les deux prisonniers qui devaient demain être jugés comme espions par
le conseil de guerre, don Luis Ortega et le comte de Mendoza, que
moi-même avais arrêtés la nuit de la fête en plein Cabildo...
--Eh bien? interrompit le général Moratín.
--Eh bien, ils se sont évadés.
--Evadés! s'écria le gouverneur avec surprise.
--Aujourd'hui même, au lever du soleil, déguisés en moines
franciscains; des affidés leur tenaient des chevaux tout préparés aux
portes de la ville.
--Oh! Oh! Cela m'a tout à fait l'air d'une trahison! s'écria le général
en fronçant le sourcil, je vais...
--Ne faites rien, interrompit don Zéno, toute démarche serait inutile
maintenant; ils ont une avance de près de quatorze heures, et l'on va
vite quand on veut sauver sa tête.
--Quand avez-vous appris cette évasion dont personne ne m'a instruit?
--Vous étiez à la chasse, général.
--C'est vrai, je suis coupable.
--Nullement, car en votre absence j'ai pris sur moi de donner des
ordres.
--Je vous remercie, cher don Zéno.
--En sortant de la maison de la marquise de Castelmelhor, où ce matin
je m'étais rendu, un de vos aides de camp, général, qui était à votre
recherche et voulait monter à cheval pour vous rejoindre, m'a donné
la nouvelle de cette fuite; j'ai aussitôt lancé des détachements dans
toutes les directions, à la poursuite des fugitifs.
--Très bien.
--Ces détachements, sauf un seul, sont revenus sans avoir eu de
nouvelles des prisonniers.
--Voilà une fâcheuse affaire, et qui ne peut que compliquer encore la
situation difficile dans laquelle nous nous trouvons en ce moment.
--Je ne m'en suis pas tenu là, monsieur le gouverneur, répondit don
Zéno, je me suis rendu à la prison pour interroger le directeur sur
les particularités de la fuite; de plus, j'ai disséminé par la ville
des gens intelligents chargés de prendre langue et de me rapporter ce
qu'ils entendraient dire.
--On n'est pas plus prudent et plus avisé, mon cher don Zéno, je vous
félicite de tout cœur.
--Vous ajoutez trop d'importance à une chose aussi simple.
--Et qu'avez-vous appris?
--Ma foi, reprit don Zéno en se tournant à demi du côté du diplomate
français, j'ai appris une chose qui vous étonnera fort, monsieur le
duc, et que je n'ose croire encore.
--Quoi donc? dit en souriant le duc, aurais-je, sans le savoir, protégé
la fuite de vos prisonniers.
--Dame! fit en riant don Zéno, il y a un peu de cela.
--Ah! Par exemple, s'écria le duc, vous allez vous expliquer, n'est-ce
pas général?
--Je ne demande pas mieux, monsieur le duc, mais, rassurez-vous, il
n'est nullement question de vous dans tout ceci, mais seulement d'un de
vos amis.
--D'un de mes amis à moi, mais je suis étranger, je ne connais, excepté
vous, personne que je sache dans cette ville, où je suis venu pour la
première fois, il y a quelques jours à peine.
--Justement, fit en riant don Zéno; c'est d'un de vos compatriotes
qu'il s'agit.
--D'un de mes compatriotes?
--Oui, un certain Émile Gagnepain, il aurait, paraît-il, remarquez que
je ne suis que l'écho d'un on-dit général...
--Continuez, il aurait...
--Il aurait entretenu des relations avec les prisonniers, qu'il connaît
de longue date, et, bref, il aurait fini par les faire évader.
Un léger et imperceptible sourire plissa les lèvres minces du diplomate
à cette révélation, mais reprenant aussitôt son sang-froid:
--Quant à cela, messieurs, répondit-il, je puis à l'instant vous
prouver la fausseté de cette accusation portée contre mon malheureux
compatriote.
--Je ne demande pas mieux, pour ma part, dit don Zéno.
--Comment vous y prendrez-vous? demanda don Eusebio.
--Vous allez voir; mon compatriote, ou pour mieux dire mon ami, demeure
dans cette maison même, je vais le faire appeler.
--En effet, observa le gouverneur, à ses réponses nous saurons bientôt
ce qui en est.
--Remarquez, monsieur le duc, que je n'affirme rien, reprit don Zéno,
et que je n'attaque en rien l'honneur de ce caballero.
