Émile Gagnepain, seul spectateur, à part ses motifs de sûreté

personnels, complètement désintéressé dans la question, ne put

cependant conserver son indifférence et assister froidement à cette

scène; il aurait même fini par se laisser aller à l'entraînement

général si la présence des deux officiers espagnols, cause première

de toutes ses traverses, ne l'avaient retenu, en lui inspirant une

appréhension secrète que vainement il essayait de combattre, mais qui,

malgré tous ses efforts, persévérait avec une opiniâtreté de plus en

plus inquiétante pour lui.

Bien que le jeune Français fut placé fort en évidence près du

secrétaire de don Pablo Pincheyra, cependant, depuis leur entrée dans

la salle, les Espagnols n'avaient point semblé s'apercevoir de sa

présence; pas une seule fois leurs regards ne s'étaient dirigés de son

côté, bien qu'il fût certain qu'ils l'avaient aperçu. Cette obstination

à feindre de ne pas le voir lui semblait d'autant plus extraordinaire

de la part de ces deux hommes, qu'ils n'avaient aucun motif plausible

pour l'éviter; du moins il le supposait.

Émile avait hâte que l'entrevue fût terminée, afin de s'approcher du

capitaine Ortega et de lui demander l'explication d'un procédé qui lui

paraissait non seulement blessant pour lui, mais qui semblait dénoter

des intentions peu amicales à son égard.

Lorsque le tumulte commença à s'apaiser, que les partisans eurent enfin

cessé ou à peu près leurs vociférations, don Pablo réclama le silence

d'un geste et se prépara à prendre congé des envoyés espagnols, mais

don Antonio Zinozain fit un pas en avant, et, se tournant vers le chef

indien qui, jusque-là, était demeuré impassible et muet, écoutant et

observant tout ce qui se passait devant lui, sans cependant y prendre

part:

--Mon frère Marilaun, n'a-t-il donc rien à dire au grand-chef pâle? lui

demanda-t-il.

--Sí, répondit nettement l'Araucan, j'ai à lui dire ceci: Marilaun est

un Apo-Ulmen puissant parmi les Aucas, mille guerriers suivent, quand

il l'exige, son cheval partout où il lui plaît de les conduire, son

quipu est obéi sur tout le territoire des Puelches et des Huiliches;

Marilaun aime le grand-père des visages pâles, il combattra avec ses

guerriers pour faire rentrer dans le devoir les fils égarés du Toqui

des blancs, cinq cents cavaliers huiliches et puelches se rangeront

auprès de Pincheyra quand il l'ordonnera, car Pincheyra a toujours été

un ami des Aucas et ils le considèrent comme un enfant de leur nation.

J'ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants?

--Je vous remercie de votre offre généreuse, chef, répondit don Pablo,

et je l'accepte avec empressement. Vos guerriers sont braves; vous,

votre réputation de courage et de sagesse a depuis longtemps franchi

les limites de votre territoire; le secours que vous m'offrez sera fort

utile au service de Sa Majesté. Maintenant, caballeros, permettez-moi

de vous offrir l'hospitalité; vous êtes fatigués d'une longue route et

devez avoir besoin de prendre quelques rafraîchissements avant de nous

quitter. Puisque rien ne nous retient plus ici, veuillez me suivre.

--Pardon, señor coronel, dit alors l'officier portugais, qui s'était

jusque-là tenu modestement à l'écart; avant que vous quittiez cette

salle, j'aurais, moi aussi, si vous me le permettez, à m'acquitter

d'une mission dont je suis chargé près de vous.

Malgré sa puissance sur lui-même, don Pablo laissa échapper un

mouvement de contrariété, presque aussitôt réprimé.

--Peut-être vaudrait-il mieux, señor capitaine, répondit-il d'un ton

conciliant remettre à un autre moment plus convenable la communication

que, dites-vous, vous avez à me faire.

--Pourquoi donc cela señor coronel? répliqua vivement le Portugais;

le moment me parait, à moi, fort convenable, et l'endroit où nous

nous trouvons des mieux appropriés. D'ailleurs, ne venez-vous pas d'y

traiter des sujets de la plus haute importance?

--Cela peut être, señor; mais il me semble que cette audience n'a que

trop duré déjà; elle s'est prolongée au delà des limites ordinaires.

Vous, comme nous, devez avoir besoin de quelques heures de repos?

