--Fort bien: je suis charmé de le savoir avec certitude. Vous dites

donc, chef, que les capitaos viennent au-devant de nous?

--Voyez cette poussière, reprit l'Indien, elle est soulevée par les

pieds pressés des chevaux des capitaos.

--S'il en est ainsi, je vous serai obligé, capitao, de m'informer de ce

que je dois faire?

--Rien; attendre et répondre à l'accueil amical des capitaos quand ils

arriveront.

--C'est ce que je ferai avec plaisir. Je profite même de l'occasion qui

se présente de vous remercier personnellement, capitao, de la loyauté

avec laquelle votre compagnon et vous vous nous avez guidés jusqu'ici.

--Nous avons accompli notre devoir; le chef pâle ne nous doit aucun

remerciement.

--Cependant, capitao, l'honneur me fait une loi de constater la loyauté

avec laquelle vous vous êtes acquittés de ce devoir.

--Tarou-Niom et son frère I-me-oh-eh sont des capitaos guaycurús; la

trahison leur est inconnue.

Au premier nom prononcé par le chef indien, le général avait

imperceptiblement tressailli et ses noirs sourcils s'étaient froncés

pendant une seconde.

--Le nom de mon père est Tarou-Niom? demanda-t-il comme s'il eût voulu

acquérir une certitude.

--Oui, répondit laconiquement l'Indien, et il ajouta au bout d'un

instant, voilà les capitaos.

En effet, presque aussitôt les hautes herbes s'ouvrirent refoulées sous

l'effort puissant de plusieurs chevaux, et les Indiens parurent.

--Les visages pâles sont les bienvenus sur les territoires de chasse

des Guaycurús, dit Gueyma, après s'être gracieusement incliné devant le

général; les guerriers de ma nation et des nations alliées sont heureux

de les voir parmi eux.

--Je remercie le capitao de ces bonnes paroles, répondit le général,

et surtout de la distinction dont m'honorent les confédérés en venant

ainsi au-devant de moi: je suis prêt à suivre les capitaos dans le lieu

où il leur plaira de me conduire.

Après quelques autres lieux communs de politesse, les deux troupes,

confondues en une seule, reprirent la direction de la colline.

--Quelques minutes plus tard, les officiers brésiliens, escortés

par les chefs indiens, atteignirent le sommet de la colline, où ils

furent reçus avec les marques de la joie la plus vive par leurs deux

compatriotes.

Aussitôt arrivés au camp, Gueyma arrêta son cheval, et, posant la main,

droite sur un des deux officiers qui s'étaient avancés au-devant des

arrivants, il se tourna vers le général.

--Voici les deux otages confiés par les visages pâles aux capitaos

guaycurús; ces hommes ont été par nous traités comme des frères.

--En effet, répondit immédiatement un des deux officiers, nous

n'avons qu'à nous louer des procédés dont on a usé envers nous et

des attentions dont nous avons été l'objet, nous nous hâtons de le

constater.

--Je crois, dit le général, que les deux capitaos guaycurús confiés à

notre garde pour répondre de la sûreté de nos otages, n'ont pas eu à se

plaindre de la façon dont ils ont été traités par nous.

--Les visages pâles ont agi loyalement envers les guerriers guaycurús,

répondit Tarou-Niom en s'inclinant devant le général.

Après ces quelques paroles, les Brésiliens furent conduits

cérémonieusement devant le feu du conseil, où un arbre renversé avait

été préparé pour leur servir de siège.

Le général prit place, ayant ses officiers à ses côtés, tandis que les

soldats se rangeaient silencieusement en arrière.

Les chefs guaycurús et les capitaos des autres nations confédérées

s'accroupirent sur les talons à la mode indienne, en face des blancs,

dont ils n'étaient séparés que par le feu. Le tabac roulé et les

cigares furent allumés; puis le maté fut présenté aux Brésiliens, et le

conseil commença.

