même, au même prix; du reste ce n'est pas cher, les drôles ne manquent
pas d'une certaine valeur.
--Quelle singulière idée de nous avoir de nouveau empêtré de ces
misérables; ne valait-il pas mieux s'en débarrasser et les envoyer se
faire pendre ailleurs.
--Quant à être pendus, soyez tranquille, cela leur arrivera tôt ou
tard; provisoirement j'ai pensé qu'il était préférable de les conserver
à votre service, souvenez-vous, mi amo, que lorsqu'on lutte contre des
bandits, il faut en avoir quelques-uns dans ses intérêts.
--Arrange-toi, cela te regarde, puisque c'est toi qui fais tout ici
salon ton caprice; garde-les, ne les garde pas, je m'en lave les mains.
--Vous avez de l'humeur, mi amo?
--Non, je suis triste, j'ai parfois des tentations d'en finir en
brûlant la cervelle à ce Pincheyra maudit et me la faisant à moi-même
sauter ensuite.
--Gardez vous bien de vous laisser aller à ces tentations, mi amo, non
pas que je m'intéresse le moins du monde aux Pincheyras, car je réserve
à don Pablo et à ses frères un plat de mon métier qu'ils trouveront
trop épicé j'en suis convaincu; mais le moment n'est pas venu encore,
patientons et, pour commencer, assistez à l'entrevue d'aujourd'hui, mi
amo, et ouvrez les oreilles, car je me trompe fort, ou vous y entendrez
d'étranges choses.
--Oui, oui; je suppose qu'une entrevue à laquelle le colonel, car
il s'est définitivement octroyé ce grade de son autorité privée, je
suppose, dis-je, qu'une telle entrevue doit être fertile en incidents
curieux.
--Je veux vous laisser le plaisir de la surprise, mi amo; est-ce que
vous sortez? ajouta-t-il en voyant son maître se diriger vers la porte.
--Je compte aller présenter mes hommages à ces dames.
--Vous n'en auriez pas le temps; d'ailleurs, vous ne pourriez pas
causer librement avec elles; les deux sœurs de don Pablo leur tiennent
en ce moment compagnie.
--Ces femmes semblent avoir reçu un mot d'ordre pour ne pas perdre de
vue ces deux malheureuses dames; elles passent presque les journées
entières avec elles.
--Il est probable qu'elles ont reçu des instructions à cet égard.
Le jeune homme ne répondit pas, mais il fronça les sourcils, frappa du
pied avec colère, et se mit à marcher de long en large.
Quelques minutes s'écoulèrent.
--Parbleu! s'écria-t-il enfin, je suis bien niais de me chagriner ainsi
pour des choses qui ne devraient pas me toucher et que je ne puis
empêcher! En somme, il est évident que, puisque la vie est un continuel
jeu de bascule, lorsque j'aurai atteint le dernier degré de la mauvaise
fortune, il faudra bien que je remonte et que, fatalement, ma position
s'améliore. Bah! laissons faire la Providence, elle est plus fine que
moi et saura bien, lorsque cela lui plaira, me faire sortir d'embarras!
Cependant, il me semble qu'il serait temps qu'elle y songeât; je
m'ennuie atrocement ici! C'est égal, j'ai eu une triomphante idée de
venir au Nouveau Monde pour y chercher la tranquillité et les mœurs
patriarcales! Tudieu! Quels patriotes que les Pincheyras! Et comme les
histoires de voyages sont vraies et copiées sur nature!
Et il se mit à rire de tout son cœur.
Comme ce qui précède avait été dit en français, et que, par conséquent,
l'Indien n'en avait pas compris un mot, il regarda le jeune homme
d'un air ébahi, qui redoubla l'hilarité de celui-ci, de sorte que
le Guaranis se demandait intérieurement si son maître n'était pas
subitement devenu fou, lorsqu'un nouveau personnage parut tout à coup
dans le toldo, et par sa seule présence calma, comme par enchantement,
la gaieté du Français et lui rendit tout son sérieux.
Ce personnage n'était rien moins que don Santiago Pincheyra, un des
frères de don Pablo, celui-là même auquel le jeune homme avait rendu
un si grand service lors de son escarmouche avec la cuadrilla de Zéno
Cabral.
