Le chef des patriotes savait désormais à quels ennemis il avait

affaire; leurs ponchos rouges, uniforme adopté par les Pincheyras, les

lui avait fait reconnaître dès que le jour était arrivé.

Car pendant le combat acharné que se livraient les deux troupes, le

soleil s'était levé et avait dissipé les ténèbres.

Malheureusement la clarté du jour en révélant le petit nombre des

patriotes, rendait leur défaite plus probable.

Les Pincheyras furieux d'avoir été si longtemps tenus en échec par un

aussi faible détachement, redoublèrent d'efforts pour en finir enfin

avec eux.

Mais ceux-ci ne se découragèrent pas; conduits une dernière fois à la

charge par leur intrépide chef, ils se ruèrent avec fureur sur leurs

ennemis, qui vainement essayèrent de leur barrer le passage.

Les montoneros avaient réussi à renverser la barrière humaine dressée

devant eux et avaient gagné la plaine.

Mais au prix de quels sacrifices!

Vingt des leurs étaient demeurés sans vie, étendus parmi les rochers;

les survivants, au nombre d'une quinzaine au plus, étaient blessés pour

la plupart et accablés par la fatigue du combat de géant qu'il leur

avait fallu si longtemps soutenir.

Tout n'était pas fini, cependant; pour se retrouver en rase campagne;

les patriotes n'étaient pas sauvés; du reste, ils se faisaient pas

d'illusions pour leur sort, mais, sachant qu'ils n'avaient pas de

quartier à attendre de leurs féroces ennemis, ils préféraient se faire

tuer que tomber vivants entre leurs mains et être condamnés à souffrir

d'horribles tortures.

Pourtant, bien que fort mauvaise encore, leur situation s'était

sensiblement améliorée, par la raison qu'ils avaient maintenant de

l'espace autour d'eux, et que leur salut allait dépendre de la vitesse

de leurs chevaux.

Les Pincheyras, pour surprendre leurs ennemis, avaient été contraints

de mettre pied à terre et de cacher leurs chevaux à quelques pas de là.

Lorsque les montoneros eurent réussi à s'ouvrir un passage, les

Pincheyras se précipitèrent immédiatement vers l'endroit où ils avaient

laissé leurs chevaux afin de les poursuivre.

Il y eut alors forcément un temps d'arrêt dont Zéno Cabral et ses

compagnons profitèrent pour gagner au pied et agrandir la distance qui

les séparait de leurs ennemis.

Le chef des Pincheyras, homme de haute taille, aux traits énergiques

et accentués, à la physionomie dure et cruelle, jeune encore, et

qui, pendant le combat, avait fait des prodiges de valeur et s'était

constamment acharné sur don Zéno Cabral lui-même, qu'il avait même, au

commencement de l'action, renversé de cheval, apparut bientôt presque

couché sur sa monture, brandissant furieusement sa lance et excitant à

grands cris une vingtaine de cavaliers dont il était suivi.

Les autres Pincheyras ne tardèrent pas à le joindre, émergeant

successivement du milieu des rochers et des bouquets d'arbres.

Alors, la poursuite commença rapide, échevelée, désespérée de part et

d'autre.

Les montoneros, pour donner moins de prise à leurs ennemis, s'étaient

dispersés sur un grand espace, étendus sur leurs chevaux, pendus de

côté par l'étrier, et, d'une main, se retenant à la crinière pour

éviter les _bolas_ et les _lassos_ que leurs ennemis, tout en galopant

à fond de train, faisaient tournoyer autour de leurs têtes.

Cette chasse à l'homme, grâce à l'habileté de ces cavaliers émérites,

offrait un spectacle des plus émouvants, rempli des plus étranges

péripéties.

Les Pincheyras, cependant, malgré les efforts des montoneros, grâce

aux chevaux frais qu'ils montaient, se rapprochaient rapidement;

encore quelques minutes, et ils seraient arrivés à portée de ceux

qu'ils poursuivaient, lorsque tout à coup la terre retentit sous les

pas pressés d'une troupe considérable de cavaliers, un nuage épais de

poussière apparut à l'horizon.

Bientôt ce nuage s'entr'ouvrit, et le général don Eusebio Moratín,

suivi de toute la cuadrilla de don Zéno Cabral, chargea avec fureur les

royaux.

