--C'est juste, dit en riant le partisan, vous avez réponse à tout,

cher seigneur; admettons donc que vous ayez réellement l'intention de

me visiter, et veuillez, je vous prie, me faire connaître les motifs

auxquels je dois l'honneur de cette tardive visite.

--Croyez-vous cher don Pablo, que le lieu ou nous nous trouvons soit

bien convenable pour une conversation sérieuse, comme doit être celle

que je désire avoir avec vous?

--Ah! fit Don Pablo, c'est donc d'affaires graves que vous comptez me

parler?

--On ne saurait plus graves.

--Puisqu'il en est ainsi, je suis, à mon grand regret, contraint de

vous prier de différer cette conférence de quelques heures.

--Me serait-il permis, sans courir le risque de passer à vos yeux pour

indiscret, de vous demander le motif de ce retard qui, je vous l'avoue,

me contrarie fort?

--Oh! Mon Dieu, je n'ai pas de secrets pour vous, cher seigneur, vous

le savez; le fait est que j'attends d'un moment à l'autre l'arrivée de

certaines personnes avec lesquelles je dois, aussitôt qu'elles seront

ici, avoir un entretien de la plus haute importance.

--Pardon, seigneur don Pablo, mais ces personnes auxquelles vous faites

allusion, je crois les connaître, de réputation du moins, de plus, si

je suis bien informé, je sais sur quel sujet roulera l'entretien que

vous devez avoir avec elles.

L'œil noir de don Pablo Pincheyra lança un éclaire qui s'éteignit

aussitôt, et il répondit d'un ton doux et mielleux:

--Et vous concluez de cela, cher seigneur?

--Je conçois seigneur don Pablo, que peut-être il serait bon dans

l'intérêt général, que vous consentissiez à m'entendre, d'abord.

Le peintre, dont le parti était pris et qui sentait la colère gronder

sourdement dans son cœur, était devenu rude et cassant, résolu à

pousser les choses jusqu'aux dernières extrémités, quelles que dussent

être les conséquences de sa conduite.

De son côté, don Pablo, sous sa feinte aménité, cachait évidemment une

résolution arrêtée d'avance et dont rien ne le ferait se départir;

c'était donc entre ces deux hommes qui se parlaient ainsi, le sourire

sur les lèvres, mais la haine ou tout au moins la colère au cœur, une

partie étrange qui se jouait en ce moment.

Ce fut le partisan qui renoua l'entretien un instant interrompu.

--Ainsi, seigneur Français, dit-il, vous étiez sorti de votre toldo

dans le but de me faire visite?

--Oui, señor.

--A moi spécialement?

--A vous, oui.

--Eh! fit-il avec un ricanement expressif, en désignant du doigt la

ceinture garnis d'armes du jeune homme, vous conviendrez que vous

prenez singulièrement vos précautions lorsque vous allez voir vos amis.

--Nous sommes dans un pays, señor, répondit froidement le peintre, où

il est bon d'être toujours sur ses gardes.

--Même avec ses amis?

--Surtout avec ses amis, dit-il nettement.

--Bien, reprit froidement le partisan, suivez-moi à l'écart, afin que

nous puissions causer sans craindre d'être interrompus.

--Je vous suis.

--Vous remarquerez, señor, que j'ai en vous plus de confiance que vous

ne daignez m'en témoigner.

--Parce que, señor?

--Parce que, moi, je suis sans armes.

Le jeune homme haussa les épaules.

--Vous agissez comme bon vous semble, dit-il froidement; peut-être

avez-vous tort, peut-être avez-vous raison... Qui saurait le dire?

--Je ne crains pas d'être assassiné.

--Si cette insulte s'adresse à moi, elle frappe à faux; de ce que je

prends des précautions contre vous, il ne s'ensuit pas nécessairement

que je sois capable de vous assassiner, ainsi que vous le dites.

Le partisan hocha la tête d'un air de doute.

--On se munit d'armes, continua le jeune homme avec un accent incisif

pour se garantir des attaquas des bêtes fauves, sans avoir pour cela le

désir de les combattre.

--Bien, bien, seigneur français, dit don Pablo d'une voix sombre, venez

sans plus de paroles, je n'ai que quelques instants à vous donner,

profitez-en.

Tout en échangeant ces mots aigres-doux, les deux hommes s'étaient mis

à marcher côte à côte et étaient sortis du camp, salués à leur passage

par les sentinelles placées aux retranchements.

