--Ce que vous m'annoncez là me contrarie au dernier point, p

LE MONTONERO

par

GUSTAVE AIMARD

PARIS, AMYOT

1865

COMME PUBLIÉ EN ÉPISODES

DANS LE JOURNAL LA FRANCE

DEUXIÈME PARTIE DE LA

TRILOGIE DE ZÈNO CABRAL

TABLE

I. LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES

II. LA LETTRE

III. LES RECLUSES

IV. L'ENTREVUE

V. LES PRÉPARATIFS DE TYRO

VI. COMPLICATIONS

VII. LA PANIQUE

VIII. LE SOLITAIRE

IX. LE GUARANIS

X. A TRAVERS CHAMPS

[LE MONTONERO]

XI. EL RINCÓN DEL BOSQUECILLO

XII. LE TRAITÉ

XIII. LE COUGOUAR

XIV. LES DEUX CHEFS

XV. LES PINCHEYRAS

XVI. A CASA-TRAMA

XVII. L'ENTREVUE

XVIII. LE TOLDO

XIX. DANS LA MONTAGNE

XX. LE PARTISAN

XXI. LES CAPTIVES

I

LE CALLEJÓN DE LAS CRUCES

Bien que la ville de San Miguel de Tucumán ne soit pas très ancienne et

que sa construction remonte à peine à deux cents ans, cependant, grâce

peut-être à la population calme et studieuse qui l'habite, elle a un

certain parfum moyen âge qui s'exhale à profusion des vieux cloîtres

de ses couvents et des murs épais et noircis de ses églises; l'herbe,

dans les bas quartiers de la ville, croît en liberté dans les rues

presque constamment solitaires; et çà et là, quelque masure décrépite,

fendillée par le temps, penchée sur le fleuve, dans lequel elle plonge

ses pieds, et au-dessus duquel elle semble se soutenir par un miracle

incompréhensible d'équilibre, offre aux regards curieux du voyageur

artiste, les effets les plus pittoresques et les points de vue les plus

saisissants.

Le Callejón de las Cruces surtout, rue étroite et tortueuse bordée

de maisons basses et sombres, qui donne d'un bout à la rivière et de

l'autre dans la rue de Los Mercaderes, est sans contredit une des plus

singulièrement pittoresques de la ville.

A l'époque où se passe notre histoire, et probablement encore

aujourd'hui, la plus grande partie du côté droit du Callejón de las

Cruces était occupée par une longue et large maison, d'un aspect sombre

et froid, que ses murs épais et les barreaux de fer dont ses fenêtres

étroites étaient garnies faisaient ressembler à une prison.

Cependant, il n'en était rien; cette maison était une espèce de

béguinage comme on en rencontre tant aujourd'hui encore dans les

Flandres belges et hollandaises, si longtemps possédées par les

Espagnols, et servait de retraite à des femmes de toutes les classes de

la société, qui, sans avoir positivement prononcé de vœux, voulaient

vivre à l'abri des orages du monde et consacrer le temps, qui leur

restait à passer encore sur la terre, à des exercices de piété et à des

œuvres de bienfaisance.

Du reste, ainsi que l'a pu voir le lecteur, après la description

que nous avons faite du lieu où elle s'élevait, cette maison était

parfaitement appropriée à sa destination, et il régnait constamment

autour d'elle un calme et une tranquillité qui la faisaient plutôt

ressembler à une vaste nécropole qu'à une communauté quasi religieuse

de femmes.

Tous les bruits venaient mourir sans écho sur le seuil de la porte de

cette sinistre maison: les cris de joie comme les cris de colère, le

brouhaha des fêtes comme les grondements de l'insurrection, rien ne

parvenait à la galvaniser et à la faire sortir de sa majestueuse et

sombre indifférence.

Cependant, un soir, la nuit même du jour où le gouverneur de San Miguel

avait donné au Cabildo un bal en réjouissance de la victoire remportée

par Zéno Cabral sur les Espagnols, vers minuit, une troupe d'hommes

armés, dont les pas cadencés résonnaient sourdement dans les ténèbres,

avaient débouché de la rue de Los Mercaderes, tourné dans le Callejón

de las Cruces, et, arrivés devant la porte massive et solidement

verrouillée de la maison dont nous avons parlé, ils s'étaient arrêtés.

Celui qui paraissait le chef de ces hommes avait frappé trois fois du

pommeau de son épée sur la porte qui s'était immédiatement ouverte.

Cet homme avait alors échangé à voix basse quelques paroles avec une

personne invisible; puis, sur un signe de lui, les rangs de sa troupe

s'étaient ouverts; quatre femmes, quatre spectres peut-être, drapées

dans de longs voiles, qui ne laissaient apercevoir aucun détail de leur

personne, étaient entrés silencieusement et à la file dans la maison.

Quelques mots avaient encore été échangés entre le chef de la troupe et

l'invisible portier de cette habitation sinistre; puis la porte s'était

refermée sans bruit, comme elle s'était ouverte; les soldats avaient

repris le chemin par lequel ils étaient venus, et tout avait été dit.

Ce fait singulier s'était passé sans éveiller en aucune façon

l'attention des pauvres gens qui habitaient aux alentours. La

plupart assistaient à la fête dans les rues ou sur les places des

hauts quartiers de la ville; les autres dormaient ou étaient trop

indifférents pour se soucier d'un bruit quelconque à une heure aussi

avancée de la nuit.

Aussi, le lendemain, les habitants du Callejón de las Cruces

auraient-ils été dans la plus complète impossibilité de donner le

plus léger renseignement sur ce qui s'était passé à minuit dans leur

rue, à la porte de la Maison-Noire, ainsi qu'ils nommaient entre eux

cette habitation sinistre, pour laquelle ils éprouvaient une répulsion

instinctive, et qui était loin de jouir d'une bonne réputation dans

leur esprit.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la fête; la ville avait repris

sa physionomie calme et tranquille; seulement les troupes n'avaient pas

levé leur camp: au contraire, la montonera de don Zéno Cabral était

venue s'installer à quelque distance d'elles.

De vagues rumeurs qui circulaient dans la ville parmi le peuple,

donnaient à supposer que les révolutionnaires préparaient une grande

expédition contre les Espagnols.

