Des chaires de philosophie musicale occupées par les plus savants hommes

de l'époque, servent à répandre parmi les Euphoniens de saines idées sur

l'importance et la destination de l'art, la connaissance des lois sur

lesquelles est basée son existence, et des notions historiques exactes

sur les révolutions qu'il a subies. C'est à l'un de ces professeurs

qu'est due l'institution singulière des _concerts de mauvaise musique_

où les Euphoniens vont, à certaines époques de l'année, entendre les

monstruosités admirées pendant des siècles dans toute l'Europe, dont la

production même était enseignée dans les Conservatoires d'Allemagne, de

France et d'Italie, et qu'ils viennent étudier, eux, pour se rendre

compte des défauts qu'on doit le plus soigneusement éviter. Telles sont

la plupart des cavatines et finales de l'école italienne du commencement

du XIXe siècle, et les fugues vocalisées des compositions plus ou

moins religieuses des époques antérieures au XXe. Les premières

expériences faites par ce moyen sur cette population dont le sens

musical est aujourd'hui d'une rectitude et d'une finesse extrêmes,

amenèrent d'assez singuliers résultats. Quelques-uns des chefs-d'oeuvre

de _mauvaise musique_, faux d'expression et d'un style ridicule, mais

d'un effet cependant, sinon agréable, au moins supportable pour

l'oreille, leur firent pitié; il leur sembla entendre des productions

d'enfants balbutiant une langue qu'ils ne comprennent pas. Certains

morceaux les firent rire aux éclats, et il fut impossible d'en continuer

l'exécution. Mais quand on en vint à chanter la fugue sur _Kyrie

eleison_ de l'ouvrage le plus célèbre d'un des plus grands maîtres de

notre ancienne école allemande, et qu'on leur eut affirmé que ce morceau

n'avait point été écrit par un fou, mais par un très-grand musicien,

qui ne fit en cela qu'imiter d'autres maîtres, et qui fut à son tour

fort longtemps imité, leur consternation ne peut se dépeindre. Ils

s'affligèrent sérieusement de cette humiliante maladie dont ils

reconnaissaient que le génie humain lui-même pouvait subir les

atteintes; et le sentiment religieux, s'indignant chez eux en même temps

que le sentiment musical, de ces ignobles et incroyables blasphèmes, ils

entonnèrent d'un commun accord la célèbre prière _Parce Deus_, dont

l'expression est si vraie, comme pour faire amende honorable à Dieu, au

nom de la musique et des musiciens.

Tout individu possédant toujours une voix quelconque, chacun des

Euphoniens est tenu d'exercer la sienne et d'avoir des notions de l'art

du chant. Il en résulte que les joueurs d'instruments à cordes de

l'orchestre, qui peuvent chanter et jouer en même temps, forment un

second choeur de réserve que le compositeur emploie dans certaines

occasions et dont l'entrée inattendue produit quelquefois les plus

étonnants effets.

Les chanteurs à leur tour sont obligés de connaître le mécanisme de

certains instruments à cordes et à percussion, et d'en jouer au besoin,

en chantant. Ils sont ainsi tous harpistes, pianistes, guitaristes. Un

grand nombre d'entre eux savent jouer du violon, de l'alto, de la viole

d'amour, du violoncelle. Les enfants jouent du sistre moderne et des

cymbales harmoniques, instrument nouveau, dont chaque coup frappe un

accord.

Les rôles des pièces de théâtre, les solos de chant et d'instruments ne

sont donnés qu'à ceux des Euphoniens dont l'organisation et le talent

spécial les rendent les plus propres à les bien exécuter. C'est un

concours fait publiquement et patiemment devant le peuple entier qui

détermine ce choix. On y emploie tout le temps nécessaire. Lorsqu'il

s'est agi de célébrer l'anniversaire décennal de la fête de Gluck, on a

cherché pendant huit mois, parmi les cantatrices, la plus capable de

chanter et de jouer Alceste; près de mille femmes ont été entendues

successivement dans ce but.

Il n'y a point à Euphonia de priviléges accordés à certains artistes au

détriment de l'art. On n'y connaît pas de premiers sujets, de droit en

possession des premiers rôles, lors même que ces rôles ne conviennent en

aucune façon à leur genre de talent ou à leur physique. Les auteurs, les

ministres et les préfets, précisent les qualités essentielles qu'il faut

réunir pour remplir convenablement tel ou tel rôle, représenter tel ou

tel personnage; on cherche alors l'individu qui en est le mieux pourvu,

et fût-il le plus obscur d'Euphonia, dès qu'on l'a découvert il est élu.

