sont plutôt les répétitions d'_Angélique et Roland_ qui l'auront fait
maigrir. C'est donc bien mauvais?
Si j'ai dit par deux fois que le bon Bacon (admirez l'euphonie!) ne
descendait pas de l'homme célèbre dont il porte le nom, c'est que sa
rare intelligence et la profondeur de son esprit pourraient faire croire
le contraire, et qu'une telle supposition de descendance serait
calomnieuse pour le savant Roger Bacon, inventeur de la poudre,
puisqu'il fut moine et que les moines ne se marient pas. Cette
explication, je l'espère, satisfera complétement notre ami.
Dimski, Dervinck, Turuth, Siedler et vous, Corsino, vous ignorez ce
qu'est Falstaff. Vous osez le dire! Mais vous êtes donc tous plus B. B.
B. B. Bacon que Bacon lui-même! Falstaff un poëte! un guerrier! et vous
avez prétendu souvent connaître Shakespeare!... Sachez donc, Messieurs
mes amis les musiciens, que sir John Falstaff est un personnage
important de trois pièces du poëte anglais, des deux tragédies de _Henri
VI_ et de la comédie des _Joyeuses commères de Windsor_; qu'il occupe
encore l'attention du public dans un quatrième drame du même auteur, où
il ne paraît point, mais où l'on vient raconter ses derniers moments.
Sachez qu'il fut le favori de la reine Élisabeth, qu'il est l'idéal du
bouffon anglais, du gascon anglais, du matamore anglais; qu'il faut voir
en lui le vrai polichinelle anglais, le représentant de cinq ou six
péchés capitaux; que gourmandise, paillardise, couardise, sont ses
qualités dominantes; que, malgré son obésité, sa rotondité, sa ladrerie
et sa poltronnerie, il ensorcelle des femmes et leur fait mettre en gage
leur argenterie pour satisfaire ses appétits gloutons; que Shakespeare
l'a donné au prince Henri pour compagnon de ses orgies et de ses
escapades nocturnes dans les rues de Londres; lequel prince permet à
Falstaff de traiter Son Altesse avec la plus incroyable familiarité;
jusqu'au moment où devenu roi sous le nom de Henri V, et désireux de
faire oublier les folies de sa jeunesse, le _Royal Hal_, comme Falstaff
a l'insolence de l'appeler par abréviation, interdit l'accès de sa cour
à son gros compagnon de débauches et l'envoie en exil. Sachez enfin que
cet incomparable cynique, auquel on s'intéresse malgré soi et dont la
triste fin vous tire presque des larmes, obligé de prendre part à une
grande bataille, à la tête d'une bande de vagabonds dépenaillés dont il
est le capitaine, s'enfuit au moment de l'action et prononce dans le
réduit où il est allé se cacher le monologue que voici:
_Honour pricks me on. Yea, but how, if honour prick me off when I come
on? how then? can honour set to a leg? No. Or an arm? No. Or take away
the grief of a wound? No. Honour hath no skill in surgery then? No. What
is honour? A Word. Wath is in that word, honour? Wat is that honour?
Air. A trim reckoning!--Who hath it? He that died o' Wednesday. Doth he
feel it? No. Doth he hear it? No. Is it insensible then? Yea, to the
dead. But will it not live with the living? No. Why? Detraction will not
suffer it.--Therefore I'll none of it: Honour is a mere scutcheon, and
so ends my catechism._
J'ai transcrit l'original de ce discours célèbre, pour ceux d'entre
vous, Messieurs, qui ne savent pas l'anglais et qui voudraient se
donner l'air de le savoir. Mais en voici la traduction, destinée à ceux
qui bornent leurs prétentions à comprendre la langue française.
_L'honneur me pique pour me faire avancer. Oui, mais quoi, si l'honneur
me pique à terre quand j'avance! Que faire alors? L'honneur peut-il me
raccommoder une jambe? Non. Ou un bras? Non. Ou dissiper la douleur
d'une blessure? Non. L'honneur ne sait donc rien en chirurgie? Qu'est-ce
que l'honneur? Un mot. Qu'est-ce que ce mot, honneur? Qu'est-ce que cet
honneur? De l'air. Une facture acquittée. Qui possède cela? Celui qui
mourut mercredi. Le sent-il? Non. L'entend-il? Non. C'est insensible
alors? Oui, pour les morts. Mais cela ne vivra-t-il pas avec les
vivants? Non. Pourquoi? La médisance ne le souffrira pas.--En ce cas je
m'en passerai: L'honneur est un simple écusson, et ainsi finit mon
catéchisme._
Vous devinez maintenant, n'est-ce pas, comment à propos des labeurs de
Camoëns et de sa gloire tardive, j'ai pu m'écrier: _O Falstaff_, et
songer à sa philosophie. Vous êtes d'une rare pénétration.
