Dans cette revue minutieuse et intelligente des oeuvres du grand

compositeur, l'histoire des attentats commis sur elles devait

naturellement trouver place; elle y est en effet, mais fort incomplète.

M. de Lenz, qui traite si rudement les correcteurs de Beethoven, qui les

bafoue, qui les flagelle, n'a pas connu le quart de leurs méfaits. Il

faut avoir vécu longtemps à Paris et à Londres pour savoir jusqu'où ils

ont porté leurs ravages.

Quant à la prétendue faute de gravure que M. de Lenz croit exister dans

le _scherzo_ de la symphonie en _ut_ mineur, et qui consisterait, au

dire des critiques qui soutiennent la même thèse, dans la répétition

inopportune de deux mesures du thème lors de sa réapparition dans le

milieu du morceau, voici ce que je puis dire: D'abord il n'y a pas

répétition exacte des quatre notes ut _mi_ _ré_ _fa_ dont le dessin

mélodique se compose; la première fois elles sont écrites en blanches

suivies d'une noire, et la seconde fois en noires suivies d'un soupir,

ce qui en change le caractère.

Ensuite l'addition des deux mesures contestées n'est point du tout une

anomalie dans le style de Beethoven. Il y a non pas cent, mais mille

exemples de caprices semblables dans ses compositions. La raison que les

deux mesures ajoutées détruisent la symétrie de la phrase, n'était point

suffisante pour qu'il s'abstînt si l'idée lui en est venue. Personne ne

s'est moqué plus hardiment que lui de ce qu'on nomme _la carrure_. Il y

a même un exemple frappant de ses hardiesses en ce genre dans la seconde

partie du premier morceau de cette même symphonie, page 36 de la petite

édition de Breitkopf et Hartel, où une mesure de silence, qui paraît

être de trop, détruit toute la régularité rhythmique et rend

très-dangereuse pour l'ensemble la rentrée de l'orchestre qui lui

succède. Maintenant je n'aurai pas de peine à démontrer que la mélodie

de Beethoven ainsi allongé, l'a été par lui avec une intention formelle.

La preuve en est dans cette même mélodie reproduite une seconde fois

immédiatement après le point d'orgue, et qui contient encore _deux

mesures supplémentaires_ (_ré_, _ut_ dièse, _ré_, _ut_ naturel) dont

personne ne parle; mesures différentes de celles qu'on voudrait

supprimer, et ajoutées cette fois après la quatrième mesure du thème,

tandis que les deux autres s'introduisent dans la phrase après la

troisième mesure. L'ensemble de la période se compose ainsi de deux

phrases de dix mesures chacune; il y a donc intention évidente de

l'auteur dans cette double addition, _il y a donc même symétrie_,

symétrie qui n'existera plus si on supprime les deux mesures contestées

en conservant les deux autres qu'on n'attaque point. L'effet de ce

passage du _scherzo_ n'a rien de choquant; au contraire, j'avoue qu'il

me plaît fort. La symphonie est exécutée ainsi dans tous les coins du

monde où les grandes oeuvres de Beethoven sont entendues. Toutes les

éditions de la partition et des parties séparées contiennent ces deux

mesures; et enfin, lorsqu'en 1850, à propos de l'exécution de ce

chef-d'oeuvre à l'un des concerts de la société philharmonique de Paris,

un journal m'eut reproché de ne les avoir pas supprimées, regardant

cette erreur de gravure comme un fait de notoriété publique, je reçus

peu de jours après une lettre de M. Schindler. Or, M. Schindler

m'écrivait précisément pour me remercier de n'avoir point fait cette

correction; M. Schindler, qui a passé sa vie avec Beethoven, ne croit

point à la faute de la gravure, et il m'assurait avoir entendu les deux

fameuses mesures dans toutes les exécutions de cette symphonie qui

avaient en lieu _sous la direction de Beethoven_. Peut-on admettre que

l'auteur, s'il eût reconnu là une faute, ne l'eût pas corrigée

immédiatement?

S'il a ensuite changé d'avis à ce sujet dans les dernières années de sa

vie, c'est ce que je ne puis dire.