Ils continuèrent ainsi à s'avancer dans la campagne jusqu'à ce qu'enfin

ils eussent atteint un endroit assez retiré, espèce de coude formé

par un retour du cañon dans lequel ils s'étaient engagés et d'où on

ne pouvait ni les voir, ni les entendre, tandis qu'eux, au contraire,

découvraient une assez longue distance à droite et a gauche, en avant

comme en arrière du chemin qui conduisait au camp, et sur lequel nul

n'aurait pu paraître sans qu'ils l'eussent aussitôt découvert.

--Je crois, seigneur français, dit don Pablo en s'arrêtant, que ce lieu

vous doit convenir; veuillez donc parler sans plus de retard.

--Ainsi ferai-je, répondit le Français en posant à terre la crosse de

son fusil et en appuyant les deux mains sur l'extrémité du canon, tout

en jetant un regard soupçonneux autour de lui.

--Oh! Nous sommes bien seuls, allez, reprit don Pablo avec un sourire

ironique, vous pouvez parler sans crainte.

--Ce n'est pas la crainte qui me retient en ce moment; j'ai tant de

choses à vous dire que je ne sais réellement par laquelle commencer.

--A votre aise; seulement; hâtez-vous si vous voulez que je vous

entende jusqu'au bout: dans quelques minutes peut-être je serai obligé

de vous fausser compagnie.

--L'officier espagnol que vous attendez ne sera pas ici avant une heure

au moins, nous avons donc le temps.

--Comment savez-vous que j'attends un officier espagnol?

--Que vous importe si cela est?

--Señor Français, reprit-il en fronçant le sourcil et avec un léger

accent de menace, prenez garde de pénétrer dans mes secrets plus avant

que je ne le désirerais. Depuis deux mois que nous vivons côte à côte,

vous avez été, je le suppose, à même de me connaître; il n'est pas bon,

croyez-moi, d'essayer de s'immiscer contre ma volonté dans mes affaires.

--Vous auriez raison de parler ainsi, si ces affaires vous regardaient

seul, mais comme malheureusement je m'y trouve mêlé, elles sont autant

miennes que vôtres.

--Je ne vous comprends pas.

--En êtes-vous bien sûr, répondit le jeune homme, avec un sourire

ironique.

--Voyons, expliquez-vous franchement et loyalement comme un homme au

lieu de bavarder comme une vieille femme, reprit le partisan avec un

commencement de colère.

--Voici deux mois, reprit le jeune homme, que nous vivons côte à côte,

ainsi que vous-même l'avez dit, qu'avez-vous fait pendant ces deux

mois? Comment avez vous tenu la parole que vous m'aviez donnée?

--N'ai-je pas sauvé les deux dames, ainsi que je m'y étais engagé, du

péril qui les menaçait.

--Oui, mais pour les faire tomber dans un plus grand encore.

--Je ne vous comprends pas, señor.

--Il n'y a de pires sourds que ceux qui ne veulent pas entendre, vous

me comprenez fort bien au contraire; malheureusement pour vous, vous

n'en êtes pas encore où vous le croyez, j'ai juré de défendre ces

pauvres dames et je les défendrai, fut-ce au péril de ma vie.

--Vous êtes fou, señor, nul que je sache, moi moins encore que

personne, n'a l'intention de nuire, en quoi que ce soit, à ces dames;

depuis leur arrivée ici, à Casa-Trama, elles ont, vous ne sauriez le

nier, été traitées avec les plus grands égards et le plus profond

respect; de quoi se plaignent-elles?

--Elles se plaignent d'être en butte à des attentions déplacées et

presque déshonorantes de votre part; de plus, elles disent avec raison

que, loin de leur donner cette liberté que vous vous étiez engagé à

leur rendre, vous les séquestrez, et les traitez comme si elles étaient

vos captives.

Don Pablo haussa les épaules avec dédain.

--Les femmes sont toutes les mêmes, dit-il avec ironie, rien ne saurait

les satisfaire. Mieux que ces dames, je suis à même de juger de ce qui

leur convient; d'ailleurs, qu'elles se tranquillisent, elles n'ont pas

longtemps à demeurer ici, et si la vue de mes compagnons les choque,

elles en seront bientôt délivrées.

--Ce n'est pas la vue de vos compagnons qui choque ces dames, mais la

vôtre et celle de vos frères; les hommages ridicules dont vous les

fatiguez à chaque heure du jour et les prétentions que vous ne craignez

pas d'afficher devant tout le monde.

