--Je le dirai, quand il sera temps de le faire, mais ce n'est qu'un

instrument; d'ailleurs, si cette personne vous espionnait pour le

compte d'un autre, moi, maître, je la surveillais pour le vôtre, et ce

qu'elle a pu rapporter n'est que de peu d'importance; moi seul possède

vos secrets, ainsi vous pouvez être tranquille.

--Comment tu possèdes mes secrets, s'écria le peintre, jeté de nouveau

hors des gonds au moment où il s'y attendait le moins, quels secrets?

--La rose blanche et la lettre du Callejón de las Cruces; mais je vous

répète que je suis seul à le savoir.

--C'est déjà trop, murmura le jeune homme.

--Un serviteur dévoué, répondit sérieusement l'Indien qui avait entendu

l'aparté du peintre, doit tout connaître, afin, lorsque l'heure sonne

où son assistance est nécessaire, d'être en mesure de venir en aide à

son maître.

Il arriva alors à l'artiste ce qui arrive à la plupart des hommes en

semblable circonstance. Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire

autrement, il se décida à accorder sa confiance entière à l'Indien,

et il lui avoua tout avec la plus grande franchise, franchise dont le

Guaranis n'aurait pas eu à s'applaudir s'il en avait connu les motifs.

Bien qu'il ne se l'avouât pas complètement à lui-même le peintre

n'agissait que sous la pression de la nécessité et, reconnaissant

l'inutilité de cacher la moindre chose à un serviteur si clairvoyant,

il préférait se mettre de son plein gré complètement entre ses mains,

espérant que cette façon d'agir l'engagerait à ne pas le trahir;

il avait eu un instant la pensée de lui brûler la cervelle, mais,

réfléchissant combien ce moyen était scabreux, surtout dans sa

position, il préféra essayer de la douceur et d'une franchise feinte.

Heureusement pour lui, le peintre avait affaire à un homme honnête

et réellement dévoué; ce qui, vis-à-vis de tout autre l'aurait

probablement perdu, fut ce qui le sauva.

Tyro avait longtemps mené la vie des gauchos, chassé dans la pampa et

exploré le désert dans toutes les directions; il connaissait à fond

toutes les ruses indiennes: rien ne lui était plus facile que de servir

de guide à son maître pour le conduire soit au Haut-Pérou, soit à

Buenos Aires, soit au Chili, soit même au Brésil.

Lorsque la confiance fut bien établie entre les deux hommes, ce que

le Français avait fait d'abord avec une feinte franchise, il ne tarda

pas à s'y laisser aller avec toute la naïve droiture de son caractère,

heureux de rencontrer dans ce pays, où tout le monde lui était hostile,

un homme qui lui témoignât de la sympathie, dût cette sympathie être

plus apparente que réelle. Il fut le premier à demander sérieusement

conseil à son serviteur.

--Voici, ce qu'il faut faire, dit celui-ci: dans cette maison, tout

m'est suspect; elle est remplie d'espions; feignez de vous mettre

en colère contre moi et de me renvoyer. Demain, à l'heure de votre

promenade habituelle, je me trouverai sur votre passage, et nous

conviendrons de tout. Notre conversation a duré trop longtemps déjà,

maître; les soupçons sont éveillés; je vais descendre comme si j'avais

été rudoyé par vous. Suivez-moi jusqu'à l'entrée de l'appartement en

parlant haut et en me disant des injures; puis, au bout d'un instant,

vous descendrez et vous me congédierez devant tout le monde. Surtout,

maître, ajouta-t-il en appuyant avec intention sur ces dernières

paroles, soyez muet jusqu'à demain avec les habitants de cette maison;

qu'ils ne soupçonnent pas notre entente, sinon, croyez-moi, vous êtes

perdu.

Sur ces derniers mots, l'Indien se retira en appuyant le doigt sur sa

bouche.

Tout se passa ainsi que cela avait été convenu entre le maître et le

serviteur.

Tyro fut immédiatement chassé de la maison, dont il sortit en

grommelant, et Émile remonta dans son appartement, laissant tous

les peones stupéfaits et confondus d'une scène à laquelle ils ne

s'attendaient nullement de la part d'un homme qu'ils étaient accoutumés

à voir ordinairement si doux et si tolérant.

