Mais soudain le peintre devint triste, et retira du Guaranis la bourse

que déjà il lui avait abandonnée.

--Je suis fou, dit-il maintenant, nous ne pouvons user de cet argent:

il n'est pas à nous, nous n'avons pas le droit de nous en servir.

Tyro le regarda avec surprise.

--Oui, continua-t-il en hochant doucement la tête, cette somme m'a

été remise par la personne que j'avais promis de sauver, afin de tout

préparer pour sa fuite.

--Eh bien? fit l'Indien.

--Dame! reprit le jeune homme, maintenant la question me paraît

singulièrement changée; j'aurai, je le crois, fort à faire à me sauver

tout seul.

--La situation est toujours la même pour vous, maître, vous pouvez

tenir la parole que vous avez donnée; au contraire, peut-être êtes-vous

dans de meilleures conditions aujourd'hui que vous ne l'étiez hier;

pour organiser, non seulement votre fuite, mais celle de ces personnes;

j'ai tout prévu.

--Voyons, explique-toi, car je recommence à ne plus te comprendre du

tout.

--Comment cela, maître?

--Dame! Tu sembles connaître mieux que moi mes affaires.

--Que cela ne vous inquiète pas, je ne sais de vos affaires que ce que

je dois en savoir pour vous être utile au besoin et être en mesure de

vous prouver quel est mon dévouement pour vous. D'ailleurs, si vous le

désirez, je paraîtrai ne rien savoir.

--Belle avance! s'écria le jeune homme en riant. Allons, puisqu'il

ne m'est même pas possible de conserver mes secrets à moi tout seul,

prends-en donc ta part, sorcier que tu es. Je ne me plaindrai pas

davantage; maintenant, continue.

--Donnez-moi seulement cet or, maître, et laissez-moi agir.

--En effet, je crois que c'est le plus simple; prends-le donc,

ajouta-t-il en lui mettant la bourse dans la main; seulement, hâte-toi,

car, mieux que moi, tu dois savoir que nous n'avons pas de temps à

perdre.

--Oh! Maintenant rien ne nous presse; on vous croit parti; on vous

cherche bien loin; on vous laisse ainsi toutes les facilités possibles

pour faire ici tout ce que vous voudrez.

--C'est vrai; s'il ne s'agissait que de moi, ma foi, j'ai une si grande

confiance en ton habileté, que je ne me presserais pas du tout, je

t'assure; mais...

--Oui, interrompit-il, je sais ce que vous voulez dire, maître; il

s'agit des dames. Elles sont pressées, elles, et elles ont des raisons

pour cela; mais elles n'ont rien à redouter avant trois jours, et je ne

vous en demande que deux; est-ce trop?

--Non, certes, seulement je t'avoue qu'il y a une chose qui

m'embarrasse fort, à présent.

--Laquelle, maître?

--C'est la façon dont je m'introduirai dans le couvent pour les avertir.

--C'est cependant bien simple; vous irez au couvent sous le même

déguisement que vous avez pris aujourd'hui.

--Hum... tu crois que ce n'est pas beaucoup risquer?

--Pas le moins du monde, maître; qui voulez-vous qui s'occupe d'un

pauvre vieillard?

--Enfin, j'essayerai; si j'échoue, j'aurai fait mon devoir de galant

homme, ma conscience ne me reprochera rien.

Ils continuèrent à causer ainsi pendant plusieurs heures, prenant leurs

dernières dispositions et essayant de prévoir tous les hasards qui

pourraient, au dernier moment, venir à l'improviste contrecarrer la

réussite de leurs projets.

Plus le jeune Français se laissait aller à une intimité plus complète

avec le Guaranis, plus il reconnaissait d'intelligence dans ce pauvre

diable d'Indien si simple et si naïf en apparence, et plus il se

félicitait d'avoir accepté ses offres de service et de s'être confié à

lui.

Il est vrai d'ajouter que si le peintre n'avait pas ainsi à point

nommé rencontré ce serviteur dévoué, il aurait été dans une situation

des plus critiques et presque dans l'impossibilité d'échapper au

danger terrible suspendu sur sa tête; il le reconnaissait franchement

et mettant de côté tout préjugé de race, il laissait sagement son

serviteur agir pour lui, se contentant de suivre ses conseils, sans

essayer de faire prévaloir ses idées; ce qui montrait chez le jeune

homme, malgré son apparente frivolité de caractère, un grand bon sens

et une rectitude de jugement peu commune.

