tant qu'il supposa être en vue des sentinelles, mais aussitôt qu'un pli
de terrain eut caché ses mouvements, il lâcha la bride, fit entendre
un léger claquement de langue, et le cheval, partant aussitôt à toute
bride, commença à détaler avec une vélocité extraordinaire, courant en
droite ligne, sans s'occuper des obstacles qui se rencontraient sur sa
route, et qu'il franchissait avec une légèreté extrême sans ralentir sa
course.
Il galopa ainsi pendant une heure et demie à peu près et atteignit le
bord d'une rivière assez large, dont les eaux, semblables à un ruban
d'argent, tranchaient en vigueur sur les masses sombres du paysage.
Arrivé au bord de la rivière, le chef abandonna la bride sur le cou de
son cheval.
L'intelligent animal flaira l'eau pendant quelques instants, puis il y
entra résolument et traversa la rivière a gué, n'étant mouillé à peine
que jusqu'au poitrail.
Aussitôt sur l'autre bord, le cheval repartit au galop, mais cette fois
sa course fut courte et dura à peine un quart d'heure ou vingt minutes.
L'endroit où se trouvait le chef était une plaine immense et désolée
où ne poussaient que des buissons rachitiques, et dans laquelle
s'élevaient de place en place des monticules assez élevés d'un sable
noirâtre.
Ce fut au pied d'un de ces monticules que le chef s'arrêta: il mit
aussitôt pied à terre, bouchonna son cheval avec soin, le couvrit de
son poncho pour l'empêcher de se refroidir trop vite après le violent
exercice auquel il s'était livré pendant si longtemps, et, lui jetant
la bride sur le cou, il le laissa libre de brouter, s'il le voulait,
l'herbe rare et flétrie de la savane.
Ce devoir accompli, le chef porta ses mains à sa bouche, et à trois
reprises différentes, à intervalles égaux, il imita le cri de la
chouette des pampas.
Deux ou trois minutes s'écoulèrent, et le même cri fut répété trois
fois à une distance assez éloignée, puis le galop précipité d'un cheval
se fit entendre.
Le chef s'abrita le mieux qu'il put derrière le monticule; il arma sa
carabine et attendit.
Bientôt il aperçut la sombre silhouette d'un cavalier émerger des
ténèbres et se rapprocher rapidement de l'endroit où il se tenait.
Arrivé à une certaine distance, le cavalier, au lieu de continuer à
s'avancer, s'arrêta court, et le cri de la chouette troubla de nouveau
le silence.
Le Cougouar répéta son signal: le cavalier, comme s'il n'eût attendu
que cette réponse, reprit aussitôt le galop, et bientôt il se trouva à
portée de pistolet de l'Indien.
Une seconde fois il s'arrêta, et on entendit le bruit d'un fusil qu'on
arme.
--¿Quién vive?[1] cria une voix ferme en espagnol.
--Amigo del desierto, répondit aussitôt le chef.
--¿Qué hora es? reprit l'inconnu.
--La hora de la venganza, dit encore le chef.
Ces mots de passe échangés, les deux hommes remirent au repos les
batteries de leurs armes, et s'avancèrent l'un vers l'autre avec la
plus entière confiance.
Ils s'étaient reconnus.
L'étranger mit immédiatement pied à terre et serra cordialement, comme
étant celle d'un ami, la main que lui tendit le chef.
L'inconnu était un blanc, il portait le costume élégant et pittoresque
des gauchos des pampas de Buenos Aires.
--Voici longtemps déjà que je vous attends, chef, dit l'étranger;
serait-il survenu quelque empêchement.
--Aucun, reprit celui-ci; seulement, le camp est loin d'ici, et j'ai
été obligé, avant de partir, d'attendre que mon compagnon se fût enfin
décidé à s'endormir.
--Il ignore toujours tout?
--N'est-ce pas convenu entre nous?
--En effet, mais comme vous avez, dites-vous, la plus grande confiance
en lui, j'ai supposé que peut-être vous jugeriez convenable de
l'avertir.
--Je n'ai pas voulu le faire sans vous en prévenir, d'autant plus que
c'est un guerrier d'élite, un chef d'une sagesse reconnue et, plus que
tout, un homme d'une loyauté à toute épreuve, je n'ai pas voulu me
hasarder à lui faire une confidence aussi sérieuse sans avoir en mains
les preuves certaines de la trahison du général.
