deux dames, qui, accoutumées à toutes les recherches du luxe, ne se
soutenaient à cheval qu'à force d'énergie, de volonté, et stimulées
surtout par la crainte de retomber aux mains de leurs persécuteurs.
Tyro et son maître étaient contraints de se tenir constamment à leurs
côtés et de veiller attentivement sur elles: sans cette précaution
elles seraient tombées de cheval, non pas tant à cause de la fatigue
qu'elles éprouvaient, bien que cette fatigue fût grande, mais parce que
le sommeil les accablait et les empêchait, malgré tous leurs efforts,
de tenir leurs yeux ouverts et de guider leurs chevaux.
--Mais qui, diable nous a trahis? s'écria tout à coup don Santiago.
--Je le sais moi, répondit Sacatripas.
--Vous le savez, señor? Eh bien, alors vous me ferez le plaisir de me
le dire, n'est-ce pas?
--C'est inutile, señor; l'homme qui vous a trahi est mort; seulement il
a été tué deux heures trop tard.
--C'est malheureux, en effet; et pourquoi trop tard?
--Parce qu'il avait eu le temps de parler.
--L'on dit beaucoup de choses en deux heures, surtout si l'on n'est pas
interrompu. Et vous êtes sûr de cela?
--Parfaitement sûr.
--Enfin, reprit philosophiquement le montonero, nous avons la
consolation d'être certains qu'il ne parlera plus; c'est toujours cela.
Quant aux braves qui nous poursuivent, ajouta-t-il en se retournant,
nous ne...
Mais tout à coup il s'interrompit en poussant un horrible blasphème et
en bondissant sur sa selle.
--Qu'avez-vous donc? lui demanda Émile avec inquiétude.
--Ce que j'ai, mil demonios? s'écria-t-il, j ai que ces pícaros nous
gagnent main sur main, et que, dans une heure, ils nous auront atteints.
--Oh! Oh! fit vivement le jeune homme, croyez-vous?
--Dame! Voyez vous-même.
Le peintre regarda, le montonero avait dit vrai: la troupe ennemie
s'était sensiblement rapprochée.
--¡Caray! Je ne sais ce que je donnerais pour savoir qui sont ces
démons.
--Ils font partie de la cuadrilla de don Zéno Cabral; je crois même
qu'il se trouve parmi eux.
--Tant mieux, fit rageusement le montonero, j'aurai peut-être ma
revanche.
--Comptez-vous combattre ces gens-là?
--Pardieu, pensez-vous que je veuille me laisser fusiller par derrière,
comme un chien peureux.
--Je ne dis pas cela, mais il me semble que nous pouvons redoubler de
vitesse.
--A quoi bon? Ne voyez-vous pas que ces drôles ont avec eux une _recua_
fraîche et qu'ils nous atteindront toujours; mieux vaut les prévenir.
--Les choses étant ainsi, je crois, comme vous, que c'est le plus sage,
répondit Émile qui craignait que le montonero supposât qu'il avait peur.
--Bien, répondit don Santiago, vous êtes un homme! Laisses-moi faire.
Puis, sans que personne pût prévoir quelle était son intention, il fit
subitement volter son cheval et partit ventre à terre au-devant des
patriotes.
--Tyro, dit alors Émile en s'adressant au Guaranis, prenez avec vous
les deux frères que vous avez engagés à mon service, et mettez en
sûreté la marquise et sa fille.
--Señor, pourquoi nous séparer, demanda la marquise d'un air dolent, ne
vaut-il pas mieux que nous demeurions près de vous?
--Pardonnez-moi d'insister pour cette séparation temporaire, madame;
j'ai juré de tout tenter pour vous sauver, je veux tenir mon serment.
La marquise, accablée, soit par la lassitude qu'elle éprouvait, soit
par le sommeil qui, malgré elle, fermait ses paupières, ne répondit que
par un soupir.
--Vous n'abandonnerez ces dames sous aucun prétexte, continua le jeune
homme en s'adressant à l'Indien, et s'il m'arrivait malheur pendant le
combat, vous continueriez à les servir jusqu'à ce qu'elles n'aient plus
besoin de votre protection. Puis-je compter sur vous?
--Comme sur vous-même, maître.
--Partez alors, et que Dieu vous protège.