Quelquefois notre gouvernement musical en est pour ses recherches et sa

peine. C'est ainsi qu'en 2320, après avoir pendant quinze mois cherché

une Eurydice, on fut obligé de renoncer à mettre en scène l'_Orphée_ de

Gluck, faute d'une jeune femme assez belle pour représenter cette

poétique figure et assez intelligente pour en comprendre le caractère.

L'éducation littéraire des Euphoniens est soignée; ils peuvent jusqu'à

un certain point apprécier les beautés des grands poëtes anciens et

modernes. Ceux d'entre eux dont l'ignorance et l'inculture à cet égard

seraient complètes, ne pourraient jamais prétendre à des fonctions

musicales un peu élevées.

C'est ainsi que, grâce à l'intelligente volonté de notre empereur et à

son infatigable sollicitude pour le plus puissant des arts, Euphonia est

devenue le merveilleux conservatoire de la musique monumentale.

Les académiciens de Palerme croyaient rêver en écoutant la lecture de

ces notes rédigées par l'ami de Xilef, et se demandaient si le jeune

préfet euphonien n'aurait point eu l'intention de se jouer de leur

crédulité. En conséquence, il fut décidé, séance tenante, qu'une

députation de l'Académie irait visiter la ville musicale, afin de juger

par elle-même de la vérité des faits extraordinaires qui venaient d'être

exposés.

* * * * *

Nous avons laissé Xilef ne respirant que la vengeance, et prêt à monter

en ballon pour aller à la poursuite de son audacieuse maîtresse, en

Amérique, où il croyait naïvement qu'elle s'était rendue. Il partit, en

effet, silencieux et sombre comme ces nuages porteurs de la foudre, qui

se meuvent rapidement au ciel à l'instant précurseur des horribles

tempêtes. Il dévorait l'espace; jamais sa locomotive n'avait fonctionné

avec une si furieuse ardeur. Le navire rencontrait-il un courant d'air

contraire, il le fendait intrépidement de sa proue, ou, s'élevant a une

zone supérieure, allait chercher soit un courant moins défavorable, soit

même cette région du calme éternel où nul être humain, avant Xilef,

n'était sans doute encore parvenu. Dans ces solitudes presque

inaccessibles, limites de la vie, le froid et la sécheresse sont tels,

que les objets en bois contenus dans le navire se tordaient et

craquaient. Quant au pilote sinistre, quant à Xilef, il demeurait

impassible, à demi mort par la raréfaction de l'atmosphère, regardant

tranquillement le sang lui sortir par le nez et la bouche, jusqu'à ce

que l'impossibilité de résister plus longtemps à une douleur pareille le

forçât de descendre chercher l'air respirable, et voir si la direction

des vents lui permettait de ne le plus quitter. L'impétuosité de sa

course fut telle, que quarante heures après son départ de Palerme, il

débarquait à New-York. Impossible de dire toutes les recherches

auxquelles il se livra, non-seulement dans les villes, mais dans les

villages, dans les hameaux même des États-Unis, du Canada, du Labrador,

puis dans l'Amérique du Sud, jusqu'au détroit de Magellan, et dans les

îles de l'Atlantique et de l'océan Pacifique. Ce ne fut qu'après un an

de ce labeur insensé qu'il en reconnut l'inutilité et que l'idée lui

vint enfin d'aller chercher les deux scélérates en Europe, où elles

étaient peut-être restées pour le dépister plus aisément. Il avait

d'ailleurs besoin de revoir son ami Shetland, pour lui demander les

ressources qui bientôt allaient lui manquer. On se doute bien, en effet,

que dans cette furibonde exploration, l'argent n'avait pas été ménagé.

Il se décida, en conséquence, à retourner à Euphonia, où il arriva après

trois jours de navigation, précisément un soir où Nadira et Shetland

donnaient une fête dans leur villa. Les jardins et les salons étaient

somptueusement illuminés. Xilef, ne voulant se montrer qu'à son ami,

attendit, caché dans un bosquet, l'occasion de le rencontrer seul, et de

là, écoutant les bruits de la fête, tressaillit aux accents d'une voix

qui lui rappelait celle de Mina. «Imagination, délire!» se dit-il.

