--Parce que j'ai renouvelé leur engagement pour deux mois, ce matin

même, au même prix; du reste ce n'est pas cher, les drôles ne manquent

pas d'une certaine valeur.

--Quelle singulière idée de nous avoir de nouveau empêtré de ces

misérables; ne valait-il pas mieux s'en débarrasser et les envoyer se

faire pendre ailleurs.

--Quant à être pendus, soyez tranquille, cela leur arrivera tôt ou

tard; provisoirement j'ai pensé qu'il était préférable de les conserver

à votre service, souvenez-vous, mi amo, que lorsqu'on lutte contre des

bandits, il faut en avoir quelques-uns dans ses intérêts.

--Arrange-toi, cela te regarde, puisque c'est toi qui fais tout ici

salon ton caprice; garde-les, ne les garde pas, je m'en lave les mains.

--Vous avez de l'humeur, mi amo?

--Non, je suis triste, j'ai parfois des tentations d'en finir en

brûlant la cervelle à ce Pincheyra maudit et me la faisant à moi-même

sauter ensuite.

--Gardez vous bien de vous laisser aller à ces tentations, mi amo, non

pas que je m'intéresse le moins du monde aux Pincheyras, car je réserve

à don Pablo et à ses frères un plat de mon métier qu'ils trouveront

trop épicé j'en suis convaincu; mais le moment n'est pas venu encore,

patientons et, pour commencer, assistez à l'entrevue d'aujourd'hui, mi

amo, et ouvrez les oreilles, car je me trompe fort, ou vous y entendrez

d'étranges choses.

--Oui, oui; je suppose qu'une entrevue à laquelle le colonel, car

il s'est définitivement octroyé ce grade de son autorité privée, je

suppose, dis-je, qu'une telle entrevue doit être fertile en incidents

curieux.

--Je veux vous laisser le plaisir de la surprise, mi amo; est-ce que

vous sortez? ajouta-t-il en voyant son maître se diriger vers la porte.

--Je compte aller présenter mes hommages à ces dames.

--Vous n'en auriez pas le temps; d'ailleurs, vous ne pourriez pas

causer librement avec elles; les deux sœurs de don Pablo leur tiennent

en ce moment compagnie.

--Ces femmes semblent avoir reçu un mot d'ordre pour ne pas perdre de

vue ces deux malheureuses dames; elles passent presque les journées

entières avec elles.

--Il est probable qu'elles ont reçu des instructions à cet égard.

Le jeune homme ne répondit pas, mais il fronça les sourcils, frappa du

pied avec colère, et se mit à marcher de long en large.

Quelques minutes s'écoulèrent.

--Parbleu! s'écria-t-il enfin, je suis bien niais de me chagriner ainsi

pour des choses qui ne devraient pas me toucher et que je ne puis

empêcher! En somme, il est évident que, puisque la vie est un continuel

jeu de bascule, lorsque j'aurai atteint le dernier degré de la mauvaise

fortune, il faudra bien que je remonte et que, fatalement, ma position

s'améliore. Bah! laissons faire la Providence, elle est plus fine que

moi et saura bien, lorsque cela lui plaira, me faire sortir d'embarras!

Cependant, il me semble qu'il serait temps qu'elle y songeât; je

m'ennuie atrocement ici! C'est égal, j'ai eu une triomphante idée de

venir au Nouveau Monde pour y chercher la tranquillité et les mœurs

patriarcales! Tudieu! Quels patriotes que les Pincheyras! Et comme les

histoires de voyages sont vraies et copiées sur nature!

Et il se mit à rire de tout son cœur.

Comme ce qui précède avait été dit en français, et que, par conséquent,

l'Indien n'en avait pas compris un mot, il regarda le jeune homme

d'un air ébahi, qui redoubla l'hilarité de celui-ci, de sorte que

le Guaranis se demandait intérieurement si son maître n'était pas

subitement devenu fou, lorsqu'un nouveau personnage parut tout à coup

dans le toldo, et par sa seule présence calma, comme par enchantement,

la gaieté du Français et lui rendit tout son sérieux.

Ce personnage n'était rien moins que don Santiago Pincheyra, un des

frères de don Pablo, celui-là même auquel le jeune homme avait rendu

un si grand service lors de son escarmouche avec la cuadrilla de Zéno

Cabral.

