Corsino le premier se lève son verre à la main; «A la musique,

messieurs! s'écrie-t-il, son règne est arrivé! Elle protége le drame,

elle habille la comédie, elle embaume la tragédie, elle loge la

peinture, elle enivre la danse, elle met à la porte ce petit vagabond de

vaudeville; elle mitraille les ennemis de ses progrès; elle jette par

les croisées les représentants de la routine; elle triomphe en France,

en Allemagne, en Angleterre, en Italie, en Russie, en Amérique même;

elle lève partout des tributs énormes; elle a des flatteurs trop peu

intelligents pour la comprendre, des détracteurs qui n'apprécient pas

mieux la grandeur de ses desseins, la savante audace de ses

combinaisons; mais les uns et les autres la craignent et l'admirent

d'instinct. Elle a des adorateurs qui lui chantent des odes, des

assassins qui la manquent toujours, une garde prête à mourir pour elle

et qui ne se rendra jamais. Plusieurs de ses soldats sont devenus

princes, des princes se sont faits ses soldats. Devant d'ignobles

caricatures qui passent pour ses portraits, à cause du nom qu'elles

portent, le peuple se découvre; il se prosterne, il crie, il bat des

mains, quand, aux grands jours, il la voit en personne le front

resplendissant de gloire et de génie. Elle a traversé la Terreur, le

Directoire et le Consulat; parvenue aujourd'hui à l'Empire, elle a formé

sa cour de toutes les reines qu'elle a détrônées. _Vive l'empereur_!!!»

Le chef d'orchestre se levant à son tour: «Très-bien, mon brave Corsino!

je dis aussi comme toi: Vive _l'empereur_! car j'aime passionnément

notre art, quoiqu'il m'arrive rarement d'en parler. Pourtant je suis

fort loin de le voir, comme tu le vois, à l'apogée de sa gloire. L'état

de fermentation de l'Europe me fait trembler pour lui. Tout est calme en

ce moment, il est vrai; mais le dernier orage ne l'a-t-il pas

cruellement meurtri et fatigué? Les blessures de la musique sont-elles

déjà fermées, et ne portera-t-elle pas longtemps d'affreuses cicatrices?

»Dans la pensée des nations de fourmis en guerre au milieu desquelles

nous vivons, à quoi servons-nous poëtes, artistes, musiciens,

compositeurs, cigales de toute espèce?... à rien. Voyez comme on nous a

traités pendant la dernière tourmente européenne. Et quand nous nous

sommes plaints: «Que faisiez-vous hier? nous ont dit les fourmis

guerroyantes.--Nous chantions.--Vous chantiez! c'est à merveille! eh

bien! dansez maintenant!» Dans le fait, quel intérêt voulez-vous que les

peuples trouvent à cette heure à nos élans, à nos efforts, à nos drames

les plus passionnés? Qu'est-ce que nos _Bénédictions des poignards_, nos

choeurs de _la Révolte_, nos _Rondes du Sabbat_, nos _Chansons de

brigands_, nos _Galops infernaux_, nos _Abracadabra_ de toutes sortes, à

côté de cet hymne immense chanté à la fois par des millions de voix, à

la douleur, à la rage et à la destruction!... Qu'est-ce que nos

orchestres en comparaison de ces bandes formidables animées par la

foudre, qui exécutent l'ouragan, et que dirige l'infatigable maître de

chapelle dont l'archet est une faux et qu'on nomme _la Mort_?...

»Que sont aussi les choses et les hommes que ces bouleversements mettent

quelquefois tout à coup en évidence?..... Quelles voix se font entendre

au milieu de tant de sinistres rumeurs? Le rossignol effarouché, rentré

dans son buisson, ferme l'oeil aux éclairs et ne répond au tonnerre que

par le silence. Nous tous qui ne sommes pas des rossignols, nous en

faisons autant: le pinson se tapit au creux de son chêne, l'alouette

dans son sillon, le coq rentre au poulailler, le pigeon au colombier,

le moineau dans sa grange. La pintade et le paon perchés sur leur

fumier, l'orfraie, le hibou sur leur ruine, le freux et le corbeau

perdus dans la brume, unissent seuls leurs voix discordantes et saluent

la tempête.

»Non, les difficultés sont grandes, les obstacles nombreux, le labeur

est âpre et lent pour notre art aujourd'hui. Et pourtant j'espère

encore, je crois que, par notre constance, notre courage et notre

dignité, l'art peut être sauvé. Unissons-nous donc; soyons patients,

énergiques et fiers! Prouvons aux peuples distraits par tant d'intérêts

graves, que si nous sommes les derniers nés de la civilisation, si nous

avons eu un instant sa tendresse la plus vive, nous en étions dignes.

