--Dame, je vois des hommes, braves, intelligents, jouissant d'une

civilisation différente de la nôtre, il est vrai, mais qui, en fait,

n'en est pas moins une; des chefs comme vous et votre compagnon, par

exemple, parlant aussi bien que moi la langue portugaise, et qui, en

toute circonstance, agissent avec une prudence, une sagesse et un

conspect, qui, souvent j'ai regretté de ne pas rencontrer chez mes

compatriotes. Voilà ce que j'ai vu chez vous, jusqu'à présent, chef,

sans compter la blancheur du teint de votre compagnon, qui, vous en

conviendrez, jointe à l'arrangement de ses traits et à l'expression de

sa physionomie, lui donne plutôt l'apparence d'un Européen que d'un

guerrier indien.

Les deux chefs sourirent en échangeant un regard à la dérobée, et le

plus âgé reprit, avec une expression de fierté dans la voix.

--Les Guaycurús sont les descendants des grands Tupinambás, les anciens

possesseurs du Brésil, avant que les blancs les aient dépouillés

de leurs terres; ils sont nommés par les visages pâles eux-mêmes

_Cavalheiros_; les Guaycurús sont les maîtres du désert, qui oserait

leur résister? Lorsque beaucoup d'hivers auront blanchi les cheveux de

mon fils et qu'il aura vu d'autres nations indiennes, il reconnaîtra

la différence immense qui existe entre les nobles Guaycurús et les

misérables sauvages épars çà et là dans les llanos.

Le jeune officier s'inclina affirmativement.

--Ainsi, répondit-il, les Guaycurús sont les plus civilisés d'entre les

Indiens?

--Les seuls, répondit le chef avec hauteur; le grand Esprit les aime et

les protège.

--Je l'admets, chef; cependant cela ne me dit pas d'où provient la

perfection avec laquelle vous parlez notre langue, perfection que vos

guerriers sont loin d'atteindre, car c'est à peine s'ils me comprennent

lorsque je leur adresse la parole.

--Le Cougouar a vécu de longues années, répondit-il, la neige de bien

des hivers a plu sur sa tête depuis que tout petit enfant il a vu

le jour pour la première fois; le Cougouar était un guerrier déjà,

que le visage pâle n'avait pas encore échappé faible et nu au sein

de sa mère. A cette époque, le chef a visité les grands villages des

blancs, pendant plusieurs lunes même il a vécu parmi eux comme s'il

eût fait partie de leur famille; aussi, il les aime, bien qu'il les

ait quittés pour toujours, afin de rejoindre sa nation; les blancs ont

enseigné leur langue au Cougouar. Mon fils a-t-il d'autres questions à

m'adresser?

--Non, chef, et je vous remercie sincèrement de la façon franche et

loyale dont il vous a plu de me répondre; je suis d'autant plus heureux

de la sympathie que, dites-vous, vous éprouvez pour mes compatriotes,

que dans les circonstances où nous nous trouvons, cette sympathie ne

peut que nous être fort utile pour terminer à la satisfaction générale

l'affaire que nous avons à traiter.

--Je désire qu'il en soit ainsi.

--Et moi aussi, de tout mon cœur; sommes-nous encore bien éloignés de

l'endroit où l'entrevue doit avoir lieu? Je vous avoue que j'ai hâte

que l'alliance proposée soit conclue entre nous.

--Alors, que mon fils se réjouisse, car nous sommes arrivés à l'endroit

assigné par les capitaos guaycurús aux chefs des visages pâles, et

l'entrevue dont il parle aura lieu, selon toutes probabilités, demain

même, deux ou trois heures au plus après le lever du soleil.

--Quoi, nous avons déjà atteint le lieu nommé par les Espagnols el

Rincón del Bosquecillo?

--C'est ici.

--Dieu soit loué! Car le général ne tardera pas à s'y rendre de son

côté comme nous y sommes venus du nôtre; et maintenant, chef, agréez

encore une fois mes remerciements. Je vais, avec votre permission,

prendre quelques heures d'un repos dont j'éprouve un besoin réel après

les fatigues de la journée qui vient de finir.

--Que mes fils dorment: le sommeil est bon pour les jeunes gens,

répondit le chef avec un bienveillant sourire.

Les officiers se retirèrent aussitôt dans l'ajoupa préparé pour eux, et

ne tardèrent pas à s'endormir.