M. de Lenz, fort modéré d'ailleurs dans la discussion, perd son

sang-froid quand il vient à se heurter contre les absurdités qu'on écrit

encore et qu'on écrira toujours, partout, sur les chefs-d'oeuvre de

Beethoven. En pareil cas, toutes sa philosophie l'abandonne, il

s'irrite, il est malheureux, il redevient adolescent. Hélas! je puis le

dire, sous ce rapport, j'étais encore à peine au sortir de l'enfance il

y a quelques années; mais aujourd'hui je ne m'irrite plus. J'ai lu et

entendu tant et tant de choses extraordinaires, non-seulement en France,

mais même en Allemagne, sur Beethoven et les plus nobles productions de

son génie, que rien en ce genre ne peut maintenant m'émouvoir. Je crois

même pouvoir me rendre un compte assez exact des diverses causes qui

amènent cette divergence des opinions.

Les impressions de la musique sont fugitives et s'effacent promptement.

Or, quand une musique est vraiment neuve, il lui faut plus de temps qu'à

toute autre pour exercer une action puissante sur les organes de

certains auditeurs, et pour laisser dans leur esprit une perception

claire de cette action. Elle n'y parvient qu'à force d'agir sur eux de

la même façon, à force de frapper et de refrapper au même endroit. Les

opéras écrits dans un nouveau style sont plus vite appréciés que les

compositions de concert, quelles que soient l'originalité,

l'excentricité même du style de ces opéras, et malgré les distractions

que les accessoires dramatiques causent à l'auditeur. La raison en est

simple: un opéra qui ne tombe pas a plat à la première représentation

est toujours donné plusieurs fois de suite dans le théâtre qui vient de

le produire; il l'est aussi bientôt après dans vingt, trente, quarante

autres théâtres, s'il a obtenu du succès. L'auditeur, qui, en l'écoutant

une première fois, n'y a rien compris, se familiarise avec lui à la

seconde représentation; il l'aime davantage à la troisième, et finit

surtout par se passionner tout à fait pour l'oeuvre qui l'avait choqué de

prime abord.

Il n'en peut être ainsi pour des symphonies qui ne sont exécutées qu'a

de longs intervalles, et qui, au lieu d'effacer les mauvaises

impressions qu'elles ont produites à leur apparition, laissent à ces

impressions le temps de se fixer et de devenir des doctrines, des

théories écrites, auxquelles le talent de l'écrivain qui les professe

donne plus ou moins d'autorité, selon le degré d'impartialité qu'il

semble mettre dans sa critique et l'apparente sagesse des avis qu'il

donne à l'auteur.

La fréquence des exécutions est donc une condition essentielle pour le

redressement des erreurs de l'opinion, lorsqu'il s'agit d'oeuvres

conçues, comme celles de Beethoven, en dehors des habitudes musicales de

ceux qui les écoulent.

Mais si fréquentes, si excellentes, si entraînantes qu'on les suppose,

ces exécutions même ne changeront l'opinion ni des hommes de mauvaise

foi, ni des honnêtes gens à qui la nature a formellement refusé le sens

nécessaire à la perception de certaines sensations, à l'intelligence

d'un certain nombre d'idées. Vous aurez beau dire à ceux-là: «Admirez ce

soleil levant!--Quel soleil! diront-ils tous; nous ne voyons rien.» Et

ils ne verront rien en effet; les uns parce qu'ils sont aveugles, les

autres parce qu'ils regardent à l'occident.

Si nous abordons maintenant la question des qualités d'exécution

nécessaires aux oeuvres originales, poétiques, hardies, des fondateurs de

dynasties en musique, il faudra reconnaître que ces qualités devront

être d'autant plus excellentes que le style de l'oeuvre est plus neuf. On

dit souvent: «Le public n'aperçoit pas les incorrections légères, les

nuances omises ou exagérées, les erreurs de mouvement, les défauts

d'ensemble, de justesse, d'expression ou de chaleur.» C'est vrai, il

n'est point choqué par ces imperfections, mais alors il demeure froid,

il n'est pas ému, et l'idée du compositeur si délicate, ou gracieuse, ou

grande et belle qu'on la suppose, ainsi voilée, passe devant lui sans

qu'il en aperçoive les formes, parce que le public ne devine rien.