Venons enfin, cher Corsino, à vos dernières questions.
L'auteur de cette vie de Paganini dont vous me parlez, écrivait
récemment à un de mes amis, en le priant d'obtenir de moi une analyse de
son ouvrage dans le _Journal des Débats_; espérant, disait-il, que je ne
me laisserais pas influencer dans cette appréciation par ma haine pour
la musique italienne et pour les Italiens. J'ai donc lu sa brochure. Il
m'a été facile de répondre aux reproches violents qui m'y sont adressés.
Mais cette réplique faite, on m'a détourné de la publier dans un
journal, afin de ne pas donner lieu à une polémique qui, n'intéressant
que moi, y serait nécessairement déplacée. Ici le cas n'est plus le
même, et je ne suis pas fâché, puisque vous avez lu l'accusation, de
vous faire connaître la défense.
RÉPONSE A M. CARLO CONESTABILE
auteur du livre intitulé:
VITA DI NICCOLO PAGANINI DA GENOVA
M. Conestabile de Pérouse en appelle à mon impartialité en me demandant
de faire l'analyse de ce petit ouvrage, dans lequel il me traite de la
plus vilaine façon. Je le remercie de m'avoir cru, néanmoins, capable de
rendre pleine justice à son travail. Je le ferais bien volontiers,
accoutumé que je suis à me trouver dans cette piquante position.
Malheureusement l'oeuvre est de telle nature, qu'il m'est impossible
d'émettre, à son sujet une opinion de quelque valeur. Je ne puis juger
ni du mérite historique du livre, n'étant point en mesure de connaître
la vérité des faits qui y sont énoncés; ni du style de l'auteur, les
finesses de la langue italienne devant m'échapper nécessairement; ni de
la justesse avec laquelle il apprécie le talent du grand virtuose, _car
je n'ai jamais entendu Paganini_. J'étais en Italie, à l'époque où cet
artiste extraordinaire enthousiasmait la France. Quand je l'ai connu,
plus tard, il avait déjà renoncé à se faire entendre en public, l'état
de sa santé ne le lui permettant plus; et je n'osai point alors, cela se
conçoit, lui demander de jouer pour moi seul une fois encore. Si je me
suis formé de lui une opinion si haute, c'est d'après sa conversation
d'abord; c'est éclairé par ces irradiations que projettent certains
hommes d'élite et qui semblaient entourer Paganini d'une poétique
auréole; c'est d'après l'admiration ardente autant que raisonnée qu'il
avait inspirée à des artistes dans le jugement desquels j'ai une
confiance absolue.
J'aime à penser que M. Conestabile a puisé aux sources les plus pures
pour écrire la vie de l'illustre virtuose, dont l'apparition produisit
en Europe une émotion si extraordinaire. Je reconnais même qu'en ce qui
touche mes relations avec Paganini, il a recueilli quelques
renseignements exacts et qu'il n'a guère laissé échapper que des erreurs
de détail peu importantes. Peut-être devrais-je borner là mon
appréciation. Mais ce livre contient un passage bien fait pour me faire
ressentir une violente indignation, si la calomnie qu'il contient
n'était tempérée par tant d'absurdité; et je ne puis, le lecteur me le
pardonne, m'abstenir d'y répondre brièvement.
Après avoir raconté ce qui est de notoriété publique d'une anecdote qui
me concerne, et dans laquelle Paganini joua à mon égard un rôle si
cordialement magnifique, après avoir même accordé bénévolement une
valeur trop grande à mes compositions, M. Conestabile s'écrie:
«Maintenant, qui le croirait!!! ce même homme qui doit à un Italien le
triomphe de son propre génie, l'_acquisition_ (conseguimento) d'une
somme considérable[10], ce Berlioz, qui appartient à une nation si
redevable à la très-chère patrie des Palestrina, des Lulli, des Viotti,
des Spontini, NE SE SOUVIENT PLUS, Paganini mort, des bienfaits qu'il a
reçus; et, après avoir sucé le venin de l'ingratitude, se plaît à vomir
des paroles acerbes contre _notre_ musique, contre _nous_, qui, par
antique bonté, sommes habitués à souffrir les injures et les outrages
des nations étrangères (je traduis textuellement), n'opposant à leurs
grossiers sarcasmes qu'un dédaigneux silence! Mais non, le nom d'Hector
Berlioz ne périra pas (vous êtes trop bon!), ni celui de Paganini (à
fortiori, c'est un pléonasme); et si les contemporains se taisent (ils
ne se taisent pas tous), au moins nos successeurs, en apprenant
l'aventure que je viens de raconter, récompenseront par leurs
applaudissements la philanthropie italienne, et consacreront une page à
l'ingratitude française!!!»