Tout brutal et tout bourru qu'était don Santiago, il semblait avoir

conservé au peintre une certaine reconnaissance de ce service, et,

en plusieurs circonstances, il lui avait témoigné un léger intérêt;

c'était grâce à son influence qu'il était traité avec considération

dans le camp des partisans, et à peu près libre d'agir à sa guise sans

être en butte aux grossières tracasseries des bandits de cette troupe

indisciplinée.

--Je vois avec plaisir que vous n'engendrez pas la mélancolie parmi

nous, seigneur français, lui dit-il en lui tendant la main. Tant mieux,

¡vive Dios! Le chagrin tuerait un chat, comme nous avons coutume de

dire.

--Vous voyez que je me forme, répondit Émile en lui pressant la main;

pour répondre à votre proverbe par un autre, je vous dirai que chose

sans remède, mieux vaut l'oublier; qui me procure l'avantage de votre

visite, cher seigneur?

--Le désir de vous voir d'abord, puis ensuite un message de mon frère

don Pablo Pincheyra.

--Croyez que je suis sensible, comme je le dois, à cette preuve de

courtoisie, cher seigneur, fit le jeune homme en s'inclinant et avec

politesse; et ce message, que par votre entremise me fait l'honneur de

m'adresser S. ESC. le colonel don Pablo Pincheyra, est important sans

doute?

--Vous en jugerez mieux que moi, señor: mon frère réclame votre

présence à l'entrevue qui va immédiatement avoir lieu avec des

officiers espagnols arrivés, il y a environ une heure, au quartier

général.

--Je suis fort honoré que Son Excellence ait daigné songer à moi; je me

rendrai au conseil dès que j'en aurai reçu l'ordre.

--Cet ordre, je vous l'apporte, seigneur français, et s'il vous plaît

de me suivre, je vous accompagnerai au lieu choisi pour l'entrevue, qui

est tout simplement la salle du conseil dans le toldo même de mon frère.

--Fort bien, seigneur don Santiago, je suis prêt à vous suivre.

--Alors, nous partirons tout de suite; car on n'attend plus que vous.

Le peintre échangea avec le Guaranis un dernier regard, auquel celui-ci

répondit par un autre non moins significatif, et, sans plus de paroles,

il sortit du toldo avec don Santiago.

Tout était en rumeurs à Casa-Trama; l'arrivée imprévue des étrangers

avait éveillé la curiosité générale: les rues étaient littéralement

encombrées par les hommes, les femmes et les enfants qui se pressaient

vers le toldo du colonel.

Les deux hommes eurent beaucoup de peine à se frayer un passage à

travers la foule des curieux qui obstruaient la voie publique, et, sans

la présence de don Santiago, connu et respecté de tous, le Français ne

serait probablement pas parvenu à atteindre l'endroit où il désirait se

rendre.

Bien que la demeure de don Pablo Pincheyra portât le nom de toldo,

c'était en réalité une maison vaste et aérée, construite avec tout le

soin possible pour la commodité intérieure de son propriétaire. Les

murs étaient en torchis, recrépis avec soin et blanchis à la chaux. Dix

fenêtres avec des contrevents peints en vert, et garnies de plantes

grimpantes qui s'élançaient dans toutes les directions et formaient

les paraboles les plus échevelées, lui donnaient un air de gaieté qui

faisait plaisir à voir. La porte, précédée d'un péristyle et d'une

véranda, se trouvait juste au centre de la construction. Devant cette

porte un mat de pavillon était planté en terre surmonté du drapeau

espagnol; deux sentinelles armées de lances se tenaient l'une au seuil

de la porte, l'autre au pied du mât de pavillon; une batterie de six

pièces de canons de montagne était braquée à quelques pas en avant, à

demi cachée en ce moment par une trentaine de chevaux tout harnachés et

qui rongeaient leur frein en blanchissant leur mors d'écume.

A la vue de don Santiago les sentinelles présentèrent les armes et

s'écartèrent respectueusement pour lui livrer passage, tandis que la

foule était tenue a distance par quelques soldats préposés à cet effet,

et n'avait d'autre moyen d'assouvir sa curiosité que celui d'interroger

les peones des étrangers, qui surveillaient les chevaux de leurs

maîtres.