Émile Gagnepain, fort contrarié dans le premier moment d'être

continuellement le fouet des événements et de voir son libre arbitre

et l'exercice de sa volonté complètement annihilés au profit de tiers,

et surtout d'être contraint de s'occuper malgré lui de politique,

lorsqu'il aurait été si heureux de passer ses journées à errer dans la

campagne, à faire des études, et surtout à rêver étendu sur l'herbe,

avait fini par prendre son parti de ces désagréments continuels

auxquels il ne pouvait rien; il s'était, en attendant mieux, résigné à

son sort avec cette insouciante philosophie qui formait le fond de son

caractère, et cela d'autant plus facilement, qu'il n'avait pas tardé à

s'apercevoir que sa place de secrétaire du duc de Mantoue était plutôt

titulaire qu'effective, et qu'en résumé, elle constituait pour lui une

magnifique sinécure, puisque, depuis quinze jours qu'il était censé

l'exercer, le diplomate ne lui avait pas fait écrire une syllabe.

Bien que tous deux habitassent le même hôtel, le patron et le

soi-disant secrétaire ne se voyaient que rarement et ne se

rencontraient ordinairement qu'à l'heure des repas, lorsque la même

table les réunissait; deux ou trois jours s'écoulaient parfois sans

qu'ils se vissent.

M. Dubois, complètement absorbé par les combinaisons les plus ardues

de la politique, passait le plus souvent ses journées en longues et

sérieuses conférences avec les chefs du pouvoir exécutif; en dernier

lieu, il avait été chargé d'un travail fort difficile sur l'élection

des députés destinés à siéger au congrès général qui se devait tenir à

San Miguel de Tucumán, et dans lequel l'indépendance des provinces de

l'ancienne vice-royauté de Buenos Aires, allait être proclamée.

De sorte que, malgré le vif intérêt qu'il portait à son jeune

compatriote, le diplomate était forcé de le négliger, ce dont celui-ci

ne se plaignait nullement, au contraire, profitant consciencieusement

des doux loisirs, qui lui étaient faits par la politique, pour se

livrer avec délice à la vie contemplative si chère

aux artistes, et flâner des journées entières par la ville et la

campagne, en quête de points de vue pittoresques et de beaux paysages.

Recherche nullement difficile dans un pays comme celui qu'il habitait

accidentellement, où la nature, presque vierge encore, et non gâtée par

la main inintelligente de l'homme, possédait alors ce cachet de majesté

et de grandeur que Dieu seul sait imprimer si magistralement aux

œuvres les plus vastes, comme à celles les plus infimes qui sortent de

ses mains toutes puissantes.

Les habitants, accoutumés à voir sans cesse tourner le jeune homme

autour d'eux, attirés par sa bonne et franche figure; par ses manières

douces et son air insouciant, s'étaient peu à peu familiarisés

avec lui, et, malgré sa qualité d'Européen et surtout de Français,

c'est-à-dire de _gringo_ ou d'hérétique, ils avaient fini par le

prendre en amitié et le laisser aller partout où la fantaisie le menait

sans le poursuivre d'une inquiète curiosité ou le fatiguer de questions

indiscrètes.

D'ailleurs, dans l'état de préoccupation politique où se trouvait en

ce moment le pays, lorsque toutes les passions étaient en ébullition,

que les idées révolutionnaires bouleversaient toutes les têtes, il

paraissait si étrange de voir un homme se promener continuellement

d'un air nonchalant, le nez au vent, le sourire sur les lèvres et les

mains dans ses poches, sans regret de la veille ni souci du lendemain,

que cet homme passait à bon droit pour une espèce de phénomène. Chacun

l'enviait et se sentait porté à l'aimer, à cause même de sa placide

indifférence; lui seul peut-être ne s'apercevait pas de l'effet produit

par sa présence lorsqu'il passait sur la place ou dans les rues les

plus populeuses de la ville, et il continuait sa promenade sans se

douter qu'il était, pour ceux qu'il croisait sur son chemin, une

énigme ambulante dont ils cherchaient vainement le mot; quelques-uns

même, abasourdis par cette magnifique indifférence qu'ils ne pouvaient

comprendre n'étaient pas éloignés, sinon de le croire complètement fou,

du moins de supposer qu'il avait au moins deux ou trois cases vides

dans le cerveau.

Émile ne s'occupait ni des uns ni des autres; il continuait bravement

à vivre de l'air du temps, suivant du regard les oiseaux dans leur

vol, écoutant des heures entières le murmure mystérieux d'une cascade,

ou s'extasiant avec un immense bonheur devant un splendide coucher de

soleil dans la cordillière.

Puis, le soir, il regagnait philosophiquement son logis, en murmurant

entre ses dents:

--Est-ce que tout cela n'est pas admirable! Est-ce que cela ne vaut

pas mieux que la politique! Parbleu! Il faut être idiot pour ne pas le

remarquer. Définitivement, tous ces gens sont absurdes! Quels niais!

Ils seraient si heureux s'ils voulaient seulement consentir à se

laisser vivre sans chercher à se délivrer de leurs maîtres! Comme si,

lorsque ceux-là n'y seront plus, il n'en viendra pas aussitôt d'autres!

Définitivement, ils sont bêtes à manger du foin.

Le lendemain, il recommençait ses promenades, et ainsi tous les jours,

sans se fatiguer de cette existence si douce et si heureuse, et en cela

il était parfaitement dans le vrai.

Le jeune peintre habitait, ainsi que nous l'avons dit, une maison

mise par le gouvernement buenos-airien à la disposition de M. Dubois

et située sur la Plaza Mayor, sous les portales. Le jeune homme, en

mettant le pied hors de chez lui, se trouvait en face d'une rue large

et garnie de boutiques, qui débouchait sur la place; cette rue était

la calle Mercaderes; or le peintre avait pris l'habitude d'aller tout

droit devant lui, de suivre la calle Mercaderes, au bout de laquelle

aboutissait le Callejón de las Cruces; il entrait dans le Callejón et

arrivait, sans faire de détours, à la rivière. Ainsi deux fois par

jour, le matin en allant et le soir en revenant de la promenade, Émile

Gagnepain traversait le Callejón de las Cruces dans toute sa longueur.

S'y arrêtant parfois pendant assez longtemps à admirer la forme

gracieuse de certains pignons datant des premières années de la

conquête, et préférant passer par cette rue silencieuse et solitaire

dans laquelle il pouvait librement se livrer à ses pensées sans

craindre d'être interrompu par quelque importun, que de prendre les

rues des hauts quartiers où il lui était impossible de faire un pas

sans rencontrer une personne de connaissance, avec laquelle, sous peine

de passer pour impoli, il était contraint d'échanger quelques mots

ou au moins un salut, toutes choses qui le contrariaient fort, parce

qu'elles rompaient le fil de ses pensées.

