieusement
salué don Pablo, il prit la parole d'une voix ferme.
--Señor coronel, dit-il, je me nomme don Sebastiao Vianna, et j'ai
l'honneur de servir en qualité de capitaine dans l'armée de Sa Majesté
le roi de Portugal et des Algarves.
--Je le sais, caballero, répondit sèchement don Pablo, venez donc au
fait, s'il vous plaît, sans plus tarder.
--M'y voici, señor; cependant, avant de m'acquitter du message dont je
suis chargé, il devait d'abord me faire connaître officiellement de
vous.
--Fort bien, continuez.
--Le général don Roque, marquis de Castelmelhor, commandant en chef
la deuxième division du corps d'occupation de la Banda Oriental, dont
j'ai l'honneur d'être aide de camp, m'envoie vers vous don Pablo
Pincheyra; colonel commandant une cuadrilla au service de Sa Majesté
le roi d'Espagne, pour vous prier de vous expliquer clairement et
catégoriquement au sujet de la marquise de Castelmelhor, son épouse,
et de doña Eva de Castelmelhor, sa fille, que, d'après certains bruits
parvenus jusqu'à lui, vous retiendriez, contre le droit des gens,
prisonnières dans votre camp de Casa-Trama.
--Oh! fit don Pablo avec un geste de dénégation, une telle supposition
attaque mon honneur, señor capitaine, prenez-y garde.
--Je ne fais pas de supposition, caballero, reprit don Sebastiao avec
fermeté, veuillez me répondre clairement; ces dames sont-elles oui ou
non en votre pouvoir?
--Ces dames ont réclamé mon assistance pour échapper aux rebelles qui
les avaient faites prisonnières.
--Vous les retenez dans votre camp, ici, à Casa-Trama?
Don Pablo se tourna d'un air dépité vers le Français dont il sentait
instinctivement que le regard pesait sur lui.
--Il est vrai, répondit-il enfin, que ces dames se trouvent dans mon
camp, mais elles y jouissent de la liberté la plus entière.
--Cependant, lorsqu'à plusieurs reprises elles vous ont prié de les
laisser rejoindre le général de Castelmelhor, toujours vous vous êtes
opposé sous de vagues prétextes.
La situation se tendait de plus en plus, le partisan sentait la colère
bouillonner dans son sein, il comprenait qu'il avait été trahi, que
sa conduite était connue, que toute dénégation était impossible; le
brevet d'honnêteté que si récemment lui avaient octroyé les officiers
espagnols, l'obligeait à se contraindre; cependant il ne fut pas maître
de réprimer toute marque de mécontentement, il y avait encore en lui
trop du partisan et du bandit.
--¡Vive Dios! s'écria-t-il avec violence, on croirait, sur mon âme, que
vous me faites en ce moment señor un interrogatoire, señor capitaine.
--C'en est un, en effet, caballero, répondit fièrement l'officier.
--Vous oubliez, il me semble où vous vous trouvez et à qui vous parlez,
señor.
--Je n'oublie rien, j'accomplis mon devoir sans me soucier des
conséquences probables que cette conduite aura pour moi.
--Vous plaisantez, señor, reprit le partisan avec un sourire cauteleux,
vous n'avez rien à redouter de moi ni des miens, nous sommes des
soldats et non des bandits; parlez donc sans crainte.
Don Sebastiao sourit avec amertume.
--Je n'éprouve aucune autre crainte, señor, dit-il, que celle de ne
pas réussir dans l'accomplissement de ma mission: mais je remarque que
je vous retiens plus de temps que je ne l'aurais désiré: je terminerai
donc en deux mots: à don Pablo Pincheyra, l'officier espagnol, mon
général me charge de rappeler que son honneur de soldat exige qu'il
ne manque pas à sa parole loyalement donnée, en retenant contre leur
gré, deux dames qui, de leur propre volonté, se sont placées sous sa
sauvegarde; il le prie en conséquence de me les remettre pour qu'elles
retournent sous mon escorte au quartier général de l'armée portugaise;
au chef de partisans Pincheyra, homme pour lequel les mots honneur et
loyauté sont vides de sens et qui ne recherche que le lucre, le marquis
de Castelmelhor offre une rançon de quatre mille piastres que je suis
chargé de compter contre la remise immédiate des deux dames. Maintenant
j'ai terminé, caballero, c'est à vous de me dire à qui je m'adresse en
ce moment, si c'est à l'officier espagnol ou au montonero.
Après ces paroles prononcées d'une voix brève et sèche, le capitaine
s'appuya sur son sabre et attendit.
Cependant une vive agitation régnait dans la salle, les partisans
chuchotaient entre eux en lançant des regards courroucés au téméraire
officier qui osait les braver ainsi jusque dans leur camp; quelques-uns
portaient déjà la main à leurs armes: un conflit était imminent.