Les deux chefs restèrent seuls en face l'un de l'autre.

Les guerriers guaycurús, étendus devant les feux, dormaient enveloppés

dans leurs ponchos.

Seules, les sentinelles étaient éveillées et demeuraient immobiles

comme des statues de bronze florentin, les yeux fixés dans l'espace et

les oreilles ouvertes au moindre bruit.

Un calme complet régnait dans le désert, la nuit était tiède, claire et

étoilée.

Le Cougouar considéra un instant son compagnon d'un air pensif,

puis, prenant la parole à voix basse, après avoir jeté un regard

investigateur autour de lui:

--A quoi songe Gueyma en ce moment, dit-il d'une voix douce, avec un

accent de tendre affection, cause-t-il intérieurement avec son cœur?

Sa pensée évoque-t-elle le souvenir charmant d'Œil-de-Colombe, la

vierge aux yeux d'azur, ou bien son esprit est-il préoccupé par la

réunion qui demain doit avoir lieu?

Le jeune homme tressaillit, releva la tête, et, fixant un regard

incertain, dans lequel passa un éclair, sur le vieux chef qui le

regardait avec tristesse:

--Non, répondit-il d'une voix basse et entrecoupée par une émotion

intérieure, mon père n'a pas vu clair dans le cœur de son fils; le

souvenir d'œil-de-Colombe est toujours présent à la pensée de Gueyma:

il n'a pas besoin d'être évoqué pour apparaître radieux; peu importe au

jeune chef le résultat du conseil de demain, son esprit est ailleurs,

il erre à l'aventure sur le sommet des nuages chassés par le vent à la

recherche de son père.

Le visage du vieux chef s'assombrit soudainement à ces paroles; ses

sourcils se froncèrent, et ce fut avec une certaine émotion dans la

voix qu'il répondit, au bout d'un instant:

--Cette pensée tourmente toujours mon fils?

--Toujours! fit le jeune homme avec une certaine animation; jusqu'à ce

que le Cougouar ait rempli sa promesse.

--Quelle est cette promesse que me rappelle mon fils?

--Celle de me dire le nom de mon père; comment, enfant, je ne l'ai

jamais vu auprès de moi, et pourquoi les guerriers de ma nation

détournent la tête avec tristesse, lorsque je leur demande pourquoi,

depuis si longtemps, il est parti du milieu de nous.

--Oui, c'est vrai, répondit le Cougouar, j'ai fait cette promesse à

mon fils; mais lui, en retour, il m'en a fait une autre, ne se la

rappelle-t-il pas?

--Si; que mon père me pardonne, je me la rappelle; mais mon père est

bon, il sera indulgent pour un jeune homme et excusera une impatience

qui ne provient que de son amour filial.

--Mon fils est non seulement un des guerriers les plus redoutables

de sa nation, mais il en est encore un des chefs les plus renommés:

il doit à tous l'exemple de la patience. Une lune ne s'écoulera pas

sans que je lui révèle le secret qu'il a si grande hâte d'apprendre;

jusque-là, qu'il continue à se laisser guider par l'homme qui s'est

dévoué à lui et dont la seule pensée est de le voir heureux un jour.

Après avoir prononcé ces paroles d'une voix sévère mélangée

d'affection, le vieux chef s'enveloppa dans son poncho, s'étendit sur

le sol et ferma les yeux.

Gueyma le considéra un instant avec une impression indéfinissable

mêlée de colère, de respect et d'abattement, puis il poussa un profond

soupir, laissa retomber sa tête sur la poitrine et se plongea dans

d'amères réflexions; enfin, vaincu par le sommeil, il s'étendit auprès

de son compagnon, et bientôt dans le camp indien il n'y eut plus

d'éveillé que les sentinelles.

XII

LE TRAITÉ

La nuit fut tranquille, rien n'en troubla la sérénité calme et

majestueuse.

Les sentinelles veillèrent avec une attention scrupuleuse, peu

habituelle parmi les Indiens, sur le repos de leurs compagnons.

Vers quatre heures et demie au matin, les ténèbres commencèrent peu à

peu à pâlir devant les lueurs, fugitives encore, des premiers rayons

du jour; le ciel se nuança de larges bandes de couleurs changeantes

qui se fondirent enfin dans des tons d'un rouge vif et enflammé, et le

soleil parut enfin, s'élevant au-dessus de l'horizon comme s'il fût

sorti du sein d'une fournaise, illuminant subitement le ciel de ses

resplendissants rayons qui ressemblaient à des flèches de feu.