Sur un signe de l'Indien, les Gauchos prirent par la bride les chevaux
des deux dames et, s'élançant à fond de train, ils les lancèrent à leur
suite, sans que les fugitives, qui peut-être n'avaient pas complètement
conscience de ce qui se passait, essayassent de s'y opposer.
Le peintre, qui tout en galopant les suivait des yeux, les vit bientôt
disparaître au milieu d'un épais rideau d'arbres commençant les
contreforts des cordillières.
--Grâce à Dieu, vainqueurs ou vaincus, elles ne tomberont pas aux mains
de leurs persécuteurs, dit-il, et j'aurai tenu ma promesse.
Tout à coup, plusieurs détonations éloignées se firent entendre; Émile
se retourna, et il aperçut don Santiago qui revenait à toute bride vers
sa troupe en brandissant d'un air de défi sa carabine au-dessus de sa
tête.
Trois ou quatre cavaliers le poursuivaient chaudement.
Arrivé à une certaine distance, l'Espagnol s'arrêta, épaula sa carabine
et lâcha la détente, puis repartit au galop.
Un cavalier tomba; les autres rebroussèrent chemin.
Bientôt l'Espagnol se retrouva au milieu des siens.
--Halte! cria-t-il d'une voix de tonnerre.
La troupe s'arrêta aussitôt.
--Compagnons, loyaux sujets du roi, continua-t-il, j'ai reconnu ces
ladrones, ils sont à peine quarante; fuirons-nous plus longtemps devant
eux? En avant! Et vive le roi!
--En avant! répéta la troupe en s'élançant à sa suite.
Émile chargea avec les autres, d'un air assez maussade, il est vrai:
il se souciait aussi peu du roi que de la patrie, et il lui paraissait
plus sage de gagner au pied au plus vite mais, comme au fond, c'était
presque sa cause que défendaient ces hommes; que c'était pour le
protéger qu'ils combattaient, force lui était de faire contre fortune
bon cœur, et de ne pas demeurer en arrière.
Malgré leur petit nombre, les patriotes ne parurent nullement intimidés
du retour agressif des Espagnols, et ils continuèrent bravement à
s'avancer.
Le choc fut terrible; les deux troupes s'attaquèrent résolument à
l'arme blanche et se trouvèrent bientôt confondues.
Dans la mêlée, Émile reconnut don Zéno Cabral; il s'élança vers lui,
et, frappant du poitrail de son cheval celui de son adversaire, fatigué
d'une longue traite, il le renversa.
Sautant immédiatement à terre, le jeune homme appuya le genou sur la
poitrine de don Zéno et lui portant la pointe de son sabre à la gorge:
--Rendez-vous, lui dit-il.
--Non, répondit celui-ci.
--A mort! A mort! cria don Santiago qui arrivait.
--Faites cesser le combat, répondit Émile en se tournant vers lui, ce
cavalier s'est rendu à condition qu'il sera libre de retourner à San
Miguel ainsi que ses compagnons.
--Qui vous a autorisé à faire ces conditions: dit le montonero.
--Le service que je vous ai rendu et la promesse que vous m'avez faite.
L'Espagnol réprima un geste de colère.
--C'est bien, répondit-il au bout d'un instant, vous le voulez, soit,
mais vous vous en repentirez. En retraite!
Et il partit.
--Vous êtes libre, dit le jeune homme, en tendant à don Zéno la main
pour l'aider à se relever.
Celui-ci lui lança un regard farouche.
--Je suis contraint d'accepter votre merci, lui dit-il: mais tout n'est
pas fini entre nous, nous nous reverrons.
--Je l'espère, répondit simplement le jeune homme; et, remontant à
cheval, il rejoignit ses compagnons déjà assez éloignés.
Deux heures plus tard les Espagnols s'enfonçaient dans les premiers
défiles des cordillières, tandis que les patriotes retournaient au
petit pas et assez mécontents du résultat de leur expédition à San
Miguel de Tucumán, où ils arrivèrent à la nuit tombante du même jour.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.
DEUXIÈME PARTIE
LE MONTONERO
XI
EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO
On était à la moitié environ de l'été austral, la chaleur, pendant
toute la journée avait été étouffante; la poussière, réduite en
atomes presque impalpable, avait recouvert les feuilles des arbres
d'une épaisse couche d'une teinte grisâtre, qui donnait au paysage,
cependant pittoresque et accidenté de la partie du _Llano de Manso_,
où recommence notre récit, une apparence triste et désolée, qui
heureusement devait disparaître bientôt, grâce à l'abondante rosée de
la nuit, dont les eaux, en lavant les arbres et les feuilles, devaient
leur rendre leur couleur primitive.