--Ainsi, señor coronel, vous refusez de m'entendre? reprit sèchement

l'officier.

--Je ne dis pas cela, répondit vivement don Pablo; ne vous méprenez pas

je vous prie, señor capitaine, sur le sens que j'attache à mes paroles.

Je vous adresse une simple observation dans votre intérêt seul; voilà

tout, señor.

--S'il en est ainsi, caballero, permettez-moi, tout en vous remerciant

de votre courtoisie de ne pas accepter, quant à présent du moins,

l'offre gracieuse que vous me faites, et, si vous me le permettez, je

m'acquitterai de ma mission.

Don Pablo jeta à la dérobée un regard sur le peintre français, puis il

répondit avec une répugnance visible:

--Parlez donc, señor, puisque vous l'exigez; caballeros, ajouta-t-il en

s'adressant aux autres étrangers, excusez-moi pendant quelques minutes,

je vous prie; vous voyez que je suis contraint d'écouter ce que ce

caballero désire si ardemment me dire; mais je me plais à croire qu'il

ne nous retiendra pas longtemps?

--Quelques minutes seulement, señor.

--Soit, nous vous écoutons.

Et le partisan reprit d'un air ennuyé le siège qu'il avait quitté;

bien qu'il fit bonne contenance, un observateur aurait cependant

remarqué qu'il éprouvait une vive contrariété intérieure. Le Français,

mis sur ses gardes par Tyro, et qui jusque-là n'avait, dans ce qui

s'était passé, rien vu qui lui fût personnel, ne laissa pas échapper

cet indice, si léger qu'il fût; et, tout en feignant la plus entière

indifférence, il redoubla d'attention et imposa sèchement silence au

secrétaire de don Pablo qui, sans doute, averti par son maître, s'était

tout à coup senti le besoin de causer avec le jeune homme auquel,

jusqu'à ce moment, il n'avait pas daigné accorder la moindre marque de

politesse.

Ainsi rebuté, le señor Vallejos se vit contraint de se renfermer de

nouveau dans le mutisme sournois qui l'avait distingué pendant tout le

cours de l'entrevue.

Le capitaine portugais, profitant de la permission qui lui était enfin

donnée, s'approcha de quelques pas, et après avoir cérémonieusement

salué don Pablo, il prit la parole d'une voix ferme.

--Señor coronel, dit-il, je me nomme don Sebastiao Vianna, et j'ai

l'honneur de servir en qualité de capitaine dans l'armée de Sa Majesté

le roi de Portugal et des Algarves.

--Je le sais, caballero, répondit sèchement don Pablo, venez donc au

fait, s'il vous plaît, sans plus tarder.

--M'y voici, señor; cependant, avant de m'acquitter du message dont je

suis chargé, il devait d'abord me faire connaître officiellement de

vous.

--Fort bien, continuez.

--Le général don Roque, marquis de Castelmelhor, commandant en chef

la deuxième division du corps d'occupation de la Banda Oriental, dont

j'ai l'honneur d'être aide de camp, m'envoie vers vous don Pablo

Pincheyra; colonel commandant une cuadrilla au service de Sa Majesté

le roi d'Espagne, pour vous prier de vous expliquer clairement et

catégoriquement au sujet de la marquise de Castelmelhor, son épouse,

et de doña Eva de Castelmelhor, sa fille, que, d'après certains bruits

parvenus jusqu'à lui, vous retiendriez, contre le droit des gens,

prisonnières dans votre camp de Casa-Trama.

--Oh! fit don Pablo avec un geste de dénégation, une telle supposition

attaque mon honneur, señor capitaine, prenez-y garde.

--Je ne fais pas de supposition, caballero, reprit don Sebastiao avec

fermeté, veuillez me répondre clairement; ces dames sont-elles oui ou

non en votre pouvoir?

--Ces dames ont réclamé mon assistance pour échapper aux rebelles qui

les avaient faites prisonnières.

--Vous les retenez dans votre camp, ici, à Casa-Trama?

Don Pablo se tourna d'un air dépité vers le Français dont il sentait

instinctivement que le regard pesait sur lui.

--Il est vrai, répondit-il enfin, que ces dames se trouvent dans mon

camp, mais elles y jouissent de la liberté la plus entière.