Les deux hommes pénétrèrent dans la maison après avoir traversé un

zaguán rempli de soldats. Ils entrèrent dans une salle où plusieurs

officiers discouraient entre eux à haute voix de l'arrivée des

étrangers; quelques-uns de ces officiers s'approchèrent de don Santiago

pour lui demander des nouvelles; mais celui-ci, qui peut-être n'en

savait pas plus qu'eux à ce sujet, ou qui avait reçu des instructions

précises de son frère, ne leur fit que des réponses évasives, et, les

écartant doucement de la main, il entra enfin dans la salle du conseil,

suivi pas à pas par le peintre français, qui commençait, lui aussi à

être fort intrigué de tout ce qu'il voyait.

La salle du conseil était une pièce assez vaste, dont les murs blanchis

à la chaux étaient complètement nus, à l'exception d'un grand christ

en ivoire, placé à l'extrémité de la salle, au-dessus d'un fauteuil

occupé en ce moment par don Pablo Pincheyra; à droite de ce christ,

une mauvaise gravure, affreusement enluminée, était sensée représenter

le roi d'Espagne, couronne en tête et sceptre en main; à gauche, une

gravure non moins laide représentait, toujours par à peu près, Nuestra

Señora de la Soledad.

L'ameublement était des plus mesquins et des plus primitifs: quelques

bancs et quelques équipales rangés contre les murs et une table d'assez

petite dimension en formaient la totalité.

Don Pablo Pincheyra, revêtu du grand uniforme de colonel espagnol,

était assis sur le fauteuil: près de lui se tenaient son frère don José

Antonio, à sa droite; la place de don Santiago, à sa gauche, était vide

provisoirement; puis venait le padre Gómez, chapelain de don Pablo,

gros moine réjoui et pansu, mais dont les yeux pétillaient de finesse;

plusieurs officiers, capitaines, lieutenants et alférez, groupés sans

ordre autour de leur chef, s'appuyaient sur leurs sabres et fumaient

négligemment leurs cigarettes en causant à voix basse.

Devant la table était assis un homme long, sec et maigre, aux traits

ascétiques et aux regards louches et faux. Celui-ci était don Justo

Vallejos, secrétaire de don Pablo; car, de même qu'il s'était donné

le luxe d'un chapelain, le digne colonel, avec plus de raisons, sans

doute, avait senti le besoin d'attacher un secrétaire à sa personne.

Un cabo ou caporal se tenait près de la porte et remplissait les

fonctions d'huissier et d'introducteur.

--Enfin, s'écria don Pablo en apercevant le Français, je commençais à

craindre que vous ne vinssiez pas.

--Nous avons éprouvé des difficultés infinies pour arriver jusqu'ici,

répondit don Santiago en allant prendre la place qui lui était réservée.

--Vous voilà, tout est pour le mieux, señor Francés, placez-vous là,

près de mon secrétaire. Cabo Méndez, apportez un siège à ce caballero.

Le jeune homme salua silencieusement, et ainsi qu'il en avait reçu

l'ordre, il s'assit auprès du secrétaire, qui inclina la tête de son

côté en lui jetant un regard voilé en guise de salut.

--Maintenant, caballeros, reprit don Pablo en s'adressant à tous les

assistants, n'oubliez pas que des représentants de Sa Majesté très

sacrée le roi notre souverain vont paraître devant nous; agissons avec

eux comme de véritables caballeros que nous sommes et prouvons-leur que

nous ne sommes pas aussi sauvages qu'ils sont peut-être disposés à le

supposer.

Les officiers répondirent par un salut respectueux, se redressèrent et

jetèrent leurs cigarettes.

D'un regard circulaire, don Pablo s'assura que ses ordres avaient été

exécutés et que ses officiers avaient pris des poses plus convenables

que celles qu'ils affectaient auparavant; puis se tournant vers le

caporal, immobile à la porte, sur la serrure de laquelle sa main était

posée:

--Cabo Méndez, lui dit-il, introduisez en notre présence les

représentants de S. M. Catholique le roi des Espagnes et des Indes.

Le caporal ouvrit la porte à deux battants et les personnages attendus

et qui se tenaient dans une pièce attenante firent leur entrée dans la

salle d'un pas grave et mesuré, après que le caporal eut répété d'une

voix claire et d'un ton emphatique les dernières paroles prononcées par

don Pablo Pincheyra.

