de moi la pensée de vous offrir une récompense. Le service que vous
consentez à nous rendre est un de ceux que nul trésor ne saurait payer
et que le cœur peut seul acquitter.
--Madame, murmura-t-il.
--Permettez-moi d'achever. Nous sommes associés maintenant, fit-elle
avec un charmant sourire; or, dans une association, chacun doit prendre
sa part des charges communes. Un projet comme le nôtre a besoin d'être
conduit avec adresse et célérité, une misérable question d'argent
peut en faire manquer la réussite ou en retarder l'exécution: voilà
dans quel sens je vous ai parlé et pourquoi je vous répète ma phrase;
Êtes-vous riche?
--Dans toute autre position que celle où, le sort m'a momentanément
placé, je vous répondrais: Oui, madame, parce que je suis artiste,
que mes goûts sont simples et que je vis de presque rien, ne trouvant
de joies et de bonheur que dans les surprises toujours nouvelles
que me procure l'art que je cultive et que j'aime follement; mais
en ce moment, dans la situation périlleuse où vous et moi nous nous
trouvons, où il faut entreprendre une lutte désespérée contre toute une
population, je dois être franc avec vous, vous avouer que l'argent, ce
nerf de la guerre, me manque presque complètement; vous répondre, en un
mot, que je suis pauvre.
--Tant mieux fit la marquise avec un mouvement de joie.
--Ma foi, reprit-il gaiement, je ne m'en suis jamais plaint, c'est
aujourd'hui seulement que je commence à regretter cette richesse dont
je me suis toujours si peu soucié, car elle m'aurait facilité les
moyens de vous être utile; mais nous tâcherons de nous en passer.
--Qu'à cela ne tienne, monsieur. Dans cette affaire, vous apportez le
courage, le dévouement, laissez-moi vous apporter, cette richesse qui
vous manque.
--Ma foi, madame, répondit l'artiste, puisque vous posez aussi
franchement la question, je ne vois pas pourquoi j'obéirais, en vous
refusant, à une susceptibilité ridicule, parfaitement hors de saison,
puisque ce sont surtout vos intérêts qui sont en jeu dans cette
affaire; j'accepte donc l'argent dont vous jugerez convenable de
disposer; bien entendu que je vous en tiendrai compte.
--Pardon, monsieur, ce n'est pas un prêt que je prétends vous faire,
c'est ma part que j'apporte à notre association, voilà tout.
--Je l'entends ainsi, madame; seulement si je dépense votre argent,
encore faut-il que vous sachiez de quelle façon.
--A la bonne heure, fit la marquise en se dirigeant vers un meuble
dont elle ouvrit un tiroir d'où elle retira une bourse assez longue,
au travers des mailles de laquelle on voyait briller une quantité
considérable d'onces.
Après avoir refermé avec soin le tiroir, elle présenta la bourse au
jeune homme.
--Il y a là deux cent cinquante onces[1] en or, dit-elle, j'espère
que cette somme suffira; cependant, si elle était insuffisante,
avertissez-moi, j'en mettrai immédiatement une plus forte encore à
votre disposition.
--Oh! Oh! Madame, j'espère non seulement que cela suffira, mais encore
que j'aurai à vous remettre une partie de cette somme, répondit-il en
prenant respectueusement la bourse et la plaçant avec soin dans sa
ceinture; j'ai, à présent, une restitution à vous faire.
--A moi, monsieur?
--Oui, madame, fit-il en retirant l'anneau, qu'il avait passé à son
petit doigt, cette bague.
--C'est moi, qui l'avais enveloppée dans la lettre, dit vivement la
jeune fille avec une étourderie charmante.
Le jeune homme s'inclina tout interdit.
--Gardez cette bague, monsieur, répondit en souriant la marquise; ma
fille serait désolée de vous la reprendre.
--Oh! Oui! fit-elle toute rougissante.
--Je la garderai donc, dit-il, avec une joie secrète, et changeant
subitement de conversation, je ne viendrai plus qu'une fois, mesdames,
dit-il, afin de ne pas éveiller les soupçons; ce sera pour vous
avertir que tout est prêt; seulement, tous les jours, à la même heure,
je passerai devant cette maison; lorsque le soir, au retour de ma
promenade, vous me verrez tenir une fleur de suchil à la main ou une
rose blanche, ce sera un indice que nos affaires vont bien; si, au
contraire, j'ôte mon chapeau et je fais le geste de m'essuyer le
front, alors priez Dieu, mesdames, parce que de nouveaux embarras se
seront dressés devant moi. En dernier lieu, si vous me voyez effeuiller
la fleur que je tiendrai à la main, vous devrez faire en toute hâte vos
préparatifs de départ: le jour même de ma visite nous quitterons la
ville. Vous souviendrez-vous de toutes ces recommandations?