--Il n'importe, messieurs, s'écria le duc avec un beau mouvement
d'indignation; s'il était réellement coupable, ce que je déclare
impossible, je serais le premier à l'abandonner à votre justice.
Les deux hommes s'inclinèrent sans répondre; le duc frappa sur un
timbre.
Un domestique parut.
--Prévenez don Emilio, dit le duc, que je désire causer avec lui à
l'instant.
--Le señor don Emilio n'est pas dans son appartement, Seigneurie,
répondit le domestique en s'inclinant respectueusement.
--Ah! fit avec étonnement le diplomate, encore dehors à cette heure;
fort bien. Dès qu'il rentrera, car il ne saurait tarder, vous le
prierez de se rendre ici.
Le domestique s'inclina sans bouger.
--Ne m'avez-vous pas entendu, reprit le diplomate, pourquoi ne
sortez-vous pas?
--Seigneurie, répondit respectueusement le domestique, don Emilio ne
rentrera pas.
--Don Emilio ne rentrera pas? Qu'en savez-vous?
--Il a fait ce matin enlever tous ses bagages par un homme qui a dit
qu'il quittait immédiatement la ville.
Le duc fit signe au domestique de sortir.
--C'est étrange, murmura-t-il, dès que la porte se fut refermée sur le
valet; que signifie ce départ?
Les deux créoles se regardaient avec étonnement.
--Non, reprit le duc avec force, je ne puis encore le croire coupable;
il y a évidemment dans cette affaire quelque chose que nous ignorons.
La porte se rouvrit en ce moment.
--Le señor capitaine don Sylvio Quiroga, annonça le domestique.
--Faites entrer, dit don Zéno.
Et se tournant vers le duc:
--Pardonnez-moi, monsieur; le capitaine Quiroga est le dernier officier
dépêché par moi à la poursuite des fugitifs: c'est un vieux routier, je
me trompe fort ou il nous apporte des nouvelles.
--Qu'il soit le bienvenu alors, dit don Eusebio.
--Oui, qu'il soit le bienvenu, appuya le duc, car j'espère que les
renseignements qu'il nous donnera dissiperont les doutes qui se sont
élevés sur la loyauté de mon malheureux compatriote.
--Dieu le veuille! fit don Zéno.
Le capitaine don Sylvio Quiroga parut. Après avoir respectueusement
salué les personnes qui se trouvaient dans le salon il se redressa et
attendit qu'on l'interrogeât.
--Eh bien? lui demanda don Zéno, avez-vous retrouvé la trace des
fugitifs, capitaine?
--Je l'ai retrouvée, général, répondit-il.
--Vous les ramenez?
--Non pas.
--Est-ce que vous ne les avez pas rejoints?
--Si, mon général.
--Alors, comment se fait-il que vous reveniez sans ces deux hommes?
--D'abord, ils n'étaient plus deux, mon général; il paraît qu'ils
avaient recruté un compagnon en route: j'en ai vu trois, moi.
Il y eut un instant de silence pendant lequel le Français et les deux
créoles échangèrent un regard.
--Peu importe, deux ou trois! reprit don Zéno. Comment se fait-il,
capitaine, que les ayant rejoints vous les ayez laissé échapper?
--Mon général, voici, en deux mots, l'affaire. Au moment où je me
préparais à les prendre au collet, car je n'en étais plus qu'à portée
de pistolet à peine, deux ou trois cents cavaliers sont à l'improviste
sortis d'un petit bois et nous ont chargés avec fureur; comme je
n'avais avec moi que huit hommes, j'ai jugé prudent de ne pas attendre
le choc de ces ennemis que j'étais loin de soupçonner aussi près de
moi, et je me suis mis aussitôt en retraite avec mes compagnons.
--Oh! Oh! Que dites-vous donc là? s'écria don Zéno, auriez-vous eu
peur, par hasard, capitaine?
--Ma foi oui, général; j'ai eu peur, et grandement même, répondit
franchement l'officier, surtout quand j'ai reconnu à quelle sorte de
gens j'avais affaire.
--Qu'avaient-ils donc de si terrible?
--Je suis revenu exprès à franc étrier pour vous en instruire, général;
car, tout en fuyant, j'ai eu parfaitement le temps de les dévisager.
--Et ce sont? demanda le gouverneur avec impatience.