Ceux-ci surpris à leur tour, quand déjà ils se croyaient vainqueurs,

poussèrent des hurlements de rage, et, tournant bride aussitôt,

ils essayèrent de s'échapper dans toutes les directions, serrés

de près par les montoneros, qui, en reconnaissant leur chef,

avaient senti redoubler leur ardeur. Don Zéno, brûlant de tirer une

éclatante vengeance de ce qu'il considérait comme un affront, serra

affectueusement la main du général, et, bien que rendu de fatigue et

blessé en deux ou trois endroits, il se mit à la tête de sa cuadrilla

et la lança sur les Pincheyras.

Bientôt les bolas et les lassos volèrent de tous les côtés, et les

cavaliers, enlevés de leur selle, roulèrent sur le sol avec des cris de

colère et de douleur.

La lutte fut courte, mais terrible. Enveloppés par la cuadrilla, les

Pincheyras, malgré une résistance désespérée, succombèrent et furent

contraints de se rendre.

Vingt-cinq à peine survivaient; les autres, étranglés par les lassos,

percés par les lances ou le crâne fracassé par les terribles bolas,

jonchaient au loin la campagne.

Un seul homme avait échappé, sans qu'il fût possible de deviner par

quel miracle.

C'était le chef des Pincheyras.

Cerné par les montoneros, refoulé comme une bête fauve, il était

entré dans un épais fourré de lentisques et d'arbres du Pérou, où les

patriotes l'avaient presque aussitôt suivi.

Le Pincheyra s'était froidement retourné; il avait, d'un dernier coup

de carabine, abattu un de ceux qui le serraient de plus près, puis,

avec un ricanement de dédain, il s'était enfoncé au milieu d'un buisson

où il avait subitement disparu.

Vainement les montoneros, exaspérés par la résistance opiniâtre de cet

homme et le dernier meurtre qu'il avait commis, s'étaient élancés pour

le saisir; pendant plus d'une heure ils sondèrent pied à pied, pouce

à pouce, le terrain, écartèrent les branches des buissons, frappèrent

le sol et les rochers du bois de leurs lances; ils ne réussirent pas à

découvrir les traces de leur audacieux adversaire.

Il était devenu invisible. Toutes les recherches furent infructueuses;

on ne put pas le retrouver, et les montoneros se virent contraints de

renoncer à s'emparer de lui.

Le général fit sonner le boute-selle, bien qu'à contre-cœur. Il lui

coûtait beaucoup de ne pas ramener cet homme à San Miguel, d'autant

plus qu'un des prisonniers avait avoué que celui qu'on cherchait si

infructueusement n'était rien moins que don Santiago Pincheyra lui-même.

La réputation de don Santiago était trop bien établie pour que le

général ne fût pas désespéré de n'avoir pas réussi à le prendre.

Cependant il fallait retourner à la ville. Les prisonniers furent

attachés à la queue des chevaux et la cuadrilla partit au galop pour

San Miguel.

--Señor général, avait dit don Zéno Cabral au gouverneur, en lui

prenant la main avec effusion, vous m'avez sauvé la vie, plus même,

vous m'avez sauvé l'honneur; quoi qu'il arrive, je suis à vous, à

quelque époque que ce soit, je vous en donne ma parole.

--Merci, don Zéno, avait répondu le général avec un léger sourire en

répondant à sa chaleureuse étreinte, j'accepte votre parole et au

besoin je me souviendrai.

--En tout et pour tout disposez de moi.

Une heure plus tard, la cuadrilla rentrait à San Miguel accueillie par

les cris de joie des habitants, à la vue des malheureux Pincheyras

traînés prisonniers à la queue des chevaux.

Le passage des montoneros à travers les rues de la ville fut un

véritable triomphe.

VIII

LE SOLITAIRE

Il nous faut maintenant retourner auprès du peintre français, que nous

avons laissé enfoui pour ainsi dire au fond d'un souterrain, et prenant

assez philosophiquement son parti de cette réclusion volontaire,

mais que les circonstances rendaient indispensable, en attaquant

vigoureusement les vivres placés devant lui.

Obligé de demeurer seul pendant un lapse de temps considérable, et ne

sachant comment employer ce temps, le jeune homme prolongea son repos

le plus tard possible; puis, lorsque enfin, malgré tous ses efforts

il reconnut l'impossibilité matérielle dans laquelle il se trouvait

d'absorber une bouchée de plus, il alluma un cigare et commença à

fumer avec la béatifique résignation d'un mahométan ou d'un buveur de

haschich. Après ce cigare il en fuma un autre, puis un autre, suivi

immédiatement d'un quatrième, si bien que minuit arriva pour ainsi dire

sans qu'il s'en aperçût, et qu'il s'étendit dans son hamac sans s'être

trop ennuyé.