En vérité, Monsieur, lui répondrai-je, si vous pouviez savoir combien
cette tirade est ridicule, vous seriez très-fâché de l'avoir laissé
échapper. Vous vivez, je le vois, dans un monde exclusif et qui veut
rester en dehors du mouvement musical de l'Europe. Vous vous passionnes
pour _votre_ musique, comme vous dites, sans pouvoir établir entre son
caractère et celui de la musique des autres peuples d'utiles
comparaisons. De là, votre foi religieuse dans l'art italien et votre
irritation quand on ose mettre ses dogmes en discussion. Vous oubliez
que la plupart des artistes et critiques de quelques valeur connaissent,
au contraire, plus ou moins, les chefs-d'oeuvre de tous les pays; que ces
mêmes critiques et artistes n'attachent de prix réel qu'à la musique
vraie, grande, originale, belle; qu'ils l'aiment pour ses qualités ou la
détestent pour ses vices, sans s'inquiéter d'où elle vient. Peut-être ne
l'avez-vous jamais su. Eh bien! en ce cas, je vous l'apprends. Que
l'auteur d'une oeuvre musicale soit Italien, Français, Anglais ou Russe,
il leur importe peu. Les questions de nationalité sont à leurs yeux tout
à fait puériles.
Et la preuve en est dans votre livre même, lorsqu'à propos de la mort de
Spontini, vous dites que je _n'ai pu m'empêcher_ (il y a vingt-cinq ans
que je ne le puis) _de payer à ses oeuvres un large tribut d'admiration_.
Maintenant, permettez-moi de vous montrer l'injustice de l'accusation
blessante que vous portez contre moi, les conséquences qu'il en faudrait
tirer si elle était méritée, et l'erreur matérielle que vous avez
commise sur le fond de la question.
Je vois d'abord, dans cette accusation même, la preuve que, vous au
moins, vous n'opposerez pas _aux sarcasmes un dédaigneux silence_, et
que vous êtes à peu près exempt de _l'antique bonté_ de vos
compatriotes.
Vous croyez qu'un grand artiste italien ayant fait pour moi ce que fit
Paganini, je suis tenu par cela seul de trouver excellent, parfait,
irréprochable, tout ce qui se pratique en Italie, de louer les habitudes
théâtrales de ce beau pays, les prédilections musicales de ses
habitants, les résultats que ces prédilections et ces habitudes ont
amenés dans l'exercice du plus libre des arts, et la compression
qu'elles exercent fatalement sur lui.
Quoique Français, Monsieur, je dois beaucoup à la France; d'après vous,
il me serait donc imposé de trouver bonne toute la musique qu'elle
produit. Ce serait fort grave, car on en fait, en France, presque
autant de mauvaise que chez vous. Je dois beaucoup aussi à la Prusse, à
l'Autriche, à la Bohême, à la Russie, à l'Angleterre; je suis criblé de
dettes semblables, contractées un peu partout. Il me faut donc déclarer
que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles, et
m'écrier: «Vous êtes tous sublimes, embrassons-nous!» sans ajouter: «Et
que cela finisse!»
Vous prétendez enfin qu'à l'égard de toutes les nations dont un seul
homme même aurait bien voulu me reconnaître quelque mérite, je dois ne
plus tenir compte de ma conscience d'artiste et jouer, en tout état de
cause, une sotte comédie d'admiration.
