--Aimez-le donc, mon ami; suivez l'impulsion de votre cœur; il ne vous

trompe pas. Cet homme est bien réellement digne de votre amitié, et

bientôt vous en aurez la preuve.

--Comment cela?

--De la façon la plus simple; bientôt je vous présenterez l'un à

l'autre.

--Vous me ferez faire la connaissance de Zéno Cabral?

--Oui.

--Voilà qui me confond; comment, il osera venir dans notre camp.

--Au besoin, à mon appel, il n'hésiterait pas à le faire; mais ce n'est

pas de cette façon qu'il convient de procéder; il ne se rendra pas dans

notre camp, c'est nous, au contraire, qui irons le trouver.

--Nous?

--Certes.

--Ooha! Avez-vous bien réfléchi, mon ami, aux conséquences d'une

semblable démarche? Si cet homme nous tendait un piège?

--Nous n'avons rien de tel à redouter de sa part.

Gueyma baissa la tête d'un air pensif. Pendant assez longtemps, les

deux chefs continuèrent ainsi a cheminer côte à côte sans échanger une

parole, absorbés chacun par leurs pensées; enfin le jeune homme releva

son front rêveur.

--Nous voici bientôt à l'endroit où nous avons décidé de camper pour

laisser passer la grande chaleur du jour; n'avez-vous rien de plus à me

dire?

--Rien, quant à présent, mon ami; bientôt, nous reprendrons cet

entretien; maintenant il nous faut songer à installer nos guerriers

dans une position sûre, car peut-être demeurerons-nous dans ce

campement plus longtemps que vous ne le supposez.

--Comment! Ne repartirons-nous pas dans quelques heures?

--Ce n'est guère probable; du reste, vous en déciderez vous-même,

lorsque le moment sera venu de prendre une détermination à ce sujet.

Et comme s'il voulait éviter que le jeune chef lui adressât une

question à laquelle il ne se souciait probablement pas de répondre,

le Cougouar retint la bride et, arrêtant son cheval, il laissa son

compagnon passer devant lui.

Cependant le sentier s'élargissait de plus en plus, la forêt

devenait moins épaisse, et, après avoir tourné un coude, les Indiens

débouchèrent sur une espèce d'esplanade assez large, entièrement

dénuée d'arbres, bien que couverte d'une herbe haute et drue; cette

esplanade formait à peu près ce que, au Mexique, on nomme un _voladero_

c'est-à-dire que de ce côté la base de la montagne que les Guaycurús

avaient franchie presque sans s'en apercevoir par une pente douce

et insensible, minée par les eaux ou par un cataclysme produit par

une de ces convulsions fréquentes en ce pays, formait au-dessous de

l'esplanade une énorme cavité rentrante qui lui donnait l'apparence

d'un gigantesque balcon et rendait de ce côté toute attaque impossible.

Du côté opposé, les flancs de la montagne s'escarpaient en blocs

abrupts de rochers, sur la cime desquels les vigognes et les lamas

auraient seuls pu, sans craindre d'être précipités, poser leurs pieds

délicats.

Les seuls points accessibles étaient ceux par lesquels on arrivait à

l'esplanade, c'est-à-dire le sentier lui-même; point des plus faciles à

défendre au moyen de quelques troncs d'arbres jetés en travers.

Gueyma ne put retenir un sourire de satisfaction à la vue de cette

forteresse naturelle.

--Quel malheur qu'il nous faille, dans quelques heures, abandonner une

si avantageuse position? murmura-t-il.

Le Cougouar sourit sans répondre et se mit en devoir d'organiser le

campement. Quelques guerriers se détachèrent pour aller chercher le

bois nécessaire pour les feux, d'autres abattirent plusieurs arbres

auxquels ils laissèrent toutes leurs branches, et qui, bientôt,

formèrent un retranchement inexpugnable.

Les chevaux furent dessellés, laissée en liberté et mis à même de

l'herbe verte, qu'ils commencèrent à tondre à pleine bouche.

Les feux allumés, on prépara le repas du matin, et bientôt les

guerriers guaycurús se trouvèrent installés sur l'esplanade d'une façon

aussi solide, en apparence, que s'ils devaient y faire un long séjour,

au lieu de ne s'y arrêter qu'en passant.