Le lendemain, à la même heure que chaque jour, le peintre sortit pour

sa promenade habituelle, en ayant soin, tout en feignant la plus

complète indifférence de se retourner de temps en temps pour s'assurer

qu'il n'était pas suivi. Mais cette précaution était inutile, nul ne

songeait à surveiller sa promenade, tant on la savait inoffensive.

Arrivé sur le bord de la rivière, à quelques centaines de pas de la

ville, un homme, embusqué derrière un rocher, se présenta subitement à

lui.

Le jeune homme étouffa un cri de surprise; il avait reconnu Tyro, le

serviteur guaranis, congédié par lui la veille, suivant leur mutuelle

convention.

III

LES RECLUSES

A peu près à l'instant, où la demi-heure après dix heures du matin

sonnait à l'horloge du Cabildo de San Miguel de Tucumán, un homme

frappait à la porte de la mystérieuse maison du Callejón de las Cruces.

Cet individu, vêtu à peu près comme les riches artisans de la ville,

était un homme d'une taille moyenne, courbé légèrement par l'âge;

quelques rares cheveux gris s'échappaient sous les ailes de son

chapeau de paille; il portait de larges lunettes bleues à tiges de

fer, et s'appuyait sur une canne; du reste, son apparence était fort

respectable, le pantalon de drap olive très propre et le poncho

de fabrique chilienne qui recouvrait ses vêtements supérieurs ne

laissaient rien à désirer.

Au bout de quelques minutes, un judas, glissa dans une rainure, et une

tête de vieille femme apparut derrière.

--Qui êtes-vous? Et que demandez-vous ici, señor? dit une voix.

--Señora, répondit le vieillard en toussant légèrement, excusez ma

hardiesse, j'ai entendu dire que l'on avait dans cette maison besoin

d'un professeur de musique; si je me suis trompé, il ne me reste qu'à

me retirer en vous priant encore une fois d'agréer mes excuses.

Pendant que le vieillard disait ces quelques paroles du ton le plus

naturel et le plus dégagé en apparence, la femme placée derrière le

judas l'examinait avec la plus sérieuse attention.

--Attendez, répondit-elle au bout d'un instant.

Le judas se referma.

--Hum! murmura à voix basse le professeur; la place est bien gardée.

Un bruit de verrous qu'on tire et de chaînes qu'on détache se fit

entendre, et la porte s'entr'ouvrit tout juste assez pour livrer

passage à une personne.

--Entrez, dit alors d'un ton rogue la femme qui s'était d'abord montrée

au judas et qui paraissait être la portière ou la tourière de cette

espèce de couvent.

Le vieillard entra lentement, son chapeau à la main et en saluant bien

bas.

La vue de son crâne chauve, couvert seulement par places de quelques

rares touffes de cheveux d'un gris roussâtre, parut donner confiance à

la tourière.

--Suivez-moi, lui dit-elle d'une voix moins acariâtre, et remettez

votre chapeau, ces corridors sont froids et humides.

Le vieillard s'inclina, replaça son chapeau sur sa tête, et, appuyé sur

son bâton, il suivit la tourière de ce pas un peu traînant particulier

aux personnes qui ont dépassé de quelques années le milieu de la vie.

La tourière lui fit traverser de longs corridors qui semblaient tourner

sur eux-mêmes et qui donnaient enfin dans un cloître assez spacieux,

dont le centre était occupé par un massif de lauriers-roses et

d'orangers, du milieu duquel jaillissait une gerbe d'eau, qui retombait

avec fracas dans une vasque de marbre blanc.

Les murs de ce cloître, sur lequel s'ouvraient les portes d'une

trentaine de cellules, étaient garnis d'une infinité de tableaux d'une

exécution assez médiocre, représentant les divers épisodes de la vie de

Nuestra Señora de la Soledad ou de Tucumán.

Le vieillard ne jeta qu'un regard dédaigneux à ces peintures à demi

effacées par les intempéries des saisons, et continua à suivre la

tourière qui trottinait devant lui en faisant résonner, à chaque pas,

le lourd trousseau de clefs, suspendu à sa ceinture.

Au bout de ce cloître, il y en avait un autre en tout semblable au

premier, seulement les tableaux représentaient des sujets différents,

la vie je crois de Santa Rosa de Lima.