--Cependant, lorsqu'à plusieurs reprises elles vous ont prié de les

laisser rejoindre le général de Castelmelhor, toujours vous vous êtes

opposé sous de vagues prétextes.

La situation se tendait de plus en plus, le partisan sentait la colère

bouillonner dans son sein, il comprenait qu'il avait été trahi, que

sa conduite était connue, que toute dénégation était impossible; le

brevet d'honnêteté que si récemment lui avaient octroyé les officiers

espagnols, l'obligeait à se contraindre; cependant il ne fut pas maître

de réprimer toute marque de mécontentement, il y avait encore en lui

trop du partisan et du bandit.

--¡Vive Dios! s'écria-t-il avec violence, on croirait, sur mon âme, que

vous me faites en ce moment señor un interrogatoire, señor capitaine.

--C'en est un, en effet, caballero, répondit fièrement l'officier.

--Vous oubliez, il me semble où vous vous trouvez et à qui vous parlez,

señor.

--Je n'oublie rien, j'accomplis mon devoir sans me soucier des

conséquences probables que cette conduite aura pour moi.

--Vous plaisantez, señor, reprit le partisan avec un sourire cauteleux,

vous n'avez rien à redouter de moi ni des miens, nous sommes des

soldats et non des bandits; parlez donc sans crainte.

Don Sebastiao sourit avec amertume.

--Je n'éprouve aucune autre crainte, señor, dit-il, que celle de ne

pas réussir dans l'accomplissement de ma mission: mais je remarque que

je vous retiens plus de temps que je ne l'aurais désiré: je terminerai

donc en deux mots: à don Pablo Pincheyra, l'officier espagnol, mon

général me charge de rappeler que son honneur de soldat exige qu'il

ne manque pas à sa parole loyalement donnée, en retenant contre leur

gré, deux dames qui, de leur propre volonté, se sont placées sous sa

sauvegarde; il le prie en conséquence de me les remettre pour qu'elles

retournent sous mon escorte au quartier général de l'armée portugaise;

au chef de partisans Pincheyra, homme pour lequel les mots honneur et

loyauté sont vides de sens et qui ne recherche que le lucre, le marquis

de Castelmelhor offre une rançon de quatre mille piastres que je suis

chargé de compter contre la remise immédiate des deux dames. Maintenant

j'ai terminé, caballero, c'est à vous de me dire à qui je m'adresse en

ce moment, si c'est à l'officier espagnol ou au montonero.

Après ces paroles prononcées d'une voix brève et sèche, le capitaine

s'appuya sur son sabre et attendit.

Cependant une vive agitation régnait dans la salle, les partisans

chuchotaient entre eux en lançant des regards courroucés au téméraire

officier qui osait les braver ainsi jusque dans leur camp; quelques-uns

portaient déjà la main à leurs armes: un conflit était imminent.

Don Pablo se leva, d'un geste impérieux il calma le tumulte, et lorsque

le silence se fut rétabli, il répondit avec la plus exquise courtoisie

à l'envoyé du général.

--Señor capitaine, j'excuse en qu'il y a d'acerbe et d'exagéré dans ce

que vous venez de me dire, vous ignorez ce qui s'est passé et ne faites

que vous acquitter de la mission dont on vous a chargé; le ton que

vous avez cru devoir prendre, avec un autre homme que moi, aurait pu

avoir pour vous des conséquences fort graves, mais je vous le répète,

je vous excuse parce que vous me supposez à tort des intentions qui

toujours ont été bien éloignées de ma pensée; ces dames m'ont demandé

ma protection, je la leur ai accordée pleine et entière; elles jugent

aujourd'hui pouvoir s'en passer, soit; elles sont libres, rien ne les

empêche de partir avec vous; elles ne sont pas mes prisonnières, je

n'ai donc pas de rançon à exiger d'elles; ma seule récompense sera

d'avoir été assez heureux pour leur être utile dans une circonstance

très périlleuse; voilà, señor capitaine, la réponse que je puis vous

faire. Veuillez informer son Excellence le marquis de Castelmelhor de

la façon dont j'agis avec vous et assurez-le que j'ai été heureux de

rendre à ces dames le service qu'elles ont réclamé de mon honneur de

soldat.