Les premières heures matinales sont les plus douces et les plus

magnifiques de la journée au désert.

La nature en s'éveillant calme, fraîche et reposée, semble, pendant

les ténèbres, avoir repris toutes ses forces; les feuilles plus vertes

sont perlées de rosée, un léger et transparent brouillard s'élève de

terre en vapeur incessamment pompée par le soleil, une fraîche brise

ride la surface argentée des fleuves et des lacs, agite les branches

des arbres et imprime un frémissement mystérieux aux hautes herbes du

milieu desquelles s'élèvent à chaque instant les têtes effarées des

taureaux, des chevaux sauvages, des daims ou des gazelles, tandis que

les oiseaux, battant joyeusement des ailes, font leur toilette matinale

ou s'envolent de çà et de là avec des cris et des gazouillements de

plaisir.

Les Indiens ne sont pas dormeurs, en général, aussi, à peine le

soleil apparut-il au niveau de l'horizon, que tous s'éveillèrent et

procédèrent aux soins de leurs toilettes et à leurs ablutions de

chaque jour: car les Guaycurús, contrairement aux autres peuplades

américaines, parmi leurs nombreuses qualités, comptent celle d'être

d'une propreté rigoureuse et même d'une certaine coquetterie dans

l'arrangement de leurs pittoresques vêtements.

A la voix du Cougouar, ils se réunirent en demi-cercle les yeux

tournés vers le soleil levant, s'agenouillèrent pieusement sur le sol

et adressèrent une fervente prière à l'astre radieux du jour, non pas

qu'ils le considèrent positivement comme un dieu, mais parce qu'il est

dans leur croyance le représentant visible de l'invisible divinité et

le grand dispensateur de ses bienfaits.

Nous avons remarqué avec étonnement cette espèce de culte rendu au

soleil dans toutes les contrées de l'Amérique, tant du sud que du nord,

et qui, bien que variée par la forme, est partout, quant au fond, la

même dans toutes les nations indigènes: d'ailleurs, cette religion

naturelle doit être admise plus facilement par des races primitives,

qui rendent ainsi hommage à ce qui frappe plus fortement leurs yeux et

leurs sens.

Ce pieux devoir accompli, les guerriers se relevèrent et se partagèrent

immédiatement les travaux du camp.

Les uns conduisirent les chevaux à l'abreuvoir, d'autres les

bouchonnèrent avec soin, quelques-uns allèrent couper du bois, afin

de raviver les feux à demi éteints, tandis que cinq ou six guerriers

d'élite, sautant à poil sur leurs chevaux, s'élancèrent dans la savane,

afin de se procurer en chassant les vivres nécessaires à leur déjeuner

et à celui de leurs compagnons.

Enfin, au bout de quelques instants, le camp offrit le tableau le plus

animé, car autant les Indiens sont mous et insouciants lorsque leurs

femmes, auxquelles ils abandonnent tous les travaux domestiques sont

avec eux, autant ils sont vifs et alertes dans leurs expéditions de

guerre, pendant lesquelles ils ne peuvent réclamer leur assistance et

sont ainsi contraints de se satisfaire à eux-mêmes.

Les officiers brésiliens, réveillés par le bruit et le mouvement qui

se faisait autour d'eux, sortirent de l'ajoupa sous lequel ils avaient

passé la nuit, et allèrent gaiement se mêler aux groupes des Indiens,

ayant, eux aussi, à panser leurs chevaux et à s'assurer qu'il ne leur

était rien arrivé pendant leur sommeil.

Les Guaycurús les reçurent de la façon la plus cordiale, riant et

causant avec eux, poussant même l'affabilité jusqu'à s'informer s'ils

avaient bien dormi sur leur lit de feuilles et s'ils se sentaient

complètement remis de leurs fatigues du jour précédent.

Bientôt tout fut en ordre dans le camp, les chevaux ramenés de

l'abreuvoir furent attachés de nouveau aux piquets devant une bonne

provision d'herbe fraîche, les chasseurs revinrent chargés de gibier

et le repas du matin préparé en toute hâte fut au bout de quelques

instants servi aux convives sur de grandes feuilles de bananier et de

palmier en guise d'assiettes et de plats.