--Nous prions, dit Gueyma, le grand capitao des visages pâles de

répéter ainsi, que cela a été convenu devant les capitaos des nations

confédérées, les propositions qu'il nous a adressées, le troisième

soleil de la lune de la folle avoine, au Salto-Grande où nous nous

étions rendus sur sa prière; ces propositions communiquées par nous

aux capitaos confédérés ont, je dois le constater, été bien reçues par

eux; cependant, avant de s'engager définitivement et de contracter une

alliance offensive avec les visages pâles ici présents contre d'autres

hommes de la même couleur, les capitaos veulent être assurés que ces

conditions seront strictement et loyalement exécutées par les blancs et

que les guerriers rouges n'auront pas à se repentir plus tard d'avoir

ouvert une oreille complaisante à des avis perfides. Que mon père parle

donc, les chefs l'écoutent avec la plus sérieuse attention.

Le général s'inclina, et, après avoir jeté un regard profond sur la

foule attentive et pour ainsi dire suspendue à ses lèvres, il se leva,

s'appuya nonchalamment sur la poignée de son sabre et prit la parole en

portugais, langue que la plupart des chefs parlaient facilement, et que

tous comprenaient.

--Capitaos des grandes nations confédérées, dit-il, votre grand-père

blanc, le puissant monarque que j'ai l'honneur de représenter près de

vous, a entendu vos plaintes; le récit de vos malheurs a ému son cœur

toujours bon et compatissant, il a résolu de faire cesser les honteuses

vexations dont, depuis tant d'année, les espagnols vous ont rendus

victimes; alors il m'a envoyé vers vous pour vous communiquer ses

bienveillantes intentions. Écoutez donc mes paroles, car bien que ce

soit ma bouche qui les prononce, elles ont en réalité l'expression des

sentiments dont votre grand-père blanc est animé à votre égard.

Un murmure flatteur accueillit cette première partie du discours du

général. Lorsque le silence se fut rétabli, il continua:

