Il n'y a point là d'exagération. Ces joies des musiciens, plus profondes

que toutes les autres, sont réellement interdites à la majeure partie de

la race humaine. Les arts, dont les uns ne s'adressent qu'à

l'intelligence, et dont les autres sont _privés du mouvement_, ne

sauraient rien produire de comparable. La musique (réfléchissez bien à

ce que j'entends par ce mot, et ne confondez pas ensemble des choses qui

n'ont de commun que le nom), la musique, dis-je, parle d'abord à un sens

qu'elle charme et dont l'excitation se propageant à tout l'organisme,

produit une volupté tantôt douce et calme, tantôt fougueuse et violente,

qu'on ne croit pas possible avant de l'avoir éprouvée. La musique, en

s'associant à des idées qu'elle a mille moyens de faire naître, augmente

l'intensité de son action de toute la puissance de ce qu'on appelle

vulgairement la poésie; déjà brûlante elle-même, en exprimant les

passions, elle s'empare de leur flamme; étincelante de rayons sonores,

elle les décompose au prisme de l'imagination; elle embrasse à la fois

le réel et l'idéal; comme l'a dit J. J. Rousseau, elle fait _parler le

silence même_. En suspendant l'action du rhythme qui lui donne le

mouvement et la vie, elle peut prendre l'aspect de la mort. Dans les

jeux harmoniques auxquels elle se livre, elle pourrait se borner (elle

ne l'a que trop fait) à être un divertissement de l'esprit, dans ses

jeux mélodiques, à caresser l'oreille. Mais quand, réunissant à la fois

toutes ses forces sur l'oreille qu'elle charme ou offense habilement,

sur le système nerveux qu'elle surexcite, sur la circulation du sang

qu'elle accélère, sur le cerveau qu'elle embrase, sur le coeur qu'elle

gonfle et fait battre à coups redoublés, sur la pensée qu'elle agrandit

démesurément et lance dans les régions de l'infini, elle agit dans la

sphère qui lui est propre, c'est-à-dire sur des êtres chez lesquels le

sens musical existe réellement, alors son pouvoir est immense et je ne

sais trop à quel autre ou pourrait sérieusement le comparer. Alors aussi

nous sommes des dieux, et si les hommes comblés des faveurs de la

fortune pouvaient connaître nos extases et les acheter, ils jetteraient

leur or pour les partager un instant.

Je répète donc le toast de votre maître de chapelle.

Aux artistes que rien ne saurait avilir ni décourager, aux artistes

véritables, à ceux qui vous ressemblent, aux persévérants, aux

vaillants, aux forts!»

Les hourras recommencent, mais cette fois en choeur et en pompeuse

harmonie.

A la cadence finale de cette clameur musicale, au moment où tous les

verres vides retombent ensemble et frappent à la fois la table, je fais

un signe au garçon de café qui attendait depuis quelques minutes à la

porte du salon. Le Ganymède s'avance, son tablier blanc relevé sous son

bras gauche et son gilet orné d'un énorme bouquet, portant sur un

plateau un large et haut couvercle d'argent qui paraît recouvrir quelque

friandise. Il se dirige vers les frères Kleiner assis l'un près de

l'autre, dépose le plateau devant eux, enlève le couvercle, et

l'assemblée reconnaît alors dans ce présent inattendu, DEUX BAVAROISES

AU LAIT!!!

«Enfin! enfin! enfin! crie-t-on en crescendo de toutes parts. Voilà la

preuve, la voilà, glapit le petit Schmidt en grimpant sur la table,

voilà la preuve qu'avec du temps et de la patience les artistes

courageux finissent par avoir raison du sort.»

Je m'esquive au milieu du tumulte.

DEUXIÈME ÉPILOGUE

LETTRE DE CORSINO A L'AUTEUR--RÉPONSE DE L'AUTEUR A CORSINO.

Beethoven et ses trois styles. Inauguration de la statue de

Beethoven à Bonn. Biographie de Méhul. Encore Londres. Purcell's

commémoration. La chapelle de St-James. Mme Sontag. Suicide d'un

ennemi des arts. Mot de Henri Heine. Une fugue de Rossini. La

philosophie de Falstaff. M. Conestabile, sa vie de Paganini.

Vincent Wallace, ses aventures à la nouvelle Zélande. Les fautes

d'impression. Fin.