Un matin où, comme de coutume, Émile Gagnepain commençait sa promenade

et suivait tout pensif le Callejón de las Cruces, au moment où il

longeait la maison dont nous avons parlé, il sentit un léger choc sur

le sommet de son chapeau, comme si un objet fort léger l'avait frôlé,

et une fleur roula presque à ses pieds.

Le jeune homme s'arrêta avec étonnement; son premier mouvement fut de

lever la tête, mais il ne vit rien; la vieille maison avait toujours

son même aspect morne et sombre.

--Hum! murmura-t-il; que signifie cela? Cette fleur n'est pourtant pas

tombée du ciel.

Il se baissa, la ramassa délicatement et l'examina avec soin.

C'était une rose blanche à peine entr'ouverte, encore fraîche et humide

de rosée. Émile demeura un instant songeur:

--Voilà qui est bizarre, dit-il: cette fleur a été cueillie il y a

quelques minutes à peine: est-ce donc à moi qu'on l'a jetée? Dame!

ajouta-t-il en regardant autour de lui, il serait fort difficile que ce

fût à un autre, puisque je suis seul. Ceci demande réflexion... Ne nous

laissons pas emporter par la vanité; attendons à ce soir.

Et il continua sa route après avoir vainement exploré d'un regard

scrutateur toutes les fenêtres de la sombre maison.

Cet incident, tout léger qu'il était, suffit pour troubler étrangement

l'artiste pendant toute la durée de sa promenade.

Il était jeune, il se croyait beau, en sus il était doué d'une dose de

vanité plus que raisonnable. Son imagination fut bientôt aux champs;

il évoqua dans son souvenir toutes les histoires d'amour qu'il avait

entendu raconter sur l'Espagne, et, de déduction en déduction, il

arriva promptement à cette conclusion excessivement flatteuse pour

son amour-propre, qu'une belle señora retenue prisonnière par un mari

jaloux, l'avait vu passer sous ses fenêtres, s'était senti entraînée

vers lui par une passion irrésistible, et lui avait lancé cette fleur

pour attirer son attention.

Cette conclusion était absurde, il est vrai; mais elle souriait

énormément au peintre, dont, ainsi que nous l'avons dit, elle avait

l'avantage de flatter l'amour-propre.

Pendant toute la journée, le jeune homme fut sur des charbons ardents;

vingt fois voulut retourner, mais heureusement la réflexion vint à son

secours; il comprit que trop d'empressement compromettrait le succès de

son aventure, et que mieux valait ne repasser qu'à l'heure où il avait

l'habitude de rentrer chez lui.

--De cette façon, dit-il d'un air narquois, en cherchant à se moquer

de lui-même pour s'éviter une désillusion, si, ce qui était possible,

il s'était trompé, si elle m'attend, elle me jettera une autre fleur;

alors j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et

je viendrai comme un amant du temps du Cid Campeador, lui exprimer ma

langoureuse flamme à la clarté des étoiles.

Mais, malgré ces moqueries qu'il s'adressait en errant à l'aventure

dans la campagne, il était beaucoup plus intrigué qu'il n'en voulait

convenir, et consultait à chaque instant sa montre pour s'assurer que

l'heure du retour approchait.

Bien qu'on n'aime pas,--et certes le peintre ne sentait en ce moment

qu'une espèce de curiosité dont il ne pouvait s'expliquer la cause, car

il lui était impossible d'éprouver un sentiment, autre que celui-là,

pour une personne qu'il ne connaissait point,--cependant l'inconnu,

l'imprévu même, si l'on veut, a un charme indéfinissable et exerce une

attraction extrême sur certaines organisations promptes à s'enflammer,

qui les fait en un instant échafauder des suppositions dont elles ne

tardent pas à faire des réalités jusqu'à ce que la vérité vienne tout à

coup, comme la goutte d'eau froide dans la vapeur en ébullition, faire

tout évaporer en une seconde.

Lorsque le peintre crût que l'heure du départ était sonnée, il se remit

en marche pour retourner chez lui. En affectant peut-être un peu trop

visiblement pour quelqu'un qui aurait eu intérêt à épier ses faits et

gestes, les manières d'un homme complètement indifférent il atteignit

ainsi le Callejón de las Cruces, et bientôt il arriva auprès de la

maison.

Malgré lui, le jeune homme se sentait rougir; son cœur battait avec

force dans sa poitrine, il avait des bourdonnements dans les oreilles,

comme lorsque le sang mis subitement en révolution monte violemment à

la tête.

Tout à coup il ressentit un choc assez fort sur son chapeau.

Il releva vivement la tête.

Si brusque qu'eût été son mouvement, il ne vit rien, seulement

il entendit un bruit léger comme celui d'une fenêtre fermée avec

précaution.

Assez désappointé de cette seconde et malheureuse tentative pour

apercevoir la personne qui s'occupait ainsi de lui, il demeura un

instant immobile; mais, reconnaissant bientôt le ridicule de sa

position ainsi au milieu d'une rue, aux yeux de gens qui peut-être

l'épiaient derrière une jalousie, il reprit son sang-froid et, se

redressant d'un air indifférent, il chercha sur le sol autour de lui où

avait roulé l'objet qui lavait frappé si à l'improviste.

Il l'aperçut bientôt à deux ou trois pas de lui.

Cette fois, ce n'était pas une fleur. Cet objet, quel qu'il fût, car

de prime abord il ne le reconnut pas, était enveloppé dans du papier

et attaché soigneusement au moyen d'un fil de soie pourpre qui faisait

plusieurs fois le tour du papier.

--Oh! Oh! pensa le peintre en ramassant la petite boule de papier et

la cachant précipitamment dans la poche du gilet qu'il portait sous

son poncho, cela se complique; est-ce que déjà nous en serions à nous

écrire? Diable! C'est aller vite en besogne.

Il se mit à marcher rapidement pour regagner sa demeure, mais

réfléchissant bientôt que cette allure insolite étonnerait les gens

accoutumés à le voir aller en flânant et regardant en l'air, il

ralentit le pas et reprit son train habituel.

Seulement, sa main allait sans cesse palper dans sa poche l'objet qu'il

y avait si précieusement déposé.