Paganini, Monsieur, qui n'était point de votre avis, m'eût méprisé, si
j'en eusse été capable. Je sais fort bien, en outre, ce qu'il pensait
des moeurs musicales de son pays, quoiqu'il ne se soit jamais trouvé,
fort heureusement pour lui et peut-être pour vous, dans le cas
d'exprimer par écrit son opinion à ce sujet. Je tremble de vous laisser
soupçonner ce qu'en pensaient également Cherubini et Spontini, dont vous
revendiquez maintenant comme vôtres la célébrité et les oeuvres, bien que
l'Italie ne se soit guère souciée de l'une ni des autres. Paganini,
Spontini et Cherubini furent donc, eux aussi, et plus que moi, des
monstres d'ingratitude; car si le reste de l'Europe, en leur donnant à
parcourir une carrière plus vaste que celle imposée à ses musiciens par
l'Italie, a forcé leur génie de prendre un vol plus puissant et plus
fier, et les a comblés ensuite d'or, d'honneurs et de gloire, l'Italie
leur donna.... naissance, et ce présent, peu coûteux, a bien son prix.
D'ailleurs, remarquez, je vous prie, que Paganini n'est point l'Italie,
pas plus que je ne suis la France. Ces deux pays, dont vous glorifiez
justement l'un, en flagellant l'autre outre mesure, ne sauraient être
solidaires des sentiments privés de deux artistes. Admettons même, si
vous voulez, que tous les Italiens soient des _philanthropes_, selon
votre naïve expression, il m'est impossible de vous accorder que tout
les Français soient des _ingrats_.
De plus, je veux vous faire un important aveu: quelque passionné que
vous soyez pour votre musique, je suis presque sûr de l'être encore
davantage pour _la_ musique. A ce point que je me sens très-capable
d'éprouver une sympathie dévouée pour un brigand de génie, eût-il tenté
de m'assassiner, et assez peu pour un honnête homme auquel la nature
aurait refusé l'intelligence et le sentiment de l'art.
Sans doute, vos convictions sont sincères et vous êtes un parfait
honnête homme. Mais, croyez-le bien, les idées de Paganini ne
différaient guère de ma monstrueuse manière de voir à ce sujet. Enfin,
pour compléter ma profession de foi, sachez que si je suis profondément
reconnaissant envers les hommes dont les oeuvres m'inspirent de
l'admiration, je n'admirerai jamais des hommes médiocres, lors même que
leurs procédés envers moi m'auraient inspiré la plus vive
reconnaissance. Jugez de la valeur du droit que je m'attribue de ne
point louer les oeuvres et les talents médiocres ou pires, de gens
auxquels je ne dois rien.
Maintenant relevons une erreur de date qui a bien aussi son importance.
Celle de mes critiques que vous citez, et dont vous changez d'ailleurs
la signification, en mettant _sens mélodique_ au lieu de _sens de
l'expression_, ce qui est fort différent, je vous l'assure, cette étude
sur les tendances musicales de l'Italie, qui a motivé le réquisitoire au
sujet duquel j'ai le plaisir de vous entretenir, a été écrite en 1830, à
Rome. Elle fut imprimée pour la première fois à Paris, dans le courant
de la même année, par la Revue européenne, reproduite ensuite dans
diverses publications, dans l'_Italie pittoresque_, entre autres, et
dans la _Revue musicale_ de M. Fétis, qui taxa d'abord mon opinion
d'exagérée et en reconnut lui-même, plus tard, la justesse et la
justice. Vous pouvez vous en convaincre par le récit que M. Fétis a
publié dans la _Gazette musicale_ de Paris, de son voyage en Italie. Or,
j'ai vu Paganini pour la première fois en 1833. Vous voyez donc bien
qu'il ne peut y avoir absolument aucune ingratitude dans le fait de cet
écrit, puisqu'il fut rédigé, imprimé et reproduit longtemps avant que
j'eusse seulement rencontré l'immortel virtuose dont vous êtes le
biographe, et qu'il m'eût honoré de son amitié. Ceci, je le suppose,
suffira pour ôter un peu de sa valeur à votre accusation, mais n'empêche
point que j'aie encore à cette heure les mêmes idées sur ce que l'Italie
peut avoir conservé de ses moeurs musicales de 1830, et que je prétende
être toujours en droit de les exprimer, sans mériter le moins du monde
le reproche d'ingratitude que vous avez eu le patriotisme de m'adresser.
Voilà, Monsieur, tout ce que je puis dire sur votre livre, qui me semble
écrit, du reste, dans un but honorable et avec les meilleures
intentions.
* * * * *
Je vais répondre maintenant, caro Corsino, à l'autre question
_importante_ contenue dans votre lettre.
