Malgré toutes ces lacunes, on ne peut se figurer l'impression que

produisait sur les derniers arrivants leur entrée dans la salle du

concert, le premier jour. Cette collection de noms célèbres, ces grands

artistes accourus spontanément des différents points de l'Allemagne, de

la France, de l'Angleterre, de l'Écosse, de la Hollande, de la Belgique

et des Pays-Bas; l'attente des sensations diverses que chacun allait

éprouver; la passion respectueuse dont la foule entière était animée

pour le héros de la fête; son mélancolique portrait apparaissant au haut

de l'estrade, à travers les feux de mille bougies; cette salle immense,

décorée de feuillages et d'écussons portant les titres des oeuvres

nombreuses et variées de Beethoven, l'imposante majesté de l'âge et du

talent de Spohr qui allait diriger l'exécution; l'ardeur juvénile et

inspirée de Liszt qui parcourait les rangs, cherchant à échauffer le

zèle des tièdes, à gourmander les indifférents, à communiquer à tous un

peu de sa flamme; cette triple rangée de jeunes femmes vêtues de blanc;

et plus que tout cela, ces exclamations se croisant d'un côté de la

salle à l'autre entre les amis qui se revoyaient après trois ou quatre

ans de séparation, et se retrouvaient presque à l'improviste en pareil

lieu, pour la réalisation d'un tel rêve! Il y avait bien là de quoi

faire naître cette belle ivresse que l'art et la poésie, et les nobles

passions leurs filles, excitent en nous quelquefois. Et quand le concert

a commencé, quand ce faisceau de belles voix bien exercées et sûres

d'elles-mêmes a élevé son harmonieuse clameur, je vous assure qu'il

fallait une certaine force de volonté pour ne pas laisser déborder

l'émotion dont chacun se sentait saisi.

Le programme de ce jour ne contenait, cela se conçoit, que de la musique

de Beethoven.

En général, on avait d'avance, et d'après l'impression laissée aux

auditeurs par les épreuves préliminaires, inspiré au public des craintes

exagérées sur les qualités de l'exécution. D'après tout ce qu'on m'en

avait dit, je m'attendais presque à une débâcle musicale, ou tout au

moins à une reproduction très-incomplète des partitions du maître. Il

n'en a pas été ainsi; pendant les trois concerts et le jour de

l'exécution à l'église de la messe (en _ut_), à une seule exception

près, on n'a pu signaler que des fautes légères; le choeur s'est presque

constamment montré admirable de précision et d'ensemble, et l'orchestre,

faible, il est vrai, sous plusieurs rapports, s'est maintenu à cette

hauteur moyenne qui l'éloignait autant des orchestres inférieurs que des

héroïques phalanges d'instrumentistes qu'on peut former à Paris, à

Londres, à Vienne, à Brunswick ou à Berlin. Il tenait le milieu entre un

orchestre romain ou florentin et celui de la Société des Concerts de

Paris. Mais c'est précisément cela qu'on a reproché aux ordonnateurs de

la fête, et chacun trouvait que c'eût été le cas ou jamais, d'avoir un

orchestre royal, splendide, puissant, magnifique, sans pareil, digne

enfin du père et du souverain maître de la musique instrumentale

moderne. La chose était non-seulement possible, mais d'une très-grande

facilité; il ne fallait que s'adresser, six mois d'avance, aux sommités

instrumentales des grandes villes que je viens de nommer, obtenir de

bonne heure (et je ne doute pas qu'on ne l'eût obtenu) leur assentiment

positif, et se bien garantir des idées étroites de nationalisme, qui ne

peuvent avoir en pareil cas que les plus désastreux résultats et

paraissent à tous les esprits droits d'un ridicule infini. Que Spohr et

Liszt, Allemands tous les deux, aient été chargés de la direction des

trois concerts de cette solennité allemande, rien de mieux; mais, pour

parvenir à former un orchestre aussi imposant par sa masse que par

l'éminence de ses virtuoses, il fallait sans hésiter recourir à toutes

les nations musicales. Quel grand malheur si, au lieu du mauvais

hautbois, par exemple, qui a si médiocrement joué les solos dans les

symphonies, on avait fait venir Veny ou Verroust de Paris, ou Barret de

Londres, ou Evrat de Lyon, ou tout autre d'un talent sûr et d'un style

excellent! Loin de là, on n'a pas même songé à recourir à ceux des

habiles instrumentistes qui se trouvaient parmi les auditeurs. MM.