--Dieu me pardonne, murmura-t-il au bout d'un instant, je crois que

c'est une bague. Oh! Oh! Ce serait charmant cela; ma foi j'en reviens à

mon idée, j'achèterai une guitare et un manteau couleur de muraille, et

en filant le parfait amour avec ma belle inconnue, car elle est belle,

c'est évident, j'oublierai les tourments de l'exil. Mais, fit-il tout

à coup en s'arrêtant net au milieu de la place et en levant les bras

au ciel d'un air désespéré, si elle était laide, les femmes laides ont

souvent de ces idées biscornues qui leur poussent, sans qu'on sache

pourquoi, dans la cervelle. Hou! Hou! Ce serait affreux! Allons, bon,

voilà que je fais des mots maintenant; je veux que le diable m'emporte

si je ne deviens pas stupide; elle ne peut pas être laide, d'abord par

la raison bien simple que toutes les Espagnoles sont jolies.

Et rassuré par ce raisonnement dont la conclusion était d'un

pittoresque assez risqué, le jeune homme se remit en route.

Ainsi que le lecteur a été à même de s'en apercevoir, Émile Gagnepain

aimait les apartés, parfois même il en abusait, mais la faute n'en

était pas à lui: jeté par le hasard sur une terre étrangère, ne parlant

que difficilement la langue des gens avec lesquels il se trouvait,

n'ayant près de lui aucun ami à qui confier ses joies et ses peines, il

était en quelque sorte contraint de se servir à lui-même de confident,

tant il est vrai que l'homme est un animal éminemment sociable, et que

la vie en commun lui est indispensable par le besoin incessant qu'il

éprouve, dans chaque circonstance de la vie, de dégonfler son cœur et

de partager avec un être de son espèce les sentiments doux ou pénibles

qu'il ressent.

Tout en réfléchissant, le jeune homme arriva à la maison qu'il habitait

en commun avec M. Dubois.

Un péon semblait guetter son arrivée. Dès qu'il aperçut le peintre, il

s'approcha rapidement de lui:

--Pardon, seigneurie, le seigneur duc vous a demandé plusieurs fois

aujourd'hui. Il a donné l'ordre que, aussitôt votre arrivée, on vous

priât de passer dans son appartement.

--C'est bien, répondit-il, je m'y rends à l'instant.

En effet, au lieu de tourner à droite pour entrer dans le corps de

logis qu'il habitait, il se dirigea vers le grand escalier situé au

fond de la cour et qui conduisait à l'appartement de M. Dubois.

--N'est-il pas étrange, murmura-t-il tout en montant l'escalier, que ce

diable d'homme, dont je n'entends jamais parler, ait juste besoin de

moi à l'instant où je désire tant être seul?

M. Dubois l'attendait dans un vaste salon assez richement meublé,

dans lequel il se promenait de long en large, la tête basse et les

bras croisés derrière le dos, comme un homme préoccupé de sérieuses

réflexions.

Aussitôt qu'il aperçut le jeune homme, il s'avança rapidement vers lui:

--Eh! Arrivez donc! s'écria-t-il; voilà près de deux heures que je vous

attends. Que devenez-vous?

--Moi? Ma foi! Je me promène. Que voulez-vous que je fasse? La vie est

si courte.

--Toujours le même, reprit en riant le duc.

--Je me garderai bien de changer; je suis trop heureux ainsi.

--Asseyez-vous, nous avons à causer sérieusement.

--Diable! fit le jeune homme en se laissant tomber sur une _butaca_.

--Pourquoi cette exclamation?

--Parce que votre exorde me semble de mauvais augure.

--Allons donc! Vous si brave!

--C'est possible; mais, vous le savez, j'ai une peur effroyable de la

politique, et c'est probablement de politique que vous me voulez parler.

--Vous avez deviné du premier coup.

--Là, j'en étais sûr, fit-il d'un air désespéré.

--Voici ce dont il s'agit.

--Pardon, est-ce que vous ne pourriez pas remettre ce grave entretien à

plus tard?

--Pourquoi cela?

--Dame, parce ce serait autant de gagné pour moi.

--Impossible, reprit en riant M. Dubois; il faut en prendre votre parti.

--Enfin, puisqu'il le faut, dit-il avec, un soupir, de quoi s'agit-il?

--Voici le fait en deux mots. Vous savez que la situation se tend de

plus en plus, et que les Espagnols, que l'on espérait avoir vaincus,

ont repris une vigoureuse offensive et remporté déjà d'importants

succès depuis quelque temps.

--Moi, je ne sais rien du tout, je vous le certifie.

--Mais à quoi passez-vous donc votre temps, alors?

--Je vous l'ai dit, je me promène; j'admire les Œiuvres de Dieu que,

entre nous, je trouve fort supérieures à celles des hommes, et je suis

heureux.

--Vous êtes philosophe?

--Je ne sais pas.

--Bref, voici ce dont il est question: le gouvernement, effrayé, avec

raison, des progrès des Espagnols, veut y mettre un terme en réunissant

contre eux toutes les forces dont il peut disposer.

--C'est très sensément raisonné; mais que puis-je faire dans tout cela,

moi?

--Vous allez voir.

--Je ne demande pas mieux.

--Le gouvernement veut donc concentrer toutes ses forces pour frapper

un grand coup; des émissaires ont déjà été expédiés dans toutes les

directions afin de prévenir les généraux, mais pendant qu'on attaquera

l'ennemi en face, il est important, afin d'assurer sa défaite, de le

placer entre deux feux.

--C'est raisonner stratégie comme Napoléon.

--Or, un seul général est en mesure d'opérer sur les derrières de

l'ennemi et lui couper la retraite; ce général est San Martín, qui se

trouve actuellement au Chili à la tête d'une armée de dix mille hommes.

Malheureusement il est excessivement difficile de traverser les lignes

espagnoles; j'ai suggéré au conseil un moyen infaillible.

--Vous êtes rempli d'imagination.

--Ce moyen consiste à vous expédier à San Martín; vous êtes étranger,

on ne se défiera pas de vous, vous passerez en sûreté et vous remettrez

au général les ordres dont vous serez porteur.

--Ou je serai arrêté et pendu?

--Oh! Ce n'est pas probable.

--Mais c'est possible: eh bien! Mon cher monsieur, votre projet est

charmant.

--N'est-ce pas?

--Oui, mais toute réflexion faite, il ne me sourit pas du tout, et je

refuse net. Diable! Je ne me soucie pas d'être pendu comme espion, pour

une cause qui m'est étrangère, et dont je ne sais pas le premier mot.

--Ce que vous m'annoncez là me contrarie au dernier point, parce que je

m'intéresse vivement à vous.