Les traits du partisan se contractèrent, une pâleur terreuse couvrit

son visage, ses sourcils se froncèrent à se joindre.

--Prenez garde, señor, s'écria-t-il d'une voix sourde et saccadée,

réprimant à grand-peine la colère qui l'animait. Prenez garde, vous

êtes en mon pouvoir; ne l'oubliez pas, et je suis l'homme que ses

ennemis ont surnommé l'ours de Casa-Trama.

--Que m'importe les noms qu'on vous donne, s'écria Émile, oubliant

toute mesure; un seul vous convient, si vous persistez dans la voie

funeste où vous êtes engagé, c'est celui de bandit.

--Vive Dieu! s'écria-t-il avec violence, cette insulte veut du sang! Un

lâche seul ose braver ainsi un homme sans armes.

--Allons donc, reprit le jeune homme avec mépris, sans armes? Et d'un

geste plein de noblesse il jeta un pistolet aux pieds du partisan,

en même temps qu'il abandonnait son fusil et saisissant son second

pistolet à sa ceinture. Par Dieu! La défaite est bonne; si vous êtes

aussi brave que vous le prétendez, voici une arme, faites-moi raison.

Vous imaginez-vous donc que j'aie jamais craint de me mesurer avec vous?

--Rayo de Dios! s'écria le partisan avec rage, vous en aurez la joie!

Et se précipitant sur le pistolet, il l'arma et le déchargea presque à

bout portant sur le jeune homme.

C'en était fait de celui-ci; vu le peu de distance qui le séparait de

son adversaire, rien n'aurait pu le sauver. Heureusement le partisan,

aveuglé par la rage, n'avait pas calculé son coup: la balle, mal

dirigée, au lieu de frapper le Français en plein corps, ne lui fit

qu'une légère éraflure dans le bras et se perdit inoffensive.

--Votre vie m'appartient, dit froidement le jeune homme en armant à son

tour son pistolet.

--Cassez-moi donc la tête, ¡caray! s'écria don Pablo; tirez, au nom du

diable! Et que tout soit fini.

--Non pas, repartit le jeune peintre sans s'émouvoir, il est bon que

vous puissiez juger de la différence qui existe entre un homme de votre

sorte et un de la mienne.

--Ce qui veut dire? balbutia le partisan, que la rage étranglait.

--Que je vous fais grâce! dit Émile.

--Grâce, avez-vous dit, grâce! s'écria-t-il avec un rugissement de

tigre, à moi!

--A vous, pardieu! A qui donc?

Et écartant froidement de son bras blessé le partisan qui s'était

élancé vers lui, il leva le pistolet et le déchargea par dessus sa

tête. Don Pablo demeura un instant comme atterré, les yeux injectés de

sang, les traits livides, les poings crispés, incapable de comprendre

la grandeur de cette action, mais dominé et vaincu, malgré lui, par

l'ascendant que en un instant, le jeune homme avait su prendre sur sa

nature abrupte et sauvage.

--Donc, reprit paisiblement le jeune homme, votre vie m'appartenait; je

vous l'ai rendue; je n'exige en retour qu'une seule chose.

--Vous exigez quelque chose de moi? fit-il avec un ricanement railleur.

--Oui.

--Oh! Oh! Et si je ne voulais rien vous accorder, moi?

--Oh! Alors; reprit-il avec le plus grand sang-froid, comme tout doit

avoir un terme et qu'il est toujours permis de se débarrasser d'une

bête féroce, je vous casserai la tête comme à un chien enragé.

Tout en parlant ainsi, Émile avait repris son fusil.

Le partisan se trouvait de nouveau à la merci de son adversaire.

Il lui jeta un regard de haine, mais il comprit à la contenance de son

ennemi que celui-ci n'hésiterait pas à mettre sa menace à exécution;

alors, grâce à cette puissance qu'il possédait sur lui-même, il rendit

le calme à ses traits contournés par la rage, et, s'inclinant avec un

sourire gracieux:

--Soit, je ferai ce que vous désirez, señor; votre noble générosité a

vaincu mon entêtement. Parlez.

--Jurez sur votre salut, par Nuestra Señora de la Soledad, d'être

fidèle à ce que vous vous engagerez à faire.

--Je vous le jure, sur mon salut, par Nuestra Señora de la Soledad.

Cette, Vierge, fort respectée par les Gauchos, les coureurs des bois

et autres gens de même sorte, était, du moins il le croyait ainsi, la

protectrice de don Pablo Pincheyra; il lui était très dévot, et aucune

raison, si grave quelle fût, n'aurait pu lui faire violer un serment

fait en son nom, Émile connaissait cette particularité.