Aussitôt après le déjeuner, le Cougouar après avoir pendant quelques

minutes conversé avec Gueyma, qui bien que le principal chef du

détachement semblait n'agir que d'après ses conseils, expédia plusieurs

batteurs d'estrade dans des directions différentes.

--Vos amis tardent à arriver, dit-il aux officiers brésiliens,

peut-être leur est-il survenu certains empêchements, ces hommes sont

chargés de s'assurer de l'état des choses et de nous annoncer leur

approche.

Les officiers s'inclinèrent en signe d'assentiment, ils n'avaient rien

à répondre à cette observation, d'autant plus qu'ils commençaient

eux-mêmes à s'inquiéter du retard des personnes attendues.

Plusieurs heures s'écoulèrent ainsi; les guerriers guaycurús causaient

entre eux, fumaient ou pêchaient sur le bord du Bermejo, mais aucun

Indien ne s'était éloigné du camp au milieu duquel s'élevait comme une

bannière la longue lance de Gueyma, plantée dans le sol et faisant

flotter à son extrémité une banderole blanche faite avec un mouchoir

emprunté aux officiers.

Vers onze heures du matin, les sentinelles signalèrent l'apparition de

deux troupes venant de deux côtés opposés, mais se dirigeant vers le

camp.

Les Chefs guaycurús lancèrent deux guerriers vers ces troupes.

Ceux-ci revinrent au bout de dix minutes à peine.

Ils avaient reconnu les étrangers. Les premiers étaient des _Macobis_,

les seconds des _Frentones_.

Mais, presque aussitôt apparut une troisième troupe, puis une

quatrième, une cinquième et enfin une sixième.

Des éclaireurs furent immédiatement lancés à leur rencontre, et ils ne

tardèrent pas à revenir, en annonçant que c'étaient des détachements de

_Chiriguanos_, de _Langoas_, d'_Abipones_, et enfin de _Payagoas_.

--Epoï, répondait le Cougouar à chaque annonce qui lui était faite, les

guerriers camperont au pied de la colline, les chefs monteront près de

nous.

Les éclaireurs repartaient alors ventre à terre et allaient communiquer

aux capitaos des différents détachements les ordres de leur chef.

Arrivés à une certaine distance de l'accore au sommet de laquelle le

camp des Guaycurús était établi, les détachements indiens s'arrêtèrent,

poussèrent leur cri de guerre d'une voix retentissante et, après avoir

exécuté certaines évolutions en faisant caracoler leurs chevaux, ils

allèrent s'établir aux points qui leur avaient été désignés.

Les chefs de ces détachements suivis chacun de deux guerriers plus

particulièrement affectés au service de leur personne, gravirent au

galop la colline et pénétrèrent dans le camp où ils furent reçus de la

façon la plus cordiale par les chefs guaycurús qui étaient montés à

cheval et avaient fait quelques pas au-devant d'eux.

Après un échange assez long de politesses où furent strictement

remplies toutes les minutieuses exigences de l'étiquette indienne,

les chefs se dirigèrent ensemble vers le feu du conseil où tous ils

s'assirent sans distinction de places ou de rang.

Il se fit alors un grand silence dans l'assemblée. Les esclaves

donnèrent à chacun du tabac enroulé dans des feuilles de palmier

et firent circuler le maté que les chefs humèrent lentement et

religieusement selon la coutume.

Lorsque le maté eut passé de main en main, que la dernière bouffée de

fumée fut exhalée des rouleaux de tabac, Gueyma fit un geste de la main

pour réclamer l'attention des assistants et prit la parole:

--Capitaos alliés de la puissante et invincible nation des Guaycurús,

dit-il, je suis heureux de vous voir ici et de l'empressement que vous

avez mis à vous rendre à l'invitation des membres du conseil suprême

de notre nation. Le motif de cette convocation extraordinaire est

extrêmement sérieux; bientôt vous l'apprendrez; il ne m'appartient pas,

et je manquerais à tous mes devoirs de fidèle allié, si j'essayais, en

cette circonstance, d'influencer vos déterminations ultérieures, que

vos intérêts bien entendus doivent seuls motiver. Qu'il vous suffise,

quant à présent, de savoir que vos amis les Guaycurús ont cru ne devoir

agir en cette affaire qu'avec votre assentiment et l'appui de vos

lumières.