Après avoir envoyé ce livre à tous mes amis de l'Orchestre de X***,

l'édition se trouvait _complétement épuisée_, et j'espérais, on a pu le

voir dans le prologue, qu'on n'en parlerait plus. Je me flattais. On en

parle. Les auteurs se flattent toujours.

Voici une lettre du fantastique Corsino, lettre toute hérissée de points

d'interrogation et pleine d'observations assez désagréables, à laquelle

je me vois forcé de répondre catégoriquement.

Cette correspondance oblige mon libraire à faire une nouvelle édition

des SOIRÉES DE L'ORCHESTRE ainsi aggravées. Car il y a cinquante

musiciens au théâtre de X^***, et je ne suis pas de force à copier ma

lettre cinquante fois. Or, sur le point d'entreprendre cette seconde

édition, M. Lévy me demande si je n'ai pas aussi des amis à Paris et

s'il ne serait pas convenable d'augmenter à leur intention le nombre

d'exemplaires du prochain tirage.--«Sans doute, lui ai-je répondu, j'ai

beaucoup de très-bons amis, même à Paris; pourtant je ne voudrais pas

vous engager dans de folles dépenses. Faites donc, croyez-moi,

absolument comme si je n'en avais pas.--Et des ennemis? a-t-il répliqué

avec un sourire rayonnant d'espoir. Ah! ah! voilà des gens utiles! Ils

vont jusqu'à acheter les ouvrages sur lesquels ils ont des intentions...

Ce serait drôle, convenez-en, si, grâce à eux, nous venions à vendre

quelques centaines de vos _Soirées_, maintenant qu'en fait de livres

vendus on ne compte plus que par dizaines.--Des ennemis! moi! allons

donc, flatteur!... Non je n'ai pas d'ennemis; pas un seul,

entendez-vous. Mais puisque vous êtes aujourd'hui en proie à cette

singulière envie de _me tirer_ démesurément, faites comme si j'en avais

beaucoup, et tirez mon livre tant qu'il vous plaira; tirez, tirez, on en

mettra partout.»

Ces derniers mots rappellent d'une façon assez malencontreuse un vers

célèbre de la scène _des petits chiens_ dans la comédie des _Plaideurs_.

C'est une bagatelle. Continuons. C'est-à-dire, non, ne continuons pas.

Reproduisons sur-le-champ, au contraire, la lettre de mon ami Corsino,

tâchons de me bien justifier des griefs qui m'y sont reprochés, et

aidons, par ma réponse, lui et ses confrères, à conjurer le pressant

danger musical qu'un méchant compositeur va leur faire courir.

A L'AUTEUR DES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE

A PARIS

CHER MONSIEUR,

Les artistes de la _ville civilisée_ ont reçu votre livre. Quelques-uns

même l'ont lu. Et voici en résumé ce qu'ils en pensent.

Ces messieurs trouvent que les musiciens de notre orchestre figurent

dans votre ouvrage d'une manière peu honorable pour eux. Ils prétendent

que vous avez commis un inqualifiable abus de confiance en faisant

connaître au public leurs faits et gestes, leurs conversations, leurs

mauvaises plaisanteries, et surtout les libertés qu'ils prennent avec

les oeuvres et les virtuoses médiocres. Franchement, vous les traitez un

peu sans façons. Ils ne croyaient pas être si forts de vos amis.

Quant à moi personnellement, je ne puis que vous remercier de m'avoir

fait jouer un rôle qui me plaît et que je trouve original autant que

vrai. Je n'en paraîtrai pas moins fort ridicule, cela est certain, aux

hommes de lettres et aux musiciens de Paris qui vous liront. Mais je

m'en moque. Je suis ce que je suis; honni soit qui sot me trouve!

Notre Dieu-ténor est furieux, tellement furieux, qu'il feint de trouver

_charmantes_ les malices que vous lui adressez. Cherchant à prouver son

bon vouloir à votre égard, il tourmentait hier M. le baron F***,

notre intendant, pour qu'il mît à l'étude un opéra de vous, dans lequel

il prétend pouvoir remplir le rôle principal à votre entière

satisfaction. Et à la sienne aussi, je suppose, car, fît-il de son

mieux, il égorgerait l'opéra sans rémission. Heureusement, je connais ce

genre de vendetta, et je n'ai pas souffert que vous en devinssiez la

victime chez nous. J'ai détourné Son Excellence d'accueillir le projet

suggéré par le perfide chanteur, et j'ai répondu aux reproches de

celui-ci par un proverbe français, arrangé pour la circonstance, et

qu'il a compris, j'en suis sûr, car dès ce moment il s'est tenu

tranquille:

«Dis-moi ce qui tu chantes et je te dirai qui tu hais.»