Une demi-heure environ après le coucher du soleil, les deux hommes

quittèrent la grotte au fond de laquelle ils étaient demeurés cachés

pendant plus de quatre heures.

L'Indien qui, malgré les ténèbres, semblait voir comme en plein jour,

guida son maître à travers des sentiers détournés, en apparence

inextricables, mais au milieu desquels il se dirigeait avec une sûreté

qui dénotait une complète connaissance des lieux, qu'il parcourait.

Le peintre, peu habitué à ces courses de nuit, le suivait tant bien

que mal butant presque à chaque pas, mais ne se décourageant point, et

prenant gaiement son parti de ce nouveau contretemps.

Du reste, le trajet de la grotte, à l'endroit où il se rendait, était

court; il ne dura tout au plus que trois quarts d'heure.

Tyro s'arrêta devant un rancho d'aspect assez misérable, construit au

sommet d'une colline, et ouvrit, sans annoncer autrement sa présence,

une porte formée par un cuir de bœuf étendu sur une claie en osier.

Le rancho était ou plutôt paraissait désert.

L'Indien battit le briquet et alluma un _sebo._

L'intérieur du rancho ressemblait à l'extérieur et était fort misérable.

--Eh! fit Émile en jetant autour de lui un regard investigateur, ce

rancho est-il donc abandonné?

--Nullement, maître, répondit Tyro, mais les propriétaires se sont

retirés dans la pièce à côté afin de ne pas nous voir.

--Oh! Oh! Et pour quelle raison?

--Tout simplement afin que si, par hasard, on venait vous chercher

ici, ils pussent en toute sûreté de conscience affirmer qu'ils ne vous

connaissent pas et qu'ils ne vous ont pas vu.

--Tiens, tiens, tiens! fit en riant le jeune homme, c'est assez

spirituel ce qu'ils font là, ces braves gens! Allons! Je vois avec

plaisir que les jésuites, aussi bien en Amérique qu'en Europe,

faisaient d'excellents élèves; le procédé est fort ingénieux.

Tyro ne répondit pas; il était en train d'enlever avec une pioche

une légère couche de terre sous laquelle apparut bientôt une trappe;

l'Indien la souleva.

--Venez, maître, dit-il.

--Diable! murmura le jeune homme avec une certaine hésitation, vais-je

donc m'enterrer tout vivant?

L'Indien avait déjà disparu dans l'ouverture laissée béante par

l'enlèvement de la trappe.

--Allons, fit le jeune homme, il n'y a pas à hésiter.

Il se pencha sur le trou, aperçut les premiers échelons d'une échelle

et descendit résolument dans le souterrain où l'attendait Tyro, le

_sebo_ levé vers lui afin de l'éclairer et de lui éviter un faux pas.

Ce souterrain était assez grand et assez haut, entièrement garni de

_petates_ pour absorber l'humidité; tous les bagages du jeune homme

avaient été apportés et rangés avec soin.

Un _equipal_, une _butaca_, une table et un hamac pendu dans un coin

complétaient un ameublement réduit à sa plus simple expression.

Plusieurs bougies et une lampe se trouvaient disposées sur la table.

A chaque extrémité de ce souterrain, dont la forme était à peu près

ovale, s'ouvraient des galeries.

--Voici votre appartement provisoire, maître, dit le Guaranis; chacune

de ces galeries donne, après quelques détours, assez loin dans la

campagne; en cas d'alerte, vous avez donc une retraite assurée; vos

chevaux ont été placés par moi dans la galerie de gauche, ils ont

tout ce qui leur faut; dans cette corbeille vous trouverez des vivres

pour trois jours. Je ne vous engage pas à sortir avant de m'avoir vu;

seulement je vous avertis que je ne reviendrai que lorsque tout sera

prêt pour votre fuite; vous serez ici complètement en sûreté, vous

n'avez que patience à prendre.

Tout en parlant ainsi, l'Indien avait sorti de de la corbeille et étalé

sur la table, après avoir allumé la lampe, les vivres nécessaires au

souper, dont le peintre, à jeun depuis sa sortie du couvent, commençait

à éprouver un sérieux besoin.

--Maintenant, maître, je remonte dans le rancho, afin de tout remettre

en place et faire disparaître les traces de notre passage. A bientôt et

bon courage.