Ils comprendront peut-être alors combien elle souffrirait si nous

périssions.

»Je bois aux artistes que rien ne saurait avilir ni décourager! aux

artistes véritables, aux vaillants, aux forts!»--Applaudissements.

(Bacon bas à Kleiner): «Il ne parle guère, notre chef, mais quand il

prend la parole, il sait s'en servir!--Oui, dit Kleiner le jeune, mais

tout ceci est bien sérieux. (Se levant): Je bois, moi, à notre camarade

Schmidt pour qu'il nous égaye un peu; car nous tournons à la politique

et je ne connais rien de plus... vexant.»

Schmidt fait une grimace et monte sur sa chaise son verre à la main:

«Messieurs, dit-il de sa voix de crécelle, pour ne pas sortir trop

brusquement du sujet des discours précédents, je vous dirai que la foi

et l'enthousiasme de Corsino, et le cramponnement de notre chef à un

espoir que je supposais éteint en lui, me font le plus grand plaisir.

Peut-être parviendrai-je à croire et à espérer aussi. Attendez! il me

semble même que l'espérance et la foi me reviennent ensemble. Je ne me

sens pas encore la force de transporter des montagnes... mais, Dieu me

pardonne! cela va venir, car, ma parole d'honneur, je crois que je

crois.

»A quoi tiennent les révolutions de l'esprit humain! j'étais tout à

l'heure plus incrédule qu'un professeur d'algèbre. Je croyais que deux

et deux font quatre; et encore, comme Paul-Louis Courier, le vigneron

français, n'en étais-je pas bien sûr.

»Et maintenant, par suite des beaux sermons que nous venons d'entendre,

on me dirait que monsieur*** a fait....., que mademoiselle*** n'a

pas fait... que madame*** n'a pas dit.... je serais capable de le

croire.

»Admirez, s'il vous plaît, entre deux parenthèses, la bonté qu'a mon

tromblon de ne pas partir! Quelle chance, si j'étais méchant, qu'une

phrase ainsi chargée à mitraille, prête à faire feu! Je pourrai prêter

de belles actions à des drôles, de beaux ouvrages à des crétins, du bon

sens à des sots, du talent à Kleiner...»--Ah! ah! bon! voilà ton

affaire, Kleiner, tu as voulu être _égayé_ (on siffle), tu

l'es.--Schmidt reprenant: «Oui, je pourrais prêter un public à notre

théâtre, de la voix et du style à nos chanteurs, de la beauté à nos

actrices, le sentiment de l'art à notre directeur; enfin c'est

effroyable le ravage que ferait mon tromblon. Pas du tout, sa bouche

ouverte restera muette; je le désarme, et pour plus de sûreté (avalant

un grand verre de vin) je noie les poudres. Car si l'on a vu partir des

fusils qui n'étaient pas chargés, à plus forte raison pourrait-on voir

partir un tromblon chargé qui n'est que désarmé. Et je veux être bon

aujourd'hui, mais bon comme ces gros canons de nos remparts,

inoffensivement couchés au soleil et dans la gueule desquels les poules

font leur nid. Je veux porter un toast tout simple, tout cordial, que

les deux honorables orateurs qui m'ont précédé à la tribune auraient dû

porter avant moi. Ils m'ont laissé cet honneur, j'en profite, tant pis!

Je bois à l'hôte que nous aimons et qui va nous quitter, puisse-t-il

revenir bientôt nous assister de nouveau pendant nos nocturnes labeurs!»

Longs hourras, applaudissements, poignées de main. «Eh! donc, crie

Schmidt triomphant, vous voyez que ce sont encore les farceurs qui ont

le plus de coeur.»

Je me lève à mon tour: «Merci! mon cher Schmidt. Messieurs, mon opinion

sur l'état présent et sur l'avenir de notre art tient un peu de

l'opinion de Corsino, et beaucoup de celle de votre savant chef. Je me

surprends quelquefois à partager le bouillant enthousiasme du premier,

mais les craintes du second viennent bien vite le refroidir, et le

souvenir de mainte expérience désolante qu'il m'a été imposé de faire,

vient ajouter encore à l'amertume de ma tristesse, sinon de mon

découragement. Les agitations politiques, sans doute, sont un terrible

obstacle à la prospérité de la musique telle que nous la comprenons.

