Le Cougouar était sorti du camp au petit pas; il conserva cette allure

tant qu'il supposa être en vue des sentinelles, mais aussitôt qu'un pli

de terrain eut caché ses mouvements, il lâcha la bride, fit entendre

un léger claquement de langue, et le cheval, partant aussitôt à toute

bride, commença à détaler avec une vélocité extraordinaire, courant en

droite ligne, sans s'occuper des obstacles qui se rencontraient sur sa

route, et qu'il franchissait avec une légèreté extrême sans ralentir sa

course.

Il galopa ainsi pendant une heure et demie à peu près et atteignit le

bord d'une rivière assez large, dont les eaux, semblables à un ruban

d'argent, tranchaient en vigueur sur les masses sombres du paysage.

Arrivé au bord de la rivière, le chef abandonna la bride sur le cou de

son cheval.

L'intelligent animal flaira l'eau pendant quelques instants, puis il y

entra résolument et traversa la rivière a gué, n'étant mouillé à peine

que jusqu'au poitrail.

Aussitôt sur l'autre bord, le cheval repartit au galop, mais cette fois

sa course fut courte et dura à peine un quart d'heure ou vingt minutes.

L'endroit où se trouvait le chef était une plaine immense et désolée

où ne poussaient que des buissons rachitiques, et dans laquelle

s'élevaient de place en place des monticules assez élevés d'un sable

noirâtre.

Ce fut au pied d'un de ces monticules que le chef s'arrêta: il mit

aussitôt pied à terre, bouchonna son cheval avec soin, le couvrit de

son poncho pour l'empêcher de se refroidir trop vite après le violent

exercice auquel il s'était livré pendant si longtemps, et, lui jetant

la bride sur le cou, il le laissa libre de brouter, s'il le voulait,

l'herbe rare et flétrie de la savane.

Ce devoir accompli, le chef porta ses mains à sa bouche, et à trois

reprises différentes, à intervalles égaux, il imita le cri de la

chouette des pampas.

Deux ou trois minutes s'écoulèrent, et le même cri fut répété trois

fois à une distance assez éloignée, puis le galop précipité d'un cheval

se fit entendre.

Le chef s'abrita le mieux qu'il put derrière le monticule; il arma sa

carabine et attendit.

Bientôt il aperçut la sombre silhouette d'un cavalier émerger des

ténèbres et se rapprocher rapidement de l'endroit où il se tenait.

Arrivé à une certaine distance, le cavalier, au lieu de continuer à

s'avancer, s'arrêta court, et le cri de la chouette troubla de nouveau

le silence.

Le Cougouar répéta son signal: le cavalier, comme s'il n'eût attendu

que cette réponse, reprit aussitôt le galop, et bientôt il se trouva à

portée de pistolet de l'Indien.

Une seconde fois il s'arrêta, et on entendit le bruit d'un fusil qu'on

arme.

--¿Quién vive?[1] cria une voix ferme en espagnol.

--Amigo del desierto, répondit aussitôt le chef.

--¿Qué hora es? reprit l'inconnu.

--La hora de la venganza, dit encore le chef.

Ces mots de passe échangés, les deux hommes remirent au repos les

batteries de leurs armes, et s'avancèrent l'un vers l'autre avec la

plus entière confiance.

Ils s'étaient reconnus.

L'étranger mit immédiatement pied à terre et serra cordialement, comme

étant celle d'un ami, la main que lui tendit le chef.

L'inconnu était un blanc, il portait le costume élégant et pittoresque

des gauchos des pampas de Buenos Aires.

--Voici longtemps déjà que je vous attends, chef, dit l'étranger;

serait-il survenu quelque empêchement.

--Aucun, reprit celui-ci; seulement, le camp est loin d'ici, et j'ai

été obligé, avant de partir, d'attendre que mon compagnon se fût enfin

décidé à s'endormir.

--Il ignore toujours tout?

--N'est-ce pas convenu entre nous?

--En effet, mais comme vous avez, dites-vous, la plus grande confiance

en lui, j'ai supposé que peut-être vous jugeriez convenable de

l'avertir.

--Je n'ai pas voulu le faire sans vous en prévenir, d'autant plus que

c'est un guerrier d'élite, un chef d'une sagesse reconnue et, plus que

tout, un homme d'une loyauté à toute épreuve, je n'ai pas voulu me

hasarder à lui faire une confidence aussi sérieuse sans avoir en mains

les preuves certaines de la trahison du général.