Cependant, Émile avait une organisation trop nerveuse pour se contenter

longtemps d'un semblable genre de vie, et ce fut avec un soupir de

regret qu'il ferma les yeux et s'endormit, car il ne pouvait prévoir la

fin de sa prison, et la perspective de demeurer, ainsi plusieurs jours

seul en face de lui-même l'effrayait avec raison.

Combien de temps demeura-t-il ainsi plongé dans le sommeil? Il n'aurait

su le dire. Tout à coup il se réveilla en sursaut, se dressa dans son

hamac, le front pâle et les traits contractés, en jetant autour de lui

des regards effarés.

Au milieu de son sommeil, pendant qu'il se laissait bercer par ces doux

songes que le tabac procure à ceux qui en abusent quand ils ne sont pas

accoutumés à le fumer avec excès, soudain il lui avait semblé entendre

des cris et des trépignements de chevaux mêlés à de sourdes clameurs;

pendant quelque temps, ce bruit se confondit avec les événements de son

rêve et semblait faire corps avec lui.

Mais bientôt, ces cris et ces trépignements acquirent une telle

intensité, ils parurent tellement se rapprocher du jeune homme qu'ils

le tirèrent subitement de son sommeil.

Dans le premier moment, il ne se rendit pas compte de ce qu'il

entendait, croyant que ce n'était qu'un bruit existant seulement dans

son imagination, dernier écho, enfin, de son rêve interrompu.

Mais lorsque, peu à peu, il fut parvenu à remettre de l'ordre dans

ses idées, et qu'il eut la conscience d'être complètement éveillé, il

acquit aussitôt la certitude que non seulement ce bruit était bien

réel, et qu'il n'était pas la dupe d'une illusion de ses sens abusés,

mais qu'il augmentait d'instant en instant, et était arrivé à une

violence extrême.

On aurait dit qu'un combat acharné se livrait dans la caverne même.

Cependant, tout était calme et tranquille autour du jeune homme; la

lampe, dont il avait, en se couchant, baissé la mèche pour que sa

clarté trop vive ne l'empêchât pas de dormir, répandait une lueur

douce et incertaine, mais cependant assez forte pour lui permettre de

s'assurer d'un coup d'œil que tout était dans l'état où il l'avait

laissé, en se couchant, et qu'il était toujours seul.

Il se leva en proie à une agitation extraordinaire.

La première pensée qui lui vint fut que sa retraite était découverte et

qu'on voulait l'arrêter; mais bientôt il reconnut l'absurdité de cette

supposition et se rassura; les gens chargés de l'arrêter seraient tout

simplement entrés dans le souterrain sans avoir de combat à soutenir,

et l'auraient fait prisonnier avant même qu'il eût eu le temps d'ouvrir

les yeux.

Mais quelle pouvait être la cause de cet effroyable vacarme qui

continuait toujours aussi fort et aussi rapproché.

Cela intriguait extrêmement le jeune homme, et éveillait au plus haut

point sa curiosité.

Il consulta sa montre, elle marquait cinq heures et demie du matin.

Donc au dehors il faisait jour. Ce ne pouvait être un conciliabule de

bêtes fauves, le soleil les obligeant à se retirer dans leurs antres;

d'ailleurs ces bêtes n'oseraient se hasarder aussi près de la ville.

Qu'était-ce alors?

Un combat peut-être? Mais un combat ainsi au milieu de la nuit, presque

aux portes de San Miguel, la capitale de la province de Tucumán, où à

propos du congrès qui se préparait se réunissaient en ce moment des

forces considérables? Cette supposition n'était pas admissible.

Un instant le jeune homme eut la pensée de frapper à la trappe, de la

faire rouvrir et de demander des renseignements aux rancheros.

Mais il réfléchit que ces bonnes gens étaient censés ignorer sa

présence chez eux; que cette démarche inconsidérée pourrait leur

déplaire en leur faisant craindre d'être plus tard inquiétés à cause de

lui.