Malheureusement, si elle souffre et languit, les causes premières de ses

maux les plus réels sont fort près d'elle, et je crois que c'est là

surtout que nous devons les chercher. Notre art, essentiellement

complexe, a besoin pour exercer toute sa puissance d'agents nombreux; il

faut pour leur donner l'unité d'action indispensable, l'_autorité_,

l'autorité forte et absolue. Corsino a parfaitement senti cette

nécessité dans l'organisation de son Euphonia. Mais à cette autorité

artiste que nous devons supposer intelligente et dévouée, il faut aussi

le nerf de la guerre et de l'industrie, il faut l'argent. Ces quatre

puissances, l'autorité, l'intelligence, le dévouement et l'argent, où se

trouvent-elles réunies d'une manière constante? Je ne le vois pas. Leur

union n'existe guère que passagèrement et dans des circonstances rares

tout à fait exceptionnelles. La vie agitée et précaire que mène

aujourd'hui la musique en Europe, est due principalement aux fâcheuses

alliances qu'elle s'est laissé imposer, et aux préjugés qui la poussent

et la repoussent en sens contraires. C'est la Cassandre de Virgile, la

vierge inspirée que se disputent Grecs et Troyens, dont les paroles

prophétiques ne sont point écoutées et qui lève au ciel ses yeux, ses

yeux seuls, car ses mains sont retenues par des chaînes. Beaucoup de

choses tristes et vraies ont été dites à ce sujet à nos dernières

soirées de l'orchestre, pendant ce que Schmidt appelle vos _nocturnes

labeurs_. Permettez-moi de les résumer ici.

»De son alliance avec le théâtre, alliance qui a produit et pourrait

produire encore de si magnifiques résultats, sont nés pour la musique

l'esclavage et la honte, et tous les genres d'avilissement. Vous le

savez, messieurs, ce n'est plus seulement avec ses soeurs, la poésie

dramatique et la danse, qu'elle doit au théâtre s'unir aujourd'hui, mais

bien avec une multitude d'arts inférieurs groupés autour d'elle pour

exciter une _curiosité_ puérile et détourner l'attention de la foule de

son véritable objet. Les directeurs des grands théâtres, dits lyriques,

ayant remarqué que les oeuvres énormes avaient seules le privilége de

faire d'énormes recettes, n'ont plus attaché de prix qu'aux compositions

d'une longueur démesurée. Mais, persuadés aussi, et avec raison, que

l'attention du public, si robuste qu'on la suppose, ne peut être tenue

éveillée pendant cinq heures par la musique et le drame seuls, ils ont

introduit dans leurs opéras en cinq et six actes, tout ce que

l'imagination la plus active a pu inventer de fracas et d'éblouissements

pour la surexcitation brutale des sens.

»Le mérite du directeur d'un grand théâtre lyrique consiste maintenant

dans le plus ou moins d'habileté qu'il met à _faire supporter_ la

musique au public, quand cette musique est belle, et à empêcher ce même

public de la remarquer, quand elle ne vaut rien.

»A côté de ce système des spéculateurs, nous devons placer les

prétentions des artistes chantants qui visent, eux aussi, à l'argent par

tous les moyens. Car la maladie étrange qui semble s'être emparée du

peuple entier des chanteurs de théâtre depuis quelques années, maladie

dont vous connaissez tous les symptômes, n'a pas pour cause, dans la

plupart des cas, l'amour de la gloire, l'émulation, l'orgueil, mais le

plat amour du lucre, l'avarice, ou la passion du luxe, l'insatiabilité

des jouissances matérielles. On recherche des applaudissements et des

éloges hyperboliques, parce que seuls ils ébranlent encore la foule

incertaine et la dirigent de tel ou tel côté. Et l'on appelle la foule,

parce que seule elle apporte l'argent. Dans ce monde-là, on ne veut pas,

comme nous le voudrions, l'argent _pour_ la musique, mais _par_ la

musique et malgré elle. De là, le goût du clinquant, du boursouflé, de

la sonorité avant tout, le mépris des premières qualités du style, les

affreux outrages faits à l'expression, au bon sens et à la langue, la

destruction du rhythme, l'introduction dans le chant de toutes les plus

révoltantes stupidités, et l'erreur du gros public, qui croit naïvement

aujourd'hui qu'elles sont des _conditions essentielles_ de la musique

dramatique qu'il confond avec la musique théâtrale. L'enseignement

lui-même est dirigé en ce sens. Vous ne vous doutez pas de ce que

certains maîtres apprennent à leurs élèves; et, sauf de très-rares

exceptions, on peut dire maintenant: Un maître de chant est un homme, un

peu plus bête qu'un autre homme, qui enseigne l'art de tuer la bonne

musique et de donner à la mauvaise une apparence de vie.