Lorsque les sentinelles furent placées, que le repas fut terminé et que

les guerriers se furent étendus çà et là pour se livrer au repos, selon

l'invariable coutume des Indiens qui n'admettent pas que, à moins de

circonstances exceptionnelles, on reste éveillé lorsqu'on peut dormir,

le Cougouar s'approcha de Gueyma.

--Vous sentez-vous fatigué? lui demanda-t-il avec un geste significatif.

--Pas du tout, répondit-il; mais pourquoi cette question?

--Simplement parce que j'ai l'intention d'aller un peu à la découverte

afin de m'assurer que le passage est libre et que nous n'avons dans

notre marche à redouter aucune embuscade, et que s'il vous convient de

m'accompagner pendant que nos guerriers se reposent, nous accomplirons

de compagnie cette excursion.

--Je ne demande pas mieux, répondit Gueyma qui comprit que l'excursion

susdite n'était qu'un prétexte pour donner le change aux guerriers et

colorer leur sortie.

--Puisqu'il en est ainsi, reprit le Cougouar, partons sans plus

attendre, nous n'avons pas un instant à perdre.

Le jeune homme se leva aussitôt et prit son fusil.

--Nous allons à pied, fit-il.

--Certes, nos chevaux nous embarrasseraient et ne pourraient que

retarder notre marche qui, d'ailleurs, doit être secrète.

--Allons donc, alors.

Les deux chefs quittèrent aussitôt le camp par le point opposé à celui

par lequel ils étaient arrivés, non pas toutefois sans avoir recommandé

à un chef inférieur de les remplacer pendant leur absence et de veiller

avec la plus grande vigilance sur la sûreté générale.

Ils ne tardèrent pas à disparaître au milieu des épais taillis et des

arbres dont la sente était bordée à droite et à gauche.

Ils marchaient bon pas, se contentant de jeter parfois un regard

investigateur autour d'eux, sans prendre d'autre précaution pour

dissimuler leur présence.

Gueyma suivait silencieusement le Cougouar, se demandant intérieurement

quel était le but de cette mystérieuse sortie.

Quant au vieillard, il s'avançait sans hésitation aucune, se dirigeant

au milieu de ce dédale de verdure avec une sûreté qui témoignait d'une

grande connaissance des lieux et d'un but déterminé à l'avance, car les

deux chefs avaient depuis longtemps déjà abandonné la sente, et, sans

suivre aucun chemin tracé, ils marchaient en droite ligne devant eux,

franchissant les obstacles qui, de temps en temps, surgissaient sur

leur passage, sans se détourner ni à droite ni à gauche.

Au bout d'une demi-heure environ, ils atteignirent le lit desséché

d'un torrent qui formait une assez large baie dans la montagne, et,

s'accrochant des pieds et des mains, avec cette adresse qui caractérise

les Indiens, aux anfractuosités des pierres, aux touffes d'herbes et

aux branches des buissons, ils commencèrent à descendre rapidement par

une pente assez roide, et qui, à d'autres hommes que ceux-là, n'aurait

pas laissé que d'offrir d'assez grandes difficultés et même certains

dangers.

A la moitié de la descente, à peu près, le Cougouar s'arrêta sur un

fragment de roc, devant une excavation naturelle, dont l'entrée béante

s'ouvrait juste en face de lui.

Après avoir attentivement regardé dans toutes les directions, le

vieillard fit signe à son compagnon de se placer auprès de lui et

indiquant du doigt la caverne:

--Voilà où nous allons, dit-il à voix basse.

--Ah! répondit le jeune homme de l'air le plus souriant qui lui fût

possible d'affecter, bien que sa curiosité fût vivement excitée; s'il

en est ainsi, ne demeurons pas là davantage, entrons.

--Un instant, reprit le Cougouar en lui appuyant la main sur l'épaule,

assurons-nous d'abord qu'il est arrivé.

--Arrivé, qui? demanda le jeune homme.

--Celui que nous voulons voir, probablement, fit le vieillard.

--Ah! Fort bien, seulement c'est vous, et non moi, qui désirez voir la

personne dont il s'agit.

--Ne jouons pas sur les mots, mon ami, il vous importe autant qu'à moi,

croyez-le bien, que cette entrevue ait lieu.