Massard, Cuvillon, Seghers et Very n'eussent pas, j'imagine, déparé

l'ensemble assez mesquin des violons; on avait sous la main M. Blaës,

l'une des meilleures clarinettes connues; Vivier se fût tenu pour

très-honoré de faire une partie de cor; et Georges Hainl qui, pour être

devenu un chef d'orchestre admirable, n'en est pas moins resté un

violoncelliste de première force, lui qui était accouru de cent

quatre-vingts lieues, abandonnant et son théâtre et ses élèves de Lyon,

pour venir s'incliner devant Beethoven, n'eût certes pas refusé de

s'adjoindre aux huit ou neuf violoncelles qui essayaient de lutter avec

les douze contre-basses. Quant à ces dernières, elles étaient à la

vérité entre bonnes mains, et j'ai rarement entendu le bruit du

_scherzo_ de la symphonie en _ut_ mineur aussi vigoureusement et aussi

nettement rendu que par elles. Toutefois Beethoven valait bien qu'on lui

donnât le luxe de faire venir Dragonetti de Londres, Durier de Paris,

Müller de Darmstad et Schmidt de Brunswick. Mais les parties graves

montées sur ce pied-là eussent fait naître pour tout le reste de

l'orchestre de grandes exigences. On eût voulu compter alors Dorus parmi

les flûtes, Beerman parmi les clarinettes, Villent et Beauman parmi les

bassons, Dieppo à la tête des trombones, Gallay à celle des cors, de

suite; plus une vingtaine de nos foudroyants violons, altos et

violoncelles du Conservatoire, et peut-être même que pour la cantate de

Liszt on fût parvenu à trouver _une harpe_ (Parish-Alvars, par exemple)

et l'on n'eût pas été obligé de jouer sur le piano, à l'instar de ce qui

se pratique dans les petites villes de province, la partie que l'auteur

a écrite pour cet instrument. En somme donc, l'orchestre sans être

mauvais, ne répondait ni par sa grandeur, ni par son excellence à ce que

le caractère de la fête, le nom de Beethoven et les richesses de

l'Europe instrumentale donnaient à chacun le droit d'espérer.

Le choeur, en revanche, nous eût paru tout à fait à la hauteur de sa

tâche, si les voix d'hommes eussent été en quantité et de qualité

suffisantes pour équilibrer les voix de femmes. Les ténors ont fait

quelques entrées mal assurées; on n'a rien eu à reprocher aux basses;

quant aux cent trente soprani, il fallait reconnaître qu'on n'a pas

d'idée hors de l'Allemagne d'un pareil choeur de femmes, de son ensemble,

de sa riche sonorité, de son ardeur. Il se composait en entier de jeunes

dames et de jeunes filles des sociétés de Bonn et de Cologne, la plupart

excellentes musiciennes, douées de voix étendues, pures et vibrantes, et

toujours attentives, s'abstenant de causer, de minauder, de rire, comme

font trop souvent nos choristes françaises, et ne détournant jamais les

yeux de leur musique que pour regarder de temps en temps les mouvements

du chef. Aussi l'effet des parties hautes du choeur a-t-il été de toute

beauté, et la palme de l'exécution musicale des oeuvres de Beethoven, à

ces trois concerts, revient-elle de droit aux soprani.

La messe solennelle (en _ré_) est écrite, ainsi que la neuvième

symphonie, pour choeur et quatre voix récitantes. Trois des solistes se

sont bien acquittés de leur tâche dans ces vastes compositions.

Mademoiselle Tuczek a bravement abordé les notes aiguës, si dangereuses

et si fréquentes, dont Beethoven a malheureusement semé les parties des

soprano dans tous ses ouvrages. Sa voix est éclatante et fraîche, sans

avoir beaucoup d'agilité; elle était, je crois, la plus propre qu'on pût

trouver à remplir convenablement ce difficile et périlleux emploi.

Mademoiselle Schloss n'avait pas à courir des chances aussi

défavorables, la partie de contralto n'étant pas écrite hors des limites

de son étendue naturelle. Elle a fait en outre, depuis l'époque où j'eus

le plaisir de l'entendre à Leipzig, des progrès très-sensibles, et l'on

peut la considérer aujourd'hui comme l'une des meilleures cantatrices de

l'Europe, tant par la beauté, la force et la justesse de sa voix, que

par son sentiment musical et l'excellence de son style de chant. Le

ténor, dont le nom m'échappe, a paru faible. La basse, Staudigl, mérite

bien sa haute réputation; il chante en musicien consommé, avec une voix

superbe et d'une assez grande étendue pour pouvoir prendre à l'occasion

le _fa_ grave et le _fa_ dièze haut, sans hésitation.