Le baryton est tout aise et tout heureux que vous l'ayez trouvé, dans le

rôle de Don Juan, digne du prix Monthyon. Cette appréciation le flatte

plus que je ne saurais vous dire.

La prima donna de qui vous avez écrit: _nous avons cru qu'elle

accouchait_! a fort aigrement répliqué: «En tout cas, il ne sera jamais

le père de mes enfants!» Ce dont je ne puis vous féliciter, car c'est

une sotte ravissante.

Le Figaro et l'Almaviva ignorent encore, fort heureusement, l'opinion

que vous m'avez attribuée sur eux dans votre livre. Ils sont peu

lettrés. Je crois pourtant qu'ils savent lire.

Le cor Moran est d'avis que le calembour fait sur son nom est indigne de

vous. Cet avis, je le partage.

Le joueur de grosse caisse, le seul de nos confrères qui n'ait pas reçu

votre ouvrage, s'est fait prêter l'exemplaire de Schmidt qui ne s'en

servait pas et l'a lu attentivement. Le ton ironique sur lequel vous

parlez de lui l'a peiné; il ne s'est permis, toutefois, qu'une seule

réflexion. «L'auteur, a-t-il dit, rend un compte infidèle de mon affaire

avec notre directeur, à propos des six bouteilles de vin que celui-ci

m'envoya l'hiver dernier, à titre d'encouragement. J'ai bien, il est

vrai, répondu que je n'avais pas besoin d'encouragements, mais je me

suis gardé de renvoyer les bouteilles.»

Notre chef d'orchestre paraît plus mince depuis que vous avez signalé

les _bonds de son abdomen_. Évidemment, il met un corset. Il est assez

content de vous.

Les frères Kleiner viennent de se marier; ils ont épousé deux

Bavaroises. Ils conservent toujours le plus doux souvenir de _celles_

que vous leur avez si galamment offertes, le soir de notre dîner

d'adieux. Ils croyaient être ainsi arrivés au terme de leurs

_vexations_, mais il leur en restait encore une à supporter: leur père

est mort. Du reste votre livre les a peu divertis, ils n'en ont lu que

dix pages.

Bacon cherche inutilement à comprendre pourquoi vous informez par deux

fois le lecteur, qu'il ne descend point du Bacon inventeur de la poudre.

Enfin Dimski, Dervinck, Turuth, Siedler et moi, je l'avoue, nous nous

donnons au diable pour savoir ce que vous avez voulu dire, dans ce

passage de votre discours, où il est question de Camoëns: _«Puis la

gloire est venue... la gloire... ô Falstaff_!»

Qu'est-ce que Falstaff? quel rapport a-t-il avec Camoëns?... D'où sort

ce nom bizarre?... est-ce celui d'un poëte? d'un guerrier? Je me perds,

ils se perdent, nous nous perdons en conjectures.

Autres questions plus importantes et dernières: Nous venons de jouer un

charmant opéra traduit de l'anglais, intitulé Maritana, l'auteur se

nomme Wallace, le connaissez-vous?

Une brochure italienne sur Paganini nous est arrivée dernièrement. Elle

complète votre esquisse de la vie de ce grand virtuose. Mais vous y êtes

fort maltraité: L'avez-vous lue?

Adieu, cher monsieur; en attendant votre prochaine visite, soyez assez

bon pour me répondre une longue lettre, une lettre de deux heures et

demie. Elle nous sera précieuse pour la première représentation

d'_Angélique et Roland_, opéra très-plat que nous répétons en ce

moment, et dont le troisième acte surtout est redoutable.

Votre tout dévoué

co-fanatique musicien,

CORSINO.

_P.S._ Vous n'avez donc pas corrigé les épreuves de votre volume? Il

contient des fautes d'impression qui me désespèrent. Je ne parle pas des

fautes de français, tout le monde en fait, et vous avez eu raison de ne

pas pousser trop loin l'originalité.