--Ces preuves, je vous les apporte dans mes alforjas [2], je vous les
donnerai; il est important pour la réussite de nos projets que Gueyma
soit instruit; sans cela, le moment venu de frapper le grand coup, et
cela ne tardera pas, il contrecarrerait sans doute nos combinaisons et
les ferait échouer.
--Vous avez raison, je lui dirai tout, aussitôt après mon arrivée au
camp.
--Fort bien, je compte sur vous.
--Soyez tranquille à ce sujet; maintenant que devons-nous faire?
--Continuer toujours à avancer dans la même direction.
--Je l'avais pensé ainsi; mon compagnon commence à s'inquiéter de me
voir pousser aussi en avant dans un pays inconnu.
--Lorsque vous l'aurez instruit, il ne fera plus de difficultés.
--C'est juste; mais cette marche doit-elle durer longtemps encore?
--Surveillez avec soin vos approches, car demain, selon toutes
probabilités, nous serons en présence.
--Epoï, vous ne nous manquerez pas au moment décisif?
--Fiez-vous à moi; je vous ai donné ma parole. Notre mouvement sera
combiné de telle sorte, que tous deux nous agirons à la fois l'un
en avant, l'autre en arrière; il faut qu'ils soient pris comme d'un
coup de filet. Si nous leur laissons le temps de se reconnaître, ils
nous échapperont, tant ils sont fins, je ne saurais donc trop vous
recommander d'agir avec la plus grande circonspection.
--A votre tour, fiez-vous à moi, don Zéno; si j'ai votre parole, vous
avez la mienne.
--Aussi, j'y compte.
--Vous vous rappelez nos conventions?
--Certes.
--Et vous vous y conformerez?
--Aveuglément, bien que, permettez moi de vous le dire, je ne comprends
rien à votre exigence.
--Un jour, vous me comprendrez, et ce jour-là, croyez-en ma parole, don
Zéno, vous me remercierez.
--Soit; à votre guise, Diogo; vous êtes un homme indéchiffrable et tout
confit en mystère, je renonce à vous expliquer.
--Et vous avez raison, répondit en riant le chef, car vous perdriez
votre temps et votre peine, seulement, souvenez-vous, don Zéno, que
blanc ou rouge, vous n'avez pas de meilleur ami que moi.
--De cela, je suis convaincu, Diogo; cependant je vous avoue que je
suis fort intrigué sur votre compte; si quelque jour vous me racontez
votre histoire, je m'attends à entendre des choses merveilleuses.
--Et terribles aussi, don Zéno. Cette histoire--prenez patience encore
quelque temps--je m'engage à vous la raconter, et elle vous intéressera
beaucoup plus que vous ne le supposez.
--C'est possible; mais, en attendant, songeons à notre affaire.
--Rapportez-vous-en à moi; il faut que je vous quitte.
--Déjà... A peine avons-nous eu le temps d'échanger quelques mots.
--J'ai une longue course à faire, vous le savez.
--C'est vrai... Je ne vous retiens donc pas.
--Et les preuves que vous devez me donner?
--Vous allez les avoir en un instant.
--En quoi consistent-elles?
--En quipus, et surtout en lettres. Vous savez lire, n'est-ce pas?
--Assez pour déchiffrer ces papiers.
--Alors, tout est pour le mieux. Voilà votre affaire, ajouta-t-il en
retirant un paquet assez volumineux de ses alforjas et le remettant
entre les mains de l'Indien.
--Merci, répondit celui-ci, merci et à bientôt, n'est-ce pas?
--Selon toute probabilité, nous nous reverrons aujourd'hui même.
--Tant mieux, je serais charmé que tout cela fût fini.
--Et moi donc!
--Les deux hommes se serrèrent une dernière fois la main. Le Gaucho
remonta à cheval et partit; bientôt il eut disparu dans l'obscurité.
Le Cougouar siffla son cheval, qui accourut à son appel, et il
s'éloigna de son côté dans la direction du camp. Son cheval, remis
par le repos qu'il avait pris pendant la conférence des deux hommes,
semblait dévorer l'espace.
L'Indien réfléchissait; son visage ordinairement sombre avait une
expression joyeuse qui ne lui était pas naturelle: il pressait le
paquet que lui avait remis le Gaucho sur sa poitrine, comme s'il eût
craint qu'on le lui enlevât, et, tout en galopant, il se parlait à
lui-même et laissait parfois échapper des exclamations de plaisir qui
auraient fort étonné les guerriers de sa tribu, s'ils les avaient
entendues.