Tout brutal et tout bourru qu'était don Santiago, il semblait avoir
conservé au peintre une certaine reconnaissance de ce service, et,
en plusieurs circonstances, il lui avait témoigné un léger intérêt;
c'était grâce à son influence qu'il était traité avec considération
dans le camp des partisans, et à peu près libre d'agir à sa guise sans
être en butte aux grossières tracasseries des bandits de cette troupe
indisciplinée.
--Je vois avec plaisir que vous n'engendrez pas la mélancolie parmi
nous, seigneur français, lui dit-il en lui tendant la main. Tant mieux,
¡vive Dios! Le chagrin tuerait un chat, comme nous avons coutume de
dire.
--Vous voyez que je me forme, répondit Émile en lui pressant la main;
pour répondre à votre proverbe par un autre, je vous dirai que chose
sans remède, mieux vaut l'oublier; qui me procure l'avantage de votre
visite, cher seigneur?
--Le désir de vous voir d'abord, puis ensuite un message de mon frère
don Pablo Pincheyra.
--Croyez que je suis sensible, comme je le dois, à cette preuve de
courtoisie, cher seigneur, fit le jeune homme en s'inclinant et avec
politesse; et ce message, que par votre entremise me fait l'honneur de
m'adresser S. ESC. le colonel don Pablo Pincheyra, est important sans
doute?
--Vous en jugerez mieux que moi, señor: mon frère réclame votre
présence à l'entrevue qui va immédiatement avoir lieu avec des
officiers espagnols arrivés, il y a environ une heure, au quartier
général.
--Je suis fort honoré que Son Excellence ait daigné songer à moi; je me
rendrai au conseil dès que j'en aurai reçu l'ordre.
--Cet ordre, je vous l'apporte, seigneur français, et s'il vous plaît
de me suivre, je vous accompagnerai au lieu choisi pour l'entrevue, qui
est tout simplement la salle du conseil dans le toldo même de mon frère.
--Fort bien, seigneur don Santiago, je suis prêt à vous suivre.
--Alors, nous partirons tout de suite; car on n'attend plus que vous.
Le peintre échangea avec le Guaranis un dernier regard, auquel celui-ci
répondit par un autre non moins significatif, et, sans plus de paroles,
il sortit du toldo avec don Santiago.
Tout était en rumeurs à Casa-Trama; l'arrivée imprévue des étrangers
avait éveillé la curiosité générale: les rues étaient littéralement
encombrées par les hommes, les femmes et les enfants qui se pressaient
vers le toldo du colonel.
Les deux hommes eurent beaucoup de peine à se frayer un passage à
travers la foule des curieux qui obstruaient la voie publique, et, sans
la présence de don Santiago, connu et respecté de tous, le Français ne
serait probablement pas parvenu à atteindre l'endroit où il désirait se
rendre.
Bien que la demeure de don Pablo Pincheyra portât le nom de toldo,
c'était en réalité une maison vaste et aérée, construite avec tout le
soin possible pour la commodité intérieure de son propriétaire. Les
murs étaient en torchis, recrépis avec soin et blanchis à la chaux. Dix
fenêtres avec des contrevents peints en vert, et garnies de plantes
grimpantes qui s'élançaient dans toutes les directions et formaient
les paraboles les plus échevelées, lui donnaient un air de gaieté qui
faisait plaisir à voir. La porte, précédée d'un péristyle et d'une
véranda, se trouvait juste au centre de la construction. Devant cette
porte un mat de pavillon était planté en terre surmonté du drapeau
espagnol; deux sentinelles armées de lances se tenaient l'une au seuil
de la porte, l'autre au pied du mât de pavillon; une batterie de six
pièces de canons de montagne était braquée à quelques pas en avant, à
demi cachée en ce moment par une trentaine de chevaux tout harnachés et
qui rongeaient leur frein en blanchissant leur mors d'écume.
A la vue de don Santiago les sentinelles présentèrent les armes et
s'écartèrent respectueusement pour lui livrer passage, tandis que la
foule était tenue a distance par quelques soldats préposés à cet effet,
et n'avait d'autre moyen d'assouvir sa curiosité que celui d'interroger
les peones des étrangers, qui surveillaient les chevaux de leurs
maîtres.