Ces étrangers, à qui on donnait ainsi un titre auquel ils n'avaient

probablement que des droits fort incontestables, étaient au nombre de

cinq.

Leur escorte était demeurée au dehors. En les apercevant, le jeune

Français retint avec peine une exclamation de surprise. De ces cinq

personnages, il en avait reconnu deux que certes il était loin de

s'attendre à rencontrer en pareil lieu.

XVII

L'ENTREVUE

Si Émile Gagnepain se fût trouvé dans une disposition plus calme,

certes le spectacle étrange qu'il avait sous les yeux eût éveillé non

seulement sa gaieté, mais encore sa verve caustique; cette parodie

effrontée des entrevues accordées par les chefs d'une puissante nation

aux représentants d'une autre, jouée sérieusement par ces bandits aux

traits bas et cruels, aux mains rouges de sang, moitié renards et

moitié loups; dont les manières affectées avaient quelque chose de vil

et de repoussant, impressionnait désagréablement le jeune homme et lui

faisait éprouver un indéfinissable, sentiment de dégoût et de pitié

pour les officiers espagnols, qui ne craignaient pas de venir implorer

humblement le secours de ces féroces partisans qu'il méprisait au fond

du cœur et que si longtemps ils avaient implacablement poursuivi pour

les punir de leurs innombrables méfaits.

Du reste, les officiers espagnols semblaient avoir parfaitement

conscience de leur mauvaise situation et de la démarche répréhensible

aux yeux de l'honneur et du droit des gens qu'ils ne craignaient pas de

faire en ce moment.

Malgré l'assurance qu'ils affectaient et leur tenue hautaine, la

rougeur de la honte couvrait leur front; malgré eux, leur tête se

baissait et leurs regards ne s'arrêtaient qu'avec une certaine

hésitation sur les personnes dont ils étaient entourés, et que, sans

doute, ils eussent désiré moins nombreuses.

Cette pompe insolite déployée à leur intention dans le but évident

de leur couper toute retraite et de les engager irrémissiblement,

leur pesait, car ils comprenaient toute la portée d'une telle mesure

et le retentissement qu'elle ne manquerait pas d'avoir au dehors des

montagnes.

La tenue des Pincheyras formait, avec celle des Espagnols, un contraste

frappant.

Tumultueusement groupés autour de leurs chefs, l'œil railleur et la

lèvre sardonique, ils chuchotaient entre eux à voix basse, en jetant

par-dessus leur épaule des regards dédaigneux à ceux que leur mauvaise

fortune contraignait à implorer leur appui.

Don Pablo Pincheyra et ses frères conservaient seuls une contenance

convenable; ils sentaient leur cœur se gonfler d'orgueil dans

leur poitrine en songeant au rôle que la fortune, par un de ses

incompréhensibles caprices, les appelait subitement à jouer; ils

prenaient au sérieux ce rôle et se croyaient de bonne foi appelés à

replacer par la force de leurs armes, sous la nomination espagnole, ces

riches colonies qui lui échappaient si providentiellement par un juste

retour de cette implacable loi du talion, qui veut que tôt ou tard les

bourreaux deviennent à leur tour victimes de ceux qu'ils ont martyrisés.

Lorsque les étrangers eurent été introduits par le cabo faisant,

en cette circonstance, fonctions d'huissier, et que les premières

salutations eurent été échangées, don Pablo Pincheyra prit la parole:

--Soyez les bienvenus à Casa-Trama caballeros, dit-il en s'inclinant

avec une politesse étudiée: je m'efforcerai, pendant le temps qu'il

vous plaira de prolonger votre visite parmi nous, de rendre votre

séjour agréable.

--Je vous remercie, caballero, au nom de mes compagnons et au mien,

répondit un étrangers, de la gracieuse bienvenue qu'il vous plaît de

nous souhaiter; permettez-moi seulement de rectifier, sur un point,

vos paroles; ce n'est pas une visite que nous faisons, à vous et à vos

braves compagnons, si dévoués et si loyaux champions de l'Espagne, nous

venons, chargé d'une mission importante par notre souverain et le vôtre.