Le llano n'offrait, jusqu'au point extrême où la vue pouvait s'étendre
dans toutes les directions, qu'une suite non interrompue de mamelons
peu élevés, recouverts d'une herbe jaunâtre et calcinée par les rayons
incandescents du soleil, et sous laquelle des myriades de cigales
rouges lançaient à qui mieux qu'eux les notes stridentes de leur chant.
A une distance assez éloignée, sur la droite, on apercevait un mince
filet d'eau, à demi tari, qui se déroulait comme un ruban d'argent
forme des détours infinis, bordé par un étroit rideau de lentisques,
de goyaviers et de cactus cierges. Seulement sur un accore élevée
de cette rivière, nommé le Río Bermejo et qui est un affluent du
Paraná, se trouvait un bois touffu, espèce d'oasis, semée par la main
toute puissante de Dieu, dans ce désert abrupte et dont les frais et
verdoyants ombrages tranchaient en vigueur sur la teinte jaune qui
formait le fond du paysage.
Des cygnes noirs se laissaient nonchalamment dériver au courant: tandis
que, sur la plage de la rivière, de hideux iguanes se vautraient dans
la fange, des volées de perdrix et de tourterelles regagnaient à
tire d'aile l'abri des buissons; çà et là bondissaient en se jouant
des vigognes et des viscachas, et au plus haut des aires, de grands
vautours chauves tournoyaient en larges cercles.
A voir le calme profond qui régnait dans le désert et sa sauvage
apparence, il semblait être demeuré tel qu'il était sorti des mains du
Créateur et n'avoir jamais été foulé par un pied humain.
Cependant, il n'en était pas ainsi, le Llano de Manso, dont les
dernières plaines atteignent la lisière du _Grand Chaco_, le refuge
presque inexpugnable des Indiens bravos, ou de ceux que la cruauté
des Espagnols a, après la dispersion des missions fondées par les
jésuites, rejeté dans la barbarie, est, en quelque sorte, un territoire
neutre, où toutes les peuplades se sont tacitement donné rendez-vous
pour chasser; il est incessamment parcouru dans toutes les directions
par des guerriers appartenant aux nations les plus hostiles les unes
aux autres, mais qui, lorsqu'elles se rencontrent sur ce territoire
privilégié, oublient momentanément leur rivalité ou leur haine
héréditaire pour ne se souvenir que de l'hospitalité du, c'est-à-dire
de la franchise que chacun doit y trouver pour chasser ou voyager à sa
guise.
Les blancs n'ont que rarement, à de très longs intervalles, pénétré
dans cette contrée, et toujours avec une certaine appréhension;
d'autant plus que les Indiens, sans cesse refoulés par la civilisation,
sentant l'importance pour eux de la conservation de ce territoire,
en défendent les approches avec un acharnement indicible, torturant
et massacrant sans pitié les blancs que la curiosité ou un hasard
malheureux conduit dans cette région.
Pourtant, malgré ces difficultés en apparence insurmontables, de hardis
explorateurs n'ont pas craint de visiter le llano et de le parcourir à
leurs risques et périls dans le but d'enrichir le domaine de la science
par des découvertes intéressantes.
C'est à eux que le bois dont nous avons parlé, et qui semble une
oasis dans cette mer de sable, doit son nom charmant de Rincón del
Bosquecillo, par reconnaissance sans doute de la fraîcheur qu'ils
y avaient trouvée et de l'abri qu'il leur avait offert après leurs
courses fatigantes à travers le désert.
Le soleil déclinait rapidement à l'horizon en allongeant démesurément
l'ombre des rocs, des buissons et des quelques arbres épars çà et
là à de longues distances dans le llano. Les panthères commençaient
déjà à jeter dans l'espace les notes stridentes et saccadées de
leurs sinistres rauquements en se rendant à l'abreuvoir; les jaguars
bondissaient hors de leurs tanières avec de sourds appels de colère, en
fouettant de leur queue puissante leurs flancs haletants; les manadas
de taureaux et de chevaux sauvages fuyaient effarés devant ces sombres
rois de la nuit, que les premières heures du soir rendaient les maîtres
du désert.