Shetland sortit enfin, et apercevant l'exilé qui s'offrait subitement à

ses yeux: «Dieu! c'est toi! quel bonheur! Ah! rien ne manquera donc à

notre fête, puisque te voilà.--Silence, je t'en prie, Shetland; je ne

puis me montrer. Je ne suis plus Euphonien; j'ai perdu mon emploi; je

viens seulement t'entretenir d'une grave affaire.--A demain les affaires

sérieuses, répliqua Shetland; ton emploi te sera rendu, j'en réponds; tu

es toujours des nôtres. Suis-moi, suis-moi; il faut que je te présente à

Nadira, qui sera ravie de te connaître enfin.» Et avec cette cruelle

légèreté des gens heureux, incapables de comprendre chez autrui la

souffrance, il entraîna bon gré mal gré Xilef vers le lieu de la

réunion. Le hasard voulut qu'au moment où les deux amis entraient dans

la salle où se trouvait Nadira, celle-ci, occupée sans doute de quelque

coquetterie, ne les aperçût point. Elle n'eut pas le temps d'être

préparée à la foudroyante apparition de Xilef. Quant à lui, il avait en

entrant reconnu sa perfide maîtresse; mais la haine et la souffrance

avaient, depuis un an, donné à son caractère une telle fermeté, il était

devenu tellement maître de ses impressions, qu'il sut à l'instant même

dominer son trouble et le cacher entièrement. Xilef et Nadira furent

donc mis en présence brusquement et de la façon la plus propre à

déconcerter deux êtres moins extraordinaires. La belle cantatrice, en

rencontrant l'amant qu'elle avait si indignement abandonné et trompé, et

voyant au premier coup d'oeil qu'il ne voulait pas la reconnaître, pensa

qu'elle n'avait rien de mieux à faire que de l'imiter, et le salua d'une

façon polie, mais froide, sans le plus léger symptôme de surprise ni de

crainte: telle était la prodigieuse habitude de dissimulation de cette

femme. Shetland n'eut donc aucun soupçon de la vérité, et s'il remarqua

une certaine froideur dans la manière dont Xilef et Nadira s'abordèrent,

il l'attribua d'un côté, à une sorte de jalousie instinctive, capable de

faire voir de mauvais oeil à Nadira quiconque pouvait lui enlever la

moindre part des affections de son amant, et de l'autre, au douloureux

retour que Xilef n'avait pu manquer de faire sur son malheur, en

contemplant à l'improviste l'ivresse et le bonheur d'autrui. La fête

continua sans que le moindre nuage vînt en ternir l'éclat. Mais,

longtemps avant sa fin, la pénétration de Xilef avait reconnu à certains

signes imperceptibles pour tout autre observateur, à certains gestes, à

l'accentuation de certains mots, la vérité irrécusable de ce fait:

Nadira trompait déjà Shetland. Dès ce moment, l'idée d'une résignation

stoïque à laquelle Xilef s'était d'abord arrêté, pour ne pas détruire le

bonheur de son ami et le laisser dans l'ignorance des antécédents de

Nadira, cette idée généreuse, dis-je, fit place à des pensées sinistres

qui illuminèrent tout d'un coup les plus sombres profondeurs de son âme,

et lui dévoilèrent des horizons d'horreur encore inconnus. Son parti fut

bientôt pris. Déclarant le lendemain à Shetland qu'il renonçait à

continuer son voyage, qu'il était inutile en conséquence de l'entretenir

de l'affaire dont il avait d'abord voulu lui parler, il lui annonça son

intention de rester à Euphonia, mais caché, mais obscur, mais inactif.

Il le pria de ne tenter aucune démarche pour lui faire rendre sa

préfecture, le calme et le repos étant les seuls biens nécessaires à sa

vie désormais.

Nadira, malgré sa finesse, se laissa prendre à ce faux semblant de

douleur résignée, et enjoignit à sa mère d'imiter sa réserve à l'égard

de Xilef, qui paraissait vouloir oublier un secret qu'elles et lui

connaissaient seuls à Euphonia.

Pour rendre cette situation moins dangereuse, Xilef, sortant rarement,

en apparence, de la retraite qu'il avait choisie, ne voulut voir son ami

qu'à certains intervalles peu rapprochés; s'accusant lui-même d'une

sauvagerie que d'incurables chagrins pouvaient faire excuser. Mais caché

sous divers déguisements, et avec la prudence cauteleuse du chat dans

ses expéditions nocturnes, il épiait les démarches de Nadira, la suivait

dans ses plus secrets rendez-vous, il parvint ainsi, au bout de quelques

mois, à tenir le fil de toutes ses intrigues et à mesurer l'étendue de

son infamie. Dès lors, le dénoûment du drame fut arrêté dans son esprit.