--Pendant trois jours à compter de ce moment, vous ne tenterez rien

contre les deux dames confiées à ma garde.

--Je le jure.

En ce moment, un galop éloigné se fit entendre et bientôt une troupe de

cavaliers apparut à une assez grande distance.

--Voici les personnes que vous attendez, reprit Émile, je veux assister

à votre entretien avec elles.

--Soit! Vous y assisterez; que voulez-vous encore?

--Rien.

--Comment, c'est tout?

--Oui.

--Vous ne stipulez rien pour votre sûreté personnelle.

--Allons donc, répondit le jeune homme avec dédain, vous plaisantez,

señor, qu'ai-je à redouter de vous, moi? Vous n'oseriez attenter à la

vie de celui qui, maître de la vôtre, a refusé de la prendre.

Le partisan frappa du pied avec colère, mais il ne répondit pas.

Les cavaliers approchaient rapidement, encore quelques minutes, et ils

auraient rejoint les deux hommes qui les regardaient venir sans faire

un mouvement vers eux.

XVI

A CASA-TRAMA

Les cavaliers qui s'avançaient dans le cañon, se dirigeant vers le camp

de Casa-Trama, ainsi que se nommait le quartier général des Pincheyras,

formaient une troupe d'une trentaine d'hommes environ; tous étaient

bien armés et bien montés; leur costume affectait une coupe militaire,

et, bien que marchant au petit galop, ils conservaient leurs rangs

et ressemblaient plutôt à des soldats ou à des partisans qu'à des

voyageurs paisibles amenés dans la cordillière par leurs affaires.

Deux cavaliers montés sur de magnifiques chevaux noirs richement

harnachés, précédaient de quelques pas le gros de la troupe, et

causaient entre eux avec une certaine animation. Ils n'avaient pas

aperçu encore don Pablo ni le peintre français, qui, à demi cachés

derrière des fragments de roches les observaient attentivement.

Après quelques minutes de silence, le partisan se tourna vers le

peintre.

Ce sont bien les personnes que j'attends, dit-il; venez, rentrons au

camp.

--Pourquoi ne pas les attendre là où nous sommes, puisqu'il leur faut

absolument passer devant nous?

--Mieux vaut qu'ils ne nous trouvent pas ici; je dois recevoir ces

personnes avec un certain décorum que leur rang exige.

--A votre aise; mais il nous sera assez difficile de rentrer au camp

sans être rejoint par eux surtout au train qu'ils vont.

--Que cela ne vous inquiète pas, reprit don Pablo en souriant;

suivez-moi toujours.

--Allons, fit le peintre en réprimant un mouvement de curiosité.

En effet, il semblait impossible que, de l'endroit où ils étaient

placés, les deux hommes pussent regagner le camp sans être non

seulement aperçus, mais rejoints en quelques minutes par les voyageurs.

Cependant, contre toutes probabilités, il n'en fut rien.

Le partisan, après avoir escaladé, suivi par le peintre, quelques

blocs de rochers entassés sans ordre apparent les uns sur les autres,

se trouva à l'entrée d'une caverne naturelle comme il en existe tant

dans les montagnes, et dans laquelle, après avoir écarté les ronces et

les broussailles qui en masquaient la bouche, il s'engagea résolument.

Le peintre n'hésita pas à le suivre, curieux de connaître ce passage

caché si adroitement, et dont, sans y réfléchir, le partisan lui

révélait l'existence, passage qui, à un moment donné, pouvait être de

la plus haute importance pour le jeune homme. La caverne était large,

spacieuse, aérée; le jour y pénétrait par d'imperceptibles fissures et

faisait filtrer un clair-obscur suffisant pour se diriger sans craindre

de s'égarer dans le dédale des galeries qui s'ouvraient à droite

et à gauche et allaient se perdre sous la montagne à des distances

probablement considérables, ou bien avaient des sorties ménagées dans

plusieurs directions.

Après une marche rapide de quelques minutes, un bruit sourd et continu

ressemblant à une chute d'eau considérable se fit entendre et devint

de plus en plus fort, enfin les deux hommes débouchèrent de la caverne

et se trouvèrent sur une étroite plate-forme de deux ou trois mètres

de large au plus, masquée complètement par une nappe d'eau qui tombait

d'une grande hauteur à deux ou trois mètres au plus en avant de la

plate-forme et allait se briser avec fracas, une vingtaine de mètres

plus bas, sur un chaos de rochers où elle se partageait en deux

branches formant un peu plus loin deux rivières distinctes.