Quant aux auteurs, poëtes ou musiciens, écrivant pour le théâtre, ce

n'est pas de notre temps qu'on en trouverait beaucoup (on en trouve

pourtant, je le reconnais) de pénétrés d'un vrai respect pour l'art.

Combien d'entre eux sont capables de se borner à produire quelques

ouvrages excellents, mais peu lucratifs, et de préférer cette production

modérée et soignée à l'exploitation constante de leur esprit, si épuisé

qu'il soit? Exploitation comparable à celle d'une prairie qu'on fauche

et refauche jusqu'aux racines, sans laisser à sa toison végétale le

temps de repousser. Qu'on ait des idées, qu'on n'en ait pas, il faut

écrire, écrire vite et beaucoup; il faut accumuler des actes, pour

accumuler des primes, pour accumuler des droits d'auteur, pour accumuler

des capitaux, pour accumuler des intérêts, pour attirer à soi et

absorber tout ce qui est d'une absorption possible; comme font ces

animalcules infusoires nommés Vortex, qui établissent un tourbillon

au-devant de leur bouche toujours béante, de manière à toujours

engloutir les petits corps qui passent auprès d'eux. Et pour se

justifier on cite modestement Voltaire et Walter Scott, qui pourtant ne

plaignaient ni leur temps ni leurs peines à parachever leurs ouvrages.

D'autres, sans prétendre à la fortune, à laquelle tant de gens se

croient des droits aujourd'hui, se bornant à chercher dans l'art des

moyens d'existence, n'hésitent point à faire commerce du talent réel

qu'ils possèdent, et grattent en conséquence jusqu'au tuf un sol capable

de porter de beaux fruits s'il était sagement cultivé. Ceci est moins

blâmable, il est vrai; la nécessité n'est pas mère de l'art. Mais c'est

fort déplorable aussi, et cela amène, non-seulement pour la dignité des

hommes intelligents, mais pour les jouissances que le public achète, les

plus fâcheux résultats, les vendeurs ne livrant trop souvent alors sur

le marché que de la pacotille.

Dans l'un et l'autre cas, de cette inexorable et plus ou moins rapide

production sortent à la fois, en grouillant dans leurs disgracieux

enlacements, les _formules_, la _manière_, le _procédé_, le _lieu

commun_, qui font que tous les ouvrages de la plupart des maîtres de la

même époque, écrits dans les mêmes conditions, se ressemblent. On trouve

trop long d'attendre que les pensées naissent, et de chercher pour elles

de nouvelles formes. On sait qu'en assemblant des notes, des mots, de

telle ou telle façon, on amène des combinaisons acceptées par le public

de toute l'Europe. A quoi bon alors chercher à les assembler autrement?

Ces combinaisons ne sont que des enveloppes d'idées; il suffira de

varier la couleur des étiquettes, et le public ne s'apercevra pas de

sitôt que l'enveloppe ne contient rien. L'important n'est pas de

produire quelques ouvrages bons, mais de nombreux ouvrages médiocres,

qui puissent réussir et _rapporter_ vite. On a observé jusqu'où la

tolérance du public pouvait s'étendre, et, bien que cette bénignité, qui

ressemble à de l'indifférence, ait de beaucoup dépassé les bornes posées

par le bon sens et le goût, on se dit: «Allons jusque-là, en attendant

que nous puissions aller au delà. Ne cherchons ni l'originalité, ni le

naturel, ni la vraisemblance, ni l'élégance, ni la beauté; ne nous

inquiétons ni des vulgarités, ni des platitudes, ni des barbarismes, ni

des pléonasmes, si les uns et les autres sont plus promptement écrits

que les choses douées des qualités contraires. Le public ne nous saurait

aucun gré de notre susceptibilité. Gagnons du temps; car le temps c'est

de l'argent, et l'argent c'est tout.»--Et c'est ainsi que, dans des

oeuvres que certes ne sont pas sans mérite sous d'autres rapports, les

rieurs peuvent relever des fautes incroyables qui n'eussent pas coûté,

pour les corriger, vingt minutes d'attention à leur auteur. Mais vingt

minutes, cela vaut sans doute 20 francs, et pour 20 francs on se résigne

volontiers à laisser chanter dans le septuor du combat au troisième acte

des _Huguenots_: «Quoi qu'il _arrive_ ou qu'il advienne.» Mot célèbre,

non unique, qui m'a fait perdre dernièrement une gageure assez

importante. Quelqu'un m'assurant qu'il ne se trouvait point dans

l'ouvrage que je viens de citer et qu'on n'oserait chanter à l'Opéra une

naïveté aussi remarquable, je soutins le contraire; un pari s'ensuivit;

on vérifia le fait, et je perdis. On chante: «Quoi qu'il _advienne_ ou

qu'il arrive.»