--Nous avons trop d'intérêt à avoir de la mémoire, dit la marquise;
soyez sans crainte, nous n'oublierons rien.
--Maintenant, plus un mot sur ce sujet, et donnez votre leçon de
musique, dit l'abbesse en ouvrant une méthode et la remettant au jeune
homme.
Le peintre s'assit près d'une table entre les deux dames, et commença
à leur expliquer, tant bien que mal, les mystères des noires, des
blanches, des croches et des doubles croches.
Lorsque, quelques minutes plus tard la tourière entra, son regard de
serpent, en glissant entre ses paupières à demi closes, aperçut les
trois personnes très sérieusement occupées en apparence à approfondir
la valeur des notes et les différences de la clef de _fa_ avec la clef
de _sol_.
--Ma sainte mère, dit hypocritement la tourière, un cavalier, se disant
envoyé par le gouverneur de la ville, réclame de vous la faveur d'un
entretien.
--C'est bien ma sœur. Quand vous aurez reconduit ce señor, vous
introduirez ce caballero en ma présence; priez-le de patienter quelques
minutes.
Le peintre se leva, salua respectueusement les dames et sortit à la
suite de la tourière. Derrière lui la porte de la cellule se referma.
Sans prononcer une parole, la tourière le guida à travers les
corridors, que déjà il avait parcourus, jusqu'à la porte du couvent,
devant laquelle plusieurs cavaliers enveloppés de longs manteaux
étaient arrêtés à la stupéfaction générale des voisins, qui n'en
croyaient pas leurs yeux, et s'étaient placés sur le seuil de leurs
portes afin de les mieux voir.
Le peintre, grâce à son apparence de vieillard, à sa petite toux sèche
et à sa démarche cassée, passa au milieu d'eux sans attirer leur
attention, et s'éloigna dans la direction de la rivière.
La tourière fit signe à un des cavaliers qu'elle était prête à le
guider auprès de la supérieure. Dans le mouvement que fut obligé de
faire ce cavalier pour mettre pied à terre, son manteau se dérangea
légèrement.
Juste au même instant, le peintre, arrivé à une certaine distance, se
retourna pour jeter un dernier regard sur le couvent.
Il réprima un geste d'effroi en reconnaissant le cavalier dont nous
parlons.
--Zéno Cabral! murmura-t-il. Que vient faire cet homme dans le couvent?
Renvoi 1: 21,250 francs de notre monnaie.
IV
L'ENTREVUE
Le peintre français ne s'était pas trompé: c'était bien, en effet, Zéno
Cabral, le chef montonero, qu'il avait vu entrer dans le couvent.
La tourière marchait d'un pas pressé, sans détourner la tête devant
le jeune homme qui, de son côté, semblait plongé dans de sombres et
pénibles réflexions.
Ils allèrent ainsi, pendant assez longtemps, à travers les corridors
sans échanger une parole, mais au moment où ils atteignirent l'entrée
du premier cloître, le chef s'arrêta et touchant légèrement le bras de
sa conductrice:
--Eh bien? lui dit-il à voix basse.
Celle-ci se retourna vivement, jeta un regard scrutateur autour d'elle
puis, rassurée sans doute par la solitude au centre de laquelle elle se
trouvait, elle répondit sur le même ton bas et étouffé, ce seul mot:
--Rien.
--Comment rien! s'écria don Zéno avec une impatience contenue, vous
n'avez donc pas veillé comme je vous l'avais recommandé et ainsi que
cela avait été convenu entre nous.
--J'ai veillé, répondit-elle vivement, veillé du soir au matin et du
matin au soir.
--Et vous n'avez rien découvert?
--Rien.
--Tant pis, fit le chef froidement, tant pis pour vous, ma sœur, car
si vous êtes si peu clairvoyante, ce n'est pas cette fois encore que
vous quitterez votre poste de tourière pour un emploi supérieur dans le
couvent ou un plus élevé encore dans celui des Bernardines.