Un chef payagoa, guerrier âgé déjà, et d'un aspect respectable,

s'inclina et répondit:

--Capitao des Guaycurús, bien que fort jeune encore, vous réunissez

en vous la prudente circonspection de l'agouti, jointe au bouillant

courage du jaguar; les paroles que souffle votre poitrine sont

inspirées par le grand Esprit. C'est lui qui parle par vos lèvres. Au

nom des capitaos ici présents, je vous remercie de la latitude que vous

nous donnez, en nous laissant la liberté entière de nos déterminations.

Nous saurons, soyez-en convaincu, distinguer le vrai du faux dans cette

affaire, que nous ignorons encore, et nous inspirant de votre sagesse,

la terminer selon les lois de la plus entière justice, tout en nous

conformant aux intérêts des nations dont nous sommes les représentants.

Les autres chefs s'inclinèrent alors, et chacun à son tour, la main

posée sur le cœur, prononça ces paroles:

--Emavidi-Chaïmè, le grand capitao des Payagoas, a parlé comme un homme

prudent, la sagesse est en lui.

En ce moment, une des sentinelles signala l'approche d'une troupe

nombreuse, révélée par un épais nuage de poussière qui s'élevait à

l'horizon.

--Voilà ceux avec lesquels nous conférerons bientôt, dit Gueyma; à

cheval, frères, et allons au-devant d'eux, afin de leur faire honneur,

car ils viennent en amis, ce qui leur a permis de franchir sains et

saufs nos frontières.

Les capitaos se levèrent aussitôt et montèrent sur les chevaux que

leurs esclaves tenaient en main derrière eux.

Gueyma et le Cougouar se mirent à leur tête, et la troupe, composée

d'une quinzaine de chefs, tous cavaliers d'élite et guerriers renommés

dans leurs tribus, roula comme un ouragan du haut en bas de la colline

et s'élança à toute bride dans la plaine, en soulevant sur son passage

des flots épais d'une poussière grisâtre, réduite en atomes presque

impalpables, au milieu de laquelle elle ne tarda pas à disparaître

complètement aux regards.

Cependant, les nouveaux venus s'approchaient rapidement, bien qu'avec

une certaine circonspection, commandée du reste par les lois de la plus

stricte prudence.

Cette troupe fort peu nombreuse ne se composait que de dix cavaliers

dont deux étaient Indiens et semblaient servir de guide à ceux qui

marchaient à leur suite.

Ceux-ci étaient des blancs, des Brésiliens, ainsi qu'il était facile de

le reconnaître à leur costume.

Celui qui marchait en tête de la petite troupe était un homme d'une

cinquantaine d'années environ, aux traits fiers et hautains, aux

manières nobles et élégantes, il portait le riche uniforme tout brodé

d'or de général. Bien qu'il se tînt droit et ferme sur son cheval et

que son œil noir bien ouvert semblait briller de tout le feu de la

jeunesse, cependant ses cheveux grisonnants et les rides profondément

creusées de son front, ajoutés à l'expression soucieuse et pensive de

sa physionomie, témoignaient d'une existence fortement éprouvée, soit

par les passions, soit par les hasards d'une vie passée tout entière à

faire la guerre.

Le cavalier qui se tenait à ses côtés portait le costume de capitaine

et les insignes d'aide de camp; c'était un jeune homme de vingt-trois à

vingt-quatre ans, à l'œil fier et aux traits nobles et réguliers; son

visage respirait la bravoure; une expression d'insouciance railleuse

répandue sur sa physionomie lui donnait un cachet d'étrangeté et de

confiance narquoise indicible.

Les six autres cavaliers étaient des soldats revêtus du costume de

soldaos da Conquista; l'un d'eux portait les insignes de sous-officier.

Quant aux Indiens qui, selon toute probabilité, servaient de guides

à la troupe, ils ne portaient aucune arme apparente, mais à leurs

vêtements et à la plume plantée dans le bandeau d'un rouge vif qui

ceignait leur front il était facile de les reconnaître pour des chefs

guaycurús.

Tous deux guerriers d'un certain âge, à l'apparence sombre et réservée,

ils galopaient silencieusement, côte à côte, les yeux opiniâtrement

fixés en avant, et ne paraissant nullement s'occuper des Brésiliens qui

venaient à quelques pas derrière eux.

Tout en marchant, les deux officiers causaient avec une liberté qui, vu

la différence des grades, témoignait d'une certaine intimité entre eux;

ou du moins d'assez longs rapports.