RÉPONSE DE L'AUTEUR A M. CORSINO

1er violon de l'orchestre de X***

Mon cher Corsino,

Vous m'effrayez! quoi! un opéra intitulé _Angélique et Roland_, en 1852,

et en trois actes encore? Et le rôle d'Angélique est joué sans doute par

la jolie sotte dont j'ai su m'attirer les mauvaises grâces, celui de

Roland par le vertueux Don Juan, et celui de Médor par mon traître

ténor?... Pauvre ami! je connais vos douleurs et j'y sais compatir. Oui,

je vous plains, et malgré mon aversion pour les longues lettres, je vois

bien qu'il faut de toute nécessité proportionner les dimensions de

celle-ci à la longueur de l'opéra _imminent_ dont vous me parlez. J'y

introduis d'abord quelque chose qui ne vous était pas destiné. Il faut

faire flèche de tout bois. Dieu veuille que cela vous plaise. Il s'agit

de Beethoven pourtant, et d'une étude sur _ses trois styles_ écrite par

un Russe passionné pour notre art. A défaut de ce livre, que je regrette

de ne pouvoir vous envoyer, et que vous, Corsino, _devrez_ faire venir

tôt ou tard de Saint-Pétersbourg, nos amis voudront bien se contenter de

l'analyse que je viens d'en faire. Elle servira contre le premier acte

d'_Angélique et Roland_. J'ai là des munitions qu'on pourra employer

contre le deuxième. Grâce aux questions que vous m'adressez et

auxquelles je suis en mesure de répondre, j'espère pouvoir vous faire

vaincre aussi le troisième, le plus fort et le plus cruel à ce qu'il

paraît. A sept heures du soir, donc, après l'ouverture d'_Angélique et

Roland_ (car il faut pourtant jouer l'ouverture) vous lirez les pages

suivantes:

BEETHOVEN ET SES TROIS STYLES

PAR M. W. DE LENZ.

Voilà un livre plein d'intérêt pour les musiciens. Il est écrit sous

l'influence d'une passion admirative que son sujet explique et justifie;

mais l'auteur néanmoins conserve toujours une liberté d'esprit, fort

rare parmi les critiques, qui lui permet de raisonner son admiration, de

blâmer quelquefois, et de reconnaître des taches dans son soleil.

M. de Lenz est Russe, comme M. Oulibischeff, l'auteur de la biographie

de Mozart. Remarquons en passant, que parmi les travaux sérieux de

critique musicale publiés depuis dix ans, deux nous sont venus de

Russie.

J'aurai beaucoup à louer dans le travail de M. de Lenz; c'est pourquoi

je veux me débarrasser tout d'abord de reproches qu'il me semble avoir

encourus en rédigeant son livre. Le premier porte sur les nombreuses

citations allemandes dont le texte est hérissé. Pourquoi ne pas traduire

en français ces fragments, puisque tout le reste est en langue

française? M. de Lenz, en sa qualité de Russe, parle une foule de

langues connues et inconnues, il s'est dit probablement: Qui est-ce qui

ne sait pas l'allemand? comme ce banquier qui disait: «Qui est-ce qui

n'a pas un million?» Hélas! nous, Français, nous ne parlons pas

l'allemand, nous qui avons tant de peine à apprendre notre langue, et

qui parvenons si rarement à la savoir. Il nous est, en conséquence, fort

désagréable de parcourir avec un fiévreux intérêt les pages d'un livre,

pour y tomber à chaque instant en des chausses-trappes comme celle-ci:

Beethoven dit à M. Rellstab. _Opern, wie don Juan und Figaro, konnte ich

nicht componiren. Dagegen habe ich einen Widerwillen._ Bon! qu'est-ce

qu'il a donc dit Beethoven? Je voudrais le savoir. C'est impatientant.

Encore la citation allemande que je fais là est-elle mal choisie,

puisque l'auteur, par exception, s'est donné la peine de la traduire, ce

qu'il n'a point fait pour une foule d'autres mots, de phrases, de récits

et de documents, dont il est sans doute important pour le lecteur de

connaître la signification. J'aime autant le procédé de Shakspeare,

écrivant dans _Henri IV_, au lieu de la réponse d'une Galloise à son

mari Anglais, ces mots entre deux parenthèses: (Elle lui parle gallois.)

Mon second reproche portera sur une opinion émise par l'auteur à propos

de Mendelssohn, opinion déjà énoncée par d'autres critiques, et dont je

demanderai à M. de Lenz la permission de discuter avec lui les motifs.

«On ne peut parler de la musique moderne, dit-il, sans nommer

Mendelssohn Bartholdy... Nous partageons autant que personne le respect

qu'un esprit de cette valeur commande, mais nous croyons que l'élément

hébraïque, qu'on connaît à la pensée de Mendelssohn, empêchera sa

musique de devenir l'acquisition du monde entier, sans distinction de

temps ni de lieux.»