--Nous sommes prêts à écouter la communication de ce message,

caballero; mais d'abord, veuillez nous faire connaître votre nom et

ceux des honorables personnes qui vous accompagnent.

L'étranger s'inclina.

Je suis, dit-il, don Antonio Zinozain de Figueras, lieutenant-colonel

au service de Sa Majesté le roi d'Espagne et des Indes.

--Bien souvent votre nom est venu jusqu'à moi, señor caballero,

interrompit don Pablo.

--Deux autres, capitaines de Sa Majesté m'ont été adjoints, continua

don Antonio en les désignant au partisan, don Lucio Ortega et don

Estevan Mendoza.

Les deux officiers dont les noms venaient d'être prononcés saluèrent

cérémonieusement.

Pincheyra leur lança un regard perçant, et, s'adressant à celui qui

avait été désigné sous le nom de don Estevan Mendoza:

--La prudence, sans doute, vous a engagé, caballero, à vous cacher

modestement sous le nom de don Estevan.

--Señor, balbutia l'Espagnol.

--Rassurez-vous, caballero, continua don Pablo; bien que ces

précautions soient inutiles, je comprends vos scrupules; votre

incognito sera respecté.

Don Estevan, ou du moins la personne qui s'était donné ce nom, rougit

de honte et de confusion à ces paroles à double tranchant; mais il ne

trouva rien à répondre et s'inclina silencieusement avec un geste de

dépit mal dissimulé.

Don Pablo sourit d'un air narquois et, se tournant vers don Antonio:

--Continuez je vous prie, caballero, lui dit-il.

Celui-ci avait été aussi surpris que contrarié de l'observation

railleuse du partisan, et ce n'avait été qu'avec une certaine

difficulté qu'il était parvenu à cacher le désappointement qu'elle lui

avait fait éprouver; cependant, ainsi interpellé par don Pablo, il

s'inclina et répondit:

--Les deux autres personnes qui m'accompagnent sont: l'une un chef

indien araucan renommé.

--Je le connais, fit Pincheyra, il y a longtemps que le capitán

Marilaun et moi nous avons dormi côte à côte sous le même toldo comme

deux frères qui s'aiment; je suis donc heureux de le voir.

--Et moi de même, répondit le chef en excellent espagnol, s'il n'avait

dépendu que de ma volonté, depuis plusieurs mois déjà je me serais

réuni à vous, chef parce que vous êtes brave comme le plus redoutable

Ulmen de ma nation.

Don Pablo pressa la main du chef.

--Il ne me reste plus, caballero, reprit don Antonio, qu'à vous

présenter cet officier.

--C'est inutile, caballero, interrompit vivement don Pablo; lorsqu'il

en sera temps, lui-même se présentera en nous instruisant des motifs

qui obligent sa présence parmi nous; veuillez maintenant s'il vous

plaît, vous acquitter de la mission dont vous êtes chargés en nous

faisant connaître le message dont vous êtes porteur pour nous.

--Señor caballero, reprit don Antonio Zinozain, le roi mon maître et le

vôtre, satisfait des services que vous avez rendus à son gouvernement

depuis le commencement de cette déplorable révolte, à daigné vous

conférer le grade de colonel.

--Je remercie Sa Majesté de sa bien veillante sollicitude pour moi,

répondit don Pablo avec un sourire sardonique, mais le grade qu'elle

veut bien m'octroyer aujourd'hui, depuis longtemps déjà mon épée me l'a

fait conquérir sur les champs de bataille, où j'ai versé comme de l'eau

mon sang pour le soutien des droits de Sa Majesté sacrée.

--Je le sais, caballero; aussi n'est-ce pas à cette seule distinction

que Sa Majesté borne ses faveurs.

--Je vous écoute, señor.

--Sa Majesté non seulement a résolu de placer sous vos ordres immédiats

un corps de deux cents hommes de cavalerie régulière commandé par moi

et d'autres officiers de l'armée, mais encore elle vous autorise,

par un décret dûment signé par elle et enregistré à la chancellerie,

de prendre pour le corps d'armée placé sous vos ordres le titre de

_Corps fidèle des chasseurs des montagnes_, d'arborer le drapeau royal

écartelé de Castille et de Léon, et de placer la cocarde espagnole sur

les coiffures de vos soldats.