Et puis, si ce bruit était véritablement celui d'un combat, il était

plus que probable que dès le commencement de la lutte, les pauvres

Indiens, à demi morts de frayeur, avaient abandonné leur rancho et

avaient fui à travers la campagne, afin de se cacher dans quelque

retraite connue d'eux seuls pour échapper à la fureur de l'un ou

l'autre des deux partis, et que ce serait vainement, et en pure perte

qu'il les appellerait et leur ordonnerait d'ouvrir la trappe.

Ces différentes considérations furent assez fortes pour le retenir et

l'empêcher de commettre une imprudence en révélant sa retraite, si par

hasard le rancho était temporairement occupé par ses ennemis.

Mais comme, ainsi que nous l'avons dit, sa curiosité était excitée au

plus haut degré, et que, dans la situation précaire dans laquelle il

se trouvait, il était important pour lui, du moins il se donnait cette

raison pour justifier à ses propres yeux la démarche qu'il voulait

tenter, il était important de connaître ce qui se passait autour de

lui, afin de régler sur les événements la conduite qu'il lui faudrait

tenir; il résolut d'agir sans tarder davantage et d'approfondir les

causes de ce bruit extraordinaire qui l'avait si subitement troublé

dans son repos et sa quiétude.

Il se leva donc, prit un sabre, passa à sa ceinture une paire de

pistolets, saisit d'une main une carabine, et ainsi armé et prêt à tout

événement, il alluma une lanterne et se dirigea vers le couloir de

droite, côté par lequel le bruit lui semblait venir.

Ce couloir, ou plutôt cette galerie du souterrain était assez large

pour que deux personnes pussent y marcher de front, les parois en

étaient hautes et sèches, et le sol couvert d'un sable fin et jaune

qui étouffait complètement le bruit des pas. Cette galerie, formait

plusieurs détours.

Au bout d'un instant, le jeune homme arriva dans une salle

intermédiaire, qui servait en ce moment d'écurie à ses trois chevaux.

Les animaux semblaient effrayés, ils couchaient les oreilles et avec

force en essayant de briser les liens qui les retenaient à la mangeoire

garnie d'une copieuse provende de luzerne.

Le peintre les flatta de la main, les caressa et essaya de les

rassurer, puis il continua ses investigations.

Plus il s'avançait dans la galerie, plus le bruit devenait intense. Ce

n'était plus seulement des cris et des trépignements qu'il entendait,

mais encore des détonations d'armes et des cliquetis de sabres.

Le doute n'était plus permis: un combat furieux se livrait à quelques

pas à peine de l'entrée du souterrain.

Cette certitude, loin d'arrêter le jeune homme, augmenta au contraire

son désir de savoir positivement ce qui se passait; ce fut presque en

courant qu'il atteignit le bout de la galerie.

Là, force lui fut de s'arrêter; une pierre énorme bouchait

hermétiquement l'entrée du souterrain.

Cependant le jeune homme ne se découragea pas devant cet obstacle en

apparence insurmontable.

Cette pierre devait évidemment pouvoir s'ôter facilement; mais quel

moyen fallait-il employer pour obtenir ce résultat? Voilà ce qu'il

ignorait.

Alors, en s'éclairant avec sa lanterne, il se mit à examiner la pierre

en haut, en bas, sur les côtés, cherchant comment il parviendrait à

l'enlever.

Depuis près d'une demi-heure, il se livrait à une inspection aussi

consciencieuse qu'inutile et il commençait à désespérer de découvrir

le secret qui existait évidemment, lorsque tout à coup il lui sembla

s'apercevoir que la pierre venait de faire un léger mouvement.

Il regarda plus attentivement; en effet, il reconnut que la pierre se

mouvait doucement et sortait peu à peu de son alvéole.

Émile était un garçon résolu, doué d'une bonne dose de sang-froid et

d'énergie; son parti fut pris en un instant, et tout en remerciant

mentalement l'individu, quel qu'il fût qui lui épargnait un travail

long et fatigant qu'il ne savait comment mener à bonne fin, il se

rejeta vivement en arrière, se blottit dans un angle de la galerie,

posa sa lanterne à terre, auprès de lui, en ayant soin de la couvrir

de son chapeau pour que la lueur ne fût pas aperçue, et, saisissant un

pistolet de chaque main pour être prêt à tout événement, il attendit,

les yeux fixés sur la pierre, que, grâces aux fissures nombreuses des

parois de la galerie, il distinguait assez facilement, en proie à une

émotion étrange qui faisait battre son cœur à briser sa poitrine et

bourdonner le sang dans ses oreilles.