--Ce sont des _Pincheyras_, Excellence, répondit froidement le vieux
soldat.
Cette révélation produisit l'effet d'un coup de foudre sur les
assistants. Don Zéno surtout et don Eusebio paraissaient en proie à une
agitation extraordinaire.
--Des _Pincheyras_! répétèrent-ils.
--Oui; du reste, nous saurons bientôt ce qu'ils veulent. J'ai embusqué
deux hommes sur leur route avec ordre de surveiller leurs mouvements.
--C'est égal, s'écria le gouverneur en se levant vivement, on
ne saurait prendre trop de précautions avec de pareils démons.
Excusez-moi, monsieur le duc, de vous quitter aussi brusquement;
mais la nouvelle annoncée par ce brave officier est d'une importance
extrême, et je dois sans retard veiller à la sûreté de la ville;
demain, si vous me le permettez, nous reprendrons cet entretien.
--Quand il vous plaira, messieurs, répondit le diplomate, vous savez
que je suis à vos ordres.
--Mille fois merci, à demain donc. Venez-vous avec moi, señor Cabral?
--Certes, je vous suis, répondit celui-ci, on ne saurait user de trop
de prudence dans une circonstance aussi grave.
Les deux généraux prirent immédiatement congé du duc et sortirent
suivis par le capitaine.
Lorsque la porte se fut refermée et que le vieux diplomate se trouva
seul, il se frotta les mains l'une contre l'autre et lançant un regard
ironique du côté ou s'étaient retirés ses visiteurs:
--Je crois, murmura-t-il avec un sourire railleur, que voilà un assez
joli trébuchet de préparé. Eh, eh, eh! Mon cher ami Émile sera sur ma
foi bien fin s'il en réchappe; je l'aime trop pour ne pas faire sa
fortune malgré lui; je lui dois bien cela pour le service qu'il m'a
rendu.
VII
LA PANIQUE
On ne saurait se faire une idée même lointaine de la rapidité avec
laquelle se répand une mauvaise nouvelle; de la façon dont elle se
défigure en passant de bouche en bouche, se grossissant incessamment
et finissant, dans un temps fort court, par revenir à celui qui le
premier en a été l'auteur, tellement surchargée de faits et enjolivée
de détails que celui-ci ne la saurait reconnaître.
On serait porté à supposer qu'il existe dans l'atmosphère des courants
électriques qui se chargent de transmettre aux quatre coins de
l'horizon, avec la rapidité de l'éclair, et de les faire tomber dans le
domaine public ces nouvelles sinistres que les chefs du pouvoir ne se
confient qu'à l'oreille et sous la condition expresse du secret le plus
strict.
Le capitaine don Sylvio Quiroga n'avait depuis son retour à San Miguel,
communiqué avec personne autre que don Eusebio Moratín et don Zéno
Cabral; ses soldats avaient, comme lui, gardé le plus profond silence
sur ce qui s'était passé pendant leur courte expédition à la recherche
des fugitifs, et pourtant, par une fatalité inexplicable, à peine les
deux généraux, en sortant de chez le duc de Mantoue, mettaient-ils
le pied sous les portales de la place Mayor, que de tous les côtés
ils n'apercevaient que des visages effarés et entendaient des voix
saccadées par l'épouvante murmurer le nom si redouté des Pincheyras.
La nouvelle avait déjà fait beaucoup de chemin; ce n'était plus deux
cents hommes qui s'étaient montrés aux environs de la ville, mais
bien une formidable armée espagnole venant du haut Pérou, pillant,
brûlant, dévastant tout sur son passage, et dont la féroce cuadrilla
des Pincheyras formait l'avant-garde; ils arrivaient à marche forcée;
bientôt, le lendemain peut-être, ils camperaient devant la ville. Que
faire? Que résoudre? Où se cacher? Où fuir? C'en était fait de San
Miguel, les Espagnols pour se venger de leur défaite, n'y laisseraient
pas pierre sur pierre.
Ceux qui les avaient vus, car, comme toujours, il y avait des gens qui
affirmaient avoir vu cette fantastique armée espagnole, qui n'existait
réellement que dans leur cerveau, assuraient avoir entendu proférer par
l'ennemi les plus terribles serments de vengeance contre les malheureux
insurgés.
