L'obscurité qui commençait à envahir la cellule empêcha le Français de

reconnaître au premier moment ces deux personnes enveloppées d'épais

manteaux et la tête recouverte de chapeaux dont les larges ailes,

rabattues sur le visage, ne laissaient pas distinguer les traits.

--Nous sommes perdus, murmura-t-il, en faisant un pas en arrière et en

portant instinctivement la main à ses pistolets.

--Arrêtez! s'écria vivement un des deux inconnus; en laissant tomber le

pan de son manteau, ne voyez-vous donc pas qui nous sommes?

--Oh! s'écria le Français en reconnaissant la marquise.

--J'ai pensé, reprit-elle, que pour la hasardeuse aventure dans

laquelle nous nous jetons mieux valait ce costume que le nôtre.

--Et vous avez eu cent fois raison, madame. Oh! Maintenant, à moins de

complications imprévues, je crois presque pouvoir répondre au succès de

votre fuite.

La jeune fille se cachait honteuse et frémissante derrière sa mère.

--Nous partirons quand il vous plaira, madame, reprit le jeune homme,

seulement je crois que le plus tôt sera le mieux.

--Tout de suite! Tout de suite! s'écria la marquise.

--Soit, fit la supérieure, suivez-moi.

Ils quittèrent la cellule.

La marquise et sa fille portaient chacune une légère valise sous le

bras.

De plus la marquise, sans doute pour ajouter à la réalité de son

costume masculin, avait une paire de pistolets à la ceinture, un sabre

au côté et un long coutelas dans la polena droite.

Les cloîtres étaient déserts, un silence de mort régnait dans le

couvent.

--Avancez sans crainte, dit la supérieure, personne ne vous surveille.

--Où sont les chevaux? demanda la marquise.

--A quelques pas d'ici, répondit Émile; il aurait été imprudent de les

amener jusqu'au couvent.

--C'est juste, répondit la marquise.

Ils continuèrent à avancer.

Le peintre était fort inquiet. La dernière question de la marquise

à propos des chevaux lui rappelait un peu tardivement qu'il n'avait

nullement songé à se munir de montures; entraîné par la rapidité avec

laquelle les événements s'étaient précipités depuis l'arrivée de Tyro

dans le souterrain, il s'était complètement laissé diriger par le

Guaranis, sans penser un instant à ce détail, cependant si important,

pour la réussite de son projet de fuite.

--Diable, murmura-t-il à demi-voix, pourvu que Tyro ait eu plus de

mémoire que moi; je ne pouvais cependant pas avouer cet impardonnable

oubli; d'ailleurs, le principal est de sortir d'ici.

Les quatre personnes traversèrent rapidement les corridors, elles ne

tardèrent pas à atteindre la porte du couvent. La supérieure, après

avoir jeté un regard investigateur à travers le guichet afin de

s'assurer que la rue était déserte, prit une clef à un trousseau pendu

à sa ceinture et ouvrit la porte.

--Adieu, et que le Seigneur vous protège, dit-elle, j'ai loyalement

tenu ma promesse.

--Adieu et merci, répondit la marquise. Quant à la jeune fille elle se

jeta dans les bras de la religieuse et l'embrassa en pleurant.

--Partez, partez! s'écria vivement la supérieure; et, les poussant

doucement, elle referma la porte derrière eux.

Les deux dames jetèrent un dernier et triste regard sur le couvent et,

s'enveloppant avec soin dans leurs manteaux, elles se préparèrent à

suivre leur protecteur.

--Quel chemin prenons-nous? demanda la marquise.

--Celui-ci, répondit Émile, en tournant à droite, c'est-à-dire en se

dirigeant du côté de la rivière.

Était-ce hasard ou intuition qui le poussait dans cette direction? Un

peu de l'un, un peu de l'autre.

Une barque assez grande, montée par quatre hommes, attendait échouée

sur la rive.

--Eh! fit un des hommes, dans lequel Émile reconnut aussitôt Tyro,

voilà le patron, ce n'est pas malheureux.

Celui-ci, sans répondre, fit entrer ses compagnes dans la barque et y

entra aussitôt après elles.

Sur un signe de l'Indien, les pagayes furent bordées et la barque

s'éloigna rapidement.

Les dames poussèrent un soupir de soulagement.