Au moment où le soleil, arrivé jusqu'au niveau de l'horizon, se noyait
pour ainsi dire dans des flots de pourpre et d'or, une troupe de
cavaliers apparut sur la rive droite du Río Bermejo, se dirigeant,
selon toute probabilité, vers l'accore dont nous avons parlé, sur le
sommet de laquelle se trouvait le bois touffu nommé el Rincón del
Bosquecillo.
Ces cavaliers étaient des Indiens guaycurús, reconnaissables à leur
élégant costume, au bandeau qui ceignait leur tête et surtout à la
grâce sans pareille avec laquelle ils maniaient leurs chevaux, nobles
fils du désert, aussi ardents et aussi indomptables que leurs maîtres.
Ils formaient une troupe d'une cinquantaine d'hommes environ, tous
armés en guerre et n'ayant aucunes touffes de plumes d'autruche ni
banderoles à la pointe de leurs lances; ce qui démontrait qu'ils
étaient en expédition sérieuse et non réunis pour une chasse.
Un peu en avant de la troupe s'avançaient deux hommes, des chefs,
ainsi que l'indiquait la plume de vautour plantée dans leur bandeau de
couleur rouge, et dont l'extérieur formait un complet contraste avec
celui de leurs compagnons.
Ils portaient le poncho bariolé, les caleçons de toile écrue, et les
bottes fabriquées avec le cuir qui recouvre la jambe du cheval; leurs
armes, lasso, bolas, lance et couteaux, étaient les mêmes que celles de
leurs compagnons, mais là s'arrêtait la ressemblance.
Le premier était un jeune homme de vingt-deux ans au plus; sa taille
était haute, élégante, souple et bien prise, ses manières nobles, ses
moindres gestes gracieux. Aucune peinture, aucun tatouage ne défigurait
ses traits accentués, d'une beauté presque féminine, mais auxquels,
chose extraordinaire chez un Indien, une barbe noire, courte et
frisée, donnait une expression mâle et décidée; cette barbe, jointe à
la blancheur mate de la peau du jeune homme, l'aurait facilement fait
passer pour un blanc, s'il avait porté un costume européen. Cependant,
hâtons-nous de constater que parmi les Indiens on rencontre souvent des
hommes dont la peau est complètement blanche et qui semblent appartenir
à la race caucasique; aussi cette singularité n'attire-t-elle en aucune
façon l'attention de leurs compatriotes, qui n'y attachent pas d'autre
importance que de leur témoigner un plus grand respect, les croyant
issus de la race privilégiée des hommes divins qui, les premiers, les
réunirent en tribu et leur enseignèrent les premiers éléments de la
civilisation.
Le jeune homme dont nous avons en quelques mots esquissé le portrait,
était le chef principal des guerriers dont il était en ce moment suivi;
il se nommait Gueyma, et, malgré sa jeunesse, il jouissait d'une grande
réputation de sagesse et de bravoure dans sa tribu.
Son compagnon, autant qu'il était possible, malgré sa taille droite,
ses cheveux noirs comme l'aile du corbeau et son visage exempt de
rides, de fixer son âge avec quelque certitude, devait avoir atteint
soixante-dix ans; cependant ainsi que nous l'avons dit aucun signe de
décrépitude ne se faisait voir en lui: son regard brillait de tout
le feu de la jeunesse; ses membres étaient souples et vigoureux; ses
dents, dont pas une ne manquait, étaient d'une éblouissante blancheur,
rendue plus sensible par la teinte foncée de son teint, bien que,
de même que l'autre chef, il n'eût ni tatouage ni peinture; mais
à défaut de ces marques physiques de vieillesse, l'expression de
sévérité répandue sur sa physionomie fine et intelligente, ses gestes
emphatiques et la lenteur calculée avec laquelle il laissait tomber de
sa bouche les moindres paroles, auraient fait connaître à tout homme
habitué à la fréquentation des Indiens, que ce chef était fort âgé
et qu'il jouissait parmi les siens d'un grand renom de sagesse et de
prudence, tenant plutôt sa place au feu du conseil de la nation qu'à la
tête d'une expédition de guerre.
Au centre de la troupe venaient deux hommes qu'à leur couleur et à
leurs vêtements il était facile de reconnaître pour Européens.