--Les Espagnols, reprit-il, au mépris des traités et de la justice,

non contents de vous opprimer, vous les véritables possesseurs du sol

que nous foulons, se sont encore traîtreusement emparés de territoires

étendus, riches et fertiles, appartenant depuis un temps fort long

au puissant monarque mon maître. Ces territoires, il prétend les

recouvrer par la voie des armes. Puisque les Espagnols perfides

rompent continuellement, sous les prétextes les plus futiles et de la

façon la plus déloyale, les traités conclus avec eux; saisissant avec

empressement l'occasion qui se présente de vous faire enfin rendre la

justice à laquelle, comme ses enfants, vous avez droit, mon souverain

prend votre cause en main, en fait la sienne, et vous protégera envers

et contre tous, s'engageant à vous faire restituer les territoires

de chasse qui vous ont été injustement ravis s'engageant, en outre,

à faire respecter, non seulement votre liberté, mais encore votre

vie, vos troupeaux, enfin tout ce que vous possédez; mais il est

juste, capitaos, que vous vous montriez reconnaissants du secours que

mon souverain daigne vous accorder, et que vous soyez aussi fidèles

envers lui qu'il le sera envers vous. Voici ce que, par ma bouche,

vous demande le puissant souverain que je représente: vous armerez vos

guerriers d'élite dont vous formerez des détachements de cavaliers sous

les ordres de capitaos expérimentés. Ces détachements abandonneront

le Llano de Manso, ou, ainsi que vous nommer votre pays la vallée de

Japizlaga; à un signal donné par nous, et par plusieurs points à la

fois ils envahiront les provinces du Tucumán et de Córdoba, de façon

à opérer leur jonction avec les Indiens des pampas et à harceler les

Espagnols à quelque faction qu'ils appartiennent partout où ils les

rencontreront, n'attaquant que les partis isolés et servant, pour ainsi

dire, d'éclaireur et de batteurs d'estrade aux troupes que le roi,

mon maître fera sous mes ordres et ceux d'autres chefs entrer sur le

territoire ennemi. La guerre terminée, toutes les promesses consignées

sur ce _quipu_, ajouta-t-il en jetant au milieu de l'assemblée un

bâton fendu par la moitié et garni de cordes de plusieurs couleurs en

forme de chapelets, ayant des graines, des coquillages et des cailloux

enfilés et séparés par des nœuds faits d'une façon différente; ces

promesses, dis-je, seront strictement tenues. Maintenant j'ai donné mon

quipu, trente mules chargées de lassos, bolas, ponchos, frazadas, mors

pour les chevaux, couteaux, etc., attendant à l'entrée du Llano sous la

conduite de quelques soldats. Qu'il vous plaise de partager entre vous

ces richesses dont le roi, mon maître, daigne vous faire présent; à mon

retour, si mes propositions sont acceptées, je donnerai l'ordre que le

tout vous soit remis. J'attends donc la remise de vos quipus, persuadé

que vous ne fausserez pas à la parole donnée et que le roi, mon maître,

pourra en toute sûreté compter sur votre loyal concours.

De chaleureux applaudissements accueillirent le discours du général,

qui se rassit au milieu des témoignages les moins équivoques de la plus

vive sympathie.

Les esclaves firent de nouveau circuler le maté, et les capitaos

indiens commencèrent à s'entretenir vivement entre eux, bien qu'à voix

basse et dans une langue incompréhensible pour les Européens.

Nous ferons remarquer à ce propos une singularité que nous n'avons

rencontrée que dans ces régions et surtout parmi les Guaycurús.

Les hommes et les femmes ont un langage qui présentent de notables

différences; en sus lorsqu'ils traitent des questions diplomatiques

devant des envoyés d'une nation étrangère, ainsi que cela passait dans

la circonstance présente, ils produisent par la contraction des lèvres,

un sifflement qui à reçu parmi eux certaine modifications convenus qui

en font pour ainsi dire un idiome à part.

Rien de plus singulier, du reste, que d'assister à une délibération

sérieuse, _sifflée_ de cette façon par les orateurs, avec des

modulations et des fioritures réellement remarquables qui donnent

quelque chose d'étrange et de mystérieux à la discussion.

Le général causait à voix basse avec ses officiers, en humant son maté,

tandis que les capitaos discutaient à tour de rôle ses propositions,

ainsi qu'il le conjecturait du moins, car il lui était impossible

de rien comprendre, ou même de saisir un seul mot au milieu de ce

sifflement et de ce gazouillement continuel.

Enfin Gueyma se leva, et, après avoir réclamé le silence d'un geste

empreint d'une suprême majesté, il prit la parole en portugais pour

répondre au général.

--Les capitaos, dit-il ont écouté avec tout le soin qu'elles méritaient

les paroles prononcées par le grand capitao des visages pâles; ils

ont pesé avec la plus profonde attention les propositions qu'il

s'était chargé de leur transmettre: ces propositions, les capitaos

les trouvent justes et équitables, et ils les acceptent; en priant

le capitao des visages pâles de remercier leur grand père blanc, et

de l'assurer du respect et du dévouement de ses enfants du désert. A

partir du douzième soleil après aujourd'hui les détachements de guerre

des nations confédérées seront prêts à envahir au premier signal, les

frontières ennemies. J'ai dit; voilà mon quipu; une troupe de guerriers

accompagnera mon père, le capitao, pour lui faire honneur, et ramènera

les présents destinés aux chefs des nations confédérées.

Après ces paroles, il se rassit et jeta son quipu, mouvement qui fut

imité par les autres chefs.

Le général remercia le conseil, fit relever les quipus par son aide de

camp, et le traité se trouva ainsi conclu.

Une heure plus tard, les Brésiliens auxquels on avait rendu leurs

otages, quittaient en compagnie d'un détachement de guerriers choisi,

le Rincón del Bosquecillo et reprenaient le chemin des plantations

après être convenus avec Gueyma, Tarou-Niom et les principaux capitaos,

des mesures secondaires pour la réussite de l'invasion projetée et des

moyens à employer pour que les Indiens et les Brésiliens pussent, en

toutes circonstances, communiquer entre eux.

XIII

LE COUGOUAR

Un mois environ s'était écoulé depuis la conclusion du traité entre les

Brésiliens, les Guaycurús et leurs alliés au Rincón del Bosquecillo; au

pied d'une montagne escarpée, entourée de sillons et de ravines dont le

sol déchiré était couvert d'une épaisse forêt de chênes, une nombreuse

troupe de cavaliers était campée à l'entrée d'un cañon, lit desséché

d'un torrent dont le sol était pavé de pierres plates lisses, usées par

l'effort continu des eaux en ce moment taries.