Arrivée presque à la moitié de la longueur de ce cloître, la tourière

s'arrêta, et, après avoir respiré avec force pendant quelques minutes,

elle frappa discrètement deux coups légers à une porte en chêne noir,

curieusement sculptée.

Presque aussitôt une voix douce et harmonieuse prononça de l'intérieur

de la cellule ce seul mot:

--_Adelante_.

La tourière ouvrit la porte et disparut, après avoir, d'un signe,

ordonné au vieillard de l'attendre.

Quelques minutes s'écoulèrent, puis la porte de la cellule se rouvrit

et la tourière reparut.

--Venez, dit-elle, en lui faisant signe de s'approcher.

--Allons, elle n'est pas bavarde au moins, grommela le vieillard en

obéissant, c'est toujours cela.

La tourière s'effaça pour lui livrer passage, et il entra dans la

cellule où elle le suivit en refermant la porte derrière elle.

Cette cellule, fort confortablement meublée en vieux chêne noir

sculpté, et dont les murs étaient tendus à la mode espagnole en cuir de

Cordoue gaufré, se composait de deux pièces, ainsi que l'indiquait une

porte placée dans un angle.

Trois personnes étaient réunies en ce moment dans la cellule, assises

sur des chaises à haut dossier sculpté.

Ces trois personnes étaient des femmes.

La première, jeune encore et fort belle, portait un costume complet de

religieuse; la croix en diamant, suspendue par un large ruban de soie

moirée à son cou et retombant sur sa poitrine, la faisait tout de suite

reconnaître pour la supérieure de cette maison qui, malgré l'apparence

simple et sombre de son extérieur, était, en réalité, gouvernée par des

religieuses carmélites.

Les deux autres dames assises assez près de l'abbesse, portaient un

costume laïque.

La première était la marquise de Castelmelhor et la seconde doña Eva,

sa fille.

A l'entrée du vieillard, qui s'inclina respectueusement devant elles,

l'abbesse fit un léger signe de bienvenue avec la tête, tandis que les

deux autres dames, tout en le saluant cérémonieusement, jetaient à la

dérobée des regards curieux sur le visiteur.

--Ma chère sœur, dit l'abbesse en s'adressant à la tourière avec cette

voix harmonieuse qui déjà avait agréablement chatouillé l'oreille du

vieillard, approchez, je vous prie, un siège à ce señor.

La tourière obéit et l'étranger s'assit après s'être excusé.

--Ainsi, continua l'abbesse en s'adressant cette fois au vieillard,

vous êtes professeur de musique, señor?

--Oui, señora, répondit-il en s'inclinant.

--Êtes-vous de ce pays?

--Non, señora, je suis étranger.

--Ah! fit-elle, vous n'êtes pas un hérétique, un Anglais?

--Non, señora, je suis un professeur italien.

--Fort bien. Habitez-vous depuis longtemps notre cher pays?

--Depuis deux ans, señora.

--Et auparavant, vous étiez en Europe?

--Pardonnez-moi, señora, j'habitais le Chili, où j'ai résidé assez

longtemps à Valparaíso, à Santiago, et, en dernier lieu, à Aconchagua.

--Avez-vous l'intention de vous fixer parmi nous?

--Je le désire du moins, señora; malheureusement les temps ne sont pas

favorables pour un pauvre artiste comme moi.

--C'est vrai, reprit-elle avec intérêt. Eh bien! Nous tâcherons de vous

procurer quelques élèves.

--Mille grâces pour tant de bonté, señora, répondit-il humblement.

--Vous m'intéressez réellement, et pour vous prouver combien j'ai

à cœur de vous venir en aide, cette jeune dame voudra bien, à ma

considération, prendre aujourd'hui même leçon avec vous, fit-elle en

étendant le bras vers doña Eva.

--Je suis aux ordres de la señorita comme aux vôtres, señora, répondit

le vieillard avec un salut respectueux.

--Eh bien! C'est convenu, dit l'abbesse, et, se tournant vers la

tourière toujours immobile au milieu de la cellule, ma chère sœur,

ajouta-t-elle avec un gracieux sourire, veuillez, je vous prie,

faire apporter quelques rafraîchissements et quelques _dulces_. Vous

reviendrez dans une heure pour accompagner ce señor jusqu'à la porte du

couvent. Allez.

La tourière s'inclina d'un air rogue, se retourna tout d'une pièce, et

sortit de la cellule après avoir jeté un regard sournois autour d'elle.