Des gens armés de torches, venus on ne savait d'où, parcouraient la
ville en tous les sens en criant:
--Aux armes! Aux armes!
A ces hurlements, à ces flammes sanglantes qui projetaient des lueurs
sinistres sur les murailles, les citoyens sortaient en toute hâte de
leurs maisons, les femmes et les enfants pleuraient et se lamentaient;
bref, la panique était devenue, en quelques instants si générale,
que les deux officiers, qui savaient cependant la vérité, en furent
effrayés eux-mêmes et se demandèrent si le mal n'était pas en effet
plus grand qu'ils ne le supposaient.
Ils montèrent sur les chevaux que leurs assistants leur tenaient tout
prêts à la porte de la maison du duc et ils s'élancèrent à toute bride
vers le Cabildo.
Malgré l'heure avancée, il était plus de minuit, le Cabildo, au moment
où le gouverneur et le montonero y pénétrèrent, était envahi par la
foule et offrait un spectacle de désordre et d'épouvante non moins
animé et non moins bruyant que celui qu'ils avaient eu sous les yeux en
traversant la Plaza Mayor.
Les deux officiers furent reçus par des cris de joie et des
protestations de dévouement que la peur seule pouvait inspirer à la
plupart des assistants.
Le gouverneur éprouva une peine infinie à rétablir un peu d'ordre et
à se faire écouter par ces hommes rendus presque insensibles par la
terreur.
Mais ce fut en vain qu'il essaya de les rassurer en leur racontant
simplement ce qui s'était passé; on ne voulut pas le croire, et il ne
réussit à convaincre personne que le danger qu'ils redoutaient si fort
n'existait pas.
Le tocsin sonnait à toutes les églises, des barricades se
construisaient à l'angle de toutes les rues, que parcouraient
incessamment des patrouilles de bourgeois armés, tandis que d'autres
bivouaquaient sur la place.
La ville offrait en ce moment l'aspect d'un vaste camp; il ne fallait
pas essayer de résister au torrent, le gouverneur le comprit, et
désespérant de rétablir la sécurité par les voies ordinaires, il
feignit de se rendre aux raisonnements des personnes qui l'entouraient
et essaya d'organiser la panique en donnant des ordres pour la défense
de la cité et expédiant des aides de camp dans toutes les directions.
Don Zéno, après avoir échangé quelques mots à voix basse avec le
gouverneur, au lieu de monter au Cabildo, avait piqué des deux et
s'était éloigné à fond de train, suivi par le capitaine Quiroga.
Mais son absence ne fut pas longue. Bientôt un galop de chevaux se fit
entendre, et don Zéno reparut à la tête de sa montonera, qui installa
immédiatement son bivouac sur la Plaza Mayor.
La vue des partisans, dans le courage desquels les habitants de San
Miguel avaient une pleine confiance, commença peu à peu à rassurer la
population.
D'autant plus que les montoneros, après avoir attaché leurs chevaux
aux piquets et placé des sentinelles, se mêlèrent à la foule, et
commencèrent tout doucement en causant avec les uns et avec les autres,
tout en feignant d'abord d'entrer dans les idées générales, de rétablir
les faits si étrangement défigurés, en racontant l'affaire telle
qu'elle était réellement.
L'influence de ces récits, colportés de l'un à l'autre et incessamment
recommencés par les soldats, ne tarda pas à se faire sentir dans
la foule; la réaction se manifesta bientôt, et les moins poltrons
sentirent le courage leur revenir un peu.
Cependant, comme en fin de compte le danger, pour être moindre qu'on
ne le supposait, existait cependant réellement, et que le voisinage
des montoneros royalistes ne laissait pas que d'être fort inquiétant
pour la sûreté commune, le général Moratín profita habilement de
l'effervescence de la population pour prendre les mesures les plus
efficaces qu'il pût imaginer, pour résister à un coup de main, en
attendant des renforts en cas où l'ennemi aurait à l'improviste tenté
d'enlever la ville par surprise, ce qui n'était pas sans exemple dans
l'histoire de la révolution buenos-airienne.
Des officiers dévoués surveillaient la construction des barricades; sur
les toits en terrasse des maisons, on montait des pierres pour assommer
les assaillants; des dépôts d'armes et de munitions étaient établis en
différents endroits; les barrières étaient fermées et défendues par des
postes nombreux.