Tyro avait pensé que mieux valait, pour partir, reprendre le

même chemin, surtout à cause des dames, qui, malgré toutes leurs

précautions, couraient le risque d'être reconnues facilement;

seulement, comme lui non plus n'avait pas songé à faire part de son

intention à son maître, il craignait que celui-ci ne s'engageât à

travers les rues; aussi, dès qu'il avait eu frété la barque, s'était-il

posté de façon à apercevoir son maître à la sortie du couvent, et s'il

l'avait vu tourner du côté opposé à celui que le hasard lui avait fait

choisir, il se serait mis à sa poursuite, afin de lui faire rebrousser

chemin.

Nous avons vu comment, cette fois, le hasard, sans doute fatigué de

toujours persécuter le jeune homme, avait consenti à le protéger en le

lançant dans la bonne voie.

Grâce à l'obscurité, car le soleil était couché et déjà les ténèbres

étaient épaisses, et surtout à la largeur de la rivière dont la barque

tenait le milieu, les fugitifs ne couraient que très peu de risques

d'être reconnus.

Ils accomplirent leur trajet en fort peu de temps, et pendant tout leur

voyage ne rencontrèrent aucune autre embarcation que la leur, excepté

une pirogue indienne montée par un seul homme qui les croisa à la

sortie de la ville.

Mais cette pirogue passa trop loin de la barque et sa course était

trop rapide pour qu'on supposât que l'homme qui se trouvait dedans eût

essayé de jeter les yeux sur eux.

Ils arrivèrent enfin à l'entrée du souterrain.

Nous avons dit que la barque était montée par quatre hommes.

De ces quatre hommes, deux étaient des Gauchos engagés par Tyro, et

comme le Guaranis les avait bien payés. Il avait le droit de compter

sur leur fidélité; ajoutons que pour plus de sûreté l'Indien ne

leur avait rien confié du but de l'expédition; le troisième était

un domestique du peintre, un Indien que celui-ci avait laissé à San

Miguel, sans autrement s'en occuper, lorsqu'il avait pris la fuite; le

quatrième était Tyro lui-même.

Lorsque la barque toucha le bord, le Guaranis aida respectueusement

les deux dames à descendre à terre, puis leur montrant l'entrée du

souterrain:

--Veuillez, señoras, leur dit-il, entrer dans cette caverne où nous

vous rejoindrons dans un instant.

Les dames obéirent.

--Et nous? demanda le peintre.

--Nous avons encore quelque chose à faire, maître, répondit l'Indien.

L'accent singulier dont ces paroles furent prononcées étonna Émile,

mais il ne fit pas d'observation, convaincu que le Guaranis devait

avoir de sérieux motifs pour lui répondre d'une façon aussi péremptoire.

X

A TRAVERS CHAMPS

Se tournant alors vers les deux Gauchos, qui se tenaient insouciamment

assis sur le rebord de la barque:

--Je vous ai payés; vous êtes libres de nous quitter maintenant, leur

dit le Guaranis, à moins que vous ne consentiez à faire un nouveau

marché avec ce señor, au nom duquel je vous avais engagés.

--Voyons le marché? répondit un des deux Gauchos.

--Êtes-vous libres, d'abord?

--Nous le sommes.

--Est-ce en votre nom à tous deux que vous me répondez?

--Oui; ce caballero est mon frère; il se nomme Mataseis, et moi

Sacatripas: où va l'un, l'autre le suit.

Tyro salua d'un air charmé. La réputation de ces deux caballeros était

faite depuis longtemps; il la connaissait de vieille date: c'étaient

les deux plus insignes bandits de toute la Bande Orientale. Il ne

pouvait mieux tomber dans les circonstances présentes; gens de sac et

de corde, leurs mains étaient rouges jusqu'au coude. Pour un réal, ils

auraient, sans hésiter, assassiné leur père; mais leur parole était

d'or; une fois donnés, ils ne l'auraient pas violée pour la possession

de toutes les mines de la cordillière; c'était leur seul défaut, ou, si

on le préfère, leur seule vertu; l'homme, cet étrange animal, est ainsi

fait qu'il n'est complet ni pour le bien ni pour le mal.

--Très bien, reprit Tyro, je suis heureux, caballeros, d'avoir affaire

à des hommes comme vous; j'espère que nous nous entendrons.

--Voyons, répondit Mataseis.

--Voulez-vous demeurer au service de ce caballero?

--A quelles conditions? Encore est-il bon de savoir si le service sera

rude? reprit le positif Mataseis.