--Merci, Tyro; mais, au nom du ciel! Souviens-toi que je ne me fie qu'à

toi; ne me laisse pas trop longtemps prisonnier.

--Rapportez-vous-en à moi, maître. Ah! J'oubliais de vous avertir que

lorsque je reviendrai, ce sera par la galerie de droite; j'imiterai le

cri du hibou trois fois avant d'entrer.

--Bien, je m'en souviendrai. Tu ne veux pas me tenir compagnie et

souper avec moi?

--Merci, maître, cela m'est impossible, il me faut être à San Miguel

dans une heure.

--Allons, fais comme tu le voudras, répondit le peintre en étouffant un

soupir, je ne te retiens plus.

--Au revoir, maître, patience, et à bientôt!

--A bientôt, Tyro; quant à la patience que tu me recommandes, je

tâcherai d'en avoir.

L'Indien remonta l'échelle, disparut par l'ouverture, et, après avoir

dit une dernière fois adieu à son maître, il referma la trappe.

Émile se trouva seul.

Il demeura un instant immobile, plongé dans des réflexions assez

sombres; mais bientôt, secouant la tête à plusieurs reprises, il

s'assit sur la _butaca_ et se mit en devoir d'attaquer les vivres

placés devant lui sur la table.

--Soupons, dit-il, cela me fera passer toujours une heure, d'autant

plus que je me sens un appétit formidable. C'est égal, ajouta-t-il la

bouche pleine, au bout d'un instant, lorsque, à mon retour en France,

je raconterai mes aventures d'Amérique, du diable si on me croira!

Et, remis en joie par cette réflexion, il continua gaiement son souper.

Renvoi 1: Peaux de moutons teintes et préparées.

VI

COMPLICATIONS

Le jour même où s'étaient passés les différents événements que nous

avons rapportés dans nos précédents chapitres, vers neuf heures du

soir environ, deux personnes étaient assises dans le salon du duc de

Mantoue et causaient en français avec une certaine animation. Ces

deux personnes étaient, la première, le duc de Mantoue lui-même ou M.

Dubois, ainsi qu'il se faisait appeler, et l'autre, le général don

Eusebio Moratín, gouverneur pour les patriotes buenos-airiens de la

ville de San Miguel et de la province de Tucumán.

Le général Moratín était alors âgé de quarante-cinq ans; il était

petit, mais trapu et fortement charpenté; ses traits auraient été beaux

sans l'expression de froide méchanceté qui respirait dans ses yeux

noirs et profondément enfoncés sous l'orbite.

Cet officier, dont la mémoire est justement exécrée dans les provinces

argentines et qui, si Rosas n'était venu après lui, serait demeuré

le type le plus complet des scélérats que l'écume révolutionnaire a

fait, depuis le commencement de ce siècle, monter à la surface de

de la société pour tyranniser les peuples et déshonorer la grande

famille humaine, jouait en ce moment un rôle important dans son pays et

jouissait d'une immense influence.

Nous ferons en quelques mots son histoire. Né, en 1760, d'une famille

distinguée de Montevideo, cet homme avait de bonne heure manifesté

les plus mauvais penchants; la vie nomade des gauchos, leur sauvage

indépendance, tout en eux, jusqu'à leur férocité même, avaient séduit

cet esprit fougueux; pendant plusieurs années, il partagea leur

existence, puis il réunit une bande de contrebandiers et d'assassins,

dont il devint bientôt le membre le plus actif, le plus cruel et le

plus entreprenant.

L'ascendant, pris par cet homme sur ses compagnons de rapines, le fit

choisir pour chef.

Dès lors; ses excès ne connurent plus de bornes, et lui acquirent une

célébrité à la fois éclatante et exécrable.

Il ravagea sans pitié la _Banda Oriental_, l'_Entre-Ríos_ et le

_Paraguay_, détruisant les moissons, enlevant les femmes, égorgeant les

hommes, pillant les églises, et portant le deuil dans plus de _vingt

mille_ familles.

Les choses en vinrent à un tel point, que le gouverneur de Buenos Aires

fut obligé de créer un corps de volontaires spécialement chargés de

poursuivre la bande de Moratín; mais ce moyen fut insuffisant, et il

fallut que le gouvernement espagnol traitât de puissance à puissance

avec ce brigand.

Son propre père servit de médiateur. Les bandits furent amnistiés,

incorporés dans l'armée, et leur chef, en sus d'une grosse somme

d'argent, reçut la commission de lieutenant, qui bientôt lui valut

celle de capitaine.