Il y eut un silence de deux ou trois minutes, au bout desquelles

l'abbesse se leva doucement, s'avança vers la porte sur la pointe du

pied, et l'ouvrit si brusquement que la tourière, dont l'œil était

collé au trou de la serrure, demeura confuse et rougissante d'être

ainsi surprise en flagrant délit d'espionnage.

--Ah! Vous êtes encore là, ma chère sœur! dit l'abbesse sans paraître

remarquer le désarroi de la vieille femme; j'en suis heureuse: j'avais

oublié de vous prier de m'apporter, lorsque vous reviendrez pour

reconduire ce señor, mon livre d'heures que j'ai, ce matin,

laissé par mégarde au chœur, dans ma stalle.

La tourière s'inclina en grommelant entre ses dents des excuses

incompréhensibles, et elle s'éloigna presque en courant.

L'abbesse la suivit un instant des yeux, puis elle rentra, referma la

porte sur laquelle elle fit retomber une lourde portière en tapisserie,

et se tournant vers le vieux professeur, qui ne savait guère quelle

contenance tenir:

--Respectable vieillard, lui dit-elle en riant, rentrez donc les mèches

de vos cheveux blonds, qui s'échappent indiscrètement sous votre

perruque grise.

--Diable! s'écria le professeur tout déferré, en portant vivement ses

deux mains à sa tête et laissant du même coup tomber sa canne et son

chapeau, qui allèrent rouler à quelques pas de lui.

A cette exclamation peu orthodoxe, poussée en bon français; les trois

dames rirent de plus belle, tandis que le malencontreux professeur

les regardait avec des yeux effarés, ne comprenant rien à ce qui se

passait et n'augurant rien de bon pour lui de cette gaieté railleuse et

insolite.

--Chut! fit l'abbesse en posant un doigt mignon sur ses lèvres roses,

on vient.

On se tut.

Elle releva la portière. Presque aussitôt la porte s'ouvrit après que,

par un léger grattement, on eût demandé la permission d'entrer.

C'étaient deux sœurs converses qui apportaient les _dulces_, les

confites et les rafraîchissements demandés par l'abbesse.

Elles disposèrent le tout sur une table, puis elles se retirèrent,

après avoir salué respectueusement.

Derrière elles, la portière fut immédiatement baissée.

--Croyez-vous maintenant, chère marquise, dit la supérieure, que

j'avais raison de me méfier de la sœur tourière?

--Oh! Oui, madame, mais cette femme vendue à nos ennemis est méchante,

je redoute pour vous les conséquences de la leçon un peu rude, mais

méritée, que vous lui avez donnée.

Un éclair fulgurant brilla dans l'œil noir de la jeune femme.

--C'est à elle de trembler, madame, dit-elle, maintenant que j'ai en

main les preuves de sa trahison; mais ne songeons plus à cela, fit-elle

en reprenant sa physionomie riante; le temps nous presse; prenez place

à cette table, et vous, señor, goûtez de nos conserves; je doute que

dans les couvents de votre pays les religieuses en fassent d'aussi

bonnes.

La marquise, remarquant la pose embarrassée et l'air piteux de

l'étranger, s'approcha vivement de lui avec un gracieux sourire.

--Il est inutile de feindre davantage, lui dit-elle, c'est moi, señor,

qui vous ai écrit; parlez donc sans crainte devant madame, elle est ma

meilleure amie et ma seule protectrice.

Le peintre respira avec force.

--Madame, répondit-il, vous m'enlevez un poids immense de dessus

la poitrine; je vous avoue humblement que je ne savais plus quelle

contenance tenir en me voyant reconnu si à l'improviste. Dieu soit

béni, qui permet que cela finisse mieux que je ne l'ai un instant

redouté.

--Vous jouez admirablement la comédie, señor, reprit l'abbesse;

vos cheveux ne passent pas du tout sous votre perruque; j'ai voulu

seulement vous taquiner un peu, voilà tout. Maintenant, buvez, mangez,

et ne vous inquiétez de rien.

La collation fut alors attaquée par les quatre personnes entre

lesquelles la glace était rompue et qui causaient gaiement entre elles;

l'abbesse surtout, jeune et rieuse, était charmée de ce tour d'écolier

qu'elle jouait aux autorités révolutionnaires de Tucumán, en essayant

de leur enlever deux personnes auxquelles elles semblaient si fort

tenir.