Cependant, don Zéno Cabral, à la tête d'une quarantaine de montoneros
résolus, était parti à la découverte, se lançant en enfant perdu dans
la campagne.
Tous les députés s'étaient réunis au Cabildo dans la salle des séances
et s'étaient déclarés en permanence.
Le gouverneur, voulant par sa présence rassurer la population, était
monté à cheval, et, suivi d'un nombreux état-major, avait parcouru la
ville dans tous les sens, encourageant les uns, gourmandant les autres,
et excitant les habitants à faire leur devoir et à combattre bravement
l'ennemi s'il osait se montrer.
La nuit tout entière s'écoula ainsi. Au lever du soleil, le calme était
à peu près rétabli, bien que cependant chacun eût conservé ses armes et
fût demeuré à son poste.
Don Zéno Cabral, parti depuis plus de quatre heures pour battre
l'estrade, n'était pas encore de retour. Don Eusebio ne savait
que penser de cette longue absence qui commençait sérieusement à
l'inquiéter.
Plusieurs aides de camp dépêchés par lui à la rencontre du montonero,
étaient revenus sans apporter de nouvelles ni de lui ni de son
détachement.
Sur ces entrefaites, un officier entra, se pencha à l'oreille du
gouverneur et murmura quelques mots que lui seul entendit.
Don Eusebio tressaillit, il pâlit légèrement, mais se remettant
aussitôt:
--Capitaine, dit-il à l'officier, faites sonner le boute-selle, que
toute la cuadrilla de don Zéno Cabral monte à cheval, nous allons
pousser une reconnaissance hors la ville, afin de rassurer la
population en lui prouvant que le danger n'existe plus.
L'ordre fut immédiatement exécuté, et la montonera sortit de la ville
au petit pas.
Le général don Eusebio Moratín, monté sur un magnifique cheval noir, et
vêtu d'un uniforme tout couvert de broderies d'or, s'avançait à sa tête.
La foule, éparse dans toutes les rues, saluait le passage des partisans
de ses chaleureuses acclamations.
La montonera semblait bien plutôt exécuter une promenade militaire que
partir pour tenter une reconnaissance.
Dès que la troupe fut en rase campagne, et qu'un pli de terrain l'eut
dérobée aux regards des habitants, le général fit sonner la halte,
plaça les sentinelles et ordonna aux officiers de le venir trouver sur
le tertre, au sommet duquel lui-même s'était arrêté à cent pas à peu
près en avant de la cuadrilla.
Ceux-ci obéirent aussitôt avec une impatience mêlée de curiosité, car
bien que personne ne les en eût informés, ils soupçonnaient vaguement
que cette sortie improvisée de la ville cachait un motif plus grave que
celui d'une promenade.
Lorsque tous les officiers furent arrivés, et qu'après avoir mis pied à
terre, ils se furent rangés en cercle autour du général, celui-ci prit
la parole:
--Caballeros, leur dit-il nettement, le temps de la dissimulation est
passé; il est de mon devoir de vous expliquer franchement la situation,
d'autant plus que j'ai le plus grand besoin de votre concours.
--Parlez, général, répondirent les officiers, nous sommes prêts à vous
obéir comme si vous étiez réellement notre chef, quel que soit l'ordre
que vous nous donniez dans l'intérêt de la patrie.
--Je vous remercie, caballeros, et je compte sur votre promesse; voici
ce qui se passe, votre chef, don Zéno Cabral, trompé par un traître,
un espion, ou un imbécile, on ne sait encore lequel, a été avec les
quelques hommes qui l'accompagnaient, surpris par un parti de batteurs
d'estrade royaux. Tout fait supposer que ce parti appartient à la
formidable cuadrilla des Pincheyras. Don Zéno, après des prodiges de
valeur, a été contraint de se rendre afin d'arrêter l'effusion du sang.
Heureusement, un de ses compagnons est parvenu à s'échapper presque
par miracle, c'est lui qui nous a appris ce qui s'était passé, ces
nouvelles sont donc positives.
Les officiers, à ces paroles, poussèrent des exclamations de colère.
--Les ennemis sont proches, continua le général, en réclamant le
silence d'un geste, ne se doutant pas de la fuite de l'un de leurs
prisonniers et se croyant parfaitement sûrs que leur hardi coup de main
est encore ignoré de nous, ils ne se retirent que doucement et presque
sans ordre; l'occasion est donc belle pour prendre notre revanche et
délivrer votre chef et vos amis, le voulez-vous?