Mais, au premier cri d'indépendance poussé dans les provinces

argentines, Moratín déserta, passa aux insurgés, suivi de ses anciens

compagnons, créa une redoutable montonera, attaqua résolument les

Espagnols et les battit en plusieurs rencontres, et notamment, en 1814,

à la journée de _las Piedras_.

Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les hauts faits de ce

féroce condottière que, malgré le soin que nous avons pris de changer

son nom, ceux de ses compatriotes dans les mains desquels tombera

ce livre reconnaîtront aussitôt; nous nous bornerons à ajouter

qu'après des actes d'une férocité révoltante mêlés à des actions

éclatantes,--car il était doué d'une haute intelligence,--au moment où

nous le mettons en scène avait le grade de général, était gouverneur du

Tucumán, et, probablement, ne comptait pas en demeurer là.

Le tableau que présentaient à cette époque les provinces insurgées

était le plus triste et le plus affligeant qui se puisse imaginer.

Les hommes du pouvoir cherchaient à se détruire les uns les autres au

détriment de la tranquillité publique.

Les soldats avaient rompu tous liens de subordination, c'était par

caprice qu'ils acceptaient ou qu'ils refusaient d'obéir à leurs

officiers, qui eux-mêmes, la plupart du temps, s'improvisaient leurs

grades de leur autorité privée.

Le sanguinaire Moratín se préparait selon toute apparence à combattre

pour son propre compte.

Les Portugais faisaient la guerre pour l'agrandissement du Brésil, les

Montévidéens pour avoir la vie sauve et les Buenos Airiens pour le

maintien de l'union proclamée dès le commencement des hostilités contre

les Espagnols.

Dans cet étrange conflit de toutes les passions humaines, les derniers

sentiments de patriotisme avaient été noyés dans le sang, et chacun ne

prenait plus parti que suivant ses intérêts d'avarice ou d'ambition.

Bref, la démoralisation était partout, la foi nulle part.

Don Eusebio Moratín, bien que, en qualité de créole, il méprisât

souverainement tout ce qui venait de l'étranger et surtout de l'Europe,

parlait cependant très facilement l'anglais et le français, non pas par

goût pour ces deux idiomes, mais par nécessité et afin de faciliter,

par des apparences libérales et l'appui des grandes puissances

européennes, les visées ambitieuses qu'il couvait sourdement dans son

cœur.

Nous reprendrons maintenant notre récit au point ou nous l'avons

laissé, c'est-à-dire que nous ferons assister le lecteur à la fin de

l'entretien des deux hommes politiques que nous avons mis en présence

en commençant ce chapitre.

Le général qui, depuis quelques instants, marchait à grands pas dans le

salon, se retourna tout d'un coup et venant se placer bien en face du

duc:

--Bah, bah! lui dit-il d'une voix saccadée, en rejetant la tête en

arrière et faisant claquer ses doigts, geste qui lui était habituel, je

vous répète, monsieur le duc, que votre Zéno Cabral, quelque bon soldat

qu'il soit, n'est qu'un niais fieffé.

--Permettez, général, objecta le Français.

--Allons donc, reprit-il avec violence, un homme politique, lui! Il

faudrait être fou pour le supposer. Un chef de montoneros qui s'avise

d'être amoureux, de faire du sentiment, que sais-je moi? Est-ce

ainsi qu'on se comporte? Eh! Mon Dieu! Si la petite lui plaît qu'il

la prenne! C'est simple comme bonjour cela et ne demande pas grande

diplomatie, que diable! J'ai l'expérience de ces choses-là, moi! Toute

femme veut être un peu forcée, cela est élémentaire. Au lieu de cela,

il prend des airs de beau ténébreux, roule les yeux, pousse des soupirs

et va presque jusqu'à faire des madrigaux. Sur ma parole ce serait à

pouffer de rire, si on ne haussait pas les épaules de pitié! La mère

et la fille se moquent de lui; et elles font bien. On n'est pas plus

niais! Vous verrez qu'elles finiront par lui glisser entre les doigts

comme des couleuvres qu'elles sont, et ce sera bien fait, vive Dieu!

J'applaudirai des deux mains à ce beau résultat d'un amour platonique

saupoudré de vengeance héréditaire. Qu'on ne me parle plus de cet

homme! Il n'y a rien à faire avec lui!