--Cette réponse me comble de joie, caballero, reprit l'officier; croyez

que je considérerai comme un devoir de faire disparaître de l'esprit

de mon général les préventions qui s'y sont élevées contre vous, avec

une espèce de raison, permettez-moi de vous le dire; il ne vous connaît

pas, et vos ennemis vous ont noirci auprès de lui.

--Donc, voilà qui est entendu, señor; je suis heureux que cette grave

affaire soit enfin terminée à notre satisfaction commune. Quand

désirez-vous partir?

--Le plus tôt que cela me sera possible, señor.

--Je le comprends, le marquis de Castelmelhor doit être impatient de

revoir deux personnes qui lui sont si chères et dont il est depuis

longtemps séparé; cependant ces dames ont besoin de quelques heures

pour faire leurs préparatifs de voyage; elles ne sont pas prévenues

encore. J'ose donc espérer que vous accepterez l'invitation que

j'ai faite à ces caballeros, et que vous consentirez à partager

l'hospitalité que je puis leur offrir.

--De grand cœur, caballero, cependant je voudrais qu'il me fût permis

de voir ces dames sans retard.

--Je vous conduirai moi-même près d'elles, señor capitaine, aussitôt

que vous aurez pris quelques rafraîchissements.

Le capitaine s'inclina; une plus longue insistance aurait été de

mauvais goût.

Don Pablo sortit alors de la salle avec ses hôtes et ses plus intimes

officiers; en passant près du peintre français, il ne lui dit pas un

mot, mais il lui lança un regard sardonique accompagné d'un sourire qui

donna fort à réfléchir au jeune homme.

--Hum, murmura-t-il à part lui, tout cela n'est pas clair, je crois

qu'il me faut plus que jamais veiller sur ces deux pauvres dames; don

Pablo a trop facilement consenti à les laisser partir.

Et il quitta la salle en hochant la tête à plusieurs reprises.

XVIII

LE TOLDO

En quittant la salle de réception, Émile Gagnepain s'était dirigé

vers le toldo habité par la marquise de Castelmelhor et sa fille; en

agissant ainsi, le jeune homme obéissait à un pressentiment qui lui

disait que, dans ce qui s'était passé devant lui, une sombre comédie

avait été jouée par don Pablo, et que la facilité avec laquelle il

avait consenti à laisser partir ses captives cachait une perfidie.

Ce pressentiment était devenu tellement vif dans l'esprit du jeune

homme, il avait à ses yeux si bien revêtu les apparences de la réalité,

que bien que rien ne vint corroborer cette pensée de trahison, il en

avait acquis la certitude morale et aurait au besoin affirmé sa réalité.

Entraîné malgré lui et contre sa volonté dans une suite d'aventures

fort désagréables pour un homme qui, comme lui, était venu chercher en

Amérique cette liberté de mouvements et cette tranquillité d'esprit

que son pays, bouleversé par les factions, lui refusait, le jeune

homme avait fini, ainsi que cela arrive toujours, par s'intéresser à

cette position anormale que les circonstances lui avaient faite et

à suivre les diverses péripéties de la lutte étrange dans laquelle

il se trouvait jeté avec l'anxiété fébrile d'un homme qui voit se

dérouler devant lui les scènes d'un drame émouvant. De plus sans qu'il

y eût pris garde, un sentiment qu'il n'essayait pas d'analyser avait

sourdement germé dans son cœur; ce sentiment avait grandi à son insu,

presque insensiblement, et avait fini par acquérir une force telle, que

le jeune homme, qui commençait à s'effrayer de la nouvelle situation

dans laquelle son esprit se trouvait placé tout à coup, désespérait

de l'arracher de son cœur, et de même que toutes les natures, non

pas faibles, mais insouciantes, n'osant s'interroger sérieusement et

sonder le gouffre qui s'était ainsi ouvert dans son âme, il se laissait

nonchalamment entraîner par le courant qui l'emportait, jouissant du

présent sans songer à l'avenir, et se disant que, le moment de la

catastrophe arrivé, il serait temps assez de faire face au péril et de

prendre un parti quelconque.

A peine avait-il fait quelques pas dans le camp que, en tournant la

tête, il aperçut don Santiago Pincheyra à quelques pas derrière lui.