Les deux hommes pénétrèrent dans la maison après avoir traversé un
zaguán rempli de soldats. Ils entrèrent dans une salle où plusieurs
officiers discouraient entre eux à haute voix de l'arrivée des
étrangers; quelques-uns de ces officiers s'approchèrent de don Santiago
pour lui demander des nouvelles; mais celui-ci, qui peut-être n'en
savait pas plus qu'eux à ce sujet, ou qui avait reçu des instructions
précises de son frère, ne leur fit que des réponses évasives, et, les
écartant doucement de la main, il entra enfin dans la salle du conseil,
suivi pas à pas par le peintre français, qui commençait, lui aussi à
être fort intrigué de tout ce qu'il voyait.
La salle du conseil était une pièce assez vaste, dont les murs blanchis
à la chaux étaient complètement nus, à l'exception d'un grand christ
en ivoire, placé à l'extrémité de la salle, au-dessus d'un fauteuil
occupé en ce moment par don Pablo Pincheyra; à droite de ce christ,
une mauvaise gravure, affreusement enluminée, était sensée représenter
le roi d'Espagne, couronne en tête et sceptre en main; à gauche, une
gravure non moins laide représentait, toujours par à peu près, Nuestra
Señora de la Soledad.
L'ameublement était des plus mesquins et des plus primitifs: quelques
bancs et quelques équipales rangés contre les murs et une table d'assez
petite dimension en formaient la totalité.
Don Pablo Pincheyra, revêtu du grand uniforme de colonel espagnol,
était assis sur le fauteuil: près de lui se tenaient son frère don José
Antonio, à sa droite; la place de don Santiago, à sa gauche, était vide
provisoirement; puis venait le padre Gómez, chapelain de don Pablo,
gros moine réjoui et pansu, mais dont les yeux pétillaient de finesse;
plusieurs officiers, capitaines, lieutenants et alférez, groupés sans
ordre autour de leur chef, s'appuyaient sur leurs sabres et fumaient
négligemment leurs cigarettes en causant à voix basse.
Devant la table était assis un homme long, sec et maigre, aux traits
ascétiques et aux regards louches et faux. Celui-ci était don Justo
Vallejos, secrétaire de don Pablo; car, de même qu'il s'était donné
le luxe d'un chapelain, le digne colonel, avec plus de raisons, sans
doute, avait senti le besoin d'attacher un secrétaire à sa personne.
Un cabo ou caporal se tenait près de la porte et remplissait les
fonctions d'huissier et d'introducteur.
--Enfin, s'écria don Pablo en apercevant le Français, je commençais à
craindre que vous ne vinssiez pas.
--Nous avons éprouvé des difficultés infinies pour arriver jusqu'ici,
répondit don Santiago en allant prendre la place qui lui était réservée.
--Vous voilà, tout est pour le mieux, señor Francés, placez-vous là,
près de mon secrétaire. Cabo Méndez, apportez un siège à ce caballero.
Le jeune homme salua silencieusement, et ainsi qu'il en avait reçu
l'ordre, il s'assit auprès du secrétaire, qui inclina la tête de son
côté en lui jetant un regard voilé en guise de salut.
--Maintenant, caballeros, reprit don Pablo en s'adressant à tous les
assistants, n'oubliez pas que des représentants de Sa Majesté très
sacrée le roi notre souverain vont paraître devant nous; agissons avec
eux comme de véritables caballeros que nous sommes et prouvons-leur que
nous ne sommes pas aussi sauvages qu'ils sont peut-être disposés à le
supposer.
Les officiers répondirent par un salut respectueux, se redressèrent et
jetèrent leurs cigarettes.
D'un regard circulaire, don Pablo s'assura que ses ordres avaient été
exécutés et que ses officiers avaient pris des poses plus convenables
que celles qu'ils affectaient auparavant; puis se tournant vers le
caporal, immobile à la porte, sur la serrure de laquelle sa main était
posée:
--Cabo Méndez, lui dit-il, introduisez en notre présence les
représentants de S. M. Catholique le roi des Espagnes et des Indes.
Le caporal ouvrit la porte à deux battants et les personnages attendus
et qui se tenaient dans une pièce attenante firent leur entrée dans la
salle d'un pas grave et mesuré, après que le caporal eut répété d'une
voix claire et d'un ton emphatique les dernières paroles prononcées par
don Pablo Pincheyra.