La tourière tressaillit; ses petits yeux gris laissèrent échapper une
flamme sinistre.
--Je n'ai rien découvert, c'est vrai, dit-elle avec un rire sec et
nerveux comme le cri d'une hyène, mais je soupçonne, bientôt je
découvrirai; seulement je suis surveillée et l'occasion me manque.
--Ah! Et que découvrirez-vous? demanda-t-il avec un intérêt mal
dissimulé.
--Je découvrirai, reprit-elle en appuyant avec affectation sur chaque
syllabe, tout ce que vous voulez savoir et plus encore. Mes mesures
sont prises maintenant.
--Ah! Ah! fit-il, et quand cela, s'il vous plaît?
--Avant deux jours.
--Vous me le promettez.
--Sur ma part de paradis!
--Je compte sur votre parole.
--Comptez-y; mais vous?
--Moi?
--Oui.
--Je tiendrai les promesses que je vous ai faites.
--Toutes?
--Toutes.
--C'est bien; ne vous inquiétez plus de rien; mais donnant, donnant?
--C'est convenu.
--Maintenant, venez, on vous attend; cette longue station pourrait
éveiller les soupçons, plus que jamais il me faut agir avec prudence.
Ils se remirent en marche. Au moment où ils entraient dans le premier
cloître, une forme noire se détacha d'un angle obscur dans lequel,
jusque-là, elle était demeurée confondue au milieu des ténèbres,
et, après avoir fait un geste de menace à la tourière, elle parut
s'évanouir comme une apparition fantastique, tant elle s'envola
rapidement à travers les corridors.
Arrivée à la porte de la cellule de la supérieure, la tourière frappa
doucement deux coups sans recevoir de réponse; elle attendit un
instant, puis recommença.
_Adelante_, répondit-on alors de l'intérieur.
Elle ouvrit et annonça l'étranger.
Priez ce seigneur d'entrer, il est le bienvenu, répondit l'abbesse.
La tourière s'effaça, le général entra, puis, sur un geste de la
supérieure, la tourière se retira en refermant la porte derrière elle.
La supérieure était seule assise dans son grand fauteuil abbatial; elle
tenait ouvert à la main un livre d'heures qu'elle semblait lire.
A l'entrée du jeune homme, elle inclina légèrement la tête et d'un
geste lui indiqua un siège.
--Pardonnez-moi, madame, dit-il en la saluant respectueusement, de
venir troubler d'une façon aussi malencontreuse vos pieuses méditations.
--Vous êtes, dites-vous, señor caballero, envoyé vers moi par le
gouverneur de la ville; en cette qualité, mon devoir est de vous
recevoir à quelque heure qu'il vous plaise de venir, reprit-elle d'un
ton de froide politesse. Vous n'avez donc pas d'excuses à me faire,
mais seulement à m'expliquer le sujet de cette mission dont le motif
m'échappe.
--Je vais avoir l'honneur de m'expliquer, ainsi que vous m'y engagez
si gracieusement, madame, répondit-il avec un sourire contraint, en
prenant le siège qui lui était désigné.
La conversation avait commencé sur un ton de politesse aigre-doux qui
établissait complètement la situation dans laquelle chacun des deux
interlocuteurs voulait demeurer vis-à-vis de l'autre, pendant toute la
durée de l'entretien.
Il y eut un silence de deux ou trois minutes: le montonero tournait,
retournait son chapeau entre ses mains d'un air dépité; l'abbesse, tout
en feignant de lire attentivement le livre qu'elle n'avait pas quitté,
jetait à la dérobée des regards railleurs sur l'officier.
Ce fut lui qui, comprenant combien son silence pouvait paraître
singulier, reprit la parole avec une aisance trop soulignée pour être
naturelle.
--Señora, j'ignore quel motif cause le déplaisir que vous semblez
éprouver de me voir, veuillez me le faire connaître et agréer, avant
tout, mes humbles et respectueuses excuses pour le trouble que vous
occasionne, à mon grand regret, ma présence.
--Vous vous méprenez, caballero, répondit-elle, sur le sens que
j'attache à mes paroles; je n'éprouve aucun trouble, croyez-le bien,
de votre présence; seulement, je suis contrariée d'être contrainte par
le bon plaisir des personnes qui nous gouvernent, de recevoir, sans y
être préparée à l'avance, la visite d'envoyés fort recommandables sans
doute, mais dont la place devrait être partout ailleurs que dans la
cellule de la supérieure d'un couvent de femmes.