L'impression produite par la symphonie avec choeurs a été grande et

solennelle; le premier morceau par ses proportions gigantesques et

l'accent tragique de son style, l'_adagio_, expression de regrets si

poétiques, le _scherzo_ émaillé de si vives couleurs et parfumé de si

douces senteurs agrestes, ont successivement étonné, ému et ravi

l'assemblée. Malgré les difficultés que présente la partie des soprani,

dans la seconde moitié de la symphonie, ces dames l'ont chantée avec une

verve et une beauté de sons admirables. La strophe guerrière avec le

solo de ténor:

Comme un héros qui marche à la victoire!

a manqué de décision et de netteté. Mais le choeur religieux:

_Prosternez-vous, millions_! a éclaté imposant et fort comme la voix

d'un peuple dans une cathédrale. C'était d'une immense majesté.

Les mouvements pris par Spohr en conduisant cette oeuvre colossale sont

les mêmes que prend Habeneck au Conservatoire de Paris, à l'exception

seulement du récitatif des contre-basses, que Spohr mène beaucoup plus

vite.

Au deuxième concert, l'immortelle ouverture de _Coriolan_ a été

vivement applaudie, malgré sa terminaison silencieuse.

Le canon de _Fidelio_ est charmant, mais il paraît un peu écourté hors

de la scène.

L'air de l'archange du Christ au mont des Oliviers, bien rendu par

l'orchestre et le choeur, exige une voix plus agile que celle de

mademoiselle Tuczek pour en exécuter sans efforts les vocalises et les

broderies.

Le concerto de piano (en _mi bémol_) est généralement reconnu pour l'une

des meilleures productions de Beethoven. Le premier morceau et

l'_adagio_ surtout sont d'une beauté incomparable. Dire que Liszt l'a

joué, et qu'il l'a joué d'une façon grandiose, fine, poétique et

toujours fidèle cependant, c'est commettre un véritable pléonasme: il y

a eu là une trombe d'applaudissements et des fanfares d'orchestre qui

ont dû s'entendre jusqu'au dehors de la salle. Liszt ensuite, montant au

pupitre-chef, a dirigé l'exécution de la symphonie en _ut mineur_, dont

il nous a fait entendre le _scherzo_ tel que Beethoven l'écrivit, sans

en retrancher au début les contre-basses, comme on l'a fait si longtemps

au Conservatoire de Paris, et le finale avec la reprise indiquée par

Beethoven, reprise qu'on se permet aujourd'hui encore de supprimer aux

concerts de ce même Conservatoire. J'ai toujours eu une si grande

confiance dans le goût des correcteurs des grands maîtres, que j'ai été

tout surpris de trouver la symphonie en _ut mineur_ encore plus belle

exécutée intégralement que corrigée. Il fallait aller à Bonn pour faire

cette découverte.

Le finale de _Fidelio_ terminait la séance; ce magnifique morceau

d'ensemble n'a pas eu l'entraînement qu'il a toujours en scène et qui

lui valut sa célébrité. Je crois que la fatigue de l'auditoire et des

exécutants entrait pour beaucoup dans cette différence.