--Ces preuves, je vous les apporte dans mes alforjas [2], je vous les

donnerai; il est important pour la réussite de nos projets que Gueyma

soit instruit; sans cela, le moment venu de frapper le grand coup, et

cela ne tardera pas, il contrecarrerait sans doute nos combinaisons et

les ferait échouer.

--Vous avez raison, je lui dirai tout, aussitôt après mon arrivée au

camp.

--Fort bien, je compte sur vous.

--Soyez tranquille à ce sujet; maintenant que devons-nous faire?

--Continuer toujours à avancer dans la même direction.

--Je l'avais pensé ainsi; mon compagnon commence à s'inquiéter de me

voir pousser aussi en avant dans un pays inconnu.

--Lorsque vous l'aurez instruit, il ne fera plus de difficultés.

--C'est juste; mais cette marche doit-elle durer longtemps encore?

--Surveillez avec soin vos approches, car demain, selon toutes

probabilités, nous serons en présence.

--Epoï, vous ne nous manquerez pas au moment décisif?

--Fiez-vous à moi; je vous ai donné ma parole. Notre mouvement sera

combiné de telle sorte, que tous deux nous agirons à la fois l'un

en avant, l'autre en arrière; il faut qu'ils soient pris comme d'un

coup de filet. Si nous leur laissons le temps de se reconnaître, ils

nous échapperont, tant ils sont fins, je ne saurais donc trop vous

recommander d'agir avec la plus grande circonspection.

--A votre tour, fiez-vous à moi, don Zéno; si j'ai votre parole, vous

avez la mienne.

--Aussi, j'y compte.

--Vous vous rappelez nos conventions?

--Certes.

--Et vous vous y conformerez?

--Aveuglément, bien que, permettez moi de vous le dire, je ne comprends

rien à votre exigence.

--Un jour, vous me comprendrez, et ce jour-là, croyez-en ma parole, don

Zéno, vous me remercierez.

--Soit; à votre guise, Diogo; vous êtes un homme indéchiffrable et tout

confit en mystère, je renonce à vous expliquer.

--Et vous avez raison, répondit en riant le chef, car vous perdriez

votre temps et votre peine, seulement, souvenez-vous, don Zéno, que

blanc ou rouge, vous n'avez pas de meilleur ami que moi.

--De cela, je suis convaincu, Diogo; cependant je vous avoue que je

suis fort intrigué sur votre compte; si quelque jour vous me racontez

votre histoire, je m'attends à entendre des choses merveilleuses.

--Et terribles aussi, don Zéno. Cette histoire--prenez patience encore

quelque temps--je m'engage à vous la raconter, et elle vous intéressera

beaucoup plus que vous ne le supposez.

--C'est possible; mais, en attendant, songeons à notre affaire.

--Rapportez-vous-en à moi; il faut que je vous quitte.

--Déjà... A peine avons-nous eu le temps d'échanger quelques mots.

--J'ai une longue course à faire, vous le savez.

--C'est vrai... Je ne vous retiens donc pas.

--Et les preuves que vous devez me donner?

--Vous allez les avoir en un instant.

--En quoi consistent-elles?

--En quipus, et surtout en lettres. Vous savez lire, n'est-ce pas?

--Assez pour déchiffrer ces papiers.

--Alors, tout est pour le mieux. Voilà votre affaire, ajouta-t-il en

retirant un paquet assez volumineux de ses alforjas et le remettant

entre les mains de l'Indien.

--Merci, répondit celui-ci, merci et à bientôt, n'est-ce pas?

--Selon toute probabilité, nous nous reverrons aujourd'hui même.

--Tant mieux, je serais charmé que tout cela fût fini.

--Et moi donc!

--Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le Gaucho

remonta à cheval et partit; bientôt il eut disparu dans l'obscurité.

Le Cougouar siffla son cheval, qui accourut à son appel, et il

s'éloigna de son côté dans la direction du camp. Son cheval, remis

par le repos qu'il avait pris pendant la conférence des deux hommes,

semblait dévorer l'espace.

L'Indien réfléchissait; son visage ordinairement sombre avait une

expression joyeuse qui ne lui était pas naturelle: il pressait le

paquet que lui avait remis le Gaucho sur sa poitrine, comme s'il eût

craint qu'on le lui enlevât, et, tout en galopant, il se parlait à

lui-même et laissait parfois échapper des exclamations de plaisir qui

auraient fort étonné les guerriers de sa tribu, s'ils les avaient

entendues.