Le montonero marchait nonchalamment, les bras derrière le dos, les

regards vagues, sifflotant une zambacueca entre ses dents, ayant enfin

toute la démarche d'un homme désœuvré qui se promène; mais le peintre

ne s'y trompa pas: il comprit que don Pablo, empêché par ses hôtes,

auxquels il était tenu de faire les honneurs du camp, avait délégué

son frère, afin de suivre ses mouvements et lui rendre compte de ses

démarches.

Le jeune homme ralentit peu à peu le pas, sans affectation, et,

pivotant tout à coup sur les talons, il se trouva nez à nez avec don

Santiago.

--Eh! fit-il, en feignant de l'apercevoir, quelle charmante surprise,

señor, vous avez donc laissé à votre frère don Pablo le soin de traiter

les officiers espagnols.

--Comme vous le voyez, señor, répondit l'autre assez, interloqué et ne

sachant trop quoi répondre.

--Et vous vous promenez, sans doute?

--Ma foi oui; entre nous, cher señor, ces réceptions d'étiquette

m'ennuient; je suis un homme simple, moi, vous le savez.

--¡Caray! Si je le sais, dit le Français d'un air narquois; ainsi, vous

êtes libre?

--Mon Dieu oui, complètement.

--Eh bien! Je suis charmé que vous soyez parvenu à vous dépêtrer de ces

étrangers si fiers et si hautains; c'est bien heureux pour moi que vous

soyez libre, et je vous avoue que je ne comptais guère sur le plaisir

de vous rencontrer si à point.

--Vous me cherchiez donc? fit don Santiago avec étonnement.

--Certes, je vous cherchais; seulement, vu les circonstances présentes,

je n'espérais pas, je vous le répète, réussir à vous rencontrer.

--Ah! Pourquoi donc me cherchiez-vous ainsi?

--Voilà, cher seigneur, comme je sais de longue main, que vous êtes un

de mes meilleurs amis, j'avais l'intention de vous demander un service.

--Me demander un service, à moi?

--Parbleu! A qui donc, excepté votre frère don Pablo et vous, je ne

connais personne à Casa-Trama.

--C'est vrai, vous êtes forastero étranger.

--Hélas, oui! Tout ce qu'il y a de plus forastero.

--Voyons le service? demanda le montonero, complètement trompé par la

feinte bonhomie du jeune homme.

--Voici ce dont il s'agit, répondit celui-ci avec un sang-froid

imperturbable, seulement je vous prie de me garder le secret, car la

chose intéresse d'autres personnes et, par conséquent, est assez grave.

--Ah, ah! fit don Santiago.

--Oui, reprit le jeune homme en baissant affirmativement la tête, vous

me promettez le secret, n'est-ce pas?

--Sur mon honneur.

--Merci, me voilà tranquille; je vous avouerai donc que je commence à

m'ennuyer terriblement à Casa-Trama.

--Je comprends cela, répondit le montonero, en hochant la tête.

--Je voudrais partir.

--Qui vous en empêche?

--Mon Dieu, une foule de raisons; d'abord les deux dames que vous savez.

--C'est juste, dit-il avec un sourire.

--Vous ne me comprenez pas.

--Comment cela?

--Dame! Vous semblez supposer que je désire demeurer près d'elles,

tandis que ce sont elles, au contraire, qui s'obstinent à exiger que je

demeure ici.

Le montonero lança à la dérobée un regard soupçonneux à son

interlocuteur, mais le Français était sur ses gardes, son visage

semblait de marbre.

--Bien. Continuez, fit-il au bout d'un instant.

--Vous savez que j'assistais à l'entrevue.

--Parbleu! Puisque je vous y ai conduit moi-même; vous étiez assis

auprès du secrétaire.

--Le señor Vallejos, c'est cela: un bien aimable cavalier; eh bien! Ces

dames sont sur le point de quitter Casa-Trama. Don Pablo consent à leur

départ.

--Vous voudriez partir avec elles?

--Vous n'y êtes pas; je voudrais partir c'est vrai, mais pas avec

elles; puisqu'elles s'en vont sous l'escorte des officiers étrangers,

je leur deviens inutile.

--En effet!

--Donc, elles n'auront plus de prétexte pour m'empêcher de me séparer

d'elles.

--C'est vrai! Alors?

--Alors, je désire que vous me fassiez accorder par votre frère, à

moins que vous ne préfériez me le donner vous-même, un sauf-conduit

pour traverser en sûreté vos lignes et regagner au plus vite le Tucumán

que je n'aurais jamais dû quitter.