Il fit si grande diligence, qu'il rentra au camp près de deux heures
avant le jour.
Après avoir remis son cheval avec les autres, il se coucha devant un
feu, en ayant soin d'envelopper son précieux paquet dans son poncho et
de le placer sous sa tête pour être certain qu'il ne lui serait pas
enlevé; puis il ferma les yeux en murmurant à voix basse et entre ses
dents:
--J'ai bien gagné deux ou trois heures de repos. D'ailleurs je crois
que je dormirai bien, car maintenant je suis tranquille.
En effet, cinq minutes plus tard, il dormait comme s'il avait dû ne
jamais s'éveiller.
Cependant, au lever au soleil, le Cougouar fut un des premiers éveillés
et des premiers debout.
Gueyma, accroupi près de lui, attendait son réveil.
--Déjà debout? lui dit le vieux chef.
--Quoi d'extraordinaire à cela? N'ai-je pas dormi toute la nuit.
--C'est juste. Pourquoi ne lève-t-on pas le camp.
--Je n'ai pas voulu en donner l'ordre avant d'avoir causé avec vous.
--Ah! Fort bien; parlez, Gueyma, je vous écoute.
--Avez-vous oublié ce que nous avons dit hier au soir?
--Nous avons dit beaucoup de choses, mon ami; il est possible que dans
le nombre j'en aie oublié quelques-unes, rappeler-les-moi, je vous prie.
--Nous étions convenu d'assembler le conseil ce matin.
--C'est vrai; l'avez-vous fait?
--Non, pas encore; vous dormiez, mon ami; je n'ai pas voulu prendre sur
moi l'ordre de cette convocation, de crainte de vous déplaire.
--Vous êtes bon et généreux, Gueyma, répondit le vieillard après un
instant de réflexion; je reconnais la votre délicatesse habituelle.
Faites-moi un plaisir.
--Lequel, mon ami?
--Ne convoquez pas encore le conseil.
Le jeune chef fixa sur lui un regard interrogateur.
--Oui, continua le Cougouar, ce que je dis là vous étonne, je le
comprends; mais il faut que nous ayons ensemble une conversation
sérieuse avant cette convocation.
--Une conversation?
--Oui. J'ai à vous communiquer des choses de la plus haute importance
qui sans doute rendront cette assemblée du conseil inutile; soyez
patient, accordez-moi jusqu'à la halte du repas du matin; ce n'est pas
trop exiger, je crois.
--Vous êtes mon ami et mon père, Cougouar, ce que vous désirez est une
loi pour moi, j'attendrai.
--Merci, Gueyma, merci; maintenant rien n'empêche que vous donniez
l'ordre de lever le camp.
--C'est ce que je vais faire à l'instant.
--Ah! Recommandez la plus grande vigilance aux guerriers, l'ennemi est
proche.
--Vous avez découvert sa piste pendant votre partie de cette nuit.
--Oui, mon ami, je crois que vous ferez bien aussi d'envoyer des
éclaireurs en avant, afin d'éviter une surprise.
--C'est convenu, répondit le jeune chef en se retirant.
Une heure plus tard, les guerriers guaycurús se mettaient en marche, se
dirigeant vers les cordillières, dont la montagne au pied de laquelle
ils avaient campé pendant la nuit n'était qu'un des contreforts avancée.
Renvoi 1:--Qui vive? mi du désert.--Quelle heure est-il?--L'heure
de la vengeance.
Renvoi 2: Doubles poches en toile qui se portent à l'arrière de la
selle.
XIV
LES DEUX CHEFS
Au fur et à mesure que les guerriers guaycurús s'avançaient vers les
montagnes, le paysage prenait un aspect plus sévère et plus pittoresque.
Le chemin ou plutôt le sentier suivi par la troupe montait par une
pente presque insensible, par des soulèvements de terrain qui servent,
pour ainsi dire, d'échelons gigantesques aux premiers contreforts de la
cordillière.
Les forêts devenaient plus touffues, les arbres étaient plus gros et
plus serrés les uns contre les autres; on entendait murmurer sourdement
des eaux cachées, torrents qui se précipitent du haut des montagnes et,
en se réunissant, forment ces fleuves et ces rivières qui, à quelques
lieues dans la plaine, acquièrent une grande importance et sont souvent
larges comme des bras de mer.
De grands vols de vautours tournoyaient lentement au plus haut des
airs, au-dessus des cavaliers, en faisant entendre leurs cris rauques
et discordants.