Il faut donc, je le répète, aux oeuvres de Beethoven des exécutions

fréquentes, et d'une puissance et d'une beauté irrésistibles. Or il n'y

a pas, je le crois fermement, six endroits dans le monde où l'on puisse

entendre seulement six fois par an ses symphonies dignement exécutées.

Ici l'orchestre est mal composé, là il est trop peu nombreux, ailleurs

il est mal dirigé, puis les salles de concerts ne valent rien, ou les

artistes n'ont pas le temps de répéter; enfin presque partout on

rencontre des obstacles qui amènent, en dernière analyse, pour ces

chefs-d'oeuvre, les plus désastreux résultats.

Quant à ses sonates, malgré le nombre incalculable de gens à qui l'on

donne le nom de pianistes, je dois convenir encore que je ne connais pas

six virtuoses capables de les exécuter fidèlement, correctement,

puissamment, poétiquement, de ne pas paralyser la verve, de ne pas

éteindre l'ardeur, la flamme, la vie, qui bouillonnent dans ces

compositions extraordinaires, de suivre le vol capricieux de la pensée

de l'auteur, de rêver, de méditer, ou de se passionner avec lui, de

s'identifier enfin avec son inspiration et de la reproduire intacte.

Non, il n'y a pas six pianistes pour les sonates de piano de Beethoven.

Ses trios sont plus accessibles. Mais ses quatuors! combien y a-t-il en

Europe de ces quadruples virtuoses, de ces dieux en quatre personnes,

capables d'en dévoiler le mystère? Je n'ose le dire. Il y avait donc de

nombreux motifs pour que M. de Lenz ne se donnât pas la peine de

répondre aux divagations auxquelles les oeuvres de Beethoven ont donné

lieu. L'espèce d'impopularité de ces merveilleuses inspirations est un

malheur inévitable. Encore, est-ce même un malheur?.... j'en doute. Il

faut peut-être que de telles oeuvres restent inaccessibles à la foule. Il

y a des talents pleins de charme, d'éclat et de puissance, destinés,

sinon au bas peuple, au moins au tiers état des intelligences: les

génies de luxe, tels que celui de Beethoven, furent créés par Dieu pour

les coeurs et les esprits souverains.

Il sentait bien lui-même et sa force et la grandeur de sa mission; les

boutades qui lui sont échappées en mainte circonstance ne laissent aucun

doute à cet égard. Un jour que son élève Ries osait lui faire remarquer

dans une de ses nouvelles oeuvres une progression harmonique déclarée

fautive par les théoriciens, Beethoven répliqua: «Qui est-ce qui défend

cela?--Qui? Hé, mais Fuchs, Albrechtsberger, tous les professeurs.--Eh

bien, _moi_, je le permets.» Une autre fois il dit naïvement: «Je suis

de nature électrique, c'est pourquoi ma musique est si admirable!»

La célèbre Bettina rapporte dans sa correspondance que Beethoven lui dit

un jour: «Je n'ai pas d'amis; je suis seul avec moi-même; mais je sais

que Dieu est plus proche de moi dans mon art que dans les autres. Je ne

crains rien pour ma musique; elle ne peut avoir de destinée contraire,

celui qui la sentira pleinement sera à tout jamais délivré des misères

que les autres hommes traînent après eux.»

M. de Lenz, en rapportant les singularités de Beethoven dans ses

relations sociales, dit qu'il ne fut pas toujours aussi sauvage que dans

les dernières années de sa vie; qu'il lui arriva même de figurer dans

des bals, et _qu'il n'y dansait pas en mesure_. Ceci me paraît fort, et

je me permettrai de ne point le croire. Beethoven posséda au plus haut

degré le sentiment du rhythme, ses oeuvres en font foi; et si on a

réellement dit qu'il ne dansait pas en mesure, c'est qu'on aura trouvé

piquant de faire après coup cette puérile observation, et de la

consigner comme une anomalie curieuse. On a vu des gens prétendre que

Newton ne savait pas l'arithmétique, et refuser la bravoure à Napoléon.

Il paraît pourtant, à en croire un grand nombre de musiciens allemands

qui ont joué les symphonies de Beethoven sous sa direction, qu'il

dirigeait médiocrement l'exécution même de ses oeuvres. Ceci n'a rien

d'incroyable: le talent du chef d'orchestre est spécial, comme celui du

violoniste; il s'acquiert par une longue pratique et si l'on a

d'ailleurs pour lui des dispositions naturelles très-prononcées.