Don Pablo se leva, d'un geste impérieux il calma le tumulte, et lorsque
le silence se fut rétabli, il répondit avec la plus exquise courtoisie
à l'envoyé du général.
--Señor capitaine, j'excuse en qu'il y a d'acerbe et d'exagéré dans ce
que vous venez de me dire, vous ignorez ce qui s'est passé et ne faites
que vous acquitter de la mission dont on vous a chargé; le ton que
vous avez cru devoir prendre, avec un autre homme que moi, aurait pu
avoir pour vous des conséquences fort graves, mais je vous le répète,
je vous excuse parce que vous me supposez à tort des intentions qui
toujours ont été bien éloignées de ma pensée; ces dames m'ont demandé
ma protection, je la leur ai accordée pleine et entière; elles jugent
aujourd'hui pouvoir s'en passer, soit; elles sont libres, rien ne les
empêche de partir avec vous; elles ne sont pas mes prisonnières, je
n'ai donc pas de rançon à exiger d'elles; ma seule récompense sera
d'avoir été assez heureux pour leur être utile dans une circonstance
très périlleuse; voilà, señor capitaine, la réponse que je puis vous
faire. Veuillez informer son Excellence le marquis de Castelmelhor de
la façon dont j'agis avec vous et assurez-le que j'ai été heureux de
rendre à ces dames le service qu'elles ont réclamé de mon honneur de
soldat.
--Cette réponse me comble de joie, caballero, reprit l'officier; croyez
que je considérerai comme un devoir de faire disparaître de l'esprit
de mon général les préventions qui s'y sont élevées contre vous, avec
une espèce de raison, permettez-moi de vous le dire; il ne vous connaît
pas, et vos ennemis vous ont noirci auprès de lui.
--Donc, voilà qui est entendu, señor; je suis heureux que cette grave
affaire soit enfin terminée à notre satisfaction commune. Quand
désirez-vous partir?
--Le plus tôt que cela me sera possible, señor.
--Je le comprends, le marquis de Castelmelhor doit être impatient de
revoir deux personnes qui lui sont si chères et dont il est depuis
longtemps séparé; cependant ces dames ont besoin de quelques heures
pour faire leurs préparatifs de voyage; elles ne sont pas prévenues
encore. J'ose donc espérer que vous accepterez l'invitation que
j'ai faite à ces caballeros, et que vous consentirez à partager
l'hospitalité que je puis leur offrir.
--De grand cœur, caballero, cependant je voudrais qu'il me fût permis
de voir ces dames sans retard.
--Je vous conduirai moi-même près d'elles, señor capitaine, aussitôt
que vous aurez pris quelques rafraîchissements.
Le capitaine s'inclina; une plus longue insistance aurait été de
mauvais goût.
Don Pablo sortit alors de la salle avec ses hôtes et ses plus intimes
officiers; en passant près du peintre français, il ne lui dit pas un
mot, mais il lui lança un regard sardonique accompagné d'un sourire qui
donna fort à réfléchir au jeune homme.
--Hum, murmura-t-il à part lui, tout cela n'est pas clair, je crois
qu'il me faut plus que jamais veiller sur ces deux pauvres dames; don
Pablo a trop facilement consenti à les laisser partir.
Et il quitta la salle en hochant la tête à plusieurs reprises.
XVIII
LE TOLDO
En quittant la salle de réception, Émile Gagnepain s'était dirigé
vers le toldo habité par la marquise de Castelmelhor et sa fille; en
agissant ainsi, le jeune homme obéissait à un pressentiment qui lui
disait que, dans ce qui s'était passé devant lui, une sombre comédie
avait été jouée par don Pablo, et que la facilité avec laquelle il
avait consenti à laisser partir ses captives cachait une perfidie.
Ce pressentiment était devenu tellement vif dans l'esprit du jeune
homme, il avait à ses yeux si bien revêtu les apparences de la réalité,
que bien que rien ne vint corroborer cette pensée de trahison, il en
avait acquis la certitude morale et aurait au besoin affirmé sa réalité.
Entraîné malgré lui et contre sa volonté dans une suite d'aventures
fort désagréables pour un homme qui, comme lui, était venu chercher en
Amérique cette liberté de mouvements et cette tranquillité d'esprit
que son pays, bouleversé par les factions, lui refusait, le jeune
homme avait fini, ainsi que cela arrive toujours, par s'intéresser à
cette position anormale que les circonstances lui avaient faite et
à suivre les diverses péripéties de la lutte étrange dans laquelle
il se trouvait jeté avec l'anxiété fébrile d'un homme qui voit se
dérouler devant lui les scènes d'un drame émouvant. De plus sans qu'il
y eût pris garde, un sentiment qu'il n'essayait pas d'analyser avait
sourdement germé dans son cœur; ce sentiment avait grandi à son insu,
presque insensiblement, et avait fini par acquérir une force telle, que
le jeune homme, qui commençait à s'effrayer de la nouvelle situation
dans laquelle son esprit se trouvait placé tout à coup, désespérait
de l'arracher de son cœur, et de même que toutes les natures, non
pas faibles, mais insouciantes, n'osant s'interroger sérieusement et
sonder le gouffre qui s'était ainsi ouvert dans son âme, il se laissait
nonchalamment entraîner par le courant qui l'emportait, jouissant du
présent sans songer à l'avenir, et se disant que, le moment de la
catastrophe arrivé, il serait temps assez de faire face au péril et de
prendre un parti quelconque.