Gueyma n'avait négligé aucune des précautions que lui avait
recommandées le Cougouar: des éclaireurs avaient été lancés en avant
afin de fouiller les buissons et de découvrir, s'il était possible, les
pistes suspectes que l'on soupçonnait ne pas devoir manquer dans ces
régions.
D'autres Indiens avaient quitté leurs chevaux, et, à droite et à
gauche, sur les flancs de la troupe, ils sondaient les forêts, dont la
mystérieuse épaisseur pouvait receler des embuscades.
Les Guaycurús s'avançaient en une colonne longue et serrée, sombres,
silencieux, l'œil au guet et la main sur leurs armes, prêts à en faire
usage au premier signal.
Les deux chefs marchaient de front, à vingt pas environ de leurs
compagnons.
Lorsqu'ils se furent engagés au milieu d'une épaisse forêt, dont les
immenses arceaux de verdure leur dérobaient non seulement la vue du
ciel, mais encore interceptaient les rayons ardents du soleil, et que
les cavaliers, dont les chevaux foulaient une herbe longue et drue,
filaient à travers les arbres, silencieux comme une légion de fantômes;
le Cougouar posa la main sur le bras de son compagnon, et se servant de
la langue castillane.
--Parlons espagnol, lui dit-il, je ne veux pas plus longtemps tarder
à vous donner les renseignements que je vous ai promis. Si nous avons
à être attaqués, ce ne saurait être que dans les environs du lieu
sinistre où nous nous trouvons en ce moment, il est des mieux choisis
pour établir une embuscade; je me trompe fort, ou nous entendrons
bientôt retentir sous ces sombres voûtes de feuillage le cri de guerre
de nos ennemis; il est donc temps que je m'explique clairement avec
vous, car peut-être serait-il trop tard lorsque nous arriverons au
campement. Écoutez donc avec attention, et quoi que vous m'entendiez
vous dire, mon cher Gueyma, concentrez en vous-même vos émotions et ne
laissez paraître sur vos traits ni colère, ni joie, ni étonnement.
--Parlez, Cougouar, je me conformerai à vos avis.
Le temps n'est pas encore venu, reprit le vieillard, de vous révéler
la vérité tout entière. Qu'il vous suffise, quant à présent, de savoir
que, élevé parmi les blancs dont j'avais adopté les croyances, les
mœurs, les habitudes, et pour lesquels je professais et professe
encore aujourd'hui le dévouement le plus vrai et le plus sincère, ce
n'est que que pour vous. Gueyma, pour vous que j'ai vu naître et que
j'aime comme un fils, que j'ai consenti à abandonner les jouissances
sans nombre de la vie civilisée pour reprendre la vie précaire, semée
de dangers et de privations, de l'Indien nomade. J'avais fait un
serment de vengeance et de dévouement. Ce serment, je crois l'avoir
religieusement tenu. La vengeance longtemps préparée par moi dans
l'ombre sera, j'en suis convaincu, d'autant plus terrible qu'elle aura
été plus lente et plus tardive à frapper le coupable. Dans le grand
acte que je médite, Gueyma, vous m'aiderez, parce que ce sont vos
intérêts seuls que j'ai constamment défendus dans tout ce que j'ai
fait, et que, plus que moi, vous êtes intéressé à la réussite de ce que
je veux faire encore.
--Ce que vous me dites, mon ami, répondit le jeune chef avec émotion,
mon cœur l'avait pressenti et presque deviné. Depuis longtemps je
connais et j'apprécie comme je le dois l'amitié fidèle et sans bornes
que toujours vous m'avez témoignée; aussi vous me rendrez cette
justice, Cougouar, de reconnaître que toujours je me suis conformé
à vos avis, souvent sévères, et laissé guider aveuglément par vos
conseils que je ne comprenais presque jamais.
--C'est vrai, enfant, vous avez agi ainsi; mais lorsque nous causons
entre nous appelez-moi Diogo, ce nom est celui qu'on me donnait jadis
lorsque j'étais parmi les blancs, et il me rappelle des souvenirs
ineffaçables de joie et de douleur.
--Soit, mon ami, puisque vous le désirez, je vous nommerai ainsi entre
nous, jusqu'à ce que vous me permettiez, ou que les circonstances vous
permettent, de reprendre hautement, et à la face de tous, un nom que,
j'en suis convaincu, vous avez honoré tout le temps que vous l'avez
porté.