N'y a-t-il pas un peu de préjugé dans cette manière d'apprécier ce grand

compositeur, et M. de Lenz eût-il écrit ces lignes s'il eût ignoré que

l'auteur de _Paulus_ et d'_Élie_ descendait du célèbre israélite Moïse

Mendelssohn? J'ai peine à le croire. «Ces psalmodies de la synagogue,

dit-il encore, sont des types qu'on retrouve dans la musique de

Mendelssohn.» Or, il est difficile de concevoir comment ces psalmodies

de la synagogue peuvent avoir agi sur le style musical de Félix

Mendelssohn, puisqu'il n'a jamais professé la religion juive: tout le

monde sait qu'il était luthérien, au contraire, et luthérien fervent et

convaincu.

D'ailleurs, quelle est la musique qui pourra jamais devenir

l'_acquisition du monde entier, sans distinction de temps ni de lieux_?

Aucune, très-certainement. Les oeuvres des grands maîtres allemands, tels

que Gluck, Haydn, Mozart et Beethoven, qui tous appartenaient à la

religion catholique, c'est-à-dire universelle, n'y parviendront pas plus

que les autres, si admirablement belles, vivantes, saines et puissantes

qu'elles soient.

A part cette question de judaïsme qui me semble soulevée hors de propos,

la valeur musicale de Félix Mendelssohn, la nature de son esprit, son

amour filial pour Hændel et pour Bach, l'éducation qu'il reçut de

Zelter, ses sympathies un peu exclusives pour la vie allemande, pour le

foyer allemand, sa sentimentalité exquise, sa tendance à se renfermer

dans le cercle d'idées d'une ville, d'un public donnés, sont appréciés

par M. de Lenz avec beaucoup de pénétration et de finesse. De la

comparaison qu'il établit dans le même chapitre entre Weber, Mendelssohn

et Beethoven, il tire aussi des conclusions qui me semblent justes de

tout point. Il ose même dire des choses fort sensées sur la fugue, sur

le style fugué, sur ce qu'il y a de réel dans leur importance musicale,

sur l'usage qu'en ont fait les vrais maîtres, et sur le ridicule abus

qu'en font les musiciens dont ce style est la constante préoccupation.

Il cite à l'appui de cette théorie l'avis d'un contre-pointiste consommé

qui a passé sa vie dans la fugue, qui aurait pu trouver plus de raison

pour y voir l'unique voie de salut en musique, et qui a mieux aimé être

vrai. «C'est une trop honorable exception, dit-il, des idées exclusives

du métier pour que nous ne rendions pas au lecteur (qui sait l'allemand)

le service de le reproduire. On lit dans un article de M. Fuchs, de

Saint-Pétersbourg: _Die fuge, als ein für sich abgeschlossenes

Musik-stück_, etc., etc. (Il parle gallois.)

Eh bien! voyez, je donnerais beaucoup pour savoir à l'instant ce qu'a

écrit Fuchs là-dessus, et je suis obligé d'y renoncer...

Après avoir établi des rapprochements fort ingénieux entre Beethoven et

les grands maîtres allemands qui furent ses prédécesseurs et ses

contemporains, M. de Lenz se livre à l'étude du caractère de son héros,

à l'analyse de ses oeuvres et enfin à l'appréciation des qualités

distinctives des trois styles dans lesquels Beethoven écrivit. Cette

tâche était difficile, mais il n'y a que des éloges à donner à la

manière dont l'auteur l'a accomplie. Il est impossible de mieux entrer

dans l'esprit de tous ces merveilleux poëmes musicaux, d'en mieux

embrasser l'ensemble et les détails, de suivre avec plus de vigueur les

élans impétueux du vol de l'aigle, de voir plus clairement quand il

s'élève ou s'abaisse, et de le dire avec plus de franchise. M. de Lenz

a, selon moi, un double avantage sous ce rapport sur M. Oulibischeff, il

rend pleine justice à Mozart. M. Oulibischeff est fort loin d'être juste

à l'égard de Beethoven. M. de Lenz reconnaît sans hésiter que divers

morceaux de Beethoven, tels que l'ouverture des _Ruines d'Athènes_ et

certaines parties de ses sonates de piano sont faibles et peu dignes de

lui; que d'autres compositions à peines connues, il est vrai, manquent

absolument d'idées, que deux ou trois enfin lui semblent des

logogriphes; M. Oulibischeff admire tout dans Mozart. Et Dieu sait

cependant si la gloire de _Don Juan_ eût souffert de la destruction de

tant de compositions de son enfance qu'on a eu l'impiété de publier. M.