Il fit si grande diligence, qu'il rentra au camp près de deux heures

avant le jour.

Après avoir remis son cheval avec les autres, il se coucha devant un

feu, en ayant soin d'envelopper son précieux paquet dans son poncho et

de le placer sous sa tête pour être certain qu'il ne lui serait pas

enlevé; puis il ferma les yeux en murmurant à voix basse et entre ses

dents:

--J'ai bien gagné deux ou trois heures de repos. D'ailleurs je crois

que je dormirai bien, car maintenant je suis tranquille.

En effet, cinq minutes plus tard, il dormait comme s'il avait dû ne

jamais s'éveiller.

Cependant, au lever au soleil, le Cougouar fut un des premiers éveillés

et des premiers debout.

Gueyma, accroupi près de lui, attendait son réveil.

--Déjà debout? lui dit le vieux chef.

--Quoi d'extraordinaire à cela? N'ai-je pas dormi toute la nuit.

--C'est juste. Pourquoi ne lève-t-on pas le camp.

--Je n'ai pas voulu en donner l'ordre avant d'avoir causé avec vous.

--Ah! Fort bien; parlez, Gueyma, je vous écoute.

--Avez-vous oublié ce que nous avons dit hier au soir?

--Nous avons dit beaucoup de choses, mon ami; il est possible que dans

le nombre j'en aie oublié quelques-unes, rappeler-les-moi, je vous prie.

--Nous étions convenu d'assembler le conseil ce matin.

--C'est vrai; l'avez-vous fait?

--Non, pas encore; vous dormiez, mon ami; je n'ai pas voulu prendre sur

moi l'ordre de cette convocation, de crainte de vous déplaire.

--Vous êtes bon et généreux, Gueyma, répondit le vieillard après un

instant de réflexion; je reconnais la votre délicatesse habituelle.

Faites-moi un plaisir.

--Lequel, mon ami?

--Ne convoquez pas encore le conseil.

Le jeune chef fixa sur lui un regard interrogateur.

--Oui, continua le Cougouar, ce que je dis là vous étonne, je le

comprends; mais il faut que nous ayons ensemble une conversation

sérieuse avant cette convocation.

--Une conversation?

--Oui. J'ai à vous communiquer des choses de la plus haute importance

qui sans doute rendront cette assemblée du conseil inutile; soyez

patient, accordez-moi jusqu'à la halte du repas du matin; ce n'est pas

trop exiger, je crois.

--Vous êtes mon ami et mon père, Cougouar, ce que vous désirez est une

loi pour moi, j'attendrai.

--Merci, Gueyma, merci; maintenant rien n'empêche que vous donniez

l'ordre de lever le camp.

--C'est ce que je vais faire à l'instant.

--Ah! Recommandez la plus grande vigilance aux guerriers, l'ennemi est

proche.

--Vous avez découvert sa piste pendant votre partie de cette nuit.

--Oui, mon ami, je crois que vous ferez bien aussi d'envoyer des

éclaireurs en avant, afin d'éviter une surprise.

--C'est convenu, répondit le jeune chef en se retirant.

Une heure plus tard, les guerriers guaycurús se mettaient en marche, se

dirigeant vers les cordillières, dont la montagne au pied de laquelle

ils avaient campé pendant la nuit n'était qu'un des contreforts avancée.

Renvoi 1:--Qui vive? mi du désert.--Quelle heure est-il?--L'heure

de la vengeance.

Renvoi 2: Doubles poches en toile qui se portent à l'arrière de la

selle.

XIV

LES DEUX CHEFS

Au fur et à mesure que les guerriers guaycurús s'avançaient vers les

montagnes, le paysage prenait un aspect plus sévère et plus pittoresque.

Le chemin ou plutôt le sentier suivi par la troupe montait par une

pente presque insensible, par des soulèvements de terrain qui servent,

pour ainsi dire, d'échelons gigantesques aux premiers contreforts de la

cordillière.

Les forêts devenaient plus touffues, les arbres étaient plus gros et

plus serrés les uns contre les autres; on entendait murmurer sourdement

des eaux cachées, torrents qui se précipitent du haut des montagnes et,

en se réunissant, forment ces fleuves et ces rivières qui, à quelques

lieues dans la plaine, acquièrent une grande importance et sont souvent

larges comme des bras de mer.

De grands vols de vautours tournoyaient lentement au plus haut des

airs, au-dessus des cavaliers, en faisant entendre leurs cris rauques

et discordants.