Beethoven fut un pianiste habile, mais un violoniste détestable, bien

qu'il eût dans son enfance pris des leçons de violon. Il aurait pu jouer

fort mal de l'un et de l'autre instrument, ou même n'en pas jouer du

tout, sans être pour cela un moins prodigieux compositeur.

On croit assez généralement qu'il composait avec une extrême rapidité.

Il lui est même arrivé d'improviser un de ses chefs-d'oeuvre, l'ouverture

de _Coriolan_, en une nuit; en général cependant il travaillait,

retournait, pétrissait ses idées de telle sorte, que le premier jet

ressemblait fort peu à la forme qu'il leur imprimait enfin pour

l'adopter. Il faut voir ses manuscrits pour s'en faire une idée. Il

refit trois fois le premier morceau de sa septième symphonie (en _la_).

Il a cherché pendant plusieurs jours, en vaguant dans les champs autour

de Vienne, le thème de l'_Ode à la joie_, qui commence le finale de sa

symphonie avec choeurs. On possède l'esquisse de cette page.

Après la première phrase qui s'était présentée à l'esprit de Beethoven,

on y trouve écrit _en français_ le mot _mauvais_. La mélodie modifiée

reparaît quelques lignes plus bas, accompagnée de cette observation, en

français toujours: «_Ceci est mieux?_» Puis enfin on la trouve revêtue

de la forme que nous admirons, et décidément élue par les deux syllabes

que l'opiniâtre chercheur dut tracer avec joie: «_C'est ça!_»

Il a travaillé pendant un temps considérable à sa messe en _ré_. Il

refit deux ou trois fois son opéra de _Fidelio_, pour lequel il composa,

on le sait, quatre ouvertures. Le récit de ce qu'il eut à endurer pour

faire représenter cet opéra, par le fait de la mauvaise volonté et de

l'opposition de tous ses exécutants, depuis le premier ténor jusqu'aux

contre-basses de l'orchestre, offrirait un triste intérêt, mais nous

entraînerait trop loin. Quelque variées qu'aient été les vicissitudes de

cette oeuvre, elle est restée et elle restera au répertoire de plus de

trente théâtres en Europe, et son succès serait plus grand, malgré les

nombreuses difficultés d'exécution qu'elle présente, sans les

inconvénients incontestables d'un drame triste, dont l'action tout

entière se passe dans une prison.

Beethoven, en se passionnant pour le sujet de _Léonore ou l'Amour

conjugal_, ne vit que les sentiments qu'il lui donnait à exprimer, et ne

tint aucun compte de la sombre monotonie du spectacle qu'il comporte. Ce

livret, d'origine française, avait été mis en musique d'abord à Paris

par Gavaux. On en fit plus tard un opéra italien pour Paër, et ce fut

après avoir entendu à Vienne la musique de la _Leonora_ de ce dernier,

que Beethoven eut la cruauté naïve de lui dire: «Le sujet de votre opéra

me plaît, il faut que je le mette en musique.»

Il serait curieux maintenant d'entendre successivement les trois

partitions.

Je m'arrête; j'en ai dit assez, je l'espère, pour donner aux admirateurs

de Beethoven le désir de connaître le livre de M. de Lenz. J'ajouterai

seulement qu'en outre des excellentes qualités de critique et de

biographie qu'il a déployées, ils trouveront dans le catalogue et la

classification des oeuvres du maître la preuve du soin religieux avec

lequel M. de Lenz a étudié tout ce qui s'y rapporte, et du savoir qui

l'a guidé dans ses investigations.

* * * * *

Ces pages sont insuffisantes malheureusement. Je viens d'en faire

l'expérience; leur lecture ne dure que trois quarts d'heure. Que

pourrais-je donc narrer encore afin de compléter la durée totale de la

première partie de votre opéra? Attendez... j'y suis. Je me souviens

d'un voyage que je fis à Bonn, à l'époque des fêtes organisées pour

l'inauguration de la statue de Beethoven. Cela s'enchaîne passablement

avec ce qui précède, supposons que nous soyons au lendemain du 14 août

1845 et que je vous écrive des bords du Rhin. Lisez:

SUPPLÉMENT POUR LE 1er ACTE.