--Maintenant, dit-elle lorsque la collation fut terminée, causons

sérieusement.

--Causons sérieusement, je ne demande pas mieux, madame, répondit le

peintre; à ce propos, je me permettrai de vous rappeler la phrase que

vous-même avez prononcée: le temps presse.

--C'est juste, vous êtes sans doute étonné de me voir, moi, supérieure

d'une maison, presque d'un couvent, à qui l'on a confié la garde de

deux prisonnières d'importance, entrer dans un complot dont le but est

de les faire évader.

--En effet, murmura-t-il en s'inclinant, cela me paraît assez singulier.

--J'ai pour cela plusieurs motifs et votre étonnement cessera,

lorsque vous saurez que je suis Espagnole et fort peu sympathique

à la révolution faite par les habitants de ce pays pour en chasser

mes compatriotes, à qui il appartient par toutes les lois divines et

humaines.

--Cela me paraît assez logique.

--De plus, dans mon opinion, un couvent n'est pas et ne peut sous

aucun prétexte être métamorphosé en prison; ensuite les femmes doivent

toujours être placées en dehors de la politique et être laissées

libres d'agir à leur fantaisie; pour tout dire enfin, la marquise de

Castelmelhor est une ancienne amie de ma famille; j'aime sa fille comme

une sœur, et je veux les sauver à tout prix, dût ma vie payer la leur.

Les deux dames se jetèrent dans les bras de l'abbesse, en l'accablant

de caresses et de remerciements.

--Bon, bon, reprit-elle, en les écartant doucement, laissez-moi faire,

j'ai juré de vous sauver et je vous sauverai, quoiqu'il arrive, chères

belles; il ferait beau voir, ajouta-t-elle en souriant, que trois

femmes aidées par un Français, ne fussent pas assez fines pour tromper

ces hommes jaunes, qui ont fait cette malencontreuse révolution, et qui

se croient les aigles d'intelligence et des foudres de guerre.

--Plus je réfléchis à cette entreprise et plus j'en redoute pour vous

les conséquences je tremble, car ces hommes sont sans pitié, murmura

tristement la marquise.

--Poltronne! fit gaiement la supérieure, n'avons-nous pas ce caballero

avec nous?

--Avec vous, mesdames, jusqu'au dernier soupir, s'écria-t-il, emporté

malgré lui par l'émotion qu'il éprouvait.

La vérité était que la beauté de doña Eva, jointe au romanesque de la

situation, avait complètement subjugué l'artiste; il avait tout oublié

et n'éprouvait plus qu'un désir, celui de se sacrifier pour le salut de

ces femmes si belles et si malheureuses.

--Je savais bien que je ne pouvais me tromper, s'écria l'abbesse en lui

tendant une main, sur laquelle le peintre appliqua respectueusement ses

lèvres.

--Oui, mesdames, reprit-il, Dieu m'est témoin que tout ce qu'il est

humainement possible de faire pour assurer voire fuite je le tenterai,

mais vous ne vous êtes sans doute adressées à moi qu'après avoir

combiné un plan; ce plan il est indispensable que vous me le fassiez

connaître.

--Mon Dieu, monsieur, répondit la marquise, ce plan est bien simple,

tel seulement que des femmes sont capables d'en élaborer un.

--Je suis tout oreilles, madame.

--Nous n'avons aucune accointance dans cette ville, où nous sommes

étrangères et où, sans en savoir le motif, il paraît que nous avons

beaucoup d'ennemis, sans compter un seul ami.

--Cela est à peu près ma position aussi à moi, dit le jeune homme en

hochant la tête.

--A vous, monsieur! fit-elle avec surprise.

--Oui, oui, à moi, madame; mais continuez, je vous en prie.

--Notre bonne supérieure ne peut faire qu'une seule chose pour nous,

mais cette chose est immense: c'est de nous ouvrir la porte de ce

couvent.

--C'est beaucoup, en effet.

--Malheureusement, de l'autre côté de cette porte, son pouvoir cesse

complètement, et elle est contrainte de nous abandonner à nous-mêmes.

--Hélas! Oui, fit la supérieure.

--Hmm! murmura le peintre comme un écho.

--Vous comprenez combien notre position serait critique, errant seules

à l'aventure dans une ville qui nous est complètement inconnue.