* * * * *

Je suis allé me recueillir après les fêtes, dans un village dont le

calme et la paix contrastent étrangement avec le tumulte qui, hier

encore, régnait dans la ville voisine. C'est Koenig's-Winter, situé sur

l'autre rive du fleuve, en face de Bonn. Ses paysans sont tout fiers de

l'illustration qui rejaillit vers eux. Plusieurs vieillards prétendent

avoir connu Beethoven dans sa jeunesse. Traversant le fleuve en barque,

il venait souvent alors, disaient-ils, rêver et travailler dans leurs

plaines. Beethoven eut, en effet, un grand amour pour la campagne; ce

sentiment a beaucoup influé sur son style, et il se fait jour

quelquefois dans celles mêmes de ses compositions dont la tendance n'a

rien de pastoral. Il conserva jusqu'à la fin de sa vie cette habitude

d'errer seul dans les champs, sans tenir compte du gîte dont il aurait

besoin pour la nuit, oubliant le manger et le dormir, et fort peu

attentif, en conséquence, aux enclos réservés et aux ordonnances sur la

chasse. On prétend, à ce sujet, qu'un jour, aux environs de Vienne, il

fut arrêté par un garde qui s'obstinait à le prendre pour un braconnier

tendant des piéges aux cailles dans le champ de blé en fleur où il était

assis. Déjà sourd alors, et ne comprenant rien aux récriminations de

l'inflexible représentant de la force publique, le pauvre grand homme,

avec cette naïveté commune aux poëtes et aux artistes célèbres, qui ne

doutent jamais que leur célébrité ne soit parvenue jusqu'aux rangs

inférieurs de la société, s'époumonnait à répéter: «Mais je suis

Beethoven! vous vous trompez! laissez-moi donc! Je suis Beethoven, vous

dis-je!» Et le garde de répondre, comme celui des côtes de Bretagne,

quand Victor Hugo, revenant d'une promenade en mer, à quelques lieues de

Vannes, ne put présenter son passe-port: «Et qu'est-ce que cela me fait

que vous soyez Victor Hugo, homme de lettres, et que vous ayez fait _Mon

cousin Raymond_ ou _Télémaque_! Vous n'avez pas de passe-port, il faut

me suivre, et ne résistons pas!»

J'ai failli ne pouvoir entendre la messe exécutée à la cathédrale le

second jour, grâce au sans-façon avec lequel le comité traitait tous ses

invités, dont il ne s'occupait pas le moins du monde. Impossible

d'approcher des portes de l'église, la foule obstruait toutes les

avenues, on s'écrasait sans vergogne; et c'est dans cette cohue que les

_industriels_ venus de Londres et de Paris ont dû faire leurs plus beaux

coups de main. Enfin, songeant qu'il devait y avoir quelque part une

porte dérobée pour les artistes de l'orchestre et du choeur, je m'en suis

mis en quête, et, grâce à un bon Bonnois, membre du comité, qui, en

m'entendant nommer, ne m'a point pris pour l'auteur de _Télémaque_, je

suis parvenu à entrer avec mon habit entier. A l'autre extrémité de

l'église, des cris affreux se faisaient entendre; on eût dit par moments

des clameurs d'une ville prise d'assaut. La messe cependant a pu

commencer, et j'en ai trouvé l'exécution remarquable. Cette partition,

d'un style moins hardi que la messe en ré et conçue dans des proportions

moins vastes, contient un grand nombre de très-beaux morceaux, et

rappelle par son caractère celui des meilleures messes solennelles de

Cherubini. C'est franc, vigoureux, brillant; il y a quelquefois même, eu

égard à la véritable expression exigée par le texte sacré, excès de

vigueur, de mouvement et d'éclat; mais, d'après une opinion fort

répandue, la plupart des morceaux de musique qu'on trouve dans cette

oeuvre furent écrits par Beethoven pour des motets et des hymnes, et

parodiés ensuite, avec une grande adresse, il est vrai, sur les paroles

du service divin. Le choeur des soprani fit encore là des merveilles et

me sembla mieux secondé qu'aux séances précédentes par le choeur d'hommes

et par l'orchestre. Le clergé de Bonn, fort heureusement moins rigide

que le clergé français, avait cru pouvoir permettre aux dames de chanter

à cette solennité religieuse. Je sais bien que sans cela l'exécution de

la messe de Beethoven eût été impossible; mais cette raison pouvait

paraître de fort peu de poids, malgré la circonstance tout

exceptionnelle où l'on se trouvait; elle n'eût été, en tout cas,

d'aucune valeur à Paris, où les femmes ne sont admises à se faire

entendre dans les églises qu'à la condition expresse, pour elles, de

n'être ni chanteuses ni musiciennes. Pendant longtemps on a pu admirer

aux cérémonies de l'église Sainte-Geneviève, un cantique chanté par les

dames du Sacré-Coeur, sur l'air: _C'est l'amour, l'amour, l'amour_,

emprunté au répertoire du théâtre des Variétés; mais on n'eût point

permis à des femmes artistes d'y exécuter un hymne de Lesueur ou de

Cherubini.

On dirait que nous éprouvons en France, quand il s'agit de nos

institutions musicales ou de l'influence qu'elles peuvent exercer sur

nos moeurs, un véritable bonheur à n'avoir pas le sens commun.

Immédiatement après la messe, il fallait assister à l'inauguration de la

statue sur la place voisine. C'est là surtout que j'ai dû faire un

persévérant usage de la vigueur de mes poings. Grâce à elle et en

passant bravement par-dessus une barrière, je suis parvenu à conquérir

une place dans l'enceinte réservée. De sorte qu'à tout prendre,

l'invitation que j'avais reçue du comité directeur des fêtes de Bonn, ne

m'a réellement pas empêché de les voir. Nous sommes restés là entassés

pendant une heure, attendant l'arrivée du roi et de la reine de Prusse,

de la reine d'Angleterre et du prince Albert, qui, du haut d'un balcon

préparé pour les recevoir, devaient assister à la cérémonie. LL. MM. ont

paru, et les canons et les cloches de recommencer leurs fanfares,

pendant que, dans un coin de la place, une musique militaire s'évertuait

à faire entendre quelques lambeaux des ouvertures d'_Egmont_ et de

_Fidelio_. Le silence s'étant à peu près rétabli, M. Breidenstein,

président du comité, a prononcé un discours dont l'effet sur

l'assistance peut être comparé à celui qu'obtenait sans doute Sophocle,

lisant ses tragédies aux jeux Olympiques. Je demande pardon à M.