--Je vous en remercie, mais je préfère que vous me laissiez dans mon

obscurité, je suis d'une modestie désespérante.

--Je le sais; malheureusement, il faut absolument que vous vous

chargiez de cette mission.

--Oh! Par exemple, il vous sera difficile de m'en convaincre.

--Vous êtes dans l'erreur, mon jeune ami, cela me sera très facile au

contraire.

--Je ne crois pas.

--Voici pourquoi; il paraît que les deux prisonniers espagnols arrêtés

il y a quelques jours au Cabildo, et dont le procès s'instruit en ce

moment, vous ont chargé dans leurs dépositions, en assurant que vous

connaissiez entièrement leurs projets; bref, que vous étiez un de leurs

complices.

--Moi! s'écria le jeune homme en bondissant avec colère.

--Vous, répondit froidement le diplomate; alors il fut question de vous

arrêter, l'ordre était signé déjà, lorsque, ne voulant pas vous laisser

fusiller, j'intervins dans la discussion.

--Je vous en remercie.

--Vous savez combien je vous aime, je pris chaudement votre défense

jusqu'à ce que, forcé dans mes derniers retranchements et voyant que

votre perte était résolue, je ne trouvai pas d'autre expédient pour

faire aux yeux de tous éclater votre innocence, que de vous proposer

pour émissaire auprès du général San Martín, assurant que vous seriez

heureux de donner ce gage de votre dévouement à la révolution.

--Mais c'est un horrible guet-apens! s'écria le jeune homme avec

désespoir, je suis dans une impasse.

--Hélas! Oui, vous m'en voyez navré; pendu par les Espagnols, s'ils

vous prennent, mais ils ne vous prendront pas, ou fusillé par les

Buenos-Airiens si vous refusez de leur servir d'émissaire.

--C'est épouvantable, fit le jeune homme avec abattement, jamais un

honnête homme ne s'est trouvé dans une aussi cruelle alternative.

--A quel parti vous arrêtez-vous?

--Ai-je le choix?

--Dame, voyez, réfléchissez.

--J'accepte, et puisse l'enfer engloutir ceux qui s'acharnent ainsi

après moi.

--Allons, allons, remettez-vous; le danger n'est pas aussi grand que

vous le supposez; votre mission, je l'espère, se terminera bien.

--Quand je songe que je suis venu en Amérique pour faire de l'art et

échapper à la politique! Quelle bonne idée j'ai eue là!

M. Dubois ne put s'empêcher de rire.

--Plaignez-vous donc, plus tard vous raconterez vos aventures.

--Le fait est que si je continue comme cela, elles seront assez

accidentées; il me faut partir tout de suite sans doute.

--Non pas, nous n'allons pas si vite en besogne; vous avez tout le

temps nécessaire pour faire vos préparatifs; votre voyage sera long et

pénible.

--De combien de temps puis-je disposer pour me mettre en état de partir?

--J'ai obtenu huit jours, dix au plus; cela vous suffit-il?

--Amplement. Encore une fois je vous remercie.

Le visage du jeune homme s'était subitement éclairci; ce fut le sourire

sur les lèvres qu'il ajouta:

--Et pendant ce temps je serai libre de disposer de moi comme je

voudrai?

--Absolument.

--Eh bien! reprit-il en serrant avec force la main à M. Dubois, je ne

sais pourquoi, mais je commence à être de votre avis.

--Dans quel sens? fit le diplomate surpris de ce changement si

promptement opéré dans l'esprit du jeune homme.

--Je crois que tout se terminera mieux que je ne le supposais d'abord.

Et après avoir cérémonieusement salué le vieillard, il quitta le salon

et se dirigea vers son appartement.

M. Dubois le suivit un instant des yeux.

--Il médite quelque folie, murmura-t-il en hochant la tête à plusieurs

reprises. Dans son intérêt même, je le surveillerai.

II

LA LETTRE

Le peintre s'était réfugié dans son appartement en proie à une

agitation extrême.

Arrivé dans sa chambre à coucher, il s'enferma à double tour; puis,

certain que provisoirement personne ne viendrait le relancer dans ce

dernier asile, il se laissa tomber avec accablement sur une _butaca_;

rejeta le corps en arrière, pencha la tête en avant, croisa les bras

sur la poitrine, et, chose extraordinaire pour une organisation comme

la sienne, il se plongea dans de sombres et profondes réflexions.

D'abord, il récapitula dans son esprit, bourrelé par les plus tristes

pressentiments, tous les événements qui l'avaient assailli depuis son

débarquement en Amérique.

La liste était longue et surtout peu réjouissante.

Au bout d'une demi-heure, l'artiste arriva à cette désolante conclusion

que depuis le premier instant qu'il avait posé le pied dans le Nouveau

Monde, le sort avait semblé prendre un malin plaisir à s'acharner

sur lui et à le rendre le jouet des plus désastreuses combinaisons,

quelques efforts qu'il eût faits pour rester constamment en dehors de

la politique et à vivre en véritable artiste, sans s'occuper de ce qui

se passait autour de lui.

--Pardieu! s'écria-t-il en frappant du poing avec colère le bras

de son fauteuil, il faut avouer que ce n'est pas avoir de chance!

Dans des conditions comme celles-là, la vie devient littéralement

impossible! Mieux aurait cent fois valu pour moi rester en France, où

du moins on me laissait parfaitement tranquille et libre de vivre à ma

guise! Jolie situation que la mienne, me voilà, sans savoir pourquoi,

placé entre la fusillade et la potence! Mais c'est absurde cela! Ça

n'a pas de nom! Le diable emporte les Américains et les Espagnols!

Comme s'ils ne pouvaient pas se chamailler entre eux sans venir

mêler à leur querelle un pauvre peintre qui n'en peut mais, et qui

voyage en amateur dans leur pays! Ils ont encore une singulière façon

d'entendre l'hospitalité, ces gaillards-là! Je leur en fais mon sincère

compliment! Et moi qui étais persuadé, sur la foi des voyageurs,

que l'Amérique était la terre hospitalière par excellence, le pays

des mœurs simples et patriarcales! Fiez-vous donc aux histoires de

voyages! On devrait brûler vif ceux qui prennent ainsi plaisir à

induire le public en erreur! Que faire? Que devenir? J'ai huit jours

devant moi, m'a dit ce vieux loup-cervier de diplomate, encore un

auquel je conserverai une éternelle reconnaissance de ses procédés à

mon égard! Quel charmant compatriote j'ai rencontré là! Comme j'ai eu

la main heureuse avec lui! C'est égal, il me faut prendre un parti!