Shetland devait être arraché à tout prix à une existence ainsi souillée

et déshonorée; sa mort même dût-elle être la suite de son

désillusionnement, il fallait que le grand amour, l'amour noble et

enthousiaste, le plus sublime sentiment du coeur humain, qui avait

embrasé deux artistes éminents pour une si indigne créature, fût vengé,

et vengé d'une manière terrible, effroyable, à nulle autre pareille. Et

voici comment Xilef sut remplir ce devoir.

Il y avait alors à Euphonia un célèbre mécanicien dont les travaux

faisaient l'étonnement général. Il venait de terminer un piano

gigantesque dont les sons variés étaient si puissants que, sous les

doigts d'un seul virtuose, il luttait sans désavantage avec un orchestre

de cent musiciens. De là le nom de piano-orchestre qu'on lui avait

donné. Le jour de la fête de Nadira approchait; Xilef persuada sans

peine à son ami qu'un présent magnifique à faire à sa belle aimée,

serait le nouvel instrument dont chacun s'entretenait avec admiration.

«Mais si tu veux compléter sa joie, ajouta-t-il, joins-y le délicieux

pavillon d'acier que le même artiste vient de construire, et dont

l'élégance originale ne saurait se comparer à rien de ce que nous

connaissons en ce genre. Ce sera un revissant boudoir d'été, aéré,

frais, sans prix dans notre saison brûlante; tu pourras même l'inaugurer

en y donnant un bal que Nadira radieuse présidera.» Shetland, plein de

joie, approuva fort l'idée de son ami, et le chargea même de faire

l'acquisition de ces deux chefs-d'oeuvre. Celui-ci n'eut garde de

retarder sa visite au mécanicien. Après lui en avoir fait connaître

l'objet, il lui demanda s'il serait possible d'ajouter au pavillon un

mécanisme énergique et spécial dont il lui indiqua la nature et l'effet,

et dont l'existence ne devait être connue que d'eux seuls. Le

mécanicien, étonné d'une telle proposition, mais séduit par sa nouveauté

et par la somme considérable que Xilef lui offrait pour la réaliser,

réfléchit un instant, et avec l'assurance du génie répondit: «Dans huit

jours cela sera.--Il suffit, dit Xilef.» Et le marché fut conclu.

Huit jours après, en effet, l'heureux Shetland put offrir à sa maîtresse

le double présent qu'il lui destinait.