--Nous sommes arrivés, dit le Pincheyra en se tournant vers son

compagnon auquel jusque-là il n'avait pas adressé une parole,

reconnaissez-vous ce lieu?

--Parfaitement. C'est au pied même de cette cascade que le camp est

établi; votre toldo n'en est qu'à une portée de fusil au plus.

--C'est cela même, vous voyez que je ne vous ai pas trompé.

--C'est vrai, mais comment descendrons-nous dans la vallée? Le chemin

ne me semble guère praticable.

--Vous vous trompez, il est, au contraire, des plus faciles, vous allez

voir; seulement, donnez-moi votre parole de caballero de ne révéler à

personne le secret que je vous confie; vous comprenez, n'est-ce pas,

l'importance pour moi, en cas d'attaque, d'avoir une issue par laquelle

il me serait possible d'échapper sans coup férir avec mes compagnons,

et de glisser, pour ainsi dire, comme un serpent entre les doigts de

mes ennemis qui croiraient déjà me tenir à leur merci.

--Je comprends parfaitement cela, et je vous fais de grand cœur le

serment que vous exigez, d'autant plus que la confiance avec laquelle

vous m'avez conduit ici est pour moi une preuve indiscutable de

l'estime que vous avez pour moi.

Don Pablo s'inclina poliment.

--Venez, dit-il, nous allons descendre.

Il fit alors un crochet sur la droite et gagna l'extrémité ouest de la

plate-forme.

--Voyez, dit-il.

Le peintre regarda.

Un escalier taillé dans le roc vif descendait en pente douce à une

certaine profondeur sur les flancs de la montagne et allait se perdre

dans un épais fourré d'arbres de haute futaie.

--Le hasard, il y a bien longtemps déjà, reprit don Pablo, m'a révélé

ce passage à une époque où je croyais ne devoir jamais l'utiliser;

aujourd'hui il m'est fort utile pour entrer et sortir du camp sans être

vu; mais ne demeurons pas plus longtemps ici, venez.

Don Pablo, avec une confiance qui eût été une insigne folie avec un

autre homme que le peintre, passa alors le premier et commença à

descendre sans même tourner la tête pour voir si son compagnon le

suivait.

Rien n'eût été plus facile que de faire perdre l'équilibre au partisan

en le poussant légèrement, comme par hasard, et de lui briser le crâne

contre les rochers; le pensée n'en vint même pas au peintre, malgré la

haine qui grondait dans son cœur contre cet homme, haine avivée encore

par leur récente querelle; il suivit son ennemi dans cette hasardeuse

descente, aussi paisiblement que s'il avait fait une promenade

d'agrément avec un ami intime.

Du reste, il ne leur fallut que quelques minutes pour atteindre le bas

de la montagne et mettre le pied dans la vallée.

--Nous voici rendus, dit alors don Pablo; nous devons nous séparer ici;

allez à vos affaires, tandis que moi j'irai aux miennes.

Ils se trouvaient effectivement au milieu du camp, à quelques pas à

peine du toldo du chef.

--N'allez-vous pas recevoir les étrangers qui arrivent? demanda Émile.

--Si bien, je vais les recevoir, car ils seront ici dans dix minutes

à peine, et, je vous l'ai dit, je veux leur faire rendre certains

honneurs auxquels ils ont droit.

--Il avait été arrêté entre nous, il me semble, que j'assisterais à

votre entrevue?

--Parfaitement, et je tiendrai ma promesse, soyez tranquille; mais

cette entrevue n'aura lieu que plus lard, dans deux ou trois heures au

moins. Je ne vais faire, en ce moment, que remplir envers les étrangers

les devoirs de l'hospitalité; lorsqu'ils seront reposés, nous nous

occuperons d'affaires. Ainsi, soyez tranquille, quand le moment sera

venu, j'aurai soin du vous faire avertir, afin que vous assistiez à la

conférence.

--J'ai votre parole, je ne vous ferai donc pas de plus longues

objections. Dieu vous garde, seigneur don Pablo.

--Dieu vous garde, seigneur don Émile, répondit le partisan.

Les deux hommes se saluèrent, et sans davantage discourir, ils se

tournèrent le dos et tirèrent chacun d'un côté, don Pablo se dirigeant

vers l'entrée du camp, où sans doute sa présence ne tarderait pas à

être nécessaire, et le peintre remontant du côté de son toldo, où

bientôt il arriva. Un homme assis sur le seuil semblait guetter son

retour.