--Oui! Oui! s'écrièrent les officiers en brandissant leurs armes. A
eux! A eux!
--Très bien, répondit le général, avant une heure nous les aurons
rejoints, nous les attaquerons à l'improviste, et alors chacun fera
son devoir; souvenez-vous que les hommes que nous attaquons sont des
bandits, sans foi ni loi, mis, par leurs crimes, au ban de la société.
A eux donc, et pas de quartier!
Les officiers répondirent par des cris et des serments de vengeance,
allèrent se replacer en tête de leurs pelotons respectifs et la
cuadrilla repartit au galop, disparaissant presque au milieu du nuage
épais de poussière qu'elle soulevait sur son passage.
Ce que le général Moratín avait annoncé aux officiers de la cuadrilla
était vrai, ou du moins assez mal renseigné par le fugitif, il le
croyait tel, car les choses ne s'étaient pas passées absolument ainsi,
qu'on le lui avait rapporté.
Don Zéno Cabral parti, ainsi que nous l'avons dit plus haut, vers
deux heures du matin à la tête d'un assez faible détachement dans
l'intention de pousser une reconnaissance aux environs de la ville;
après avoir battu pendant deux ou trois heures la campagne sans rien
découvrir de suspect et sans relever aucune trace du passage d'une
troupe armée, avait voulu avant de rentrer dans la ville explorer
les bords de la rivière qui, assez escarpés à cause des nombreux
entassements de rochers qui la garnissent, et couverts en sus d'épais
bouquets d'arbres épineux et de buissons fourrés pouvaient recéler
une embuscade de maraudeurs, avait donc fait un crochet et s'avançant
avec les plus minutieuses précautions afin de ne pas être surpris à
l'improviste, il avait commencé son exploration.
Pendant assez longtemps les montoneros marchèrent ainsi, sondant
les buissons et les taillis de la pointe de leurs lances, sans rien
découvrir, et leur chef, convaincu que l'ennemi, si, par hasard, il
s'était aventuré aussi près de la ville, avait jugé prudent de ne pas
y demeurer davantage et s'était éloigné, allait donner l'ordre de
la retraite, lorsque tout à coup, au moment où il s'y attendait le
moins, une centaine d'hommes avaient surgi de tous côtés du milieu
des buissons, avaient entouré la troupe et l'avaient vigoureusement
attaquée.
Bien que surpris et poussés par un ennemi dont ils ignoraient le
nombre, mais que cependant ils supposaient avec raison leur être bien
supérieurs, les montoneros n'étaient pas hommes à mettre du premier
coup bas les armes, sans tenter de vendre chèrement leur vie, surtout
avec l'homme qui les commandait.
Il y eut un premier moment de désordre effroyable, un choc terrible
corps à corps, au milieu duquel don Zéno Cabral fut renversé de cheval
et jeté à terre.
Un instant ses compagnons le crurent mort.
Ce fut alors que l'un d'eux se glissa inaperçu au milieu des arbres et
des rochers, et s'enfuit à toute bride porter à San Miguel la nouvelle
de la défaite des montoneros.
Ceux-ci cependant étaient, loin d'être vaincus. Don Zéno Cabral s'était
relevé presque aussitôt et avait reparu à la tête de ses gens, qui,
découragés un instant par sa chute, avaient en l'apercevant de nouveau
à cheval senti renaître leur courage sur le point de les abandonner.
Cependant les assaillants étaient trop nombreux, le lieu de l'embuscade
trop bien choisi pour que les montoneros conservassent l'espoir, non
pas de vaincre, ils n'en avaient pas la pensée, mais de sortir du
mauvais pas dans lequel ils étaient tombés.
Don Zéno Cabral reconnut d'un coup d'œil les difficultés du terrain
sur lequel il lui fallait combattre et où ses cavaliers étaient dans
l'impossibilité de faire manœuvrer leurs chevaux.
Tous ses efforts tendirent donc à élargir le champ de bataille, les
montoneros, groupés et serrés autour de lui, chargèrent résolument
l'ennemi à plusieurs reprises sans réussir à l'entamer; la partie
était, selon l'expression vulgaire, bien attaquée et bien défendue, ils
luttaient montoneros contre montoneros, bandits contre bandits.