Nadira le reçut avec des transports de joie. Le pavillon surtout la

ravissait; elle ne pouvait se lasser d'admirer sa structure à la fois

élégante et solide, les ornements curieux, les arabesques dont il était

couvert, et son ameublement exquis, et sa fraîcheur qui le rendait si

précieux pour les ardentes nuits caniculaires. «C'est une idée charmante

de Xilef, s'écria-t-elle, de l'inaugurer par un bal d'amis intimes, bal

dont mon cher Shetland sera l'âme en improvisant de brillants airs de

danse sur le nouveau piano-géant. Mais ce magique instrument est d'une

trop grande sonorité pour rester ainsi rapproché de l'auditoire, Xilef

aura donc la bonté de le faire enlever du pavillon et porter à

l'extrémité du jardin, dans le grand salon de la villa, d'où nous

l'entendrons encore à merveille. Je vais faire mes invitations.» Cet

arrangement, qui paraissait naturel et entrait d'ailleurs parfaitement

dans le plan de Xilef, fut bientôt terminé. Le soir même, Nadira parée

comme une fée, et son énorme mère couverte de riches oripeaux,

recevaient dans le pavillon les jeunes femmes, bien dignes, sous tous

les rapports, de l'intimité dont Nadira les honorait, et les jeunes

hommes qu'elle avait _distingués_. Le piége était tendu; Xilef voyait

avec un sang-froid terrible ses victimes venir s'y prendre

successivement. Shetland, toujours sans méfiance, leur fit le plus

cordial accueil; mais il se sentait dominé par un sentiment de tristesse

singulier en pareille circonstance, et s'approchant de Nadira: «Que tu

es belle! chère, lui dit-il avec extase. Pourquoi ce soir suis-je donc

triste? je devrais être si heureux! Il me semble que je touche à quelque

grand malheur, à quelque affreux événement... C'est toi, méchante péri,

dont la beauté me trouble et m'agite ainsi jusqu'au vertige.--Allons,

vous êtes fou, trêve de visions! Vous feriez mieux d'aller vous mettre

au piano, le bal au moins pourrait commencer.--Oui, sans doute, ajouta

Xilef, la belle Nadira a raison comme toujours, au piano! chacun brûle

ici d'en venir aux mains.» Bientôt les accents d'une valse entraînante

retentissent dans le jardin, les groupes de danseurs se forment et

tourbillonnent. Xilef, debout, la main sur un bouton d'acier placé dans

la paroi extérieure du pavillon, les suit de l'oeil. Quelque chose

d'étrange semble se passer en lui; ses lèvres sont pâles, ses yeux se

voilent; il porte de temps en temps une main sur son coeur comme pour en

contenir les rudes battements. Il hésite encore. Mais il entend Nadira,

passant près de lui au bras de son valseur, jeter à celui-ci ces mots

rapides: «Non, ce soir, impossible, ne m'attends que demain.» La rage de

Xilef, à cette nouvelle preuve de l'impudeur de Nadira, ne se peut

contenir, il appuie de tout son poids sur le bouton d'acier en disant:

«Demain! misérables, il n'y a plus de demain pour vous!» et court à

Shetland, qui, tout entier à ses inspirations, inondait la villa et le

jardin d'harmonies tantôt douces et tendres, tantôt d'un caractère

farouche et désespéré. «Allons donc, Shetland, lui crie-t-il, tu

t'endors, on se plaint de la lenteur de ton mouvement. Plus vite! plus

vite! les valseurs sont très-animés! à la bonne heure! Oh! la belle

phrase, l'étonnante harmonie! quelle pédale menaçante! comme il grince

et gémit ce thème dans le mode mineur! on dirait d'un chant de furies!

tu es poëte, tu es _devin_. Entends leurs cris de joie: oh! ta Nadira

est bien heureuse!» Des cris affreux partaient en effet du pavillon;

mais Shetland, toujours plus exalté, tirait du piano-orchestre un orage

de sons qui couvraient les clameurs et pouvaient seuls en dérober le

caractère.

Au moment où Xilef avait pressé le ressort destiné à faire mouvoir le

mécanisme secret du pavillon, les parois d'acier de ce petit édifice de

forme ronde avaient commencé à se rouler sur elles-mêmes lentement et

sans bruit; de sorte que les danseurs voyant l'espace où ils s'agitaient

moins grand qu'auparavant, crurent d'abord que leur nombre s'était

accru. Nadira étonnée s'écria: «Quels sont donc les nouveaux venus?

évidemment nous sommes plus nombreux, on n'y tient plus, on va étouffer,

il semble même que les fenêtres plus étroites donnent maintenant moins

d'air!»--Et madame Happer, rouge et pâle successivement: «Mon Dieu,

messieurs, qu'est-ce que cela! emportez-moi hors d'ici! ouvrez, ouvrez!»

Mais au lieu de s'ouvrir, le pavillon se roulant sur lui-même par un

mouvement qui s'accélère tout à coup, les portes et les fenêtres sont à

l'instant masquées par une muraille de fer. L'espace intérieur se

rétrécit rapidement; les cris redoublent; ceux de Nadira surtout

dominent; et la belle cantatrice, la poétique fée se sentant pressée de

toutes parts, repousse ceux qui l'entourent avec des gestes et des

paroles d'une horrible brutalité, sa basse nature dévoilée par la peur

de la mort se montrant alors dans toute sa laideur. Et Xilef qui a

quitté Shetland pour voir de près cet infernal spectacle, Xilef

pantelant comme un tigre qui lèche sa proie abattue, tourne autour du

pavillon en criant de toute sa force: «Eh bien! Mina, qu'as-tu donc,

chère belle, à t'emporter de la sorte? ton corset d'acier te serrait-il

trop? prie un de ces messieurs de le délacer, ils en ont l'habitude! Et

ton hippopotame de mère, comment se trouve-t-elle? je n'entends plus sa

douce voix!» En effet, aux cris d'horreur et d'angoisse, sous l'étreinte

toujours plus vive des cloisons d'acier, vient de succéder un bruit

hideux de chairs froissées, un craquement d'os qui se brisent, de crânes

qui éclatent; les yeux jaillissent hors des orbites, des jets d'un sang

écumant se font jour au-dessous du toit du pavillon; jusqu'à ce que

l'atroce machine s'arrête épuisée sur cette boue sanglante qui ne

résiste plus.