--Cette observation est parfaitement juste, madame, il n'a pas tenu à
moi qu'il n'en fût pas ainsi; malheureusement c'est, quant à présent,
une nécessité qu'il vous faut subir.
--Aussi, reprit-elle avec une certaine aigreur, vous voyez que je la
subis.
--Vous la subissez, oui, madame, reprit-il d'un ton insinuant, mais en
vous plaignant, parce que vous confondez vos amis avec vos ennemis.
--Moi, señor, vous faites erreur sans doute, dit-elle avec componction,
vous ne réfléchissez pas à ce que je suis. Quels ennemis ou quels amis
puis-je avoir, moi, pauvre femme retirée du monde et vouée au service
de Dieu?
--Vous vous trompez, ou bien ce qui est plus probable, excusez-moi, je
vous en prie, madame, vous ne voulez pas me comprendre.
--Peut-être aussi est-ce un peu de votre faute, señor, reprit-elle avec
une légère teinte d'ironie, et cela tient-il à l'obscurité dont vos
paroles sont enveloppées, à votre insu sans doute.
Don Zéno réprima un geste d'impatience.
--Voyons, madame, fit-il au bout d'un instant, soyons francs, le
voulez-vous?
--Je ne demande pas mieux pour ma part, señor.
--Vous avez ici deux prisonnières?
--J'ai deux dames que je n'ai reçues dans l'intérieur de cette maison,
que sur l'injonction et le commandement exprès du gouverneur de la
ville; est-ce de ces deux dames dont vous parlez, señor?
--Oui, señora, d'elles-mêmes.
--Fort bien; elles sont ici, j'ai même des ordres très sévères à leur
sujet.
--Je le sais.
--Ces dames n'ont rien que je sache à voir dans cet entretien?
--Au contraire, madame, car c'est d'elles seules qu'il s'agit; c'est
pour elles seules que je me suis présenté ici.
--Très bien, señor, continuez, je vous écoute.
--Ces dames ont été faites prisonnières par moi, et par moi aussi
conduites dans cette ville.
--Vous pourriez même ajouter dans ce couvent, señor; mais continuez.
--Vous supposez à tort, madame, que je suis l'ennemi de ces
malheureuses femmes; nul, au contraire, ne s'intéresse plus que moi à
leur sort.
--Ah! fit-elle avec ironie.
--Vous ne me croyez pas, madame; en effet, les apparences me condamnent.
--En attendant que vous fassiez condamner ces malheureuses dames;
n'est-ce pas, caballero?
--Señora! s'écria-t-il avec violence, mais, se contraignant aussitôt,
pardonnez-moi cet emportement, madame; mais si vous consentiez à
m'entendre...
--N'est-ce donc pas ce que je fais en ce moment, señor?
--Oui, vous m'écoutez, c'est vrai, madame; mais avec un parti pris
d'avance de ne pas ajouter foi à mes paroles, si véridiques qu'elles
soient.
L'abbesse fit un léger mouvement des épaules et reprit:
--C'est que, señor, vous me dites en ce moment des choses tellement
incroyables! Comment voulez-vous que lorsque vous-même m'avez avoué à
l'instant que vous aviez arrêtés ces dames, lorsqu'il vous était si
facile de leur laisser continuer leur voyage, que c'est vous qui les
avez conduites dans cette ville, que c'est vous encore qui les avez
amenées dans ce couvent, afin de leur enlever tout espoir de fuite;
comment voulez vous que je puisse ajouter foi aux protestations de
dévouement dont il vous plaît aujourd'hui de faire parade devant moi?
Ce serait plus que de la naïveté de ma part, convenez-en, et vous
seriez en droit de me croire ce que je ne suis pas, c'est-à-dire, pour
parler franc, une sotte.
--Oh, madame! Il y a bien des choses que vous ignorez.
--Certainement, il y a toujours bien des choses qu'on ignore en pareil
cas; mais voyons, venons au fait, puisque vous-même m'avez proposé la
franchise; prouvez-moi que bien réellement vous avez l'intention de me
dire la vérité, faites-moi connaître ces choses que j'ignore.
--Je ne demande pas mieux, madame.
--Seulement, je vous avertis que j'en sais peut-être beaucoup de
ces choses, et que, si vous vous écartez du droit chemin, je vous y
remettrai impitoyablement. Ce marché vous convient-il?