--Vous savez que je me laisse entièrement guider par vous, je crois

même vous avoir donné des preuves d'une exemplaire docilité. Agissez

donc à votre guise. Après l'entretien qui va avoir lieu, je serai

probablement plus en état de connaître de quelle importance est pour

moi cette démarche que, je vous l'avoue, je ne fais qu'à mon corps

défendant, bien que, je vous le répète, je me sente attiré vers cet

homme.

Le Cougouar ouvrit la bouche comme s'il voulait répondre, mais se

ravisant presque aussitôt, il se détourna d'un mouvement brusque,

et, après avoir une dernière fois exploré les environs d'un regard

circulaire et s'être assuré que la solitude la plus complète continuait

à régner autour d'eux, il imita à deux reprises le cri du condor.

Presque aussitôt un cri semblable sortit de la caverne.

Le vieillard s'approcha vivement de l'entrée et penchant légèrement

le corps en avant tout en armant son fusil, afin d'être prêt à tout

événement:

--Nous avons longtemps marché, la fatigue nous accable, dit-il, comme

s'il s'adressait à son compagnon; reposons-nous quelques instants ici,

cet endroit solitaire me semble sûr.

--Vous y serez reçu par de bons amis, répondit immédiatement une voix

partant de l'intérieur de la caverne.

Un bruit de pas se fit entendre et un homme parut.

Le nouveau venu, revêtu du costume pittoresque des gauchos de la Banda

Oriental, n'était autre que Zéno Cabral.

Gueyma remarqua, avec une surprise qu'il n'essaya pas de dissimuler,

que le chef des montoneros n'avait pas d'armes, du moins apparentes.

--Soyez les bienvenus, dit-il en saluant avec une gracieuse courtoisie

les deux chefs indiens, je vous attends déjà depuis assez longtemps; je

suis heureux de vous voir.

Les capitaos guaycurús s'inclinèrent silencieusement et le suivirent,

sans hésiter, dans la caverne.

XV

LES PINCHEYRAS

Nous abandonnerons pendant quelques instants les chefs guaycurús,

pour nous transporter à une vingtaine de lieues plus loin, dans le

cœur même de la cordillière, où se trouvent certains personnages fort

intéressants de ce récit et où, deux ou trois jours avant celui où nous

sommes arrivés, se passaient des événements que nous devons relater.

La guerre civile, en détruisant l'ancienne hiérarchie établie par les

Castillans dans leurs colonies, et en bouleversant les rangs et les

fastes, avait fait monter à la surface de la société hispano-américaine

certaines personnalités fort curieuses à étudier et parmi lesquelles

les Pincheyras tenaient, sans contredit, une des positions les plus

accusées.

Disons ce que c'était que ces Pincheyras, dont le nom s'est à plusieurs

reprises déjà trouvé sous notre plume et d'où provient la sombre et

mystérieuse célébrité qui, même aujourd'hui, après tant d'années,

entoure leur nom d'une sanglante et redoutable auréole.

Pincheyra commença comme la plupart des partisans de cette époque,

c'est-à-dire que, d'abord, il fut bandit; né à San Carlos au centre

de cette province de Maule dont les habitants ne se courbèrent jamais

sous le joug des Incas et ne subirent qu'en frémissant celui des

Espagnols, don Pablo Pincheyra était un Indien de pied en cap, le sang

des Araucans coulait presque sans mélange dans ses veines, aussi dès

qu'il fut mis hors la loi et contraint de chercher un refuge parmi les

Indiens, ceux-ci répondirent-ils avec empressement à son premier appel

et vinrent-ils joyeusement se grouper autour de lui et former le noyau

de cette redoutable cuadrilla, qui devait plus tard se nommer l'armée

royale.

Pincheyra avait trois frères: ceux-ci, qui gagnaient à grand-peine

leur vie en maniant tour à tour le lasso et la hache, c'est-à-dire en

travaillant comme garçons de ferme et bûcherons, saisirent l'occasion

que leur ainé leur offrait, et allèrent se joindre à lui en compagnie

de tous les mauvais sujets qu'il leur fut possible de recruter.

Aussi les Pincheyras, comme on les nommait, ne tardèrent-ils pas à

devenir la terreur du pays qu'il leur avait plu de choisir comme

théâtre de leurs sinistres exploits.