Mais lequel? Je ne vois que la fuite! Hum, la fuite, ce n'est pas

facile, je dois être surveillé de près. Malheureusement je n'ai pas le

choix, voyons, combinons un plan de fuite. Scélérat de sort, va, qui

s'obstine à faire de ma vie un mélodrame, quand, moi, je m'applique de

toutes mes forces à en faire un vaudeville!

Sur ce, le jeune homme, chez lequel malgré lui la gaieté de son

caractère prenait le dessus sur l'inquiétude qui l'agitait, se mit demi

riant, demi sérieux à réfléchir de plus belle.

Il demeura ainsi plus d'une heure sans bouger de sa _butaca_ et sans

faire le moindre mouvement.

Il va sans dire qu'au bout de cette heure, il était tout aussi avancé

qu'auparavant, c'est-à-dire qu'il n'avait rien trouvé.

--Allons, j'y renonce, quant à présent, s'écria-t-il en se levant

brusquement; mon imagination me refuse absolument son concours; c'est

toujours comme cela! C'est égal, moi qui désirais des émotions, je ne

puis pas me plaindre; j'espère que, depuis quelque temps, mon existence

en est émaillée, et des plus piquantes encore.

Il commença à se promener à grands pas dans sa chambre, pour se

dégourdir les jambes, tordit machinalement une cigarette, puis il

chercha dans sa poche son _mechero_ afin de l'allumer.

Dans le mouvement qu'il fit en se fouillant, il sentit, dans la poche

de côté de son gilet, un objet qu'il ne se rappelait pas y avoir mis,

il le regarda.

--Pardieu! fit-il en se frappant le front, j'avais complètement oublié

ma mystérieuse inconnue; ce que c'est que le chagrin, pourtant! Si cela

dure seulement huit jours, je suis convaincu que je perdrai totalement

la tête. Voyons quel est l'objet qu'elle a si adroitement laissé tomber

sur mon chapeau.

Tout en parlant ainsi, le peintre avait retiré de sa poche la petite

boule de papier et la considérait attentivement.

--C'est extraordinaire, continuait-il l'influence que les femmes

prennent peut-être à notre insu sur notre organisation, à nous autres

hommes, et combien la chose la plus futile qui nous vient de la plus

inconnue d'entre elles, a tout de suite le privilège de nous intéresser.

Il demeura plusieurs instants à tourner et à retourner le papier dans

sa main sans parvenir à se résoudre à briser la soie qui, seule,

l'empêchait de satisfaire sa curiosité, tout en continuant _in petto_

ses commentaires sur le contenu probable de cette missive.

Enfin, par un effort subit de volonté, il mit un terme à son hésitation

et rompit avec ses dents le mince fil de soie; puis il déroula le

papier avec précaution. Ce papier qui, ainsi que l'avait conjecturé le

jeune homme, servait d'enveloppe, en contenait un autre plié avec soin

et couvert sur toutes ses faces d'une écriture fine et serrée.

Malgré lui, le jeune homme éprouva un tressaillement nerveux en

dépliant ce papier qui servait lui-même d'enveloppe à une bague.

Cette bague n'était qu'un simple anneau d'or dans lequel était enchâssé

un rubis balai d'un grand prix.

--Qu'est-ce que ceci signifie? murmura le jeune homme en admirant la

bague et l'essayant machinalement à tous ses doigts.

Mais bien que l'artiste eût la main fort belle, particularité dont,

entre parenthèse, il était très fier, cependant cette bague était si

mignonne que ce fut seulement au petit doigt qu'il parvint à la faire

entrer, et encore avec une certaine difficulté.

--Cette personne s'est évidemment trompée, reprit le peintre; je ne

puis garder cette bague, je la lui rendrai coûte que coûte; mais, pour

cela, il faut que je connaisse cette personne, et je n'ai d'autre

moyen, pour obtenir ce résultat, que de lire sa lettre; lisons-la donc.

L'artiste était en ce moment dans cette situation singulière d'un homme

qui se voit glisser sur une pente rapide, au pied de laquelle est un

précipice, et qui, ne se sentant pas la force de résister avec succès

à l'impulsion qui le pousse, cherche à se prouver à lui-même qu'il a

raison de s'abandonner au courant qui l'entraîne.

Mais, avant d'ouvrir ce papier, qu'il tenait en apparence d'une main

si nonchalante et sur lequel il ne laissait errer que des regards

dédaigneux, tant, bien qu'on en dise, l'homme, cet être fait censé à

l'image de Dieu, demeure toujours comédien, même en face de lui-même,

lorsque nul ne le peut voir, parce que, même alors, il essaye de donner

le change à son amour-propre, l'artiste alla faire jouer le pêne de la

serrure, afin de s'assurer que la porte était bien fermée et que nul

ne le pourrait surprendre; puis il revint avec une lenteur calculée,

s'asseoir sur la _butaca_ et déplia le papier.

C'était bien une lettre, écrite d'une écriture fine, serrée, mais

nerveuse et tourmentée, qui faisait tout de suite deviner une main de

femme.

Le jeune homme lut d'abord des yeux assez rapidement et en feignant

de n'apporter qu'un médiocre intérêt à cette lecture; mais bientôt,

malgré lui, il se sentit dominé par ce qu'il apprenait; au fur et à

mesure qu'il avançait dans sa lecture, il sentait croître son intérêt,

et lorsqu'il fut enfin arrivé au dernier mot, il demeura les yeux fixés

sur le léger papier qui tremblait froissé par ses doigts convulsifs,

et un laps de temps assez long s'écoula avant qu'il réussît à vaincre

l'émotion étrange que lui avait fait éprouver cette singulière lecture.

Voici ce que contenait cette lettre, dont l'original est longtemps

demeuré entre nos mains et que nous traduisons textuellement et sans

commentaires.

«Avant tout laissez-moi, señor, réclamer de votre courtoisie une

promesse formelle, promesse à laquelle vous ne manquerez pas, 'en

suis convaincue, si, ainsi que j'en ai le pressentiment, vous êtes

un véritable caballero; j'exige que vous lisiez cette lettre sans

l'interrompre, d'un bout à l'autre, avant de porter un jugement quel

qu'il soit sur celle qui vous l'écrit.

»Vous avez juré, n'est-ce pas? C'est bien; je vous remercie de cette

preuve de confiance et je commence sans plus de préambules.