Breidenstein de le comparer au poëte grec, mais le fait est que ses

voisins seuls ont pu l'entendre, et que pour les neuf cent

quatre-vingt-dix-neuf millièmes des auditeurs son discours a été perdu.

Il en a été à peu près de même pour sa cantate; si l'atmosphère eût été

calme, je n'eusse pas, à coup sûr, saisi grand'chose de cette

composition: on connaît l'impuissance de la musique vocale en plein air;

mais le vent soufflait avec force sur les choristes, et ma part de

l'harmonie de M. Breidenstein a été injustement portée tout entière aux

spectateurs de l'autre bout de la place, qui l'ont trouvée encore, les

gloutons, fort exiguë. Un pareil sort était réservé à la chanson

allemande, chanson mise au concours et couronnée par un jury qui

probablement l'avait entendue.

Comment les auteurs de ces morceaux ont-ils pu se faire un instant

illusion sur l'accueil qui les attendait? Une partition qu'on n'exécute

pas peut encore passer pour admirable; il y a des gens dont c'est l'état

de faire aux oeuvres inconnues une réputation; mais celle qu'on présente

au public en plein _air_, ne produisant nécessairement aucun effet, est

toujours réputée médiocre et reste sous le coup de cette prévention

jusqu'à ce qu'une exécution convenable, _à huis clos_, permette au

public d'infirmer, s'il y a lieu, ce premier jugement. Les conversations

très-animées des auditeurs qui n'entendaient pas, cessant subitement,

ont annoncé le fin des discours et des cantates; alors chacun est devenu

attentif pour voir enlever le voile qui couvrait la statue. Lorsqu'elle

a paru, applaudissements, vivais, fanfares de trompettes, roulements de

tambours, feux de pelotons, volées de canons et de cloches, tout ce

fracas admiratif, qui est la voix de la gloire chez les nations

civilisées, a éclaté de nouveau et salué l'image du grand compositeur.

C'est aujourd'hui que ces milliers d'hommes et de femmes jeunes ou

vieux, à qui ses oeuvres ont fait passer tant de douces heures, qu'il a

si souvent enlevés sur les ailes de sa pensée aux plus hautes régions de

la poésie; ces enthousiastes qu'il a exaltés jusqu'au délire; ces

humoristes qu'il a divertis par tant de caprices spirituels et imprévus;

ces penseurs pour qui il a ouvert des champs incommensurables à la

rêverie; ces amants qu'il a émus en éveillant le souvenir des premiers

jours de leur tendresse; ces coeurs serrés par la main d'une destinée

injuste, auxquels ses accents énergiques ont donné la force d'une

révolte momentanée, et qui, se soulevant indignés, ont trouvé une voix

pour mêler leurs cris de rage et de douleur aux accents furieux de son

orchestre; ces esprits religieux auxquels il a parlé de Dieu; ces

admirateurs de la nature, pour qui il a peint de couleurs si vraies la

vie nonchalante et contemplative des champs aux beaux jours de l'été,

les joies du village, les terreurs causées par l'ouragan, et le rayon

consolateur revenant au travers des lambeaux des nuées sourire au pâtre

inquiet et rendre l'espérance au laboureur épouvanté; c'est maintenant

que toutes ces âmes intelligentes et sensibles, sur lesquelles rayonna

son génie, tendent vers lui comme vers un bienfaiteur et un ami. Mais il

est bien tard; ce Beethoven de bronze est insensible à tant d'hommages,

et il est triste de penser que Beethoven vivant, dont on honore ainsi la

mémoire, n'eût peut-être pas obtenu de sa ville natale, aux jours de

souffrance et de dénûment, qui furent nombreux durant sa pénible

carrière, la dix-millième partie des sommes prodiguées pour lui après

sa mort.

Néanmoins il est beau de glorifier ainsi les demi-dieux qui ne sont

plus, il est beau de ne pas les faire trop attendre, et il faut

remercier la ville de Bonn, et Liszt surtout, d'avoir compris que le

jugement de la postérité était prononcé sur Beethoven depuis longtemps.

Les soirées de l'orchestre · 第 29 / 34 段