--Il le sera; il vous prend pour _tout_ faire, vous entendez: _tout_,

ajouta-t-il en appuyant avec intention sur le dernier mot.

--Cela est la moindre des choses, s'il nous paye bien.

--Cinq, onces par mois chacun, cela vous convient-il?

Les deux bandits échangèrent un regard.

--C'est convenu, dirent-ils.

--Voici un mois d'avance, reprit Tyro, en prenant une poignée d'or dans

sa poche et la leur remettant.

Les Gauchos tendirent la main avec un mouvement de joie et firent

instantanément disparaître l'or sous leurs ponchos.

--Seulement, souvenez-vous qu'un mois commencé doit se finir, et que

lorsqu'il vous plaira de quitter le service de ce caballero, vous

devrez le prévenir huit jours à l'avance et vous abstenir de rien

tenter contre lui pendant les huit jours qui suivront la rupture de

votre marché; acceptez-vous ces conditions?

--Nous les acceptons.

--Jurez donc de les tenir fidèlement.

Les deux bandits écartèrent leurs ponchos, prirent dans la main les

scapulaires pendus à leurs cous et, se découvrant en levant les yeux au

ciel avec une onction digne d'un serment plus chrétien.

-- Nous jurons sur ces scapulaires bénits de tenir fidèlement les

conditions acceptées par nous, dirent-ils tous deux à la fois;

puissions-nous perdre la part que nous espérons en paradis et être

damnés si nous manquions à ce serment librement prêté.

--C'est bien, fit Tyro et se tournant vers l'Indien pendant que les

Gauchos, après avoir baisé leurs scapulaires, les remettaient dans leur

poitrine, et vous, Neño, voulez-vous rester au service de votre maître?

--Cela m'est impossible, répondit résolument l'Indien; j'ai un autre

maître.

--Soit, vous êtes libre; partez.

Neño ne se fit pas répéter l'invitation. Après avoir salué le peintre,

il sauta légèrement hors de la barque et s'éloigna à grands pas dans la

direction de San Miguel.

Le Guaranis le suivit un instant des yeux; puis, se penchant vers

Sacatripas, il murmura un mot à voix basse à son oreille.

Le bandit fit un geste affirmatif de la tête, toucha légèrement le bras

de son frère, et tous deux s'élançant en même temps à terre disparurent

en courant dans l'obscurité.

--Ces démons seront précieux pour vous, maître, dit Tyro.

--Je le crois, mais ils me font l'effet d'atroces canailles:

malheureusement, dans les circonstances où je me trouve, peut-être

serai-je obligé d'utiliser un jour ou l'autre leurs services.

Le Guaranis sourit sans répondre.

--Ne trouvez-vous pas la conduite de ce Neño indigne, après tant de

bontés que j'ai eues pour lui? reprit le peintre.

--Vous ne savez pas encore tout ce qu'il vous a fait, maître.

--Que voulez-vous dire?

--C'est lui qui vous a trahi et qui a vendu votre tête à vos ennemis.

--Vous le saviez! s'écria le jeune homme avec violence, et vous avez

amené ce misérable avec nous? Nous sommes perdus alors!

--Écoutez, maître, répondit froidement le Guaranis.

En ce moment, un cri d'agonie traversa l'espace; bien qu'assez éloigné

il avait une telle expression d'angoisse et de douleur que le peintre

frémit malgré lui et se sentit soudain inondé d'une sueur froide.

--Oh! s'écria-t-il, c'est le cri d'un homme qu'on assassine. Que se

passe-t-il? Mon Dieu!

Et il fit un mouvement pour s'élancer hors de la barque.

--Arrêtez, maître, dit Tyro, c'est inutile; les trahisons de Neño ne

sont plus désormais à craindre.

--Que voulez-vous dire?

--Je veux dire, maître, que vos Gauchos ont commencé leur service;

vous voyez que ce sont des hommes précieux. Allez rejoindre ces dames

pendant que je ferai disparaître cette barque avec l'aide de ces dignes

caballeros, que je vois accourir déjà de ce côté.

Le jeune homme se leva sans répondre et quitta la barque en chancelant

comme un homme ivre.

--C'est affreux! murmura-t-il, et pourtant la mort de ce misérable

sauve peut-être trois existences.

Il s'enfonça dans la galerie et rejoignit les dames, qui se tenaient

tremblantes à côté l'une de l'autre, ne comprenant rien à l'absence

prolongée du jeune homme et justement effrayées par le cri de mort dont

le lugubre écho était parvenu jusqu'à elles.