Cette troupe, composée de deux cents cinquante à trois cents hommes au

plus, portait le costume caractéristique des Indiens guaycurús.

C'était le soir; le camp solidement établi et surveillé par d'actives

sentinelle, était, par sa position, complètement à l'abri d'un coup de

main.

Les guerriers dormaient couchés devant les feux, enveloppés dans leurs

ponchos, leurs armes placées à portée de la main, afin d'être prêts à

s'en servir à la moindre alerte.

Un peu en arrière du camp, sur le flanc même de la montagne, les

chevaux paissaient les hautes herbes et les jeunes pousses des arbres,

surveillés avec soin par six Indiens bien armés.

Deux hommes assis devant un feu à demi éteint ayant chacun une carabine

posée auprès d'eux sur l'herbe, causaient tout en fumant du tabac roulé

dans des feuilles et aspirant de temps en temps le maté.

Ces deux hommes étaient Gueyma et le Cougouar; la troupe dont nous

avons parlé se trouvait placée sous leurs ordres immédiats. Elle était

composée des guerriers les plus jeunes, les plus vigoureux et surtout

les plus renommés de la nation.

Depuis que, au signal donné par le gouvernement brésilien, cette

troupe avait franchi la frontière espagnole et s'était, comme une

volée d'oiseaux de proie, abattue sur le territoire ennemi, la terreur

avait marché avec elle, le meurtre, l'incendie et le pillage l'avaient

précédé; derrière elle, elle n'avait laissé que des ruines et des

cadavres; devant elle, l'épouvante glaçait le courage des habitants et

leur faisait abandonner au plus vite leurs pauvres ranchos pour fuir la

cruauté des barbares guaycurús qui n'épargnaient ni femmes, ni enfants,

ni vieillards, et semblaient avoir fait le serment de changer en

déserts désolés les riches et fertiles campagnes au milieu desquelles

ils se traçaient un sanglant sillon.

Ils avaient ainsi traversé comme un ouragan dévastateur la plus grande

partie de la province et avaient atteint le Río Quinto, non loin duquel

ils étaient campés, aux environs d'une petite ville nommée l'Aguadita,

misérable bourgade dont les habitants avaient pris la fuite en

abandonnant tout ce qu'ils possédaient, à la nouvelle de leur approche.

Le traité conclu entre les Brésiliens et les Indiens était on ne peut

plus avantageux aux premiers. Voici pourquoi: depuis la découverte de

l'Amérique, les Portugais et les Espagnols se sont, sans discontinuer,

disputé la possession du Nouveau Monde. Placés côte à côte au Brésil,

et à Buenos Aires, ils ne devaient pas demeurer longtemps sans se faire

la guerre; ce fut ce qui arriva.

Lorsque la famille de Bragance fut contrainte d'abandonner le Portugal

pour se réfugier à Rio Janeiro, le Brésil devint alors le véritable

centre de la puissance portugaise et le roi songea à arrondir son

empire et à lui donner ce qu'il considérait raisonnablement, à

un certain point de vue, comme étant ses frontières naturelles,

c'est-à-dire la Banda Oriental et le cours du Río de la Plata.

La guerre dura assez longtemps avec des alternatives de succès et de

désastres des deux parts. L'Angleterre en vint à offrir sa médiation,

et la paix fut sur le point d'être conclue; mais, à l'époque où nous

sommes arrivés, les Portugais Brésiliens, profitant des troubles qui

désolaient le Río de la Plata et en particulier la Banda Oriental,

rompirent brusquement les négociations, réunirent une armée de dix

mille hommes sous les ordres du général Lécor et envahirent la

province, éternel objet de leur convoitise, en faisant habilement

coïncider leurs opérations avec les mouvements des Indiens bravos,

auxquels ils s'étaient ligués, et qui eux, s'élançant de leurs déserts

avec la furie de bêtes fauves, avaient envahi le territoire espagnol

par derrière, pris l'ennemi à revers et l'avaient ainsi pincé entre

deux feux.