Oui, je connais Wallace, et j'apprends avec plaisir que vous aimez son
opéra de _Maritana_. Cet ouvrage, si bien accueilli à Vienne et à
Londres, m'est pourtant encore inconnu. Quant à l'auteur, voici quelques
détails invraisemblables sur lui, qui pourront vous intéresser.
Admettez-les pour vrais, car je les tiens de Wallace lui-même, et il est
trop indolent, malgré son humeur vagabonde, pour se donner la peine de
mentir.
V. WALLACE
compositeur anglais.
SES AVENTURES A LA NOUVELLE-ZÉLANDE
Vincent Wallace naquit en Irlande. Il fut d'abord un violoniste
distingué, et obtint comme tel de beaux succès à Londres et dans les
colonies des Indes et de l'Australie. Il a ensuite renoncé au violon
pour se livrer à l'enseignement du piano, instrument qu'il possède
parfaitement, et à la composition. C'est un excellent _Excentric man_,
flegmatique en apparence comme certains Anglais, téméraire et violent au
fond comme un Américain. Nous avons passé ensemble, à Londres, bien des
demi-nuits autour d'un bol de punch, occupés, lui à me raconter ses
bizarres aventures, moi à les écouter avidement. Il a enlevé des femmes,
il a compté plusieurs duels malheureux pour ses adversaires, il a été
sauvage... Oui, sauvage, ou à peu près, pendant six mois. Et voici en
quels termes je l'ai entendu me narrer, avec son flegme habituel, cet
étrange épisode de sa vie:
«J'étais à Sydney (Wallace dit: J'étais à Sydney,--ou bien: Je vais à
Calcutta,--comme nous disons à Paris: Je pars pour Versailles--ou: Je
reviens de Rouen), j'étais à Sydney, en Australie, quand un commandant
de frégate anglais, de ma connaissance, m'ayant rencontré sur le port,
me proposa, entre deux cigares, de l'accompagner à la
Nouvelle-Zélande.--Qu'allez-vous faire là? lui dis-je.--Je vais châtier
les habitants d'une baie de Tavaï-Pounamou, les plus féroces des
Néo-Zélandais, qui se sont permis, l'an dernier, de piller un de nos
baleiniers et de manger son équipage. Venez avec moi, la traversée n'est
pas longue et l'expédition sera amusante.--Je vous suivrai volontiers.
Quand partons-nous?--Demain.--C'est convenu, je suis des vôtres.--Le
lendemain nous mîmes à la voile, en effet, et le voyage se fit
rapidement. Arrivés en vue de la Nouvelle-Zélande, notre commandant, qui
avait cinglé droit sur sa baie, ordonne de mettre le navire en désarroi,
de déchirer quelques voiles, de briser deux ou trois vergues, de fermer
les sabords, de masquer soigneusement nos canons, de cacher les soldats
et les trois quarts de l'équipage dans l'entrepont, de donner enfin à
notre frégate l'air d'un pauvre diable de navire à moitié désemparé par
la tempête et ne gouvernant plus.
Dès que les Zélandais nous eurent aperçus, leur méfiance ordinaire les
fit se tenir coi. Mais, en ne comptant qu'une dizaine d'hommes sur le
pont de la frégate, et croyant reconnaître, à notre apparence misérable
et à l'incertitude de nos allures, que nous étions des naufragés
suppliants plutôt que des agresseurs, ils saisissent leurs armes,
sautent dans leurs pirogues et se dirigent vers nous de tous les coins
du rivage. Je n'ai jamais tant vu de pirogues de ma vie. Il en sortait
de la terre, de l'eau, des buissons, des rochers, de partout. Et notez
que plusieurs de ces embarcations portaient jusqu'à cinquante guerriers.