Gueyma n'avait négligé aucune des précautions que lui avait

recommandées le Cougouar: des éclaireurs avaient été lancés en avant

afin de fouiller les buissons et de découvrir, s'il était possible, les

pistes suspectes que l'on soupçonnait ne pas devoir manquer dans ces

régions.

D'autres Indiens avaient quitté leurs chevaux, et, à droite et à

gauche, sur les flancs de la troupe, ils sondaient les forêts, dont la

mystérieuse épaisseur pouvait receler des embuscades.

Les Guaycurús s'avançaient en une colonne longue et serrée, sombres,

silencieux, l'œil au guet et la main sur leurs armes, prêts à en faire

usage au premier signal.

Les deux chefs marchaient de front, à vingt pas environ de leurs

compagnons.

Lorsqu'ils se furent engagés au milieu d'une épaisse forêt, dont les

immenses arceaux de verdure leur dérobaient non seulement la vue du

ciel, mais encore interceptaient les rayons ardents du soleil, et que

les cavaliers, dont les chevaux foulaient une herbe longue et drue,

filaient à travers les arbres, silencieux comme une légion de fantômes;

le Cougouar posa la main sur le bras de son compagnon, et se servant de

la langue castillane.

--Parlons espagnol, lui dit-il, je ne veux pas plus longtemps tarder

à vous donner les renseignements que je vous ai promis. Si nous avons

à être attaqués, ce ne saurait être que dans les environs du lieu

sinistre où nous nous trouvons en ce moment, il est des mieux choisis

pour établir une embuscade; je me trompe fort, ou nous entendrons

bientôt retentir sous ces sombres voûtes de feuillage le cri de guerre

de nos ennemis; il est donc temps que je m'explique clairement avec

vous, car peut-être serait-il trop tard lorsque nous arriverons au

campement. Écoutez donc avec attention, et quoi que vous m'entendiez

vous dire, mon cher Gueyma, concentrez en vous-même vos émotions et ne

laissez paraître sur vos traits ni colère, ni joie, ni étonnement.

--Parlez, Cougouar, je me conformerai à vos avis.

Le temps n'est pas encore venu, reprit le vieillard, de vous révéler

la vérité tout entière. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir

que, élevé parmi les blancs dont j'avais adopté les croyances, les

mœurs, les habitudes, et pour lesquels je professais et professe

encore aujourd'hui le dévouement le plus vrai et le plus sincère, ce

n'est que que pour vous. Gueyma, pour vous que j'ai vu naître et que

j'aime comme un fils, que j'ai consenti à abandonner les jouissances

sans nombre de la vie civilisée pour reprendre la vie précaire, semée

de dangers et de privations, de l'Indien nomade. J'avais fait un

serment de vengeance et de dévouement. Ce serment, je crois l'avoir

religieusement tenu. La vengeance longtemps préparée par moi dans

l'ombre sera, j'en suis convaincu, d'autant plus terrible qu'elle aura

été plus lente et plus tardive à frapper le coupable. Dans le grand

acte que je médite, Gueyma, vous m'aiderez, parce que ce sont vos

intérêts seuls que j'ai constamment défendus dans tout ce que j'ai

fait, et que, plus que moi, vous êtes intéressé à la réussite de ce que

je veux faire encore.

--Ce que vous me dites, mon ami, répondit le jeune chef avec émotion,

mon cœur l'avait pressenti et presque deviné. Depuis longtemps je

connais et j'apprécie comme je le dois l'amitié fidèle et sans bornes

que toujours vous m'avez témoignée; aussi vous me rendrez cette

justice, Cougouar, de reconnaître que toujours je me suis conformé

à vos avis, souvent sévères, et laissé guider aveuglément par vos

conseils que je ne comprenais presque jamais.

--C'est vrai, enfant, vous avez agi ainsi; mais lorsque nous causons

entre nous appelez-moi Diogo, ce nom est celui qu'on me donnait jadis

lorsque j'étais parmi les blancs, et il me rappelle des souvenirs

ineffaçables de joie et de douleur.

--Soit, mon ami, puisque vous le désirez, je vous nommerai ainsi entre

nous, jusqu'à ce que vous me permettiez, ou que les circonstances vous

permettent, de reprendre hautement, et à la face de tous, un nom que,

j'en suis convaincu, vous avez honoré tout le temps que vous l'avez

porté.