Le tableau présenté à cette époque par les provinces insurgées était

l'un des plus tristes qui puisse être offert comme exemple à la sagesse

des gouvernements et au bon sens des peuples.

L'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, si riche et si florissante

jadis, n'était plus qu'un vaste désert, ses villes un monceau de

cendres, tout son territoire qu'un vaste champ de bataille où se

choquaient incessamment des armées combattant chacune pour des intérêts

égoïstes, noyant le patriotisme dans des flots de sang et le remplaçant

par l'intérêt vénal des ambitions particulières.

Les Portugais Brésiliens, rendus plus forts par la faiblesse de leurs

ennemis, avaient presque sans coup férir, occupé les principaux points

stratégiques de la Banda Oriental. Le gain de deux batailles pouvait

les rendre maîtres du reste et faire tomber définitivement cette

province entre leurs mains.

Telle était la situation du pays au moment où nous reprenons notre

récit, que nous avons été contraint d'interrompre quelques instants,

afin de bien mettre le lecteur au courant de ces divers événements,

indispensables à l'intelligence des faits qui vont suivre.

La nuit était sombre; la lune, voilée par les nuages ne répandait par

intervalles qu'une lueur blanchâtre et tremblotante, qui imprimait

un cachet de tristesse aux accidents du paysage; le vent gémissait

sourdement à travers les branches des arbres qu'il agitait avec de

sourds murmures; les deux chefs; assis côte à côte, causaient entre eux

à voix basse, comme s'ils eussent craint que leurs compagnons étendus

auprès d'eux entendissent leur conversation; au moment où nous les

mettons en scène, Gueyma parlait avec une certaine animation, pendant

que son compagnon, tout en prêtant une sérieuse attention à ce qu'il

disait, ne l'écoutait qu'avec un sourire ironique qui relevait le coin

de ses lèvres minces et imprimait une expression d'indicible raillerie

à sa physionomie fine et intelligente.

--Je vous le répète, Cougouar, dit le jeune homme, les choses ne

peuvent continuer ainsi; il nous faudra retourner en arrière, et cela

pas plus tard que demain ou après demain pour dernier délai. Savez-vous

que nous sommes ici à plus de cent cinquante lieues du Río Bermejo et

du Llano de Manso?

--Je le sais, répondit froidement le vieux chef.

--Tenez, mon ami, reprit le jeune homme avec impatience, vous finirez

par me mettre en colère avec votre désespérante impassibilité.

--Que voulez-vous que je vous réponde?

--Que sais-je, moi! Donnez-moi un avis, un conseil; dites-moi quelque

chose, enfin; la situation est grave, critique même, pour nous et nos

guerriers; nous nous sommes lancés à l'aventure, tout droit devant

nous, comme une _manada_ de taureaux sauvages, brisant et dispersant

tout sur notre passage, et maintenant nous voilà, après un mois d'une

course affolée et sans but, acculés au pied des montagnes, dans un pays

que nous ne connaissons pas, séparés des amis et des confédérés qui

auraient pu nous venir en aide, et entourés d'ennemis qui, au premier

moment, vont sans nul doute nous assaillir de tous les côtés à la fois.

--C'est vrai, observa le Cougouar en baissant affirmativement la tête.

--Remarquez bien, reprit Gueyma avec une animation croissante, que

je ne vous adresse aucun reproche, mon ami; cependant, à plusieurs

reprises, j'ai voulu rétrograder, mais chaque fois vous vous y êtes

opposé et vous m'avez engagé au contraire à continuer à marcher en

avant; est-ce vrai, cela?

--C'est vrai, je le reconnais.

--Ah! Vous le reconnaissez; fort bien, mais vous aviez un but

probablement pour agir ainsi?

--J'ai toujours un but Gueyma, ne le savez-vous pas?

--Je le sais, en effet, car votre sagesse est grande, mais ce but je

voudrais le connaître.

--Il n'est pas temps encore, mon ami.

--Voilà ce que toujours vous me répondez; cependant notre situation

devient intolérable; que faire? Que devenir?