Ces étrangers, à qui on donnait ainsi un titre auquel ils n'avaient
probablement que des droits fort incontestables, étaient au nombre de
cinq.
Leur escorte était demeurée au dehors. En les apercevant, le jeune
Français retint avec peine une exclamation de surprise. De ces cinq
personnages, il en avait reconnu deux que certes il était loin de
s'attendre à rencontrer en pareil lieu.
XVII
L'ENTREVUE
Si Émile Gagnepain se fût trouvé dans une disposition plus calme,
certes le spectacle étrange qu'il avait sous les yeux eût éveillé non
seulement sa gaieté, mais encore sa verve caustique; cette parodie
effrontée des entrevues accordées par les chefs d'une puissante nation
aux représentants d'une autre, jouée sérieusement par ces bandits aux
traits bas et cruels, aux mains rouges de sang, moitié renards et
moitié loups; dont les manières affectées avaient quelque chose de vil
et de repoussant, impressionnait désagréablement le jeune homme et lui
faisait éprouver un indéfinissable, sentiment de dégoût et de pitié
pour les officiers espagnols, qui ne craignaient pas de venir implorer
humblement le secours de ces féroces partisans qu'il méprisait au fond
du cœur et que si longtemps ils avaient implacablement poursuivi pour
les punir de leurs innombrables méfaits.
Du reste, les officiers espagnols semblaient avoir parfaitement
conscience de leur mauvaise situation et de la démarche répréhensible
aux yeux de l'honneur et du droit des gens qu'ils ne craignaient pas de
faire en ce moment.
Malgré l'assurance qu'ils affectaient et leur tenue hautaine, la
rougeur de la honte couvrait leur front; malgré eux, leur tête se
baissait et leurs regards ne s'arrêtaient qu'avec une certaine
hésitation sur les personnes dont ils étaient entourés, et que, sans
doute, ils eussent désiré moins nombreuses.
Cette pompe insolite déployée à leur intention dans le but évident
de leur couper toute retraite et de les engager irrémissiblement,
leur pesait, car ils comprenaient toute la portée d'une telle mesure
et le retentissement qu'elle ne manquerait pas d'avoir au dehors des
montagnes.
La tenue des Pincheyras formait, avec celle des Espagnols, un contraste
frappant.
Tumultueusement groupés autour de leurs chefs, l'œil railleur et la
lèvre sardonique, ils chuchotaient entre eux à voix basse, en jetant
par-dessus leur épaule des regards dédaigneux à ceux que leur mauvaise
fortune contraignait à implorer leur appui.
Don Pablo Pincheyra et ses frères conservaient seuls une contenance
convenable; ils sentaient leur cœur se gonfler d'orgueil dans
leur poitrine en songeant au rôle que la fortune, par un de ses
incompréhensibles caprices, les appelait subitement à jouer; ils
prenaient au sérieux ce rôle et se croyaient de bonne foi appelés à
replacer par la force de leurs armes, sous la nomination espagnole, ces
riches colonies qui lui échappaient si providentiellement par un juste
retour de cette implacable loi du talion, qui veut que tôt ou tard les
bourreaux deviennent à leur tour victimes de ceux qu'ils ont martyrisés.
Lorsque les étrangers eurent été introduits par le cabo faisant,
en cette circonstance, fonctions d'huissier, et que les premières
salutations eurent été échangées, don Pablo Pincheyra prit la parole:
--Soyez les bienvenus à Casa-Trama caballeros, dit-il en s'inclinant
avec une politesse étudiée: je m'efforcerai, pendant le temps qu'il
vous plaira de prolonger votre visite parmi nous, de rendre votre
séjour agréable.
--Je vous remercie, caballero, au nom de mes compagnons et au mien,
répondit un étrangers, de la gracieuse bienvenue qu'il vous plaît de
nous souhaiter; permettez-moi seulement de rectifier, sur un point,
vos paroles; ce n'est pas une visite que nous faisons, à vous et à vos
braves compagnons, si dévoués et si loyaux champions de l'Espagne, nous
venons, chargé d'une mission importante par notre souverain et le vôtre.