Son attente ne fut pas longue. A peine s'était-il caché que la pierre

se détacha, roula sur le sol, et un homme, tenant en main une carabine

dont le canon fumait encore, entra vivement dans le souterrain.

Cet homme se pencha au dehors, sembla écouter pendant quelques

secondes, puis il se redressa en murmurant assez haut pour que le jeune

homme l'entendît:

--Ils viennent, mais trop tard; maintenant le tigre a échappé.

Et s'aidant avec une dextérité extrême du canon de sa carabine en

guise de levier, il eut en un instant replacé la pierre dans son état

primitif.

--Cherchez, cherchez, _perros malditos_, reprit l'inconnu avec un

ricanement ironique, je ne vous crains plus maintenant!

Et avec le plus grand sang-froid, sans se presser, il se mit en devoir

de recharger son arme; mais le peintre ne lui en donna pas le temps:

bondissant hors de sa cachette en enlevant le chapeau qui couvrait la

lumière de la lanterne, il s'arrêta en face de l'inconnu et, le tenant

en respect avec ses pistolets:

--Qui êtes-vous? Que voulez-vous? lui demanda-t-il.

L'inconnu fit un mouvement de surprise et d'effroi, recula d'un pas et,

laissant tomber son arme:

--Eh! Qu'est ceci? s'écria-t-il, suis-je donc trahi?

--Trahi? répéta le Français en posant prudemment le pied sur la

carabine, l'expression me parait au moins singulière dans votre bouche

señor, surtout après la façon dont vous vous êtes introduit ici.

Mais il n'avait fallu qu'une minute à l'inconnu pour reprendre son

sang-froid et redevenir, complètement maître de lui-même.

--Replacez vos pistolets à votre ceinture, señor, dit-il, ils vous sont

inutiles, vous n'avez rien à redouter de moi.

--Je me plais à le croire, répondit le peintre, mais quelle certitude

m'en donnez-vous?

--Ma foi de gentilhomme, répondit-il avec dignité.

Bien qu'il n'y eut que quelques mois que le peintre fût en Amérique,

cependant il avait été plusieurs fois assez à même d'étudier le

caractère des habitants de ce pays, pour savoir quel fonds il devait

faire sur cette parole si fièrement donnée. Aussi, après avoir baissé

affirmativement la tête.

--Je l'accepte, dit-il en désarmant ses pistolets et les passant à sa

ceinture.

L'inconnu ramassa son arme.

Au dehors le bruit continuait toujours, mais il avait changé de

signification; ce n'était plus celui d'un combat qu'on entendait, mais

des heurtements de fer et des cris d'appel; on cherchait le fugitif.

--Venez, suivez-moi, reprit le jeune homme, vous ne devez pas demeurer

plus longtemps ici.

L'inconnu sourit d'un air railleur.

--Ils ne me trouveront pas, dit-il, laissez-les chercher.

--Comme il vous plaira. Alors, causons.

--Causons, soit.

--Qui êtes-vous?

--Vous le voyez, un proscrit.

--C'est juste; mais il y a de nombreuses variétés de proscrits.

--Je suis de la pire espèce, fit l'autre en souriant.

--Hein! s'écria le jeune homme, que voulez-vous dire?

--Ce que je dis, pas autre chose. A la suite d'un combat acharné, livré

par moi à mes ennemis, que j'avais fait tomber dans une embuscade, j'ai

été vaincu ainsi que cela arrive souvent, juste au moment où je me

croyais vainqueur, et, après avoir vu tous mes compagnons tomber autour

de moi, j'ai été contraint de fuir.

--C'est le sort de la guerre, dit philosophiquement le jeune homme,

mais vous connaissiez donc cette retraite?

--Apparemment, puisque vous voyez que je m'y suis réfugié.

--C'est vrai, vous ne craignez pas qu'on vous y découvre.

--C'est impossible, tout le monde ignore son existence.

--Moi, cependant, je la connais.

--Oui; mais vous, vous êtes proscrit comme moi.

--Qu'en savez-vous?

--Je le suppose; sans cela vous n'y seriez pas.

--C'est possible, mais puisque je la connais, d'autres aussi peuvent la

connaître; d'autant plus que je ne l'ai pas découverte seul.