--Oui, oui, répondit le vieillard avec complaisance, il fut un temps où
ce nom de Diogo avait une certaine célébrité, mais qui se le rappelle
maintenant?
--Reprenez, je vous prie, ce que vous aviez commencé à me dire et ne
vous laissez pas davantage aller à des souvenirs pénibles.
--Vous avez raison, Gueyma, oublions pour un instant et revenons à
la confidence que je dois vous faire; ce que je vous ai dit n'avait
d'autre but que de vous prouver que, si souvent, en apparence je
m'arrogeais le droit de vous conseiller ou de vouloir modifier vos
intentions, ce droit m'était pour ainsi dire, acquis par de longs
services et un dévouement à toute épreuve pour votre personne.
--Cela est inutile, mon ami, je n'ai jamais eu la pensée, même
fugitive, de discuter vos actes ou de contrecarrer vos projets; je me
suis au contraire toujours étudié à faire plier ma conviction, plus
jeune, devant votre longue expérience.
--Je me plais à vous rendre cette justice, mon ami; mais si j'insiste
autant sur ce sujet, c'est que les circonstances dans lesquelles nous
sommes placés en ce moment exigent que vous ayez en moi la plus entière
confiance; en un mot, voici ce qui se passe: les Brésiliens, croyant
ne plus avoir besoin de de nous, à présent qu'ils se sont emparés de
la plupart des villes de la Bande Orientale, grâce à la guerre civile
qui divise les Espagnols et les obligent à combattre les uns contre les
autres au lieu de se réunir pour charger l'ennemi commun, ne seraient
nullement fâchés d'être débarrassés de nous et de nous laisser écraser
par des forces supérieures. Oubliant les services que, depuis le
commencement de la guerre, nous leur avons rendus, les Brésiliens, non
seulement nous abandonnent lâchement, mais, non contents de cela, ils
veulent nous livrer à l'ennemi, dans l'espoir que, succombant malgré
notre courage sous le poids irrésistible de forces supérieures, nous
serons tous massacrés, et que nous ne retournerons plus sur notre
territoire.
--Je redoutais cette trahison, répondit Gueyma d'un air pensif en
hochant tristement la tête, vous vous rappelez, mon ami, que j'étais
opposé à la conclusion du traité?
--Oui, je me souviens même que c'est moi qui vous ai engagé à le
conclure, et que, par considération pour moi seulement, vous avez
consenti à jeter votre quipu d'acceptation dans le conseil; eh bien,
mon ami, dès ce moment même je prévoyais cette trahison; je dirai plus,
je l'espérais.
Le jeune chef se retourna virement vers son compagnon, en le regardant
avec la plus vive surprise.
--Je vous avais prié, reprit le vieillard, sans s'émouvoir en aucune
façon, de ne laisser paraître sur vos traits aucun des sentiments
qui, pendant le cours de notre conversation, agiteraient votre cœur;
remettez-vous donc, mon ami, afin de ne pas éveiller les soupçons de
nos guerriers, et laissez-moi continuer.
--Je vous écoute, mais ce que vous me dites est si extraordinaire...
--Que vous ne me comprenez point, n'est-ce pas? Mais patience, vous
aurez bientôt l'explication de ce mystère, autant du moins qu'il
me sera possible de vous donner cette explication, sans nuire à la
réussite des projets que je médite.
--Tout cela me semble si étrange, dit Gueyma, que ma raison refuse
presque de le comprendre.
Le Cougouar sourit silencieusement, et après avoir jeté autour de
lui un regard investigateur, il se rapprocha sans affectation de son
compagnon, et, se penchant à son oreille:
--Aimez-vous les blancs? lui demanda-t-il.
--Non, répondit nettement le chef; cependant, je n'éprouve pour
eux aucune haine. Il est vrai, ajouta-t-il avec une amertume mal
dissimulée, que je suis trop jeune encore pour avoir eu à souffrir de
leur tyrannie.
--En effet; cependant, mon ami, s'il m'est permis de me targuer
vis-à-vis de vous de mon expérience, laissez-moi vous dire que tout
sentiment est injuste lorsqu'il est exclusif; que la vie que vous avez
menée, les exemples que vous avez jusqu'à présent eu sous les yeux vous
éloignent de la fréquentation des blancs, je le comprends et je ne vous
en adresse aucun reproche, mais il ne faudrait pas, même lorsque vous
auriez eu à vous plaindre d'un ou de plusieurs d'entre eux, les rendre
tous responsables du crime de quelques-uns et les envelopper dans la
même haine; parmi les blancs il y en a de bons, je compte même vous
mettre bientôt en rapports avec un de ceux-là.