--Oui, oui, répondit le vieillard avec complaisance, il fut un temps où

ce nom de Diogo avait une certaine célébrité, mais qui se le rappelle

maintenant?

--Reprenez, je vous prie, ce que vous aviez commencé à me dire et ne

vous laissez pas davantage aller à des souvenirs pénibles.

--Vous avez raison, Gueyma, oublions pour un instant et revenons à

la confidence que je dois vous faire; ce que je vous ai dit n'avait

d'autre but que de vous prouver que, si souvent, en apparence je

m'arrogeais le droit de vous conseiller ou de vouloir modifier vos

intentions, ce droit m'était pour ainsi dire, acquis par de longs

services et un dévouement à toute épreuve pour votre personne.

--Cela est inutile, mon ami, je n'ai jamais eu la pensée, même

fugitive, de discuter vos actes ou de contrecarrer vos projets; je me

suis au contraire toujours étudié à faire plier ma conviction, plus

jeune, devant votre longue expérience.

--Je me plais à vous rendre cette justice, mon ami; mais si j'insiste

autant sur ce sujet, c'est que les circonstances dans lesquelles nous

sommes placés en ce moment exigent que vous ayez en moi la plus entière

confiance; en un mot, voici ce qui se passe: les Brésiliens, croyant

ne plus avoir besoin de de nous, à présent qu'ils se sont emparés de

la plupart des villes de la Bande Orientale, grâce à la guerre civile

qui divise les Espagnols et les obligent à combattre les uns contre les

autres au lieu de se réunir pour charger l'ennemi commun, ne seraient

nullement fâchés d'être débarrassés de nous et de nous laisser écraser

par des forces supérieures. Oubliant les services que, depuis le

commencement de la guerre, nous leur avons rendus, les Brésiliens, non

seulement nous abandonnent lâchement, mais, non contents de cela, ils

veulent nous livrer à l'ennemi, dans l'espoir que, succombant malgré

notre courage sous le poids irrésistible de forces supérieures, nous

serons tous massacrés, et que nous ne retournerons plus sur notre

territoire.

--Je redoutais cette trahison, répondit Gueyma d'un air pensif en

hochant tristement la tête, vous vous rappelez, mon ami, que j'étais

opposé à la conclusion du traité?

--Oui, je me souviens même que c'est moi qui vous ai engagé à le

conclure, et que, par considération pour moi seulement, vous avez

consenti à jeter votre quipu d'acceptation dans le conseil; eh bien,

mon ami, dès ce moment même je prévoyais cette trahison; je dirai plus,

je l'espérais.

Le jeune chef se retourna virement vers son compagnon, en le regardant

avec la plus vive surprise.

--Je vous avais prié, reprit le vieillard, sans s'émouvoir en aucune

façon, de ne laisser paraître sur vos traits aucun des sentiments

qui, pendant le cours de notre conversation, agiteraient votre cœur;

remettez-vous donc, mon ami, afin de ne pas éveiller les soupçons de

nos guerriers, et laissez-moi continuer.

--Je vous écoute, mais ce que vous me dites est si extraordinaire...

--Que vous ne me comprenez point, n'est-ce pas? Mais patience, vous

aurez bientôt l'explication de ce mystère, autant du moins qu'il

me sera possible de vous donner cette explication, sans nuire à la

réussite des projets que je médite.

--Tout cela me semble si étrange, dit Gueyma, que ma raison refuse

presque de le comprendre.

Le Cougouar sourit silencieusement, et après avoir jeté autour de

lui un regard investigateur, il se rapprocha sans affectation de son

compagnon, et, se penchant à son oreille:

--Aimez-vous les blancs? lui demanda-t-il.

--Non, répondit nettement le chef; cependant, je n'éprouve pour

eux aucune haine. Il est vrai, ajouta-t-il avec une amertume mal

dissimulée, que je suis trop jeune encore pour avoir eu à souffrir de

leur tyrannie.

--En effet; cependant, mon ami, s'il m'est permis de me targuer

vis-à-vis de vous de mon expérience, laissez-moi vous dire que tout

sentiment est injuste lorsqu'il est exclusif; que la vie que vous avez

menée, les exemples que vous avez jusqu'à présent eu sous les yeux vous

éloignent de la fréquentation des blancs, je le comprends et je ne vous

en adresse aucun reproche, mais il ne faudrait pas, même lorsque vous

auriez eu à vous plaindre d'un ou de plusieurs d'entre eux, les rendre

tous responsables du crime de quelques-uns et les envelopper dans la

même haine; parmi les blancs il y en a de bons, je compte même vous

mettre bientôt en rapports avec un de ceux-là.