--Sa Majesté m'accorde ces faveurs insignes? interrompit don Pablo avec

un frémissement joyeux dans la voix.

--En sus, continua impassiblement don Antonio Zinozain, Sa Majesté,

considérant que, jusqu'à présent, guidé seulement par votre dévouement

et votre inviolable fidélité, vous avez soutenu la guerre à vos risques

et périls, dépensant et compromettant votre fortune pour son service,

sans espoir de rentrer dans ces énormes déboursés, Sa Majesté, dis-je,

à la sagesse de qui rien n'échappe, a jugé convenable de vous donner

une preuve de sa haute satisfaction pour cette conduite loyale. En

conséquence, elle a ordonné qu'une somme de cent mille piastres fût

mise immédiatement à votre disposition, afin de vous couvrir d'une

partie de vos dépenses, et, en plus, elle vous autorise à prélever,

sur toutes les contributions de guerre que vous imposerez aux villes

qui tomberont en votre pouvoir, un dixième, dont vous disposerez à

votre gré comme étant votre propriété pleine et entière, et ce jusqu'à

concurrence de la somme de cent autres mille piastres fortes. Sa

Majesté me charge, en outre, par l'entremise de Son Excellence le

vice-roi son délégué et porteur de pleins pouvoirs, de vous assurer de

sa haute satisfaction et de son désir de ne pas borner à ce qu'elle

fait aujourd'hui, la récompense qu'elle compte vous accorder dans

l'avenir.

--Ainsi, fit don Pablo en se redressant avec un orgueilleux sourire,

maintenant je suis bien réellement un chef de guerre?

--Sa Majesté en a décidé ainsi, répondit froidement don Antonio.

--¡Vive Dios! s'écria le partisan avec un geste de menace, Sa Majesté

a bien fait, car je jure Dieu que de tous ceux qui, aujourd'hui,

combattent pour sa cause, je serai le dernier à mettre bas les armes,

dussé-je y mourir, jamais je ne consentirai à traiter avec les rebelles

et ce serment je le tiendrai, ¡rayo de Cristo! Quand même le ciel et la

terre se ligueraient contre moi pour m'accabler, je veux que, dans un

siècle; les petits enfants des hommes que nous combattons aujourd'hui

tremblent encore au souvenir de mon nom.

Le féroce partisan s'était levé en prononçant cette terrible

imprécation; il avait cambré à haute taille, rejeté sa tête en arrière

et tenait la main posé sur la poignée de son sabre, tandis qu'il

promenait sur les assistants un regard d'une indicible fierté et d'une

énergie sauvage.

Les assistants furent émus malgré eux à ces males accents; un frisson

électrique sembla parcourir l'assemblée, et, tout à coup, la salle

entière éclata en cris et en exclamations; puis, les partisans

s'échauffant peu à peu à leur propre excitation, l'enthousiasme

atteignit bientôt le paroxysme de la joie et du délire.

Les natures primitives sont faciles à entraîner; ces hommes, à

demi sauvage, se sentaient récompensés par les honneurs accordés à

leur chef, ils étaient fiers de lui et témoignaient la joie qu'ils

éprouvaient à leur manière, c'est-à-dire en criant à tue-tête et en

gesticulant.

Les Espagnols eux-mêmes, partagèrent jusqu'à un certain point

l'entraînement général; pendant un instant, l'espoir, presque éteint

dans leur cœur, se réveilla aussi fort qu'au premier jour, et ils se

surprirent à croire à un succès désormais impossible.

En effet, au point où en étaient arrivées les choses cette dernière

tentative faite par les Espagnols n'était qu'un acte de folle témérité

dont le résultat ne devait être que le prolongement, sans nécessité

aucune, d'une guerre d'extermination entre hommes de même race et

parlant la même langue, guerre impie et sacrilège qu'ils auraient dû,

au contraire, terminer au plus vite, afin d'épargner l'effusion du

sang et de ne pas quitter l'Amérique sous le poids de la réprobation

générale, chassés bien plus par la haine des colons contre eux que

par un sentiment de patriotisme et de nationalité que ceux-ci ne

connaissaient pas encore et qui ne pouvait exister sur une terre qui

jamais, depuis sa découverte, n'avait été libre.

Le Montonéro · 第 16 / 21 段