--Nous voici donc arrivés enfin au Bosquecillo, dit le capitaine en

promenant un regard curieux autour de lui, et cette rivière est le Río

Bermejo qu'il nous a fallu deux fois déjà traverser. Ma foi! Sauf le

respect que je vous dois, mon général, je suis heureux d'avoir vu enfin

ce territoire mystérieux que ces brutes d'Indiens surveillent avec une

si jalouse méfiance.

--Chut! Don Paulo, répondit le général eu posant un doigt sur ses

lèvres, ne parlez pas aussi haut, nos guides pourraient vous entendre.

--Bah! Le croyez-vous, général, à cette distance?

--Je connais l'acuité d'ouïe de ces drôles, mon cher don Paulo,

croyez-moi, soyez prudent.

--Je suivrai vos avis, général, d'autant plus que, d'après ce que vous

m'avez dit déjà, vous avez été en rapport avec les Indiens.

--Oui, répondit le général avec un soupir étouffé, j'ai eu affaire à

eux dans une circonstance terrible, et, bien que de longues années

se soient écoulées depuis cette époque, le souvenir en est toujours

présent à ma pensée. Mais laissons cela, et parlons du motif qui

aujourd'hui nous amène dans ces parages; je ne vous cache pas, mon

ami, que si honorable que soit la mission qui m'a été confiée par

le gouvernement, je la considère comme extrêmement difficile et ne

présentant que fort peu de chances de succès.

--Est-ce réellement votre avis, général?

--Certes, je ne voudrais pas faire de diplomatie avec vous.

--Redouteriez-vous une trahison de la part des Indiens?

--Qui sait? Cependant, d'après ce que je connais des mœurs de la

nation avec laquelle nous avons spécialement affaire, je crois être

assuré que tout se passera loyalement.

--Hum! Savez-vous, général, que nos amis seraient dans une position

terrible, si la fantaisie prenait aux Indiens de violer le droit des

gens? Car, pardonnez-moi, général, de vous dire ceci, mais il me semble

que s'il prenait fantaisie à nos deux guides de nous planter là, rien

ne leur serait plus facile, et alors quels otages, eux partis, nous

répondraient de la vie de nos compagnons?

--Ce que vous dites est fort juste; malheureusement, il ne m'a pas

été possible de prendre d'autres mesures; j'ai dû, dans l'intérêt

même de nos compagnons, laisser ces Indiens libres et les traiter

honorablement; leur caractère est fort ombrageux, ils ne pardonnent pas

ce qu'ils croient être une insulte; d'ailleurs, une chose me rassure;

c'est que s'ils avaient eu l'intention de nous trahir, ils n'auraient

pas attendu jusqu'à ce moment pour le faire, et, depuis longtemps déjà,

ils nous auraient abandonnés.

--C'est vrai, d'autant plus que, si je ne me trompe, nous voici au

rendez-vous.

--Ou du moins, nous y arriverons avant une demi-heure.

--Nos guides ont sans doute aperçu quelque chose de nouveau, général,

car les voici qui s'arrêtent en se tournant de notre côté, comme s'ils

avaient une communication à vous faire.

--Rejoignons-les donc au plus tôt, répondit le général en faisant

sentir l'éperon à son cheval, qui partit au galop.

Les deux Indiens s'étaient effectivement arrêtés pour attendre les

Brésiliens; lorsque le général les eut atteints, il rangea son cheval

auprès des leurs, et, leur adressant aussitôt la parole:

--Eh bien, capitaos, leur dit-il d'une voix enjouée, que se passe-t-il

donc, que vous vous arrêtez ainsi court au milieu du sentier?

--Mon frère et moi nous nous sommes arrêtés, répondit sentencieusement

le plus âgé des deux chefs, parce que les capitaos viennent au-devant

des visages pâles, afin de leur rendre les honneurs qui leur sont dus à

cause de leur qualité d'ambassadeur.

--Nous sommes donc effectivement bientôt arrivés?

--Regarder, reprit le chef en étendant le bras vers la colline éloignée

tout au plus d'un mille de l'endroit où il se trouvait.

--Ah! Ah! Ainsi je ne m'étais pas trompé, cette colline est bien le

Rincón del Bosquecillo.

--C'est le nom que lui donnent les visages pâles.

Le Montonéro · 第 11 / 21 段