Cet homme était Tyro, le Guaranis. A quelques pas de lui, accroupis

sur le sol, deux individus déguenillés, mais armés jusqu'aux dents,

jouaient au monté; ces individus étaient Mataseis et Sacatripas, les

deux sacripants, engagés par le peintre lors de sa fuite de San Miguel

de Tucumán; sans se déranger ils saluèrent leur maître au passage et

continuèrent la partie acharnée qu'ils avaient commencée au lever du

soleil, et qui, selon toutes probabilités, à moins d'événements graves,

durerait jusqu'à la fin de la journée.

A la vue du Français, Tyro se leva vivement, souleva le rideau du

toldo, et après que son maître fut entré, il le suivit.

--Quoi de nouveau? lui demanda Émile.

--Pas grand-chose en apparence, répondit le Guaranis, mais beaucoup en

réalité.

--Ah! fit le jeune homme d'un air soucieux, qu'est-il donc arrivé

encore?

--Rien, je vous le répète, mi amo; cependant je crois que vous ferez

bien de vous mettre sur vos gardes.

--Eh! N'y suis-je pas toujours?

--C'est vrai; pourtant, un surcroît de précaution ne saurait nuire.

--Alors tu as appris quelque chose?

--Je n'ai rien appris de positif encore, cependant j'ai des soupçons;

bientôt, je l'espère, il me sera permis de vous instruire.

--As-tu vu ces dames aujourd'hui?

--Oui, mi amo; ce matin j'ai eu l'honneur de leur faire visite, elles

sont tristes et résignées, comme toujours, mais il est facile de voir

que cette existence leur pèse à chaque instant davantage et que leur

feinte résignation cache un profond découragement.

--Hélas! murmura le jeune homme avec tristesse, je ne puis

malheureusement leur venir en aide.

--Peut-être, mi amo.

Émile se redressa vivement.

--Tu sais quelque chose n'est-ce pas, mon bon Tyro? s'écria-t-il avec

anxiété.

--Je dois ne rien dire encore, mi amo, soyez patient, bientôt vous

saurez tout.

Le jeune homme soupira.

--J'ai vu don Pablo, dit-il.

--Ah! fit le Guaranis avec curiosité.

--J'assisterai à l'entrevue.

--Bon! s'écria l'Indien en se frottant joyeusement les mains, tant

mieux; don Pablo n'a pas fait de difficultés?

--Hum, il n'a consenti que le pistolet sur la gorge.

--Peu importe, le principal est que vous soyez présent.

--Tu vois que j'ai suivi ton conseil.

--Bientôt, mi amo, vous en connaîtrez vous-même l'importance.

--A la grâce de Dieu! Je t'avoue que depuis que je suis dans cette

affreuse tanière de Casa-Trama, je sens que je perds toute énergie.

--Courage, mi amo, peut-être êtes-vous plus près d'en sortir que vous

ne le supposez.

--Tu ne parles jamais que par énigmes.

--Excusez-moi, il m'est, quant à présent, impossible de m'expliquer.

--Fais comme tu voudras, je ne me mêlerai de rien.

--Jusqu'au moment où il faudra agir.

--Mais, quand ce moment viendra-t-il?

Tyro ne répondit pas, occupé à tout préparer pour le déjeuner de son

maître; absorbé en apparence par cette grave occupation, il feignit de

ne pas entendre ces paroles par trop significatives.

--Voilà qui est fait, mi amo, dit-il, mangez et buvez, il est bon de

prendre des forces; on ne sait jamais ce que l'avenir nous réserve, et

il faut être préparé à tous les événements.

Le peintre le regarda un instant avec attention.

--Allons, dit-il, en s'asseyant sur un équipal devant la table, tu

machines quelque chose.

Le Guaranis se mit à rire malicieusement.

--Ah! fit-il au bout d'un instant, vous savez, mi amo, que l'engagement

de nos deux compagnons est fini d'hier.

--Quels compagnons et quel engagement? répondit le jeune homme la

bouche pleine.

--Eh! Mais celui de Mataseis et de son digne acolyte Sacatripas.

--Bon, qu'est-ce que cela me fait? Ces drôles ont été payés d'avance,

je ne leur dois donc rien.

--Pardon, mi amo, vous leur devez deux mois.

--Comment cela?

Le Montonéro · 第 15 / 21 段