Ces hommes, bien qu'ils fussent sans armes, paraissaient être
considérés, sinon comme complètement libres, du moins avec certains
égards qui prouvaient qu'on ne les regardait pas comme prisonniers.
Quant à eux, c'étaient deux jeunes gens de vingt-cinq à vingt-huit
ans, recouverts du costume d'officiers brésiliens, aux traits fins et
hardis, à la physionomie insouciante et railleuse, qui galopaient au
milieu des guerriers indiens sans paraître s'inquiéter aucunement du
lieu où on les conduisait, et qui causaient gaiement en échangeant
de temps en temps quelques mots d'un ton de bonne humeur avec les
guerriers les plus rapprochés d'eux.
Le soleil disparaissait complètement au-dessous de l'horizon, et une
entière obscurité remplaçait presque instantanément la clarté du jour,
ainsi qu'il arrive dans tous les pays intertropicaux et qui n'ont
pas de crépuscule, au moment où les Indiens gravissaient au galop le
sentier à peine tracé qui conduisait au sommet de l'accore et donnait
accès dans le bois.
Arrivé au centre d'une clairière du milieu de laquelle sortait une
source d'une eau claire et limpide qui, après s'être frayé un chemin
tortueux à travers les roches, tombait en éblouissante cascade dans le
Río Bermejo, d'une hauteur de quarante à cinquante pieds, le jeune chef
Gueyma arrêta son cheval, sauta de selle et ordonna à ses guerriers
d'installer un campement de nuit; son intention étant de ne pas aller
plus loin ce jour-là.
Ceux-ci obéirent; ils mirent aussitôt pied à terre et s'occupèrent
activement à entraver les chevaux, à leur donner la provende, à allumer
les feux de veille et à préparer le repas du soir.
Quelques guerriers, au nombre de cinq ou six, avaient seuls conservé
leurs armes et s'étaient placés aux abords de la clairière, afin de
veiller au salut de leurs compagnons.
Les deux officiers brésiliens, fatigués, sans doute, d'une longue
course faite pendant la grande chaleur du jour, avaient, avec un soupir
de satisfaction, entendu l'ordre du chef et y avaient obéi avec un
empressement qui témoignait du désir qu'ils éprouvaient de prendre un
repos dont ils ressentaient l'impérieux besoin.
Vingt minutes plus tard, les feux étaient allumés, un ajoupa construit
pour garantir les blancs contre les atteintes de l'abondante rosée du
matin, et les guerriers réunis par petits groupes de quatre ou cinq
mangeaient de bon appétit les provisions simples placées devant eux et
composées, en général, d'ignames cuites sous la cendre, de farine de
manioc, de viande séchée au soleil et rôtie sur les charbons, le tout
accompagné de l'eau limpide de la source, breuvage sain et fortifiant,
mais nullement susceptible de monter à la tête des convives et de leur
échauffer le cerveau.
Les chefs avaient fait prier, par un guerrier, les officiers brésiliens
de prendre part à leur repas, courtoise invitation que ceux-ci avaient
acceptée avec d'autant plus de plaisir que, à part les gourdes pleines
d'eau-de-vie de canne qu'ils portaient à l'arçon de leurs selles,
ils manquaient complètement de vivres et s'étaient un moment crus
condamnés à un jeûne forcé; perspective d'autant plus désagréable pour
eux qu'ils mouraient littéralement de faim, n'ayant pas eu l'occasion,
depuis la veille au soir, de prendre d'autre rafraîchissement qu'un peu
d'eau-de-vie coupée avec de l'eau, régime plus qu'insuffisant pour des
estomacs de vingt ans, mais auquel ils s'étaient résolument astreints,
plutôt que de laisser voir leur détresse aux Indiens au milieu desquels
ils se trouvaient accidentellement. Heureusement pour eux, les chefs
guaycurús s'étaient aperçus de cette abstinence forcée et y avaient
gracieusement mis un terme en engageant les jeunes gens à souper avec
eux; procédé qui avait le double avantage de sauvegarder l'orgueil des
officiers et de rompre la glace entre eux et les Indiens.
Cependant, ainsi que cela arrive toujours entre personnes qui ne se
connaissent point ou du moins se connaissent peu, les premiers instants
furent assez froids entre ces quatre convives si différents d'allures
et de caractère.