--On ne saurait davantage, madame.
--Eh bien! Parlez, je vous promets de ne pas vous interrompre.
--Vous me comblez, señora; mais, pour vous apprendre toute la vérité,
je suis contraint d'entrer dans certains détails touchant ma famille
qui, sans doute, auront peu d'intérêt pour vous.
--Pardon, je veux être impartiale, donc je dois tout savoir.
En prononçant ces paroles, elle jeta à la dérobée un regard du côté de
la porte de la seconde pièce.
Ce regard ne fut pas surpris par le montonero qui, en ce moment, la
tête baissée sur la poitrine, semblait recueillir ses souvenirs.
Enfin, après quelques minutes, il commença.
--Ma famille, ainsi que vous l'indique mon nom, madame, est d'origine
portugaise: un de mes ancêtres fut cet Álvarez Cabral auquel le
Portugal doit de si magnifiques découvertes. Fixés au Brésil depuis les
premiers temps de l'occupation, mes aïeux s'établirent dans la province
de São Paulo, et, entraînés tour à tour par l'exemple de leurs voisins
et de leurs amis, ils tentèrent de longues et périlleuses expéditions
dans l'intérieur des terres inconnues de tous, et plusieurs d'entre
eux comptèrent parmi les plus célèbres et les plus hardis Paulistas
de la province. Pardonnez-moi ces détails, madame, mais ils sont
indispensables; du reste, je les abrège autant que cela m'est possible.
Mon aïeul, à la suite d'une discussion fort vive avec le vice-roi du
Brésil, don Vasco Fernández Cesar de Meneses, vers 1723, discussion
dont jamais il ne voulut nous révéler les motifs, vit ses biens mis
sous séquestre; lui-même fut obligé de prendre la fuite avec toute sa
famille. Un peu de patience, je vous en conjure, madame.
--Vous êtes injuste, señor; ces détails, que j'ignorais, m'intéressent
au plus haut point.
--Mon aïeul, avec les débris qu'il réussit à sauver de sa fortune,
débris assez considérables, je me hâte de le dire, car il était
colossalement riche, se réfugia dans la vice-royauté de Buenos Aires,
afin de plus facilement repasser au Brésil, si la fortune cessait de
lui être contraire. Mais son espoir fut déçu; il devait mourir dans
l'exil; sa famille était condamnée à ne revoir jamais sa patrie.
Cependant, à différentes reprises, des propositions lui furent faites
pour entrer en accommodement avec le gouvernement portugais, mais
toujours il les repoussa avec hauteur, protestant que, n'ayant commis
aucun crime, il ne voulait pas être absous, et que surtout,--remarquez
bien cette dernière parole, madame,--le gouvernement, qui lui avait
enlevé ses biens, n'avait rien à prétendre sur ce qui lui restait;
qu'il ne consentirait jamais à payer une grâce qu'on n'avait pas le
droit de lui vendre. Plus tard, lorsque mon aïeul fut sur le point de
rendre l'âme, et que mon grand-père et mon père furent réunis autour de
son lit, bien que fort jeune encore, mon père crut comprendre quelles
étaient les propositions faites par le gouvernement portugais, et que
le vieillard avait toujours obstinément repoussées.
--Ah! fit l'abbesse, commençant malgré elle à s'intéresser à ce récit,
fait avec un accent de vérité qui ne pouvait être révoqué en doute.
--Jugez-en vous-même, madame, reprit le montonero; mon aïeul, ainsi
que je vous l'ai dit, se sentant mourir, avait réuni mon grand-père
et mon père autour de son lit, puis, après leur avoir fait jurer sur
le Christ et sur l'Evangile de ne jamais révéler ce qu'il allait leur
dire, il leur confia un secret d'une importance immense pour l'avenir
de notre famille; en un mot, il leur avoua que quelque temps avant son
exil, dans la dernière expédition qu'il avait tentée seul selon sa
coutume, il avait découvert des mines de diamants et des gisements d'or
d'une richesse incalculable, il entra dans les plus grands détails sur
la route à suivre pour retrouver le pays où ces richesses inconnues
étaient enfouies, remit à mon grand-père une carte tracée par lui
sur les lieux mêmes, y ajouta, de peur que mon grand-père oubliât
quelque détail important, une liasse de manuscrit où l'histoire de son
expédition et de sa découverte ainsi que l'itinéraire qu'il avait suivi
pour aller et revenir, étaient racontés jour par jour, presque heure
par heure; puis certain que cette fortune qu'il leur léguait ne serait
pas perdue pour eux, il bénit ses enfants et mourut presque aussitôt
épuisé par les efforts qu'il lui avait fallu faire pour bien les
renseigner; mais, avant de fermer à jamais les yeux, il leur fit une
dernière fois jurer un secret inviolable.