--C'est bien réellement pour retourner au Tucumán que vous désirez un

sauf-conduit?

--Pour quelle raison serait-ce donc?

--Je ne sais pas; mais mon frère... Il s'arrêta subitement avec un

embarras mal dissimulé.

--Votre frère? insinua le jeune homme.

--Rien, je m'étais trompé; ne faites pas, je vous prie, attention à mes

paroles, et n'attachez pas à ce que je vous dis un sens qui me saurait

être vrai; je suis sujet à commettre souvent des erreurs.

--Y a-t-il des difficultés à ce que vous m'accordiez ce sauf-conduit?

--Je n'en vois pas; cependant, je n'oserais le faire, sans en prévenir

mon frère.

--Qu'à cela ne tienne, je n'ai nullement l'intention de quitter le camp

sans son autorisation; si vous voulez, nous irons le trouver ensemble.

--Vous êtes donc pressé de partir?

--Jusqu'à un certain point, il vaudrait mieux, je crois, que je

pusse m'éloigner sans voir ces dames et avant elles; de cette façon,

j'éviterais la demande qu'elles ne manqueront pas de m'adresser de les

accompagner.

--Cela vaudrait mieux, en effet.

--Allons donc trouver votre frère, afin de terminer cela le plus tôt

possible.

--Soit.

Ils se dirigèrent vers le toldo de don Pablo; mais, à moitié route à

peu près le Français s'arrêta en se frappant le front.

--Qu'avez-vous? lui demanda don Santiago.

--J'y songe, nous n'avons pas besoin d'aller ensemble; vous arrangerez

cette affaire beaucoup mieux que moi; pendant que vous serez là-bas, je

préparerai tout pour mon départ, de sorte que je pourrai me mettre en

route aussitôt après votre retour.

Le jeune homme parlait avec une si grande bonhomie, sa figure respirait

si bien la franchise et l'insouciance, que don Santiago, malgré toute

sa finesse, y fut trompé.

--C'est cela, dit-il; pendant que je serai près de mon frère, faites

vos préparatifs; je n'ai pas besoin de vous.

--Cependant, si vous le préférez, peut-être serait-il plus convenable

que je vous accompagnasse?

--Non, non, c'est inutile; dans une heure je serai à votre toldo avec

le sauf-conduit.

--Je vous remercie d'avance.

Les deux hommes se serrèrent la main et se séparèrent, don Santiago se

dirigeant vers la maison de son frère, qui était aussi la sienne, et

le Français suivant en apparence le chemin qui le devait conduire à

l'habitation qui lui avait été assignée; mais aussitôt que le partisan

eut tourné l'angle de la plus prochaine rue, Émile, après s'être

assuré qu'un nouvel espion n'était pas attaché à ses pas, changea

immédiatement de direction et reprit celle de la demeure des deux dames.

Pincheyra avait logé ses captives dans un toldo isolé à une des

extrémités du camp, toldo, adossée à une montagne taillée presque à

pic, et qui pour cette raison le rassurait sur les probabilités d'une

fuite. Ce toldo était du reste partagé en plusieurs compartiments,

propres et meublé avec tout le luxe que comportait l'endroit où il se

trouvait.

Deux femmes indiennes avaient été par le partisan attachées au service

des deux dames, non seulement comme domestiques, mais surtout pour les

surveiller et lui rendre compte de ce qu'elles disaient et faisaient;

car, malgré les dénégations de don Pablo, la marquise et sa fille, bien

que traitées avec le plus grand respect et en apparence complètement

libres de leurs actions, étaient bien réellement prisonnières et elles

n'avaient pas tardé à s'en apercevoir.

Ce n'était qu'avec de grandes précautions, et pour ainsi dire à la

dérobée, que le jeune peintre parvenait à les voir et à échanger avec

elles quelques mots sans témoins.

Les domestiques rôdaient sans cesse autour de leurs maîtresses,

furetant, écoutant et regardant, et si par hasard elles s'éloignaient,

la sœur de don Santiago, qui affectait de témoigner une vive amitié

pour les étrangères, venait s'installer chez elles sans façon et y

demeurait presque toute la journée, les fatiguant de ses caresses

étudiées et des témoignages menteurs d'une amitié qu'elles savaient

parfaitement être fausse.

Le Montonéro · 第 17 / 21 段