Lorsqu'ils avaient pillé les grandes _chacras_, mis à rançon les

hameaux, ils se réfugiaient au désert, et là, ils bravaient impunément

l'impuissante colère de leurs ennemis.

En effet, dans ces régions reculées, la justice, trop faible, ne

pouvait se faire respecter, et ses agents, malgré leur bon vouloir,

étaient contraints de demeurer spectateurs des déprédations commises

journellement par les bandits.

Don Pablo Pincheyra était loin d'être un homme ordinaire; la nature

avait, été prodigue envers lui; à un courage de lion il joignait

une rare sagacité, une justesse de coup d'œil peu commune et une

pénétration inouïe, réunie à des dehors pleins de noblesse et même

d'affabilité.

Aussi, les événements aidants, le hardi chef de bandits, loin d'être

inquiété pour ses incessants brigandages, sut-il non seulement se faire

accepter comme partisan, mais encore il se vit rechercher et solliciter

par ceux dont l'intérêt avait été si longtemps de l'anéantir, mais qui

maintenant se trouvaient contraints de réclamer son appui.

Don Pablo ne se laissa pas éblouir par ce nouveau caprice de la

fortune, il se trouva tout à coup au niveau du rôle que le hasard

l'appelait à jouer, et se déclara nettement pour l'Espagne contre la

révolution.

Sa troupe, augmentée considérablement par les déserteurs et les

volontaires qui venaient se ranger sous sa bannière, se disciplina peu

à peu, grâce à quelques officiers européens que don Pablo sut attirer

à lui, et l'ancienne cuadrilla de bandits se métamorphosa presque

instantanément en une troupe régulière, presque une armée, puisqu'elle

comptait, en infanterie et cavalerie, plus de quinze cents combattants,

nombre considérable à cette époque dans ces contrées si peu peuplées.

Dès qu'il jugea que l'_armée royale_, ainsi qu'il la nommait

emphatiquement, était en état de tenir la campagne, don Pablo Pincheyra

prit résolument l'offensive, et commença les hostilités contre les

révolutionnaires en tombant sur eux à l'improviste et en les battant

dans plusieurs rencontres.

Les Pincheyras connaissaient les repaires les plus cachés et les

plus ignorés des cordillières; leurs expéditions terminées, ils se

retiraient dans des retraites d'autant plus inaccessibles qu'elles

étaient défendues non seulement par tout l'intervalle d'une solitude

désolée, mais encore par la terreur qu'inspiraient ces redoutables

partisans, pour lesquels tout était bon, et qui ne faisaient même pas

grâce aux enfants aux femmes et aux vieillards, et les entraînaient à

leur suite attachés par les poignets à la queue de leurs chevaux.

Un autre chef de partisan, mais celui-là brave et honnête officier

castillan, combattait, lui aussi, de son côté, pour la défense de la

cause perdue de l'Espagne, on le nommait Zinozain.

Ainsi, au moment où l'Amérique du Sud tout entière, depuis le Mexique,

jusqu'aux frontières de Patagonie, se soulevait à la fois contre le

joug odieux de l'Espagne et proclamait hautement son indépendance,

deux hommes isolés, sans autre prestige que leur indomptable énergie,

soutenus seulement par des Indiens bravos et des aventuriers de toutes

nations, luttaient héroïquement contre le courant qui, malgré eux, les

entraînait, et prétendaient remettre les colonies sous la domination

castillane.

Malgré les méfaits de ces hommes, des Pincheyras surtout, dont

la sauvage cruauté les entraînait souvent à commettre des actes

inqualifiables de barbarie, il y avait cependant quelque chose de

réellement grand dans cette détermination de ne pas abandonner la

fortune de leurs anciens maîtres et de périr plutôt que de trahir leur

cause: aussi, aujourd'hui encore, après tant d'années, leur nom est-il

dans ces contrées entouré d'une espèce d'auréole grandiose, et sont-ils

devenus pour la masse du peuple des êtres légendaires dont, avec une

crainte respectueuse, on raconte les incroyables exploits, le soir

à la veillée, lorsqu'après les durs travaux de la journée, on cause

paisiblement en buvant le maté et en fumant la cigarette, autour du feu

de veille dans la pampa.