»Vous êtes, señor, si, ainsi que je le suppose, je ne me suis pas

trompée dans mes observations, Français d'Europe, c'est-à-dire fils

d'un pays où la galanterie et le dévouement aux dames passent avant

toute chose et sont tellement de tradition, que ces deux qualités

forment, pour ainsi dire, le côté le plus saillant du caractère des

hommes.

»Moi aussi je suis, non pas Française, mais née en Europe,

c'est-à-dire, bien qu'inconnue de vous, votre amie, presque votre sœur

sur cette terre lointaine, comme telle 'ai droit à votre protection et

je viens hardiment la réclamer de votre prud'homie.

»Comme je ne veux pas que vous me preniez tout d'abord pour une

aventurière, surtout après la façon un peu en dehors des convenances

sociales dont j'entre en relations avec vous, je dois vous apprendre

en deux mots, non pas mon histoire, ce serait vous faire perdre, sans

raisons plausibles, un temps précieux; mais vous dire qui je suis et

par quels motifs je suis contrainte de mettre pour un instant de côté,

vis-à-vis de vous, cette timidité pudique qui n'abandonne jamais les

femmes dignes de ce nom; puis, je vous ferai savoir quel est le service

que je réclame de vous.

»Mon mari, le marquis de Castelmelhor, commande une division de l'armée

brésilienne, qui, dit-on, est depuis quelques jours entrée sur le

territoire buenos-airien.

»Venant du haut Pérou avec ma fille et quelques serviteurs, dans

l'intention de rejoindre mon mari au Brésil, car j'ignorais les

événements qui se sont accomplis depuis peu, j'ai été surprise, enlevée

et déclarée prisonnière de guerre par une montonera buenos-airienne; et

emprisonnée, avec ma fille, dans la maison devant laquelle vous passez

en vous promenant deux fois par jour.

»S'il ne s'agissait pour moi que d'une détention plus ou moins longue,

me confiant ans toute la puissante bonté de Dieu, je me résignerais à

la subir sans me plaindre.

»Malheureusement, un sort terrible me menace, un danger affreux est

suspendu, non seulement sur ma tête, mais sur celle de ma fille, mon

innocente et pure Eva.

»Un ennemi implacable a juré notre perte, il nous a hautement accusées

d'espionnage; et, dans quelques jours, demain peut-être, car cet homme

jouit d'un immense crédit sur les membres du gouvernement de ce pays,

nous comparaîtrons devant un tribunal réuni pour nous juger et dont le

verdict ne peut être douteux: la mort des traîtres, le déshonneur! La

marquise de Castelmelhor ne saurait se résoudre à une pareille infamie.

»Dieu, qui jamais n'abandonne les innocents qui se confient à lui dans

leur détresse, m'a inspiré de m'adresser à vous; señor, car vous seul

pouvez me sauver.

»Le voudrez-vous? Je le crois. Étranger à ce pays, ne partageant ni les

préjugés ni les idées étroites, ni la haine de ses habitants contre les

Européens, vous devez faire cause commune avec nous et essayer de nous

sauver, serait-ce même au péril de votre vie.

»J'ai longtemps hésité avant de vous écrire cette lettre. Bien que vos

manières fussent celles d'un homme comme il faut, que l'expression

loyale de votre physionomie et votre jeunesse même me prévinssent en

votre faveur, je redoutais de me confier à vous; mais lorsque j'ai su

que vous étiez Français, mes craintes se sont évanouies pour faire

place à la plus entière confiance.

»Demain, entre dix et onze heures du matin, présentez-vous hardiment à

la porte de la maison, frappez; lorsqu'on vous aura ouvert, dites que

vous avez appris qu'on demandait un professeur de piano dans le couvent

et que vous venez offrir vos services.

»Surtout soyez prudent, nous sommes surveillées avec le plus grand

soin. Peut-être serait-il bon que vous vous déguisassiez pour éviter

d'être reconnu au cas où vos démarches seraient épiées.

»Souvenez-vous que vous êtes le seul espoir de deux femmes innocentes

qui, si vous leur refusez votre appui, mourront en vous maudissant, car

leur salut dépend de vous.

»A demain, entre dix et onze heures du matin.

»La plus infortunée des femmes.

»Marquise LEONA DE CASTELMELHOR. »

Nulle plume ne saurait exprimer l'expression d'étonnement mêlé

d'épouvante peinte sur le visage du jeune homme lorsqu'il eût terminé

la lecture de cette singulière missive, qui lui était parvenue d'une

façon si extraordinaire.

Ainsi que nous l'avons dit, il demeura longtemps les yeux fixés sur

le papier sans voir probablement les caractères qui y étaient écrits,

le corps penché en avant, les mains crispées, en proie selon toute

vraisemblance, à des réflexions qui n'avaient rien de fort gai.

Sans insister sur l'échec reçu par son amour-propre, échec toujours

désagréable pour un homme qui a, pendant plusieurs heures, laissé

galoper son imagination au riant pays des chimères, et qui s'est cru

l'objet d'une passion subite et irrésistible, causée par sa beauté mâle

et son apparence donjuanesque, le service que lui demandait l'inconnue

ne laissait pas que de l'embarrasser fort, surtout dans la situation

exceptionnelle où il se trouvait lui même en ce moment.

--Décidément, murmurait-il à voix basse en pétrissant avec colère, de

la main droite, le bras de son fauteuil, le hasard s'acharne trop après

moi; cela tombe dans l'absurde, me voilà maintenant posé en protecteur,

moi qui aurais tant besoin de protection! Allons, le ciel n'est pas

juste de laisser ainsi, sans rime ni raison, tourmenter à tout bout de

champ un brave garçon qui ne soupire qu'après la tranquillité.

Il se leva et commença à marcher à grands pas dans sa chambre.

--Cependant, ajouta-t-il au bout d'un instant, ces dames sont dans une

position effroyable, je ne puis les abandonner ainsi sans essayer de

leur venir en aide, mon honneur y est engagé, un Français, malgré lui,

représente la France en pays étranger. Mais que faire?

Il s'assit de nouveau et parut se plonger dans une sérieuse rêverie;

enfin, au bout d'un quart d'heure à peu près; il se releva:

--C'est cela, dit-il, je ne vois que ce moyen si je ne réussis pas,

je n'aurai rien à me reprocher, car j'aurai fait plus même que ma

situation actuelle et surtout la prudence devraient me permettre de

tenter.

Émile avait évidemment pris une résolution.