Le duc avait écouté cette foudroyante sortie avec cet implacable

sang-froid perpétuellement stéréotypé sur son visage impassible et dont

il ne se départait jamais.

Lorsque le général se tut, il le regarda un instant d'un air légèrement

railleur, puis, prenant la parole à son tour:

--Tout cela est fort bien, général, dit-il, mais ce n'est en résumé que

l'expression de votre opinion personnelle, n'est-ce pas?

--Certes! fit don Eusebio.

--Vous seriez, je l'imagine, reprit-il en souriant, fort peu flatté

qu'on répétât à don Zéno Cabral les paroles que vous venez de prononcer.

Un éclair de férocité jaillit de l'œil du général, mais, se remettant

aussitôt:

--J'avoue, dit-il, que j'en serais rien moins que satisfait.

--Alors, reprit le duc, à quoi bon dire des choses que, un jour ou

l'autre, on pourrait regretter? Avec moi, cela ne tire pas autrement

à conséquence; je sais trop bien à quels fils légers tiennent souvent

les plus profondes combinaisons politiques pour abuser jamais d'une

confidence, mais dans un moment d'emportement vous pourriez vous

laisser aller à parler ainsi devant des tiers dont vous ne seriez pas

aussi sûr que vous l'êtes de moi, et alors cela aurait d'incalculables

conséquences.

--Vous avez raison, mon cher duc, fit en riant le général, je me

rétracte; mettons que je n'ai rien dit.

--Voilà qui est mieux, général, d'autant plus que vous avez en ce

moment le plus pressant besoin de don Zéno Cabral et de sa cuadrilla.

--C'est vrai, je ne puis malheureusement me passer de lui.

--Charmante façon de lui inspirer de la confiance, si vous le traitez

de niais.

--Oubliez cela! Et arrivons s'il vous plaît au fait. Don Zéno ne

tardera pas à venir ici, et je voudrais que tout fût convenu entre nous

avant qu'il paraisse.

Le Français jeta un regard sur la pendule.

--Nous avons encore vingt minutes à nous, dit-il, c'est plus qu'il ne

nous en faut pour convenir de tout. D'abord, quel est votre projet?

--De me faire nommer président de la république, pardieu! s'écria-t-il

avec violence.

--Je le sais, mais ce n'est pas de cela dont je vous parle.

--De quoi me parlez-vous donc?

--Des moyens que vous comptez employer pour atteindre le but que vous

ambitionnez.

--Ah! Voilà justement où le bât me blesse, je ne sais trop que faire,

nous pataugeons en ce moment dans un tel gâchis...

--Raison de plus, interrompit en souriant le duc: les meilleurs pêches

se font toujours en eau trouble.

--A qui le dites-vous? fit avec un éclat de rire le général, je n'ai

jamais pêché autrement, moi.

--Eh bien, si cela vous a réussi jusqu'à présent, il faut continuer.

--Je le voudrais, mais de quelle façon?

Le duc sembla réfléchir profondément pendant quelques secondes, tandis

que le général l'examinait avec anxiété.

--Voyez comme vous êtes injuste, mon cher général, reprit enfin le duc,

c'est justement cet amour de don Zéno pour la fille de la marquise

de Castelmelhor, amour que vous avez si vertement qualifié, qui vous

fournira ces moyens que vous cherchez sans réussir à les trouver.

--Je ne vous comprends pas le moins du monde; quel rapport peut-il y

avoir entre...

--Patience, interrompit le diplomate. Que désirez-vous d'abord?

L'éloignement immédiat de don Zéno Cabral, qui, aimé et respecté de

tous comme il l'est, pourrait par sa présence influencer les votes des

députés qui se réunissent en ce moment en cette ville pour proclamer

l'indépendance et peut-être élire un président; n'est-ce pas cela?

--En effet, mais don Zéno ne consentira sous aucun prétexte à

s'éloigner.

Le diplomate ricana doucement en jetant un regard de pitié à son

interlocuteur.

--Général, lui dit-il, avez-vous quelquefois été amoureux dans votre

vie?

--Moi! s'écria don Eusebio avec un bond de surprise. Ah çà, vous vous

moquez de moi, mon cher duc?

--Pas le moins du monde, répondit-il paisiblement.

--Au diable la question saugrenue! Quand nous traitons une affaire

sérieuse.