A vingt lieues environ de l'endroit où s'étaient arrêtés les Guaycurús

pour laisser passer la grande chaleur du jour, au centre d'une vaste

vallée dominée de tous les côtés par les pics neigeux et inaccessibles

de la cordillière, don Pablo Pincheyra avait établi son camp.

Ce camp, placé à la source même de deux rivières, n'était pas

provisoire, mais permanent; aussi ressemblait-il bien plutôt à une

ville qu'à un bivouac de soldats. Les huttes, faites à l'indienne, en

forme de toldos, avec des pieux croisés au sommet et recouvertes de

cuirs de vache et de peaux de jument, affectaient une certaine symétrie

dans leur alignement, formant des rues, des places et des carrefours,

ayant des corales remplis de bœufs et de chevaux; quelques-unes même

possédaient de petits jardins, où poussaient, tant bien que mal, vu la

rigueur du climat, quelques plantes potagères.

Au centre juste du camp se trouvaient les toldos des officiers et des

quatre frères Pincheyras, toldos mieux construits, mieux aménagés, et

surtout beaucoup plus propres que ceux des soldats.

On ne pouvait parvenir dans la vallée où le camp était établi que par

deux étroits cañones situés, l'un à l'est et l'autre au sud-ouest du

camp; mais ces deux cañones avaient été fortifiés de telle sorte, au

moyen d'abatis de bois énormes entassés pêle-mêle sans ordre apparent,

mais parfaitement ordonnés, que toute tentative pour forcer la double

entrée de ces cañones eût été vaine. Cependant des sentinelles

immobiles et l'œil fixé, sur les détours des défilés, veillaient

attentivement à la sûreté commune, pendant que leurs compagnons,

retirés sous leurs toldos, vaquaient à leurs occupations avec ce

laisser-aller insouciant qui prouve combien on est certain de n'avoir

aucun danger sérieux à redouter.

Le toldo de don Pablo Pincheyra était facile à reconnaître du premier

coup d'œil. Deux sentinelles se promenaient devant, et plusieurs

chevaux, tout sellés et prêts à être montés, étaient attachés à des

piquets, à quelques pas de la porte, au-dessus de laquelle, planté

sur une longue lance fichée en terre, le drapeau espagnol flottait

majestueusement au souffle inconstant de la brise folle du matin. Des

femmes, parmi lesquelles plusieurs étaient jeunes et jolies, bien

que leurs traits fussent pour la plupart flétris par la douleur et

l'excès de travail, sillonnaient les rues du camp portant de l'eau,

du bois ou d'autres provision; quelques unes à l'entrée des toldos se

livraient aux soins du ménage; des peones; montés sur de forts chevaux

et armés de longues lances, faisaient sortir les bestiaux des corales

et les conduisaient au pâturage hors du camp. Enfin tout était vie et

animation dans cet étrange repaire de bandits qui se donnaient le nom

d'armée royale, et pourtant, à travers ce tohu-bohu et ce désordre

apparent, il était facile de reconnaître une pensée régulatrice et

une volonté puissante qui dirigeait tout, sans jamais rencontrer

d'objection ou même d'hésitation de la part des subordonnés.

Au moment où nous pénétrons dans le camp, un homme portant le costume

des Gauchos des pampas de Buenos Aires souleva la frazada ou couverture

servant de porte à un toldo construit avec une certaine régularité, et,

après avoir jeté à droite et à gauche un regard curieux et inquiet, il

quitta le toldo et mit, bien qu'avec une certaine hésitation, le pied

dans la rue.

De même que tous les habitants de ce singulier centre de population,

cet homme était armé jusqu'aux dents, d'un sabre droit qui battait son

flanc gauche, d'une paire de long pistolets passés à sa ceinture, et

d'un couteau à lame étroite, enfoncé dans sa polena droite et dont le

manche de corne remontait sur sa cuisse; un fusil double était jeté sur

son épaule.

Cependant, malgré ce formidable arsenal qu'il portait avec lui,

l'homme dont nous parlons ne paraissait nullement rassuré; sa démarche

hésitante, les regards, furtifs qu'il lançait incessamment autour de

lui, tout dénotait chez cet homme une vive appréhension qu'il essayait

vainement de cacher, mais qu'il ne parvenait pas à vaincre.