On eût dit d'un banc de poissons énormes nageant de notre côté, en
rapprochant leurs rangs. Nous nous sommes ainsi laissé entourer comme
des gens incapables de se défendre. Mais quand les pirogues, divisées en
deux masses, se sont trouvées à une demi-portée de pistolet et serrées à
ne pouvoir virer de bord, un petit coup donné à la barre fait notre
frégate présenter ses flancs aux deux flottilles, et le commandant de
crier aussitôt: «En bataille sur le pont! ouvrez les sabords! et feu
partout sur cette vermine!»--Les canons de babord et de tribord avançant
alors hors du navire toutes leurs têtes à la fois, comme des curieux qui
se mettent aux fenêtres, ont commencé à cracher sur les guerriers
tatoués une pluie de mitraille, de boulets et d'obus des mieux
conditionnées. Nos quatre cents soldats accompagnaient ce concert d'une
fusillade nourrie et bien dirigée. Tout le monde travaillait; c'était
superbe. Du haut d'une vergue du grand mât, où j'étais grimpé avec mes
poches pleines de cartouches, mon fusil à deux coups et une douzaine de
grenades, que le maître canonnier m'avait données, j'ai, pour ma part,
ôté l'appétit à bien des Zélandais, qui avaient déjà peut-être creusé le
four où ils comptaient me faire cuire. J'en ai tué je ne pourrais dire
combien. Vous le savez, dans ces pays-là, cela ne fait rien de tuer des
hommes. On ne se figure pas surtout l'effet de mes grenades. Elles
éclataient entre leurs jambes et les faisaient sauter en l'air et
retomber à la mer comme des dorades, pendant que les pièces de
vingt-quatre et de trente-six, avec leurs gros boulets, vous enfilaient
des séries de pirogues et les coupaient par le milieu avec des
craquements comparables à ceux du tonnerre quand il tombe sur un arbre.
Les blessés hurlaient, les fuyards se noyaient, et notre commandant
trépignait en criant dans son porte-voix: «Encore une bordée! à boulets
ramés! feu sur ce chef aux plumes rouges! A la mer la chaloupe
maintenant! le canot, la yole! Achevez les nageurs à coups d'anspect!
allons, raide! mes garçons! _God save the queen!_»
La mer était couverte de cadavres, de membres, de casse-tête, de
pagaies, de débris d'embarcations; et çà et là se dessinaient sur l'eau
verte de larges flaques rouges. Nous commencions à être las, quand nos
hommes de la chaloupe, moins enragés que le commandant, se contentant
d'expédier à coups de pistolet et d'aviron encore une douzaine de
nageurs, ont tiré de l'eau deux Zélandais magnifiques, deux chefs qui
n'en pouvaient plus. On les a hissés à demi morts sur le pont de la
frégate. Au bout d'une heure, les deux Goliath étaient debout et
vigoureux comme des panthères. L'interprète que nous avions amené de
Sydney s'est approché d'eux pour leur assurer qu'ils n'avaient plus
rien à craindre; les blancs n'étant pas dans l'usage de tuer leurs
prisonniers.--«Mais, a dit alors l'un des deux dont la taille était
énorme et l'aspect effrayant, pourquoi les blancs ont-ils tiré sur nous
leurs gros et leurs petits fusils? Nous n'étions pas encore en
guerre.--Vous rappelez-vous, a répondu l'interprète, ces pécheurs de
baleine que vous avez tués et mangés l'année dernière? ils étaient de
notre nation, nous sommes venus les venger.--Ah! s'écrie le grand chef
en frappant un violent coup de talon sur le plancher et regardant son
compagnon avec un sauvage enthousiasme, très-bon! les blancs sont grands
guerriers!» Notre procédé les remplissait évidemment d'admiration. Ils
nous jugeaient au point de vue de l'art, en connaisseurs, en nobles
rivaux, en grands artistes.
La flotte zélandaise abîmée, la tuerie d'hommes achevée, le commandant
nous apprend, un peu tard, qu'il doit aller maintenant en Tasmanie, au
lieu de retourner à la Nouvelle-Galles. J'étais fort contrarié de faire
forcément ce nouveau voyage, dont la durée devait être assez longue.
Mais voilà le chirurgien de la frégate qui exprime le désir de rester à
Tavaï-Pounamou, pour y étudier la flore de la Nouvelle-Zélande et
enrichir ses herbiers, si le commandant peut venir le reprendre en
revenant à Sydney: ce à quoi celui-ci s'engage sans difficulté. Alors
l'idée de voir de près ces terribles sauvages me séduit, et j'offre au
chirurgien de l'accompagner. On peut rendre la liberté aux deux chefs, à
la condition pour eux de garantir notre sûreté. Ceux-ci, à qui
l'arrangement convient fort, promettent de nous protéger auprès de leur
nation, qui, à les en croire, nous recevra bien. «Tayo! tayo!» (amis)
disent-ils en venant selon l'usage frotter leur nez contre le nôtre.
«Tayo rangatira!» (amis des chefs).
Le traité est conclu. On nous conduit à terre, le chirurgien, les deux
chefs et moi.