(Éclat de rire des convives. Bacon seul, étonné, demande ce qu'il y a de

risible dans ce mot. On a déjà prévenu le lecteur qu'il ne descendait

point du Bacon qui inventa la poudre. Je reprends:) «Ces habitudes des

théâtres étendent leur influence au dehors sur les artistes même dont

les tendances sont les plus élevées, les convictions les plus sincères.

Ainsi, nous en voyons qui, pour attirer les applaudissements, non pas

seulement sur eux, mais sur les choses qu'ils admirent, commettent de

véritables lâchetés. Croiriez-vous que, pendant un grand nombre

d'années, dans les concerts du Conservatoire à Paris, l'usage a été

d'enchaîner l'ouverture de _Coriolan_ de Beethoven, au choeur final du

_Christ au mont des Oliviers_? Et cela pourquoi? parce que l'ouverture

finissant _smorzando_ par un pizzicato, on craignait pour elle l'affront

du silence du parterre, et qu'on comptait sur l'éclat de la péroraison

du choeur pour faire applaudir Beethoven. O misère! ô respect des

claqueurs!..... Et quand bien même le parterre n'eût pas applaudi cette

héroïque inspiration! était-ce une raison pour détruire l'impression

profonde qu'elle venait incontestablement de produire, pour faire un si

choquant pot-pourri, un anachronisme aussi bouffon, pour accoler

Coriolan au Christ, et mêler les rumeurs du Forum romain au choeur des

anges sur la montagne de Sion?... Remarquez en outre qu'on se trompait

en ces misérables calculs. J'ai entendu l'ouverture de Coriolan,

exécutée ailleurs, _bravement toute seule_; et vingt fois plus applaudie

que ne le fut jamais le choeur du Christ qu'on lui donnait jadis pour

parachute au Conservatoire. Ces exemples, messieurs, et beaucoup

d'autres que je m'abstiens de citer, m'amènent à une conclusion sévère

mais que je crois juste.

«_Le théâtre aujourd'hui est à la musique... Sicut amori lupanar._»

--«Qu'est-ce que c'est?» disent Bacon et quelques autres, Corsino

traduit le second terme de ma comparaison que je n'ai pas osé dire en

français. Aussitôt éclate une trombe d'applaudissements, de cris,

d'interjections, de: «C'est vrai! c'est vrai!» les verres violemment

frappés sur la table volent en éclats. C'est un fracas à ne pas

s'entendre.

--De là, messieurs, la chaude affection que nous devons toujours montrer

pour les compositions de théâtre où la musique est respectée, où la

passion est noblement exprimée, où brillent le bon sens, le naturel, la

vérité simple, la grandeur sans enflure, la force sans brutalité. Ce

sont des filles honnêtes qui ont résisté à la contagion de l'exemple.

Une oeuvre de bon goût, vraiment musicale et dictée par le coeur, en

notre temps d'exagérations, de vociférations, de dislocations, de

machinisme et de mannequinisme! mais il faut l'adorer, jeter un voile

sur ses défauts, et la placer sur un piédestal si élevé, que les

éclaboussures qui jaillissent autour d'elle ne puissent l'atteindre!

Vous êtes les Caton de la cause vaincue, nous dira-t-on; soit! mais

cette cause est immortelle, le triomphe de l'autre n'est que d'un

instant, et l'appui de ses dieux lui manquera tôt ou tard, avec ses

dieux mêmes.

De là aussi le mépris que nous ne devons jamais dissimuler et que vous

ne dissimulez guère, j'en conviens, pour les produits de la basse

industrie musicale exposés sur l'étal dramatique.

De là enfin notre devoir de ne jamais montrer que dans sa plus

majestueuse beauté la musique indépendante des exigences scéniques, la

musique libre, la musique enfin. Si elle doit être plus ou moins

humiliée au théâtre, qu'elle en soit d'autant plus fière partout

ailleurs. Oui, messieurs! Et c'est ici que je me rallie tout à fait à

l'opinion de votre chef. La cause du grand art, de l'art pur et vrai,

est compromise par le théâtre, mais elle triomphera dans le théâtre

même, si les artistes la défendent et combattent pour elle énergiquement

et constamment.