La vue du Français les rassura.

--Qu'allons-nous faire maintenant? demanda à voix basse la marquise.

--Dans quelques minutes nous le saurons, répondit Émile; il nous faut

attendre.

En ce moment le Guaranis parut, suivi de Mataseis.

--J'ai coulé la barque, dit l'Indien, afin de détruire les traces de

notre passage. Le frère de ce señor est allé battre l'estrade; venez.

Ils le suivirent.

L'Indien se dirigeait dans les ténèbres avec autant de facilité qu'en

plein jour; bientôt les fugitifs furent assez rapprochés pour que le

bruit de plusieurs voix arrivât jusqu'à eux.

Tyro imita à deux reprises le cri du hibou. Un profond silence se fit

aussitôt dans le souterrain, puis un homme parut, tenant d'une main une

lanterne avec laquelle il s'éclairait et de l'autre un pistolet armé.

Cet homme était don Santiago Pincheyra.

--Qui va là? demanda-t-il d'un ton de menace.

--Ami, répondit le peintre.

--Ah! Ah! Votre expédition a réussi, à ce qu'il parait, répondit le

montonero, en replaçant le pistolet à sa ceinture; tant mieux, je

commençais à m'inquiéter de votre longue absence. Venez, venez, tous

nos amis sont ici.

Ils entrèrent.

Une dizaine de montoneros se trouvaient en effet dans le souterrain.

Avec une délicatesse qu'on aurait été loin de soupçonner chez un pareil

homme, le montonero s'approcha des deux dames que, malgré leur costume,

il avait devinées, et, s'inclinant devant elles en même temps qu'il

leur présentait des cravates de soie noire:

--Couvrez-vous le visage, mesdames, dit-il respectueusement, mieux

vaut qu'aucun de nous ne sache qui vous êtes; plus tard, probablement,

vous ne seriez que médiocrement flattées d'être reconnues par un des

compagnons que vous donne aujourd'hui la fatalité.

--Merci, señor, vous êtes réellement un caballero, répondit

gracieusement la marquise, et sans insister davantage, elle cacha ses

traits avec la cravate, ce qui fut aussitôt imité par sa fille.

Cette heureuse idée du montonero sauvait l'incognito des fugitives.

--Quant à nous continua-t-il en s'adressant au peintre, nous sommes des

hommes capables de répondre de nos actes, n'est-ce pas?

--Peu m'importe en effet d'être reconnu, répondit celui-ci, mais

qu'attendons-nous pour partir, tout est-il prêt?

--Tout est prêt, j'ai une troupe nombreuse de hardis compagnons blottis

comme des guanacos dans le taillis; nous partirons quand vous voudrez.

--Dame! Je crois que le plus tôt sera le mieux.

--Partons donc, alors.

--Un instant, señor, j'ai expédié un des engagés de mon maître à la

découverte, peut-être serait-il bon d'attendre son retour.

--En effet; cependant, fit observer Émile, afin de ne pas perdre de

temps, il serait bien de sortir d'ici et de monter à cheval; cela

permettra au Gaucho de nous rejoindre; aussitôt son arrivée nous nous

mettrons en route.

--Parfaitement raisonné; seulement, je suis assez embarrassé en ce

moment.

--Pourquoi?

--Dame! Pour monter à cheval, il faut en avoir, et je crains que

quelques-uns de nous n'en aient pas.

--J'y ai songé, ne vous occupez pas de ce détail; il y a dans le rancho

six chevaux que j'y ai fait conduire aujourd'hui même, dit Tyro.

--Oh! Alors, rien ne nous arrête plus; laissez-moi jeter un coup d'œil

au dehors, je vous avertirai lorsqu'il sera temps de me rejoindre.

Et, après avoir ordonné d'un geste à ses compagnons de le suivre, le

montonero disparut dans la galerie.

Il ne resta plus dans le souterrain que les deux dames, le peintre et

le Guaranis.

--Mon bon Tyro, dit alors Émile, je ne sais comment reconnaître votre

dévouement; vous n'êtes pas un de ces hommes que l'on paye, cependant,

avant de nous séparer, je voudrais vous laisser une preuve de...

--Pardon, maître, interrompit vivement Tyro, si je me permets de vous

couper la parole, n'avez-vous pas parlé de nous séparer?