--Je ne vois pas jusqu'à présent, monsieur, quel rapport il y a entre
l'histoire, fort intéressante incontestablement, que vous me racontez,
et ces deux malheureuses dames, interrompit l'abbesse en hochant la
tête.
--Encore quelques minutes de complaisance, madame, vous ne tarderez pas
à être satisfaite.
--Soit, monsieur, continuez donc, je vous prie!
Don Zéno reprit:
--Quelques années s'écoulèrent, mon grand-père s'était mis à la tête
de la vaste chacra, exploitée par notre famille; mon père commençait à
l'aider dans ses travaux. Il avait une sœur, belle comme les anges et
pure comme eux, elle se nommait Laura; son père et son frère l'aimaient
à l'adoration, elle était toute leur joie, tout leur orgueil, tout leur
bonheur...
Don Zéno s'arrêta; deux larmes, qu'il ne songea pas à retenir,
coulèrent lentement le long de ses joues.
--Ce souvenir vous attriste, señor, lui dit doucement l'abbesse.
Le jeune homme se redressa fièrement.
--J'ai promis de vous dire toute la vérité, madame, bien que la
tâche que je me suis imposée soit pénible, je ne faiblirai pas: Mon
grand-père avait renfermé dans un lieu, connu de lui et de son fils
seulement, le manuscrit et la carte que leur avait en mourant légué mon
aïeul, puis ils n'y avaient plus songé ni l'un ni l'autre, ne supposant
pas qu'il pût venir une époque où il leur serait possible de s'emparer
de cette fortune qui leur appartenait, cependant par des titres
incontestables. Un jour, un étranger se présenta à la chacra et demanda
une hospitalité qui jamais n'était refusée à personne; cet étranger
était jeune, beau, riche, du moins il le paraissait, et pour notre
famille il avait l'inappréciable avantage d'être notre compatriote; il
appartenait à l'une des plus nobles familles du Portugal. C'était donc
plus qu'un ami, c'était presque un parent. Mon grand-père le reçut les
bras ouverts; il demeura plusieurs mois dans notre chacra, il y serait
demeuré toujours s'il l'eût voulu: tous l'aimaient dans la maison.
Pardonnez-moi, madame, de passer rapidement sur ces détails. Bien que
trop jeune pour avoir personnellement assisté à cette infâme trahison,
j'ai le cœur brisé. Un jour, l'étranger disparut en enlevant doña
Laura. Voilà comment cet homme avait payé notre hospitalité.
--Oh! C'est horrible cela! s'écria l'abbesse, emportée malgré elle par
l'indignation qu'elle éprouvait.
--Toutes les recherches furent infructueuses: il fut impossible de
retrouver ses traces. Mais ce qu'il y eut de plus affreux dans cette
affaire, madame, c'est que cet homme avait froidement et lâchement
suivi un plan tracé à l'avance.
--Ce n'est pas possible! fit l'abbesse avec horreur.
--Cet homme avait, je ne sais comment, surpris quelques mots, en
Europe, de ce secret que mon aïeul croyait si bien gardé. Son but,
en s'introduisant dans notre maison, était de découvrir le reste de
ce secret, afin de nous voler notre fortune. Pendant le temps qu'il
demeura à la chacra, plusieurs fois il essaya, par des questions
adroites, d'apprendre les détails qu'il ignorait; questions adressées
tantôt à mon grand-père, tantôt à mon père, jeune homme alors. Enfin,
le rapt odieux qu'il commit ne provint pas d'un amour poussé jusqu'à
la folie, ainsi que vous pourriez le supposer, il aurait demandé à mon
grand-père la main de sa fille que celui-ci la lui aurait accordée;
non, il n'aimait pas doña Laura.
--Alors, interrompit l'abbesse, pourquoi l'a-t-il enlevé.
--Pourquoi, dites-vous?
--Oui.
--Parce qu'il croyait qu'elle possédait ce secret qu'il voulait à tout
prix découvrir; voilà, madame, le seul motif de ce crime.