Les opinions de nos juges sont diverses, j'en conviens, les intérêts des

artistes paraissent opposés, une foule de préjugés existent encore dans

les écoles, le public pris en masse est peu intelligent, frivole,

injuste, indifférent, variable. Mais son intelligence, qui s'est éteinte

ou affaiblie pour certaines choses de notre art, semble se développer

pour d'autres; sa variabilité, qui le fait revenir si souvent sur ses

premiers jugements, compense son injustice; et si l'atrophie du sens de

l'expression en particulier est évidente en lui, ce sont les méprisables

produits de l'art faux qui l'ont amenée. L'audition fréquente d'oeuvres

douées de qualités poétiques et expressives parviendra sans doute à

ranimer ce sens qui semble mort.

Maintenant, si nous examinons la position des artistes dans le milieu

social où ils vivent, le malheur a souvent, il est vrai, poursuivi et

accablé des hommes inspirés, mais ce n'est pas aux illustrations de

notre art et de notre temps seulement qu'il s'est attaché. Les grands

musiciens partagent le sort de presque tous les pionniers de l'humanité.

Nous avons eu Beethoven isolé, incompris, dédaigné, pauvre; Mozart,

toujours courant après le nécessaire, humilié par d'indignes

protecteurs, et ne possédant à sa mort que 6,000 francs de dettes; et

tant d'autres. Mais si nous voulons regarder à côté du domaine musical,

dans celui de la poésie, par exemple, nous verrons Shakspeare, las de la

tiédeur de ses contemporains, se retirant à Straford dans la force de

l'âge, sans vouloir plus entendre parler de poëmes, de drames ni de

théâtre, et écrivant son épitaphe pour léguer sa malédiction à quiconque

_dérangera ses os_; nous trouverons Cervantès impotent et misérable;

Tasso mourant pauvre aussi et fou, autant d'orgueil blessé que d'amour,

dans une prison! Camoëns plus malheureux encore. Camoëns fut guerrier,

voyageur aventureux, amant et poëte; il fut intrépide et patient; il eut

l'inspiration, il eut le génie, ou plutôt il appartint au génie qui en

fit sa proie, qui l'entraîna palpitant par le monde, qui lui donna la

force de lutter contre vents, tempêtes, obscurité, ingratitude,

proscriptions, et la pâle faim aux joues creuses; flots amers qu'il

fendit bravement de sa noble poitrine, en élevant sur eux d'un geste

sublime son poëme immortel. Puis il mourut après avoir souffert

longuement, et sans qu'un jour il ait pu se dire: «Mon pays me connaît

et m'apprécie; il sait quel homme je suis, il voit l'éclat de mon nom

rejaillir sur le sien, il comprend mon oeuvre et l'admire; je suis

heureux d'être venu, d'avoir vu et vaincu; grâces soient rendues à la

suprême puissance qui me donna la vie!» Non, loin de là; il vécut perdu

dans la foule des souffrants, la _gente dolorosa_, toujours armé et

combattant, versant à flots ses pensées, son sang et ses larmes; indigné

de son sort, indigné de voir les hommes si petits, indigné contre

lui-même d'être si grand, agitant avec fureur la lourde chaîne des

besoins matériels, _servo ognor fremente_. Et quand la mort vint le

prendre, il dut aller au-devant d'elle avec ce triste sourire des

esclaves résignés qui, sous les yeux de César, marchent à leur dernier

combat.

Puis la gloire est venue...... la gloire!.... ô Falstaff!

* * * * *

Les grands musiciens ne sont donc pas les seuls à souffrir.

D'ailleurs, à ces malheurs trop bien constatés, on peut opposer de

nombreux exemples de destinées brillantes et heureuses, fournies par des

hommes éminents dans l'art. Il y en eut, il y en a, il y en aura. En

tous cas, nous qui n'avons pas de prétentions au rôle ni au sort des

Titans, reconnaissons au moins que notre part est encore assez belle. Si

nos jouissances sont peu fréquentes, elles sont vives et élevées. Leur

rareté même en double le prix. Tout un monde de sensations et d'idées

nous est ouvert, qui surajoute une existence de luxe et de poésie au

nécessaire de la vie prosaïque, et nous en usons avec un bonheur aux

autres hommes inconnu.

Les soirées de l'orchestre · 第 26 / 34 段