--En effet, mon ami, et croyez que cela me cause un véritable chagrin,

mais je n'ai pas le droit de vous condamner à partager plus longtemps

ma mauvaise fortune.

--Vous êtes donc mécontent de mes services, maître? S'il en est ainsi,

excusez-moi, je tâcherai à l'avenir de mieux comprendre vos intentions

afin de les exécuter à votre entière satisfaction.

--Comment! s'écria le jeune homme avec une surprise joyeuse, vous

auriez le projet de me suivre malgré la mauvaise situation dans

laquelle je me trouve et les dangers de toutes sortes qui m'entourent.

--Ces dangers eux-mêmes seraient une raison de plus pour que je ne vous

quittasse pas, maître, répondit-il avec émotion, si déjà je n'étais

résolu à ne pas vous abandonner; si peu que je vaille, bien que je ne

sois qu'un pauvre Indien, cependant il y a certaines circonstances où

l'un est heureux de savoir près de soi un cœur dévoué.

--Tyro, dit avec effusion le Français profondément touché de

l'affection si simple et si sincère de cet homme, vous n'êtes plus mon

serviteur, vous êtes mon ami: pressez ma main. Quoi qu'il arrive, je

n'oublierai jamais ce qui se passe en ce moment entre nous.

--Merci, oh! Merci, maître, répondit-il en lui baisant la main; ainsi,

vous consentez à ce que je vous accompagne?

--Pardieu! s'écria-t-il, maintenant c'est, entre nous, à la vie et à la

mort, nous ne nous quitterons plus.

--Et vous me parlerez comme autrefois?

--Je te parlerai comme tu voudras; es-tu content? reprit-il avec un

sourire.

--Merci, encore une fois, maître; oh! Soyez tranquille, vous ne vous

repentirez jamais de la bonté que vous avez pour moi.

--Je le sais bien; aussi, je suis tranquille, va, et tu n'as que faire

d'essayer de me rassurer.

--Venez, dit le montonero en reparaissant, tout est prêt: on n'attend

plus que vous; quant aux chevaux...

--Ce soin me regarde, interrompit Tyro.

Ils s'engagèrent alors dans la galerie; les chevaux du jeune homme ne

se trouvaient plus dans l'écurie qui leur avait été ménagée, mais il ne

s'en inquiéta pas.

Bientôt ils débouchèrent au milieu du taillis où la nuit précédente les

Espagnols et les patriotes s'étaient livré un si furieux combat; une

nombreuse troupe de cavaliers se tenait immobile et silencieuse devant

l'entrée du souterrain.

Le Guaranis avait pris les devants; lorsque le montonero entra dans la

clairière, il s'y trouvait déjà avec le Gaucho, chacun tenant plusieurs

chevaux en bride.

--Voici vos chevaux, señoras, dit-il en s'adressant aux dames, ce sont

deux coursiers d'amble fort doux et fort vites.

La marquise le remercia; l'Indien attacha derrière la monture les

valises qu'elle lui remit, puis aida la mère et la fille à se mettre en

selle.

Émile, le montonero et le Gaucho étaient déjà à cheval.

Deux chevaux restaient encore: un pour Tyro, l'autre pour Sacatripas.

Au moment ou le Guaranis mettait le pied à l'étrier, un sifflement aigu

se fit entendre dans les buissons.

--Voilà notre éclaireur, dit-il, et il répondit au signal.

--En effet, Sacatripas parut presque aussitôt.

Le Gaucho semblait avoir fait une course précipitée: sa poitrine

haletait, son visage était inondé de sueur.

--Partons! Partons! dit-il d'une voix saccadée, si nous ne voulons être

enfumés comme des loups; avant une demi-heure, ils seront ici.

--Diable, fit le montonero, voilà une mauvaise nouvelle, compagnon.

--Elle est certaine.

--Quelle direction devons-nous suivre?

--Celle des montagnes.

--Tant mieux, c'est celle que je préfère, et élevant la voix: en avant,

au nom du diable! cria-t-il, et surtout ne ménageons pas les chevaux.

Les cavaliers appuyèrent les éperons en lâchant la bride et toute la

troupe s'élança dans la nuit avec la rapidité d'un ouragan, coupant la

plaine en ligne droite, franchissant les ravins et les buissons sans

tenir compte des obstacles.