--Alors, vous avez songé à moi.

--Oui, monsieur, répondit-elle simplement.

--Et vous avez bien fait, madame, répondit le peintre en s'animant; je

suis peut-être le seul homme incapable de vous trahir dans toute la

ville.

--Merci pour ma mère et pour moi, monsieur, murmura doucement la jeune

fille qui, jusqu'à ce moment, avait gardé le silence.

Le peintre eut un éblouissement, les accents si suavement plaintifs

de cette voix harmonieuse avaient fait tressaillir son cœur dans sa

poitrine.

--Malheureusement, je suis bien faible moi-même pour vous protéger,

mesdames, reprit-il; je suis seul, étranger, suspect, plus que suspect

même, puisque je suis menacé d'être mis prochainement en jugement.

--Oh! firent-elles en joignant les mains avec douleur, nous sommes

perdues alors.

--Mon Dieu! s'écria l'abbesse, nous avons mis tout notre espoir en vous.

--Attendez, reprit-il, tout n'est peut-être pas aussi désespéré que

nous le supposons; de mon côté je prépare un plan d'évasion, je ne puis

vous offrir qu'une chose.

--Laquelle? s'écrièrent-elles vivement.

--C'est de partager ma fuite.

--Oh! De grand cœur, s'écria la jeune fille en frappant ses mains avec

joie l'une contre l'autre.

Puis, honteuse de s'être ainsi laissé aller à un mouvement irréfléchi,

elle baissa les yeux et cacha dans le sein de sa mère son charmant

visage inondé de larmes.

--Ma fille vous a répondu pour elle et pour moi, monsieur, dit

noblement la marquise.

--Je vous remercie de cette confiance dont je saurai me rendre digne,

madame; seulement, il me faut quelques jours pour tout préparer; je

n'ai avec moi qu'un homme auquel je puisse me fier, je dois agir avec

la plus grande prudence.

--C'est juste, monsieur, mais qu'entendez-vous par quelques jours?

--Trois au moins, quatre au plus.

--C'est bien, nous attendrons; maintenant pouvez-vous nous expliquer

quel est le plan que vous avez adopté?

--Je ne le connais pas moi-même, madame. Je me trouve dans un pays qui

m'est totalement inconnu, et dans lequel je manque naturellement de la

plus vulgaire expérience; je me laisse diriger par le serviteur dont

j'ai eu l'honneur de vous parler.

--Êtes-vous bien sûr de cet homme? monsieur; pardon de vous dire cela,

mais vous le savez, un mot nous perdrait.

--Je suis aussi sûr de la personne en question qu'un homme peut

répondre d'un autre. C'est lui qui m'a fourni les moyens de me

présenter devant vous sans éveiller les soupçons; je compte, non

seulement sur son dévouement, mais encore sur sa finesse, sur son

courage et surtout sur son expérience.

--Est-ce un Espagnol, un étranger ou un métis?

--Il n'appartient à aucune des catégories que vous avez citées,

madame; c'est tout simplement un Indien guaranis auquel j'ai été assez

heureux pour rendre quelques légers services, et qui m'a voué une

reconnaissance éternelle.

--Vous avez raison, monsieur; vous pouvez, en effet, compter sur cet

homme; les Indiens sont braves et fidèles; lorsqu'ils se dévouent,

c'est jusqu'à la mort. Pardonnez-moi toutes ces questions, qui, sans

doute, doivent vous paraître assez extraordinaires de ma part, mais

vous le savez, il ne s'agit pas de moi seulement dans cette affaire, il

s'agit aussi de ma fille, de ma pauvre enfant chérie.

--Je trouve fort naturel, madame, que vous désiriez être complètement

édifiée sur mes projets pour notre commun salut; soyez bien persuadée

que lorsque je saurai positivement ce qu'il faut faire, je me hâterai

de vous en avertir, afin que si le plan formé par mon serviteur et

par moi vous paraissait défectueux, je pusse le modifier d'après vos

conseils.

--Je vous remercie, monsieur. Me permettez-vous de vous adresser une

question encore?

--Parlez, madame. En venant ici, je me suis mis entièrement a vos

ordres.

--Êtes-vous riche?

Le peintre rougit; ses sourcils se froncèrent.

La marquise s'en aperçut.

Le Montonéro · 第 2 / 21 段