Il ouvrit la porte et descendit dans le patio.

Il faisait presque nuit, les peones, débarrassés de leurs travaux

plus ou moins bien accomplis, se délassaient, à demi couchés sur des

_petates_, fumant, riant et causant entre eux.

Le peintre n'eut pas besoin de chercher longtemps pour découvrir

ses domestiques au milieu des vingt ou vingt-cinq individus groupés

pêle-mêle sur les _petates_.

Il fit signe à l'un d'eux de le venir trouver chez lui, et il remonta

aussitôt dans sa chambre.

L'Indien, au signe de son maître, s'était aussitôt levé et mis en

devoir de lui obéir.

C'était un Indien guaranis, très jeune encore, il paraissait être

âgé tout au plus de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux traits beaux,

fins et intelligents, à la taille haute, à l'apparence robuste et aux

manières libres et dégagées.

Il portait le costume des gauchos de la pampa et se nommait Tyro.

A l'appel de son maître, il avait jeté sa cigarette, ramassé son

chapeau, relevé son poncho et s'était élancé vers l'escalier avec une

vivacité de bon augure.

Le peintre aimait beaucoup ce jeune homme qui, bien que d'un caractère

assez taciturne, comme tous ses congénères, semblait cependant lui

porter de son côté une certaine affection.

Arrivé à la chambre à coucher, il ne dépassa pas la porte, mais,

s'arrêtant sur le seuil, il salua respectueusement et attendit qu'il

plût à son maître de lui adresser la parole.

--Entre et ferme la porte derrière toi, lui dit le peintre d'un ton

amical, nous avons à causer de choses importantes.

--Secrètes, maître? répondit l'Indien.

--Oui.

--Alors, avec votre permission, maître, je laisserai au contraire la

porte ouverte.

--Pourquoi donc ce caprice?

--Ce n'est pas un caprice, maître, tous ces cuartos sont rendus sourds

par les _petates_ qui recouvrent leur sol, un espion peut, sans être

entendu, venir coller son oreille contre la porte et entendre tout ce

que nous dirions, d'autant plus facilement que nous-mêmes, absorbés

par notre propre conversation, nous n'aurions pas été avertis de sa

présence au lieu que si toutes les portes demeurent ouvertes, personne

n'entrera sans que nous le voyons, et nous ne risquerons pas d'être

espionnés.

--Ce que tu me fais observer là est assez sensé, mon bon Tyro, laisse

donc les portes ouvertes; cette précaution ne saurait nuire, bien que

je ne croie pas aux espions.

--Est-ce que le maître ne croit pas à la nuit, répondit l'Indien avec

un geste emphatique; l'espion est comme la nuit, il aime se glisser

dans les ténèbres.

--Soit, je ne discuterai pas avec toi; venons au motif qui m'a fait

t'appeler.

--J'écoute, maître.

--Tyro, avant tout, réponds-moi franchement à la question que je vais

t'adresser.

--Que le maître parle.

--Remarque bien que je ne t'en voudrai pas de ta franchise; fais

surtout bien attention à la forme de ma question, afin d'y répondre

en connaissance de cause; es-tu pour moi seulement un bon domestique,

accomplissant strictement tes devoirs, ou bien un serviteur dévoué, sur

lequel j'ai droit de compter à toute heure.

--Un serviteur dévoué, maître, un frère; un fils, un ami; vous avez

guéri ma mère d'une maladie qui semblait incurable; quand vous avez

acheté le rancho, au lieu de nous chasser elle et moi, vous avez

conservé à la vieille femme son cuarto, sa huerta et son troupeau; moi,

vous m'avez traité en homme, ne me commandant jamais avec rudesse et

ne m'obligeant jamais à faire des choses honteuses ou déshonorantes,

bien que je sois Indien; vous m'avez toujours considéré comme un être

intelligent, et non pas comme un animal qui n'a que l'instinct. Je vous

le répète, maître, je vous suis dévoué en tout et pour tout.

--Merci, Tyro, répondit le peintre avec une nuance d'émotion, je

soupçonnais déjà ce que tu viens de me dire, mais je tenais à

t'entendre me l'affirmer, car j'ai besoin de toi.

--Je suis prêt, que faut-il faire?

Malgré la franchise de cet aveu, le peintre français, peu au courant

encore du caractère de ces races primitives, ne se souciait nullement

de mettre l'Indien complètement dans la confidence de ses secrets.

Le trop de civilisation rend défiant.

Le Guaranis s'aperçut facilement de l'hésitation de l'artiste qui, peu

habitué à dissimuler, laissait son visage refléter, comme un miroir,

ses émotions intérieures.

--Le maître n'a rien à apprendre à Tyro, dit-il avec un sourire;

l'Indien sait tout.

--Comment! s'écria le jeune homme avec un bond de surprise, tu sais

tout?

--Oui, fit-il simplement.

--Pardieu! reprit-il, pour la rareté du fait, je ne serais pas fâché

que tu m'apprisses ce tout dont tu parles si délibérément.

--C'est facile: que le maître écoute.

Alors, à la stupéfaction extrême du jeune homme, Tyro lui rapporta,

sans omettre le plus léger détail, tout ce qu'il avait fait depuis son

arrivée à San Miguel de Tucumán.

Cependant, peu à peu, Émile, par un effort de volonté extrême, parvint

à reconquérir son sang-froid en réfléchissant et en reconnaissant avec

une joie intérieure, que ce récit, si complet du reste, avait une

lacune, lacune importante pour lui: il s'arrêtait au matin même, Tyro

ignorait donc l'aventure du Callejón de las Cruces.

Cependant craignant que cette lacune ne provint que d'un oubli, il

résolut de s'en assurer.

--C'est bien, lui dit-il, tout ce que tu me rapportes est exact, mais

tu oublies de me parler de mes promenades à travers la ville.

--Oh! Quant à cela, répondit l'Indien avec un sourire, il est inutile

de s'en occuper, le maître passe tout son temps à rêver en regardant

le ciel et à se promener en gesticulant; on a reconnu au bout de deux

jours que ce n'était pas la peine de le suivre.

--Diable! On me suivait donc, je ne savais pas avoir des amis qui me

portassent un si grand intérêt.

Un sourire équivoque se dessina sur les lèvres spirituelles de

l'Indien, mais il ne répondit pas.

--Tu connais sans doute la personne qui m'espionnait ainsi?

--Je la connais, oui, maître.

--Tu me diras son nom alors?

Le Montonéro · 第 1 / 21 段