FÊTES MUSICALES DE BONN.

Koenig's Winter, 15 août.

La fête est terminée; Beethoven est debout sur la place de Bonn, et déjà

les enfants, insoucieux de toute grandeur, viennent jouer aux pieds de

sa statue; sa noble tête est battue des vents et de la pluie, et sa main

puissante qui écrivit tant de chefs-d'oeuvre sert de perchoir à de

vulgaires oiseaux. Maintenant les artilleurs essuient la gueule de leurs

canons, après tant de hourras lancés au ciel; les Quasimodo de la

cathédrale laissent en repos leurs cloches fatiguées de crier: Hosanna!

les étudiants, les carabiniers ont dépouillé leurs pittoresques

uniformes; la phalange des chanteurs et des instrumentistes s'est

dispersée; la foule des admirateurs, éblouie de l'éclat de cette gloire,

s'en va rêveuse, redire à tous les échos de l'Europe avec quels grands

coups d'ailes, avec quelle étincelle dans les yeux elle est venue

s'abattre sur la cité de Bonn pour y couronner l'image du plus grand de

ses fils.

Hâtons-nous donc, avant ce moment inévitable où tout se refroidit et

s'éteint, où l'enthousiasme devient traditionnel, où les soleils passent

à l'état planétaire, hâtons-nous de dire la piété sincère et pure de

cette vaste assemblée, formée au bord du Rhin dans le seul but de rendre

hommage au génie. Et certes! on avait fait peu d'efforts pour l'y

réunir; les invitations adressées aux artistes étrangers par le comité

de Bonn n'étaient que de superficielles politesses qui n'assuraient pas

même aux invités une place quelconque pour assister aux cérémonies. D'un

autre côté, les principales institutions où s'enseigne en Europe la

musique, celles même qui n'ont vécu depuis longtemps et ne vivent encore

que par les oeuvres de Beethoven, se sont montrées, on va le voir, peu

soucieuses de s'y faire représenter; et presque tous les artistes,

hommes de lettres et savants qu'on y voyait, n'avaient été mus que par

l'impulsion de leurs sympathies personnelles et de leur admiration.

Peut-être faut-il s'en féliciter, et reconnaître qu'à cette rareté des

missionnaires officiels ont été dues la chaleur, la cordialité, la joie

religieuse qui unissaient tous les membres de ce meeting presque

européen des fils et des amis de l'art musical. Je dis _presque_, à

cause de l'absence facile à prévoir et à comprendre, des musiciens de

l'Italie. Toutes les autres nations _vraiment initiées_ au culte de

l'art des sons y avaient des mandataires, artistes, critiques ou

amateurs, dans le pêle-mêle le plus original.

Étaient venus de Berlin: LL. MM. le roi et la reine de Prusse, MM.

Meyerbeer, le comte Westmoreland (ministre d'Angleterre), Moëser père,

Moëser fils, Rellstab, Ganz, Boetticher, Manlius, mesdemoiselles Jenny

Lind, Tuczeck.

De Vienne: MM. Fischoff, Joseph Bacher, députés du Conservatoire, le

prince Frédéric d'Autriche, Wesque de Püttlingen, Hotlz.

De Weimar: MM. Chelard et Montag, représentants de la chapelle ducale.

De Salzbourg: M. Aloys Taux, directeur du Mozarteum.

De Carlsruhe: M. Gassner, directeur de la chapelle ducale.

De Darmstadt: M. Mangolt, directeur de la chapelle ducale.

De Francfort: M. Guhr, directeur et maître de chapelle du théâtre;

mesdemoiselles Kratky, Sachs.

De Cassel: M. Spohr, maître de chapelle, appelé par le comité de Bonn.

De Stuttgard: MM. Lindpaintner, maître de chapelle, Pischek.

De Hohenzollern-Hechingen: M. Techlisbeck, maître de chapelle.

D'Aix-la-Chapelle: M. Schindler.

De Cologne: Tout l'orchestre appelé par le comité de Bonn.

De Leipzig: Mademoiselle Schloss.