--Nous sommes prêts à écouter la communication de ce message,
caballero; mais d'abord, veuillez nous faire connaître votre nom et
ceux des honorables personnes qui vous accompagnent.
L'étranger s'inclina.
Je suis, dit-il, don Antonio Zinozain de Figueras, lieutenant-colonel
au service de Sa Majesté le roi d'Espagne et des Indes.
--Bien souvent votre nom est venu jusqu'à moi, señor caballero,
interrompit don Pablo.
--Deux autres, capitaines de Sa Majesté m'ont été adjoints, continua
don Antonio en les désignant au partisan, don Lucio Ortega et don
Estevan Mendoza.
Les deux officiers dont les noms venaient d'être prononcés saluèrent
cérémonieusement.
Pincheyra leur lança un regard perçant, et, s'adressant à celui qui
avait été désigné sous le nom de don Estevan Mendoza:
--La prudence, sans doute, vous a engagé, caballero, à vous cacher
modestement sous le nom de don Estevan.
--Señor, balbutia l'Espagnol.
--Rassurez-vous, caballero, continua don Pablo; bien que ces
précautions soient inutiles, je comprends vos scrupules; votre
incognito sera respecté.
Don Estevan, ou du moins la personne qui s'était donné ce nom, rougit
de honte et de confusion à ces paroles à double tranchant; mais il ne
trouva rien à répondre et s'inclina silencieusement avec un geste de
dépit mal dissimulé.
Don Pablo sourit d'un air narquois et, se tournant vers don Antonio:
--Continuez je vous prie, caballero, lui dit-il.
Celui-ci avait été aussi surpris que contrarié de l'observation
railleuse du partisan, et ce n'avait été qu'avec une certaine
difficulté qu'il était parvenu à cacher le désappointement qu'elle lui
avait fait éprouver; cependant, ainsi interpellé par don Pablo, il
s'inclina et répondit:
--Les deux autres personnes qui m'accompagnent sont: l'une un chef
indien araucan renommé.
--Je le connais, fit Pincheyra, il y a longtemps que le capitán
Marilaun et moi nous avons dormi côte à côte sous le même toldo comme
deux frères qui s'aiment; je suis donc heureux de le voir.
--Et moi de même, répondit le chef en excellent espagnol, s'il n'avait
dépendu que de ma volonté, depuis plusieurs mois déjà je me serais
réuni à vous, chef parce que vous êtes brave comme le plus redoutable
Ulmen de ma nation.
Don Pablo pressa la main du chef.
--Il ne me reste plus, caballero, reprit don Antonio, qu'à vous
présenter cet officier.
--C'est inutile, caballero, interrompit vivement don Pablo; lorsqu'il
en sera temps, lui-même se présentera en nous instruisant des motifs
qui obligent sa présence parmi nous; veuillez maintenant s'il vous
plaît, vous acquitter de la mission dont vous êtes chargés en nous
faisant connaître le message dont vous êtes porteur pour nous.
--Señor caballero, reprit don Antonio Zinozain, le roi mon maître et le
vôtre, satisfait des services que vous avez rendus à son gouvernement
depuis le commencement de cette déplorable révolte, à daigné vous
conférer le grade de colonel.
--Je remercie Sa Majesté de sa bien veillante sollicitude pour moi,
répondit don Pablo avec un sourire sardonique, mais le grade qu'elle
veut bien m'octroyer aujourd'hui, depuis longtemps déjà mon épée me l'a
fait conquérir sur les champs de bataille, où j'ai versé comme de l'eau
mon sang pour le soutien des droits de Sa Majesté sacrée.
--Je le sais, caballero; aussi n'est-ce pas à cette seule distinction
que Sa Majesté borne ses faveurs.
--Je vous écoute, señor.
--Sa Majesté non seulement a résolu de placer sous vos ordres immédiats
un corps de deux cents hommes de cavalerie régulière commandé par moi
et d'autres officiers de l'armée, mais encore elle vous autorise,
par un décret dûment signé par elle et enregistré à la chancellerie,
de prendre pour le corps d'armée placé sous vos ordres le titre de
_Corps fidèle des chasseurs des montagnes_, d'arborer le drapeau royal
écartelé de Castille et de Léon, et de placer la cocarde espagnole sur
les coiffures de vos soldats.