--Parbleu, murmura-t-il à demi-voix au bout d'un instant, je suis idiot

sur mon honneur! Un homme en vaut un autre, que diable! Et s'il faut

en venir aux voies de faits, on y viendra; s'il me tue, eh bien! Tant

mieux, de cette façon, tout sera fini! J'aimerais autant cela, cette

absurde existence commence à me peser considérablement! C'est égal, je

ne sais si Salvator Rosa, lorsqu'il se trouva parmi les brigands, vit

jamais une aussi complète collection de bandits que ceux avec lesquels

j'ai le bonheur de vivre depuis deux mois; quels magnifiques chenapans!

Il serait, je crois, impossible de rencontrer leurs pareils, tant ils

sont heureusement réussis! Ah! ajouta-t-il avec un soupir de regret,

s'il m'était seulement possible d'en croquer quelques-uns! Mais non,

ces drôles-là n'ont aucun sentiment de l'art; il est impossible de

les faire poser une seconde! Au diable l'idée biscornue qui m'a fait

bêtement abandonner la France pour venir ici!

Et Émile Gagnepain, que le lecteur a sans doute reconnu déjà, poussa un

second soupir, plus profond que le premier, et envoya vers le ciel un

regard désespéré.

Cependant il continua à avancer à grands pas vers une des sorties

du camp. Sa démarche était devenue peu à peu plus assurée; il avait

relevé fièrement la tête et était parvenu, à grand-peine sans doute, à

affecter la plus complète insouciance.

Le peintre avait presque traversé le camp dans toute sa longueur; il

était parvenu à un toldo assez grand servant de corps de garde aux

soldats chargés de veiller aux retranchements, et il hâtait le pas

dans le but sans doute d'échapper aux questions indiscrètes de quelque

partisan désœuvré, lorsqu'il se sentit soudain frapper sur l'épaule.

Bien que cet attouchement n'eût en soi rien d'agressif et fût au

contraire tout amical, le jeune homme tressaillit intérieurement; mais,

faisant bonne contenance, il se retourna aussitôt, et donnant à son

visage l'expression la plus aimable qu'il lui fut possible, il tendit

vivement la main à celui qui l'avait ainsi arrêté à l'improviste et le

salua en souriant du _buenos días_, _caballero_, qui est de rigueur sur

toute terre espagnole.

--Et vous, señor Francés, répondit gaiement son interlocuteur en lui

rendant son salut et lui pressant délicatement la main, vous vous

portez bien, j'imagine, vive Dios! Il faut un hasard comme celui-ci

pour que j'aie le plaisir d'entrevoir votre visage ami.

Le peintre fut un instant interloqué à cette parole dont l'intonation

malicieuse ne lui échappa pas, mais, dominant son émotion et feignant

la plus complète bonhomie:

--Que voulez-vous, don Pablo, répondit-il, il n'y a nullement de ma

faute dans cette apparente négligence dont vous vous plaignez; les

soucis et les soins du commandement vous dominent et vous absorbent de

telle sorte, que vous devenez inabordable, quelque désir qu'on ait de

vous faire visite.

Don Pablo Pincheyra, car c'était lui, sourit avec finesse.

--Est-ce bien là le motif qui vous fait m'éviter? lui dit-il.

--Vous éviter?

--Dame, trouvez une autre expression, si vous le pouvez, je ne demande

pas mieux, moi; je dirai vous abstenir de me chercher, si vous le

préférez.

--Vous vous trompez, don Pablo, répondit avec fermeté le jeune homme

qui brûlait ses vaisseaux, je ne vous évite pas plus que je n'ai de

motifs de m'abstenir de vous chercher et la preuve...

--La preuve? interrompit don Pablo avec un regard fin et interrogateur.

--C'est qu'aujourd'hui, en cet instant même, je me dirigeais vers les

retranchements dans l'espoir de vous y rencontrer.

--Ah! Ah! fit-il; alors, puisqu'il en est ainsi, je suis heureux,

caballero, que le hasard vous ait si bien servi en nous mettant ainsi

face à face.

--Le hasard n'est pour rien dans l'affaire, je vous prie de le croire,

don Pablo.

--Mieux eût valu, cependant, venir tout simplement à mon toldo.

--Ce n'est pas mon avis, puisque je vous rencontre ici.

Le Montonéro · 第 14 / 21 段