Les deux dames étaient placées entre Émile et le Guaranis qui eux-mêmes

étaient flanqués chacun d'un Gaucho. C'était quelque chose d'étrange et

de fantastique que la course affolée de cette légion de noirs démons

qui fuyaient dans les ténèbres, silencieux et mornes, avec la rapidité

irrésistible d'un tourbillon.

La fuite continua ainsi pendant plusieurs heures; les chevaux

haletaient, quelques-uns commençaient même à buter.

--Quoiqu'il puisse advenir, il faut s'arrêter une heure, murmura le

Pincheyra; sinon, bientôt, nous serons tous démontés.

Tyro l'entendit.

--Atteignez seulement le rancho del Quemado, dit-il.

--A quoi bon, répondit brusquement le montonero, nous en sommes encore

à deux lieues au moins, nos chevaux seront fourbus.

--Qu'importe, j'ai préparé un relais.

--Un relais, nous sommes trop nombreux.

--Deux cents chevaux vous attendent.

--Deux cents chevaux! Miséricorde! Votre maître est donc bien riche?

--Lui? fit en riant l'Indien, il est pauvre comme Job! Mais ajouta-t-il

avec intention, ses compagnons sont riches, et voilà douze jours que je

prépare cette fuite, dans la prévision de ce qui arriverait aujourd'hui.

--Alors, s'écria le montonero avec une animation fébrile, en avant! En

avant, compagnons! Dussent les chevaux en crever.

La course recommença rapide et fiévreuse.

Un peu avant le lever du soleil, on atteignit enfin le rancho; il était

temps, les chevaux ne se tenaient plus debout que maintenus par la

bride; ils butaient à chaque pas et plusieurs déjà s'étaient abattus

pour ne plus se relever.

Leurs maîtres, avec cette insouciante philosophie qui caractérise les

Gauchos, après les avoir débarrassés de la selle et s'en être chargés,

les avaient abandonnés et suivaient tant bien que mal la cavalcade en

courant.

Le rancho del Quemado n'était, en quelque sorte, qu'un vaste hangar

auquel attenait un immense corral rempli de chevaux.

A trois ou quatre lieues en arrière, se dressaient comme une sombre

barrière les premiers contreforts de la cordillière, dont les cimes

neigeuses masquaient l'horizon.

Sur l'ordre de don Santiago, les chevaux fatigués furent abandonnés

après qu'on leur eu enlevé la selle, et chaque montonero entra dans le

corral, en faisant tournoyer son lasso.

Bientôt chaque cavalier eut lacé le cheval dont il avait besoin et se

fut mis en devoir de le harnacher.

Il restait encore quatre-vingts ou cent chevaux dans le corral.

--Nous ne devons pas abandonner ici ces animaux, dit le montonero, nos

ennemis s'en serviraient pour nous poursuivre.

--Il est facile de remédier à cela, observa Tyro; il y a une _yegua

madrina_, on lui mettra la clochette, les chevaux la suivront, dix de

nos compagnons partiront en avant avec eux.

--Pardieu! Vous êtes un précieux compère, répondit joyeusement le

montonero, rien n'est plus facile.

L'ordre fut immédiatement donné par lui et les chevaux de rechange

s'éloignèrent bientôt du côté des montagnes, sous l'escorte de quelques

cavaliers.

Les chevaux peuvent faire sans se fatiguer de longues traites en

liberté; ce mode de relais est généralement adopté en Amérique, où il

est presque impossible de se procurer autrement des montures fraîches.

--Maintenant, reprit le montonero, je crois que nous ferons bien de

monter à cheval.

--Oui, et de repartir, ajouta Émile en étendant les bras vers la plaine.

Aux premiers rayons du soleil qui faisait étinceler ses armes, on

apercevait une nombreuse troupe de cavaliers qui accourait à toute

bride.

--¡Rayo de Dios! s'écria don Santiago, l'éclaireur avait raison, nous

étions suivis de près; les démons ont fait diligence, mais maintenant

il est trop tard pour eux. Nous ne les craignons plus! En selle tous et

en avant! En avant!

On repartit.

Cette fois, la course ne fut pas aussi rapide. Les fugitifs se

croyaient certains de ne pas être atteints; l'avance qu'ils avaient

obtenue était assez grande, et selon toute probabilité ils arriveraient

aux montagnes avant que les patriotes fussent sur eux.

Une fois dans les gorges des cordillières, ils étaient sauvés.

Le Montonéro · 第 9 / 21 段