--Sa Majesté m'accorde ces faveurs insignes? interrompit don Pablo avec
un frémissement joyeux dans la voix.
--En sus, continua impassiblement don Antonio Zinozain, Sa Majesté,
considérant que, jusqu'à présent, guidé seulement par votre dévouement
et votre inviolable fidélité, vous avez soutenu la guerre à vos risques
et périls, dépensant et compromettant votre fortune pour son service,
sans espoir de rentrer dans ces énormes déboursés, Sa Majesté, dis-je,
à la sagesse de qui rien n'échappe, a jugé convenable de vous donner
une preuve de sa haute satisfaction pour cette conduite loyale. En
conséquence, elle a ordonné qu'une somme de cent mille piastres fût
mise immédiatement à votre disposition, afin de vous couvrir d'une
partie de vos dépenses, et, en plus, elle vous autorise à prélever,
sur toutes les contributions de guerre que vous imposerez aux villes
qui tomberont en votre pouvoir, un dixième, dont vous disposerez à
votre gré comme étant votre propriété pleine et entière, et ce jusqu'à
concurrence de la somme de cent autres mille piastres fortes. Sa
Majesté me charge, en outre, par l'entremise de Son Excellence le
vice-roi son délégué et porteur de pleins pouvoirs, de vous assurer de
sa haute satisfaction et de son désir de ne pas borner à ce qu'elle
fait aujourd'hui, la récompense qu'elle compte vous accorder dans
l'avenir.
--Ainsi, fit don Pablo en se redressant avec un orgueilleux sourire,
maintenant je suis bien réellement un chef de guerre?
--Sa Majesté en a décidé ainsi, répondit froidement don Antonio.
--¡Vive Dios! s'écria le partisan avec un geste de menace, Sa Majesté
a bien fait, car je jure Dieu que de tous ceux qui, aujourd'hui,
combattent pour sa cause, je serai le dernier à mettre bas les armes,
dussé-je y mourir, jamais je ne consentirai à traiter avec les rebelles
et ce serment je le tiendrai, ¡rayo de Cristo! Quand même le ciel et la
terre se ligueraient contre moi pour m'accabler, je veux que, dans un
siècle; les petits enfants des hommes que nous combattons aujourd'hui
tremblent encore au souvenir de mon nom.
Le féroce partisan s'était levé en prononçant cette terrible
imprécation; il avait cambré à haute taille, rejeté sa tête en arrière
et tenait la main posé sur la poignée de son sabre, tandis qu'il
promenait sur les assistants un regard d'une indicible fierté et d'une
énergie sauvage.
Les assistants furent émus malgré eux à ces males accents; un frisson
électrique sembla parcourir l'assemblée, et, tout à coup, la salle
entière éclata en cris et en exclamations; puis, les partisans
s'échauffant peu à peu à leur propre excitation, l'enthousiasme
atteignit bientôt le paroxysme de la joie et du délire.
Les natures primitives sont faciles à entraîner; ces hommes, à
demi sauvage, se sentaient récompensés par les honneurs accordés à
leur chef, ils étaient fiers de lui et témoignaient la joie qu'ils
éprouvaient à leur manière, c'est-à-dire en criant à tue-tête et en
gesticulant.
Les Espagnols eux-mêmes, partagèrent jusqu'à un certain point
l'entraînement général; pendant un instant, l'espoir, presque éteint
dans leur cœur, se réveilla aussi fort qu'au premier jour, et ils se
surprirent à croire à un succès désormais impossible.
En effet, au point où en étaient arrivées les choses cette dernière
tentative faite par les Espagnols n'était qu'un acte de folle témérité
dont le résultat ne devait être que le prolongement, sans nécessité
aucune, d'une guerre d'extermination entre hommes de même race et
parlant la même langue, guerre impie et sacrilège qu'ils auraient dû,
au contraire, terminer au plus vite, afin d'épargner l'effusion du
sang et de ne pas quitter l'Amérique sous le poids de la réprobation
générale, chassés bien plus par la haine des colons contre eux que
par un sentiment de patriotisme et de nationalité que ceux-ci ne
connaissaient pas encore et qui ne pouvait exister sur une terre qui
jamais, depuis sa découverte, n'avait été libre.