A peine avait-il fait quelques pas dans le camp que, en tournant la
tête, il aperçut don Santiago Pincheyra à quelques pas derrière lui.
Le montonero marchait nonchalamment, les bras derrière le dos, les
regards vagues, sifflotant une zambacueca entre ses dents, ayant enfin
toute la démarche d'un homme désœuvré qui se promène; mais le peintre
ne s'y trompa pas: il comprit que don Pablo, empêché par ses hôtes,
auxquels il était tenu de faire les honneurs du camp, avait délégué
son frère, afin de suivre ses mouvements et lui rendre compte de ses
démarches.
Le jeune homme ralentit peu à peu le pas, sans affectation, et,
pivotant tout à coup sur les talons, il se trouva nez à nez avec don
Santiago.
--Eh! fit-il, en feignant de l'apercevoir, quelle charmante surprise,
señor, vous avez donc laissé à votre frère don Pablo le soin de traiter
les officiers espagnols.
--Comme vous le voyez, señor, répondit l'autre assez, interloqué et ne
sachant trop quoi répondre.
--Et vous vous promenez, sans doute?
--Ma foi oui; entre nous, cher señor, ces réceptions d'étiquette
m'ennuient; je suis un homme simple, moi, vous le savez.
--¡Caray! Si je le sais, dit le Français d'un air narquois; ainsi, vous
êtes libre?
--Mon Dieu oui, complètement.
--Eh bien! Je suis charmé que vous soyez parvenu à vous dépêtrer de ces
étrangers si fiers et si hautains; c'est bien heureux pour moi que vous
soyez libre, et je vous avoue que je ne comptais guère sur le plaisir
de vous rencontrer si à point.
--Vous me cherchiez donc? fit don Santiago avec étonnement.
--Certes, je vous cherchais; seulement, vu les circonstances présentes,
je n'espérais pas, je vous le répète, réussir à vous rencontrer.
--Ah! Pourquoi donc me cherchiez-vous ainsi?
--Voilà, cher seigneur, comme je sais de longue main, que vous êtes un
de mes meilleurs amis, j'avais l'intention de vous demander un service.
--Me demander un service, à moi?
--Parbleu! A qui donc, excepté votre frère don Pablo et vous, je ne
connais personne à Casa-Trama.
--C'est vrai, vous êtes forastero étranger.
--Hélas, oui! Tout ce qu'il y a de plus forastero.
--Voyons le service? demanda le montonero, complètement trompé par la
feinte bonhomie du jeune homme.
--Voici ce dont il s'agit, répondit celui-ci avec un sang-froid
imperturbable, seulement je vous prie de me garder le secret, car la
chose intéresse d'autres personnes et, par conséquent, est assez grave.
--Ah, ah! fit don Santiago.
--Oui, reprit le jeune homme en baissant affirmativement la tête, vous
me promettez le secret, n'est-ce pas?
--Sur mon honneur.
--Merci, me voilà tranquille; je vous avouerai donc que je commence à
m'ennuyer terriblement à Casa-Trama.
--Je comprends cela, répondit le montonero, en hochant la tête.
--Je voudrais partir.
--Qui vous en empêche?
--Mon Dieu, une foule de raisons; d'abord les deux dames que vous savez.
--C'est juste, dit-il avec un sourire.
--Vous ne me comprenez pas.
--Comment cela?
--Dame! Vous semblez supposer que je désire demeurer près d'elles,
tandis que ce sont elles, au contraire, qui s'obstinent à exiger que je
demeure ici.
Le montonero lança à la dérobée un regard soupçonneux à son
interlocuteur, mais le Français était sur ses gardes, son visage
semblait de marbre.
--Bien. Continuez, fit-il au bout d'un instant.
--Vous savez que j'assistais à l'entrevue.
--Parbleu! Puisque je vous y ai conduit moi-même; vous étiez assis
auprès du secrétaire.
--Le señor Vallejos, c'est cela: un bien aimable cavalier; eh bien! Ces
dames sont sur le point de quitter Casa-Trama. Don Pablo consent à leur
départ.
--Vous voudriez partir avec elles?