--Moi! s'écria le jeune homme.

--Vous, parfaitement et pourquoi pas? Si cela doit concourir à la

réussite de nos projets.

--Mon ami, vous parlez d'une façon tout à fait incompréhensible pour

moi; mon esprit cherche vainement à vous suivre et à surprendre votre

pensée au milieu du réseau inextricable dans lequel il vous plaît de

l'enserrer, soyez bon pour moi, ne me laissez pas ainsi me fatiguer

en pure perte à tâcher de vous deviner, venez au fait clairement et

simplement.

--Soit, en deux mots, voici ce dont-il s'agit; le général brésilien

avec lequel nous avons traité n'avait qu'un but en entamant des

relations avec nous: c'était de nous éloigner pour des raisons qu'il

croit connues de lui seul, mais que je sais aussi bien que lui, de nos

territoires de chasse et nous éloigner de telle façon que jamais nous

n'y revenions.

--Mais il me semble que si tel était son but il l'a atteint jusqu'à un

certain point?

--Peut-être a-t-il réalisé la première partie de son plan, mais la

seconde ne réussira pas aussi facilement; cet homme est non seulement

l'ennemi de notre nation, mais il est votre plus implacable ennemi et

son plus vif désir est de vous abattre sous ses coups.

--Moi, mais il ne me connaît pas, mon ami.

--Vous le supposez, mais mieux que vous, cher Gueyma, je suis en état

de juger la question; croyez donc à la vérité de mes paroles.

--Il suffit; je suis heureux de ce que vous m'apprenez.

--Pourquoi cela?

--Parce que la première fois que le hasard nous mettra en présence, je

ne me ferai aucun scrupule de lui fendre la tête.

--Gardez-vous-en bien, mon ami, s'écria le Cougouar avec un mouvement

d'épouvante. Si, ce que, je l'espère, n'arrivera pas, vous vous

retrouviez face à face avec lui, il faudrait au contraire feindre,

je ne dirai pas de l'amitié, mais tout au moins la plus complète

indifférence pour lui. Souvenez-vous de ce conseil et servez-vous-en à

l'occasion. La vengeance se prépare de longue main et ne réussit que

lorsque le moment est bien choisi; ce que je vous dis vous semble, je

le sais, incompréhensible, mais bientôt, je l'espère, il me sera permis

de m'expliquer plus clairement et alors vous reconnaîtrez la vérité de

mes paroles et combien j'ai eu raison de vous recommander la prudence.

Je ne veux pas insister davantage sur ce sujet, nous ne tarderons pas

à atteindre l'endroit désigne pour le campement et j'ai à vous parler

d'une autre personne envers laquelle je serai heureux de vous voir

professer les sentiments les plus francs et les plus amicaux.

--Et quelle est cette personne, s'il vous plaît, mon ami,

appartient-elle à notre race ou s'agit-il d'un blanc?

--Il s'agit d'un blanc, mon cher Gueyma, et d'un blanc que jusqu'à

présent, qui plus est, vous avez cru être un de nos ennemis les plus

acharnés; en un mot, je veux parler du chef que les Espagnols nomment

Zéno Cabral.

--J'admire, mon ami, la prudence dont vous avez fait preuve au

commencement de cet entretien, en me recommandant de ne laisser

paraître sur mes traits aucune marque de surprise et de conserver un

visage impassible.

--Oui, vous raillez, répondit le Cougouar avec un fin sourire, et, en

apparence, vous avez raison; cependant, bientôt, ainsi que cela arrive

toujours lorsqu'on n'a pas été à même d'approfondir certains faits, les

événements vous donneront tort.

--Ma foi, je vous avoue, mon ami, en toute franchise, que je le désire

ardemment, et vous pouvez me croire, malgré tout le mal que nous a fait

ce chef depuis le commencement de notre expédition, je me sens malgré

moi attiré vers lui par un sentiment que je ne saurais analyser, et

qui, malgré l'envie que souvent j'en ai eue, m'a toujours empêché de le

haïr.

--Dites-vous vrai? Éprouvez-vous réellement cette attraction

instinctive pour cet homme?

--Je vous le certifie, je me sens porté à l'aimer, et, pour peu que

vous me prouviez qu'il en doit être ainsi, je vous assure que je ne

ressentirai aucun déplaisir à suivre votre injonction.

Le Montonéro · 第 13 / 21 段