--Pas aussi saugrenue que vous le supposez, général; je ne m'éloigne en

aucune façon de notre affaire. Ainsi, je vous en prie, faites-moi le

plaisir de me répondre clairement et catégoriquement. Avez-vous été oui

ou non amoureux?

--Puisque vous l'exigez, soit. Jamais je n'ai été ce que vous appelez

amoureux; est-ce clair?

--Parfaitement; eh bien! Voilà justement où est la différence entre

vous et don Zéno Cabral, c'est qu'il est amoureux.

--Pardieu! La belle et grande nouvelle que vous m'annoncez là, mon cher

duc; voilà une heure que je vous le répète.

--D'accord, mais attendez la conclusion.

--Voyons donc cette conclusion.

--La voici: cela a été dit, il y a quelque cent ans déjà, par un

fabuliste de notre nation, d'une façon charmante, dans une fable que je

vous lirai quelque jour.

--Mais la conclusion? s'écria le général avec un trépignement

d'impatience.

--Hum! Que vous êtes vif, mon cher général, reprit imperturbablement le

duc, qui s'amusait fort intérieurement de l'exaspération contenue de

son interlocuteur. Écoutez bien; elle n'est pas longue, mais elle est

en vers... rassurez-vous, il n'y en a que deux:

Amour! Amour! Quand tu nous tiens, On peut bien dire: Adieu prudence!

--Comprenez-vous?

--A peu près, répondit le général, qui, au fond, ne comprenait pas du

tout, mais ne voulait pas le paraître; cependant, je ne vois pas...

--C'est pourtant fort simple, mon cher général; c'est justement par son

amour que nous le tenons.

--C'est-à-dire...

--C'est-à-dire que s'est en sachant à propos exciter cet amour que nous

parviendrons au résultat que nous voulons obtenir.

--Pour le coup, je ne vous comprends plus, monsieur le duc; cet amour

n'a pas besoin d'être excité, j'imagine.

--L'amour, non peut-être, répondit en riant le Français; mais la

jalousie tout au moins; quant à cela, laissez-moi faire, je me suis mis

en tête que vous réussiriez, et cela sera.

--Je vous remercie, mon cher duc, de cet appui qu'il vous plaît de me

donner; mais ne serait-il pas convenable que vous me missiez au courant

de vos projets, de cette façon je pourrais, au besoin, vous venir en

aide, au lieu que, si je demeure dans l'ignorance où je me trouve

en ce moment, peut-être arrivera-t-il que, sans le savoir, je vous

contrecarrerai.

--Vous avez raison, général; d'ailleurs, je n'ai aucun motif de vous

faire mystère des moyens que je compte employer, puisque c'est de vous

seul qu'il s'agit dans tout ceci.

--En effet, je vous serai donc fort obligé de vous expliquer, mon cher

duc.

--Soit.

Au même instant la porte s'ouvrit toute grande, et un criado, revêtu

d'une magnifique livrée, annonça:

--Son Excellence le señor général don Zéno Cabral.

Les deux hommes échangèrent un rapide regard d'intelligence et se

levèrent pour saluer le général.

--Je vous dérange, messieurs? dit celui-ci en entrant.

--Nous? Pas le moins du monde, señor don Zéno, répondit le Français;

nous vous attendions, au contraire, avec la plus vive impatience.

--Pardonnez-moi d'avoir avancé de quelques minutes l'heure que vous

aviez daigné assigner à notre rendez-vous, monsieur le duc; mais comme

je savais trouver ici Son Excellence le gouverneur, je me suis hâté de

venir, ayant une importante communication à lui faire.

--Alors, soyez doublement le bienvenu, cher général, répondit don

Eusebio.

Le criado avança des sièges et se retira.

La conversation, commencée en français à cause de la difficulté que le

duc éprouvait à s'exprimer en espagnol, continua dans la même langue,

que, soit dit entre parenthèses, don Zéno Cabral parlait avec une

remarquable pureté.

--Vous disiez donc, cher don Zéno, reprit don Eusebio lorsque chacun se

fut assis, que vous aviez à me faire une importante communication.

--Oui, monsieur le gouverneur.

--Alors, veuillez, je vous prie, vous expliquer sans ambage; le señor

duc connaît tous nos secrets; d'ailleurs, il est trop de nos amis pour

que nous lui fassions un mystère de ce qui nous intéresse.

Le Montonéro · 第 5 / 21 段