--Moi! s'écria le jeune homme.
--Vous, parfaitement et pourquoi pas? Si cela doit concourir à la
réussite de nos projets.
--Mon ami, vous parlez d'une façon tout à fait incompréhensible pour
moi; mon esprit cherche vainement à vous suivre et à surprendre votre
pensée au milieu du réseau inextricable dans lequel il vous plaît de
l'enserrer, soyez bon pour moi, ne me laissez pas ainsi me fatiguer
en pure perte à tâcher de vous deviner, venez au fait clairement et
simplement.
--Soit, en deux mots, voici ce dont-il s'agit; le général brésilien
avec lequel nous avons traité n'avait qu'un but en entamant des
relations avec nous: c'était de nous éloigner pour des raisons qu'il
croit connues de lui seul, mais que je sais aussi bien que lui, de nos
territoires de chasse et nous éloigner de telle façon que jamais nous
n'y revenions.
--Mais il me semble que si tel était son but il l'a atteint jusqu'à un
certain point?
--Peut-être a-t-il réalisé la première partie de son plan, mais la
seconde ne réussira pas aussi facilement; cet homme est non seulement
l'ennemi de notre nation, mais il est votre plus implacable ennemi et
son plus vif désir est de vous abattre sous ses coups.
--Moi, mais il ne me connaît pas, mon ami.
--Vous le supposez, mais mieux que vous, cher Gueyma, je suis en état
de juger la question; croyez donc à la vérité de mes paroles.
--Il suffit; je suis heureux de ce que vous m'apprenez.
--Pourquoi cela?
--Parce que la première fois que le hasard nous mettra en présence, je
ne me ferai aucun scrupule de lui fendre la tête.
--Gardez-vous-en bien, mon ami, s'écria le Cougouar avec un mouvement
d'épouvante. Si, ce que, je l'espère, n'arrivera pas, vous vous
retrouviez face à face avec lui, il faudrait au contraire feindre,
je ne dirai pas de l'amitié, mais tout au moins la plus complète
indifférence pour lui. Souvenez-vous de ce conseil et servez-vous-en à
l'occasion. La vengeance se prépare de longue main et ne réussit que
lorsque le moment est bien choisi; ce que je vous dis vous semble, je
le sais, incompréhensible, mais bientôt, je l'espère, il me sera permis
de m'expliquer plus clairement et alors vous reconnaîtrez la vérité de
mes paroles et combien j'ai eu raison de vous recommander la prudence.
Je ne veux pas insister davantage sur ce sujet, nous ne tarderons pas
à atteindre l'endroit désigne pour le campement et j'ai à vous parler
d'une autre personne envers laquelle je serai heureux de vous voir
professer les sentiments les plus francs et les plus amicaux.
--Et quelle est cette personne, s'il vous plaît, mon ami,
appartient-elle à notre race ou s'agit-il d'un blanc?
--Il s'agit d'un blanc, mon cher Gueyma, et d'un blanc que jusqu'à
présent, qui plus est, vous avez cru être un de nos ennemis les plus
acharnés; en un mot, je veux parler du chef que les Espagnols nomment
Zéno Cabral.
--J'admire, mon ami, la prudence dont vous avez fait preuve au
commencement de cet entretien, en me recommandant de ne laisser
paraître sur mes traits aucune marque de surprise et de conserver un
visage impassible.
--Oui, vous raillez, répondit le Cougouar avec un fin sourire, et, en
apparence, vous avez raison; cependant, bientôt, ainsi que cela arrive
toujours lorsqu'on n'a pas été à même d'approfondir certains faits, les
événements vous donneront tort.
--Ma foi, je vous avoue, mon ami, en toute franchise, que je le désire
ardemment, et vous pouvez me croire, malgré tout le mal que nous a fait
ce chef depuis le commencement de notre expédition, je me sens malgré
moi attiré vers lui par un sentiment que je ne saurais analyser, et
qui, malgré l'envie que souvent j'en ai eue, m'a toujours empêché de le
haïr.
--Dites-vous vrai? Éprouvez-vous réellement cette attraction
instinctive pour cet homme?
--Je vous le certifie, je me sens porté à l'aimer, et, pour peu que
vous me prouviez qu'il en doit être ainsi, je vous assure que je ne
ressentirai aucun déplaisir à suivre votre injonction.