De Paris: MM. Félicien David, Massart, Léon Kreutzer, Vivier, Cuvillon,

Hallé, Seghers, Burgmüller, Elwart, Sax; mesdames Viardot-Garcia,

Seghers.

De Lyon: M. Georges Hainl, chef d'orchestre du grand théâtre.

De Bruxelles: MM. Fétis père, Blaës, Very, de Glimes, représentants du

Conservatoire dont M. Fétis est le directeur; madame Pleyel.

De la Haye: M. Verhulst, maître de chapelle.

De Liége: M. Daussoigne, directeur du Conservatoire.

D'Amsterdam: M. Franco-Mendès.

De Londres: S. M. la reine Victoria, le prince Albert, M. Moschelès, sir

Georges Smart, membres de la société Philharmonique, M. Oury, madame

Oury-Belleville.

De partout: Franz Liszt, l'âme de la fête.

Parmi les missionnaires de la presse, on remarquait MM. J. Janin,

Fiorentino, Viardot, venus de Paris; le docteur Matew, venu de Mayence;

M. Fétis fils, venu de Bruxelles; MM. Davison, Gruneizen, Chorley,

Hogarth, venus de Londres, et M. Gretsch, rédacteur en chef du journal

russe, l'_Abeille du Nord_, venu de Saint-Pétersbourg. Plusieurs

littérateurs des plus distingués de la presse anglaise s'y trouvaient

encore, dont je n'ai pu recueillir les noms.

Les Conservatoires, les théâtres de Naples, de Milan, de Turin, la

chapelle du pape ne figuraient d'aucune façon officielle dans

l'assemblée de ces illustres pèlerins. On le comprend: Beethoven est un

ennemi pour l'Italie, et partout où son génie domine, où son inspiration

a prise sur les coeurs, la muse ausonienne doit se croire humiliée et

s'enfuir. L'Italie d'ailleurs a la conscience de son fanatisme national,

et peut, en conséquence, redouter le fanatisme hostile de l'école

allemande. Il est triste d'avouer qu'elle n'a pas eu tout à fait tort

d'en tenir compte, en restant ainsi à l'écart.

Mais notre Conservatoire à nous, le Conservatoire de Paris, qui est ou

devrait être imbu de tout autres idées, n'avoir point envoyé de

députation officielle à une fête pareille!... Et la Société des

Concerts!... elle qui depuis dix-huit années n'a de gloire, de succès,

de vie enfin, que la gloire, le succès et la vie que lui donnent les

oeuvres de Beethoven, s'être enfermée, elle aussi, dans sa froide

réserve, comme elle fit naguère quand Liszt émit le désir qu'elle vint,

par un seul concert, en aide à l'accomplissement du projet que nous

venons, grâce à lui, de voir réalisé! Cela est énorme! Les principaux de

ses membres, conduits par leurs chefs, devaient se trouver à Bonn des

premiers, comme il était de son devoir, il y a quelques années, au lieu

de répondre par le silence aux sollicitations de Liszt, de les devancer

au contraire, et de donner, non pas un, ni deux, mais dix concerts, s'il

l'eût fallu, au profit du monument de Beethoven. Ceci n'a pas besoin de

démonstration, ou la reconnaissance et l'admiration ne sont que des

mots.

Parmi les compositeurs et les chefs renommés dont l'absence de Bonn a

étonné tout le monde, et que de graves raisons sans doute en ont seules

tenus éloignés, sont MM. Spontini, Onslow, Auber, Halévy, A. Thomas,

Habeneck, Benedict, Mendelssohn, Marschner, Reissiger, R. Wagner, Pixis,

Ferdinand Hiller, Shuman, Krebbs, Louis Schlosser, Théodore Schlosser,

les frères Müller, Stephen Heller, Glinka, Hessens père, Hessens fils,

Snel, Bender, Nicolaï, Erckl, les frères Lachner, les frères Bohrer.

L'un de ces derniers (Antoine) a été malheureusement retenu à Paris par

les inquiétudes que lui donne la santé de sa fille; sans une

considération pareille, celui-là aurait fait la route à pied et couché à

la belle étoile plutôt que de manquer au rendez-vous.

Les soirées de l'orchestre · 第 28 / 34 段