--Pousser en avant quand même.

--Mais pour aller où? Pour faire quoi?

--Quand le moment sera venu je vous instruirai.

--Allons, je renonce à une plus longue discussion avec vous, Cougouar;

c'est une duperie à moi d'essayer de lutter contre un parti pris.

Seulement, comme j'aurai plus tard à rendre compte de ma conduite aux

grands chefs de ma nation, si je parviens à échapper sain et sauf aux

dangers qui nous menacent, et que je ne veux pas assumer seul sur moi

la responsabilité des événements qui sans doute ne manqueront pas de

surgir bientôt, j'ai une demande à vous adresser.

--Laquelle, mon ami?

--C'est, au point du jour, de réunir le conseil et d'expliquer

franchement aux guerriers la situation précaire dans laquelle nous

sommes placés, et votre ferme volonté de pousser en avant quand même.

--Vous le voulez, Gueyma?

--Non, mon ami, je le désire.

--L'un vaut l'autre, n'importe, vous serez satisfait.

--Merci, mon ami, je reconnais à ce trait votre loyauté habituelle.

--A ce trait seulement? fit le vieillard avec un sourire triste.

Le jeune homme détourna la tête sans répondre.

--Cougouar, reprit-il au bout d'un instant, la nuit s'avance, nous

n'avons plus rien à nous dire; avec votre permission, je vais me livrer

au sommeil, je ne suis pas de granit comme vous, moi, je me sens

horriblement fatigué, et j'ai besoin de prendre des forces pour la

journée de demain qui, sans doute, sera rude.

--Dormez, Gueyma, et que le grand Esprit vous donne un sommeil calme.

--Merci, mon ami; mais vous, n'allez-vous pas vous livrer aussi au

repos?

--Non, je dois veiller; d'ailleurs, j'ai l'intention de profiter des

ténèbres pour tenter une reconnaissance aux environs du camp.

--Voulez-vous que je vous accompagne, mon ami? demanda vivement le

jeune chef.

--C'est inutile, dormez; seul, je suffirai à la tâche que je me suis

imposée.

--Faites donc à votre volonté, mon ami; je n'insiste pas.

Gueyma s'enveloppa alors avec soin dans son poncho, s'étendit

commodément devant le feu, ferma les yeux, et, quelques minutes plus

tard, il était plongé dans un profond et tranquille sommeil.

Le Cougouar n'avait pas changé de position; accroupi devant le feu, la

tête penchée sur la poitrine, il réfléchissait.

L'Indien demeura ainsi pendant un laps de temps assez considérable dans

une immobilité telle que, de loin, il ressemblait plutôt à une de ces

idoles des Indes orientales qu'à un homme de chair et d'os.

Cependant, après environ une heure passée, selon toute probabilité,

dans une méditation sérieuse, il releva doucement la tête et promena un

regard investigateur autour de lui.

Un silence de mort planait sur le camp: les guerriers dormaient tous,

à l'exception des quelques sentinelles placées sur le revers des

retranchements pour veiller à la sûreté générale; le Cougouar se leva,

resserra sa ceinture, saisit sa carabine et se dirigea à pas lents vers

l'endroit où paissaient les chevaux de la troupe.

Arrivé là, il fit entendre un léger sifflement; presque aussitôt, un

cheval se détacha du groupe et vint frotter sa tête intelligente sur

l'épaule du chef.

Celui-ci, après l'avoir légèrement flatté de la main, lui mit la bride,

et sans faire usage de l'étrier, il se mit en selle d'un bond, après

avoir resserré la sangle, relâchée pour que le cheval pût paître plus

facilement.

Les sentinelles, bien qu'elles se fussent aperçues des divers

mouvements du chef, ne lui adressèrent pas la moindre observation,

et il quitta le camp sans que personne semblât faire attention à son

départ.

Les guerriers étaient depuis longtemps déjà accoutumés à ces absences

nocturnes du chef qui, depuis le commencement de l'expédition, sortait

ainsi presque toutes les nuits du camp, sans doute pour aller à la

découverte, et demeurait toujours plusieurs heures dehors.

Le Montonéro · 第 12 / 21 段