Shetland cependant joue toujours, oubliant la fête et les danses, quand

Xilef, l'oeil hagard, l'arrache du clavier, et, l'entraînant vers le

pavillon qui vient de se rouvrir en laissant retomber sur les dalles ce

charnier fumant où ne se distinguent plus de formes humaines: «Viens

maintenant, viens, malheureux, viens voir ce qui reste de ton infâme

Nadira qui fut mon infâme Mina, ce qui reste de son exécrable mère, ce

qui reste de ses dix-huit amants! Dis si justice est bien faite,

regarde!» A ce coup d'oeil d'une horreur infinie, à cet aspect que les

vengeances divines épargnèrent aux damnés du septième cercle, Shetland

s'affaisse sur lui-même. En se relevant, il rit, il court éperdu au

travers du jardin, chantant, appelant Nadira, cueillant des fleurs pour

elle, gambadant: il est fou.

Xilef s'était calmé au contraire, il avait repris tout d'un coup son

sang-froid: «Pauvre Shetland! il est heureux, dit-il. Maintenant je

crois que je n'ai plus rien à faire, et qu'il m'est permis de me

reposer. _Othello's occupation's gone!_» Et respirant un flacon de

cyanogène qui ne le quittait jamais, il tomba foudroyé.

* * * * *

Six mois après cette catastrophe, Euphonia encore en deuil était vouée

au silence. L'orgue de la tour élevait seule au ciel d'heure en heure

une lente harmonie dissonnante, comme un cri de douleur épouvantée.

Shetland était mort deux jours après Xilef, sans avoir retrouvé sa

raison un seul instant; et aux funérailles des deux amis, dont la

terrible fin demeura, comme tout le reste de ce drame, incompréhensible

pour la ville entière, la consternation publique fut telle, que

non-seulement les chants, mais même les bruits funèbres furent

interdits.

* * * * *

Corsino roule son manuscrit, et sort.

.....Après quelques minutes de silence, les musiciens se lèvent. Le chef

d'orchestre, invité par eux au banquet d'adieux qu'ils veulent me

donner, les salue en passant et leur dit: «A demain!»--(Bacon.)

«Savez-vous que Corsino me fait peur?--(Dimski.) Pour écrire des

horreurs pareilles, il faut être atteint de la rage.--(Winter.) C'est un

Italien!--(Derwinck.) C'est un Corse!--(Turuth.) C'est un

bandit!--(Moi.) C'est un musicien!--(Schmidt.) Oh! il est clair que ce

n'est point un homme de lettres. Quand on n'a en tête que des contes

aussi prétentieusement extravagants on ferait mieux d'écrire--(Kleiner

l'interrompant.) _Une visite à Tom-Pouce_, n'est-ce pas?

Envieux!--(Schmidt.) Timbalier!--(Kleiner.) Bouffon!--(Schmidt.)

Bavarois!--(Moi.) Messieurs! messieurs! pas de ces vérités-là

maintenant. Nous avons le temps de nous les dire demain soir, _inter

pocula_.--(Bacon, en s'en allant.) Décidément, avec son grec, notre hôte

me fatigue. Que le diable l'emporte!...»

ÉPILOGUE

Le dîner de l'étrier.--Toast de Corsino.--Toast du chef

d'orchestre.--Toast de Schmidt.--Toast de l'auteur.--Fin des

vexations des frères Kleiner.

A sept heures, j'entre dans la salle choisie pour le _dîner de

l'étrier_. J'y trouve réunis tous mes bons amis de l'orchestre de

X***, y compris leur digne chef et même le joueur de grosse caisse

qui ne m'a jamais regardé de très-bon oeil. Mais c'est un repas de corps,

et le brave homme a cru devoir mettre de côté ses antipathies

personnelles pour y prendre part. D'ailleurs, puisqu'il s'agit d'un

_tutti_, a-t-il pensé, «que serait-ce sans la grosse caisse?»

L'assemblée est, comme toutes les réunions d'artistes, gaie et bruyante.

Viennent les toasts.

Les soirées de l'orchestre · 第 25 / 34 段