Oulibischeff voudrait faire le vide autour de Mozart; il semble souffrir

impatiemment que l'on parle des autres maîtres. M. de Lenz est plein

d'enthousiasme réel pour toutes les belles manifestations de l'art, et

sa passion pour Beethoven, bien qu'elle n'est point aveugle, est

peut-être encore plus profonde et plus vive que celle de son émule pour

Mozart.

Les recherches infatigables auxquelles il s'est livré pendant vingt ans

dans toute l'Europe lui ont fait acquérir bien des notions curieuses, et

généralement peu répandues, sur Beethoven et ses oeuvres. Quelques-unes

des anecdotes qu'il raconte ont cela de précieux, qu'elles expliquent

des anomalies musicales clair-semées dans les productions du grand

compositeur, et dont on cherchait vainement jusqu'ici à se rendre

compte.

Beethoven, on le sait, professait une admiration robuste pour ces

maîtres aux figures austères, dont parle M. de Lenz, qui firent un usage

exclusif en musique de cet _élément purement rationnel de la pensée

humaine qui ne saurait remplacer la grâce_. Son admiration, sait-on bien

sur quoi elle se portait, et jusqu'où elle s'étendait? J'en doute. Elle

rappelle un peu, à mon sens, le goût de ces riches gastronomes, qui, las

de leurs festins de Lucullus, se plaisent à déjeuner de temps en temps

avec un hareng saur et une galette de sarrazin.

M. de Lenz raconte que Beethoven, en se promenant un jour avec son ami

Schindler, lui dit: «Je viens de trouver deux thèmes d'ouverture. L'un

se prête à être traité dans mon style à moi, l'autre convient à la

manière de Hændel; lequel me conseillez-vous de choisir?» Schindler (le

croira-t-on) conseilla à Beethoven de prendre le second motif. Cet avis

plut à Beethoven à cause de sa prédilection pour Hændel; il s'y conforma

malheureusement et ne tarda pas à s'en repentir. On prétend même qu'il

en voulut beaucoup à Schindler de le lui avoir donné. Les ouvertures de

Hændel ne sont pas en effet ce qu'il y a de plus saillant dans son

oeuvre, et leur comparer celles de Beethoven, c'est mettre en parallèle

une forêt de cèdres et une couche de champignons.

«Cette ouverture, op. 124, dit M. de Lenz, n'est point une double fugue,

comme on l'a prétendu. Il faut supposer que le motif que Beethoven eût

traité dans son style à lui, fût devenu l'occasion d'une ouvre bien plus

importante (oh! oui, il faut le supposer!) dans un temps où le génie de

l'artiste était à son apogée, alors que l'homme en lui jouissait des

derniers jours exempts de souffrances physiques. Schindler aurait dû se

dire que le génie de Beethoven régnait sans rival dans le style

symphonique libre; que là il n'avait à imiter personne; que le style

sévère était au contraire tout au plus pour lui une barrière à sauter;

qu'il n'y était point chez lui. L'ouverture ne produisit aucun effet, on

la dit inexécutable, ce qu'elle est _peut-être_.»

Elle est difficile, répondrai-je à M. de Lenz, mais très-exécutable par

un puissant orchestre. Grâce aux nombreuses saillies du style de

Beethoven qui se font sentir sous le gros tissu de l'imitation

hændelienne, la _coda_ tout entière et une foule de passages émeuvent et

entrainent l'auditeur, quand ils sont bien rendus. J'ai dirigé deux

exécutions de cette ouverture; la première eut lieu au Conservatoire

avec un orchestre de première force. On y trouva le style des ouvertures

de Hændel si mal reproduit qu'elle fut applaudie avec transport. Dix ans

après, médiocrement exécutée par un orchestre trop faible, elle fut

jugée sévèrement; on avoua que le style de Hændel y était parfaitement

imité.

M. de Lenz rapporte ici la conversation de Beethoven avec Schindler à

ce sujet: _Wie kommen Sie wieder auf die alte Geschichte?_ etc. (Il

parle gallois.)

Les soirées de l'orchestre · 第 27 / 34 段