Les officiers, après un cérémonieux salut auquel les chefs avaient
répondu d'une façon tout aussi guindée, s'étaient assis sur l'herbe et
avaient attaqué les vivres placés devant eux, d'abord avec une certaine
retenue strictement commandée par les convenances, mais bientôt ils
s'étaient laissé aller aux exigences impérieuses de leur appétit et
s'étaient mis résolument en devoir de le satisfaire.
--Epoï, dit le vieux chef avec un sourire de bonne humeur, je, suis
heureux, señores, de vous voir fêter si bien un aussi maigre repas.
--Ma foi! répondit en riant un des officiers, maigre ou non, chef, il
arrive trop à point pour que nous le dédaignions.
--Hum, fit le second, voilà juste vingt-quatre heures que nous n'avons
mangé, ce qui commence à être assez long.
--Pourquoi ne pas nous l'avoir dit tout d'abord? reprit le chef, nous
aurions immédiatement donné des ordres pour qu'on vous fournît les
vivres nécessaires.
--Mille fois merci de votre obligeance, chef, mais il ne convenait ni
à notre dignité ni à notre caractère de vous adresser une pareille
demande.
--Les blancs ont de singulières délicatesses, murmura Gueyma, se
parlant plutôt à lui-même qu'adressant la parole aux officiers.
Cependant ils entendirent cette observation, à laquelle l'un d'eux se
chargea de répondre.
--Cela n'est pas une question de délicatesse, chef, mais un sentiment
inné de convenance chez des hommes, qui non seulement se respectent
eux-mêmes, mais respectent encore en eux les personnes qu'ils sont
chargés de représenter.
--Vous nous excuserez, señor, reprit Gueyma; nous autres Indiens,
presque sauvages, ainsi que vous nous nommez, nous ne connaissons rien
à ces subtiles distinctions qu'il vous plaît d'établir; la vie du
désert n'enseigne pas de telles choses.
--Et nous n'en sommes peut-être que plus heureux pour cela, ajouta le
vieux chef.
--C'est possible, répondit l'officier; je ne discuterai pas avec vous
sur un point aussi futile; laissons donc ce sujet et permettez-moi de
vous offrir une gorgée d'_aguardiente_.
Et après avoir débouché sa gourde, il la présenta au chef.
Celui-ci, tout en repoussant la gourde de la main, jeta un regard
d'étonnement sur l'officier.
--Vous me refusez, demanda celui-ci; pour quel motif, chef? N'ai-je pas
accepté, moi, ce que vous m'avez offert.
L'Indien secoua la tête à plusieurs reprises.
--Mon fils n'a pas l'habitude de fréquenter les Guaycurús, dit-il.
--Pourquoi cette question, chef?
--Parce que, répondit-il, s'il en était autrement, le jeune chef pâle
saurait que les guerriers guaycurús ne boivent jamais cette boisson que
les blancs nomment eau ardente et qui les rend fous; l'eau des sources
que le grand Esprit _Macunhan_ a semée à profusion dans le désert,
suffit pour calmer leur soif.
--Excusez mon ignorance, chef, je n'avais nullement l'intention de vous
blesser.
--Là où il n'y a pas d'intention, ainsi que le dit le visage pâle,
répondit en souriant le vieux chef, l'injure ne saurait exister.
--Bien parlé, mon maître, reprit gaiement le jeune homme; j'aurais
été peiné qu'une action inconsidérée de ma part eût troublé la bonne
intelligence qui doit régner entre nous, d'autant plus que je désire
vous adresser différentes questions, si toutefois vous n'y trouvez pas
d'inconvénient.
Le repas était terminé. Les deux chefs avaient roulé du tabac dans
des feuilles de palmier et fumaient; les officiers, eux, avaient tout
simplement allumé des cigares.
--Quelles sont les questions que le visage pâle désire m'adresser?
répondit l'Indien.
--D'abord, permettez-moi de vous faire observer que, depuis que
le hasard m'a conduit parmi vous, je suis en proie à un continuel
étonnement.
--Epoï! fit en souriant le chef. En vérité?
--Ma foi, oui. Jamais je n'avais vu d'Indien. Là-bas, à Rio Janeiro,
quand on me parlait des peaux-rouges, on me les représentait comme des
hommes entièrement sauvages, féroce, perfides, croupissant dans la
plus horrible barbarie. Je m'étais donc fait des Indiens une idée qui,
d'après ce que je vois à présent, était des plus erronées.
--Ehah! Ehah! Et que voit donc le visage pâle?