--Vous n'y êtes pas; je voudrais partir c'est vrai, mais pas avec
elles; puisqu'elles s'en vont sous l'escorte des officiers étrangers,
je leur deviens inutile.
--En effet!
--Donc, elles n'auront plus de prétexte pour m'empêcher de me séparer
d'elles.
--C'est vrai! Alors?
--Alors, je désire que vous me fassiez accorder par votre frère, à
moins que vous ne préfériez me le donner vous-même, un sauf-conduit
pour traverser en sûreté vos lignes et regagner au plus vite le Tucumán
que je n'aurais jamais dû quitter.
--C'est bien réellement pour retourner au Tucumán que vous désirez un
sauf-conduit?
--Pour quelle raison serait-ce donc?
--Je ne sais pas; mais mon frère... Il s'arrêta subitement avec un
embarras mal dissimulé.
--Votre frère? insinua le jeune homme.
--Rien, je m'étais trompé; ne faites pas, je vous prie, attention à mes
paroles, et n'attachez pas à ce que je vous dis un sens qui me saurait
être vrai; je suis sujet à commettre souvent des erreurs.
--Y a-t-il des difficultés à ce que vous m'accordiez ce sauf-conduit?
--Je n'en vois pas; cependant, je n'oserais le faire, sans en prévenir
mon frère.
--Qu'à cela ne tienne, je n'ai nullement l'intention de quitter le camp
sans son autorisation; si vous voulez, nous irons le trouver ensemble.
--Vous êtes donc pressé de partir?
--Jusqu'à un certain point, il vaudrait mieux, je crois, que je
pusse m'éloigner sans voir ces dames et avant elles; de cette façon,
j'éviterais la demande qu'elles ne manqueront pas de m'adresser de les
accompagner.
--Cela vaudrait mieux, en effet.
--Allons donc trouver votre frère, afin de terminer cela le plus tôt
possible.
--Soit.
Ils se dirigèrent vers le toldo de don Pablo; mais, à moitié route à
peu près le Français s'arrêta en se frappant le front.
--Qu'avez-vous? lui demanda don Santiago.
--J'y songe, nous n'avons pas besoin d'aller ensemble; vous arrangerez
cette affaire beaucoup mieux que moi; pendant que vous serez là-bas, je
préparerai tout pour mon départ, de sorte que je pourrai me mettre en
route aussitôt après votre retour.
Le jeune homme parlait avec une si grande bonhomie, sa figure respirait
si bien la franchise et l'insouciance, que don Santiago, malgré toute
sa finesse, y fut trompé.
--C'est cela, dit-il; pendant que je serai près de mon frère, faites
vos préparatifs; je n'ai pas besoin de vous.
--Cependant, si vous le préférez, peut-être serait-il plus convenable
que je vous accompagnasse?
--Non, non, c'est inutile; dans une heure je serai à votre toldo avec
le sauf-conduit.
--Je vous remercie d'avance.
Les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent, don Santiago se
dirigeant vers la maison de son frère, qui était aussi la sienne, et
le Français suivant en apparence le chemin qui le devait conduire à
l'habitation qui lui avait été assignée; mais aussitôt que le partisan
eut tourné l'angle de la plus prochaine rue, Émile, après s'être
assuré qu'un nouvel espion n'était pas attaché à ses pas, changea
immédiatement de direction et reprit celle de la demeure des deux dames.
Pincheyra avait logé ses captives dans un toldo isolé à une des
extrémités du camp, toldo, adossée à une montagne taillée presque à
pic, et qui pour cette raison le rassurait sur les probabilités d'une
fuite. Ce toldo était du reste partagé en plusieurs compartiments,
propres et meublé avec tout le luxe que comportait l'endroit où il se
trouvait.
Deux femmes indiennes avaient été par le partisan attachées au service
des deux dames, non seulement comme domestiques, mais surtout pour les
surveiller et lui rendre compte de ce qu'elles disaient et faisaient;
car, malgré les dénégations de don Pablo, la marquise et sa fille, bien
que traitées avec le plus grand respect et en apparence complètement
libres de leurs actions, étaient bien réellement prisonnières et elles
n'avaient pas tardé à s'en apercevoir.
Ce n'était qu'avec de grandes précautions, et pour ainsi dire à la
dérobée, que le jeune peintre parvenait à les voir et à échanger avec
elles quelques mots sans témoins.
Les domestiques rôdaient sans cesse autour de leurs maîtresses,
furetant, écoutant et regardant, et si par hasard elles s'éloignaient,
la sœur de don Santiago, qui affectait de témoigner une vive amitié
pour les étrangères, venait s'installer chez elles sans façon et y
demeurait presque toute la journée, les fatiguant de ses caresses
étudiées et des témoignages menteurs d'une amitié qu'elles savaient
parfaitement être fausse.