--Oui, mais celui qui vous l'a enseignée et qui vous y a conduit, a

voulu sans doute vous placer dans un endroit où vous ne courriez pas le

risque de tomber entre les mains de ceux qui vous cherchent; il doit

être maître de son secret.

--Allons, je renonce à discuter plus longtemps avec vous, car vous avez

à tout des réponses d'une logique foudroyante; à mon tour, je vous

donne ma parole d'honneur de Français que vous n'avez rien à redouter

de moi et que je vous servirai en tout ce qui me sera possible.

--Merci, répondit laconiquement l'inconnu en lui tendant la main, je

n'attendais pas moins de vous.

--Le bruit semble s'éloigner, vos persécuteurs renoncent sans doute

à vous chercher plus longtemps; suivez-moi, je suis, je le crois, en

mesure de vous offrir une hospitalité plus large que vous ne pensez.

--En ce moment, je n'ai besoin que de deux choses.

--Lesquelles?

--De la nourriture et deux heures de sommeil.

--Et ensuite?

--Ensuite, malheureusement cela ne dépend plus de vous.

--Qu'est-ce donc?

--Un bon cheval pour m'éloigner au plus vite et rejoindre les

compagnons que j'ai laissés à une vingtaine de lieues d'ici.

--Très bien; vous mangerez d'abord, puis vous dormirez; lorsque vous

vous croirez assez reposé, vous choisirez celui de mes chevaux qui vous

conviendra le mieux, et vous partirez.

--Ferez-vous cela, en effet? s'écria l'inconnu avec un tressaillement

de joie.

--Pourquoi ne le ferais-je pas, puisque je vous le promets?

--Vous avez raison. Pardonnez-moi, je ne savais ce que je disais.

--Venez donc, alors.

--Allons, soit.

Ils quittèrent le bout de la galerie, où jusque-là ils étaient restés

et revinrent vers la salle.

--Voilà les chevaux, dit le jeune homme en traversant l'écurie.

--Bon! fit simplement l'autre.

Lorsqu'ils furent dans le souterrain, l'inconnu promena autour de lui

un regard émerveillé:

--Que signifie cela? dit-il; vous habitez donc réellement ici?

--Provisoirement, oui. N'avez-vous pas deviné que, comme vous, j'étais

proscrit?

--Comment! Vous, un Français?

--La nationalité ne fait rien à l'affaire, dit en riant le jeune homme.

Asseyez-vous et mangez.

Et, après lui avoir approché un siège, il plaça des vivres sur la table.

--Et vous, ne mangerez-vous pas aussi? demanda l'inconnu.

--Pardon, je compte vous tenir compagnie.

Tous deux prirent place et commencèrent leur repas.

--Tenez, dit au bout d'un instant l'inconnu, je veux vous donner une

marque véritable de la confiance entière que j'ai en vous.

--Vous me faites honneur.

--Voulez-vous gagner quinze mille piastres?

--Peuh! fit le jeune homme en avançant les lèvres.

--Vous n'aimez pas l'argent? fit avec étonnement l'inconnu.

--Ma foi, non! Il ne vaut pas la peine qu'on prend à le gagner.

--Mais il vous est facile, sans la moindre peine, de gagner cet argent.

--Ceci est une autre affaire: voyons votre combinaison.

--Elle est fort simple.

--Tant mieux.

--Avez-vous entendu parler des quatre frères Pincheyras?

--Souvent.

--En bien ou en mal?

--En bien et en mal, mais surtout en mal.

--Bon! Il y a tant de mauvaises langues.

--C'est vrai; continuez.

--Vous savez que leur tête est à prix?

--Ah! Tiens, tiens, tiens!

--Vous l'ignoriez?

--Pourquoi le saurais-je? Cela ne me regarde pas, je suppose?

--Plus que vous ne pensez, je suis un Pincheyra, fit-il en le regardant

fixement.

--Ah bah! s'écria le jeune homme en faisant légèrement pivoter son

siège afin d'examiner son hôte plus à son aise, voilà une singulière

rencontre.

--N'est-ce pas? Je suis celui qu'on nomme don Santiago Pincheyra, le

second des quatre frères.

--Très bien, enchanté d'avoir fait votre connaissance.

--Ma tête vaut quinze mille piastres.

--C'est une jolie somme; je doute que la mienne, à laquelle je tiens

cependant extraordinairement, ait une aussi grande valeur.

--Vous ne comprenez pas ce que je veux vous dire?

Le Montonéro · 第 7 / 21 段