mollement couché dans mon petit navire, et regardant, de la hauteur où
je m'étais élevé, s'éteindre le jour, j'entends sortir d'un nuage, dont
je longeais les contours, une voix de femme stridente, pure cependant,
et dont l'agilité extraordinaire, dont les élans capricieux et les
charmantes évolutions semblaient, en retentissant ainsi au milieu des
airs, être le chant de quelque oiseau merveilleux et invisible.
J'arrêtai soudain ma locomotive... Après quelques instants d'attente, au
travers des vapeurs empourprées par le soleil couchant, je vis s'avancer
un élégant ballon dont la marche rapide se dirigeait vers Euphonia; une
jeune femme était debout à l'avant du navire, appuyée, dans une pose
ravissante, sur une harpe dont, par intervalles, elle effleurait les
cordes avec sa main droite, étincelante de diamants. Elle n'était pas
seule, car d'autres femmes passèrent plusieurs fois à l'intérieur devant
les croisées du bord. Je crus d'abord que c'étaient quelques-unes de nos
jeunes coryphées de la rue des Soprani, qui venaient, comme moi, de
faire une promenade aérienne. Elle chantait, en l'ornant de toutes
sortes de folles vocalises, le thème de ma première symphonie, qui n'est
guère connue, pensais-je, que des Euphoniens. Mais bientôt, en examinant
de plus près la charmante créature au brillant ramage, je dus
reconnaître qu'elle n'était point des nôtres, et que jamais encore elle
n'avait paru à Euphonia. Son regard, à la fois distrait et inspiré,
m'étonna par la singularité de son expression, et je pensai tout de
suite au malheur de l'homme qui aimerait une telle femme sans être aimé
d'elle. Puis je n'y songeai plus... Les hautes cimes du Hartz me
dérobaient déjà la vue du soleil à l'horizon; je fis monter
perpendiculairement mon navire de quelques centaines de pieds pour
revoir l'astre fugitif, et je le contemplai quelques minutes encore, au
milieu de ce silence extatique dont on n'a pas d'idée sur la terre.
Enfin, las de rêver et d'être seul dans l'air, le vent d'ouest
m'apportant les lointains accords de la Tour qui sonnait l'hymne de la
nuit, je descendis, ou plutôt je fondis comme un trait sur mon pavillon,
situé, comme tu le sais, hors des murs de la ville. J'y passai la nuit.
Je dormis mal; vingt fois, en quelques heures, je revis en songe cette
belle étrangère appuyée sur sa harpe, sortant de son nuage rose et or.
Je rêvai même en dernier lieu que je la maltraitais, que mes mauvais
traitements, mes brutalités, l'avaient rendue horriblement malheureuse;
je la voyais à mes pieds, brisée, en larmes, pendant que je
m'applaudissais froidement d'avoir su dompter ce gracieux mais
dangereux animal. Étrange vision de mon âme, si éloignée de pareils
sentiments!!!! A peine levé, j'allai m'asseoir au fond de mon bosquet de
rosiers, et, machinalement, sans avoir la conscience de ce que je
faisais, j'ouvris à deux battants la porte de ma harpe éolienne. En un
instant, des flots d'harmonie inondèrent le jardin; le _crescendo_, le
_forte_, le _decrescendo_, le _pianissimo_, se succédaient sans ordre au
souffle capricieux de la folle brise matinale. Je vibrais
douloureusement, et n'avais pas la moindre tentation cependant de me
dérober à cette souffrance en fermant les cloisons de l'instrument
mélancolique. Loin de là, je m'y complaisais, et j'écoutais immobile. Au
moment où un coup de vent, plus fort que les précédents, faisait naître
de la harpe, comme un cri de passion, l'accord de septième dominante, et
l'emportait gémissant à travers le bosquet, le hasard voulut que du
_decrescendo_ sortit un arpége où se trouvait la succession mélodique
des premières mesures du thème que j'avais entendu chanter la veille à
mon inconnue, celui de ma première symphonie. Étonné de ce jeu de la
nature, j'ouvris les yeux que je tenais fermés depuis le commencement du
concert éolien... Elle était debout devant moi, belle, puissante,
souveraine, _Dea!_ Je me levai brusquement. «Madame!--Je suis heureuse,
monsieur, de me présenter à vous au moment où les esprits de l'air vous
adressent un si gracieux compliment; ils vous disposeront sans doute à
l'indulgence que je viens réclamer, et dont le grand Shetland, dit-on,
n'est pas prodigue.--Qui a bien voulu, madame, venir si matin animer ma
solitude?--Je me nomme Nadira, je suis cantatrice, j'arrive de Vienne,
je veux voir la fête de Gluck, je désire y chanter, et je viens vous
prier de me donner place dans le programme.--Madame...--Oh! vous
m'entendrez auparavant, c'est trop juste.--C'est inutile, j'ai eu déjà
le plaisir de vous entendre.--Et quand, et où donc?--Hier soir, au
ciel.--Ah! c'était vous qui voguiez ainsi solitairement, et que j'ai
rencontré au sortir de mon nuage, justement quand je chantais votre
admirable mélodie? Cette belle phrase était prédestinée sans doute à
servir d'introduction musicale à nos deux premières entrevues.--C'était
moi.--Et vous m'avez entendue?--Je vous ai vue et admirée.--Oh! mon
Dieu! c'est un homme d'esprit, il va me persifler, et il faudra que
j'accepte ses railleries pour des compliments!--Dieu me garde de
railler, madame; vous êtes belle.--Encore! Oui, je suis belle, et à
votre avis je chante?--Vous chantez... trop bien.--Comment, trop
bien?--Oui, madame; à la fête de Gluck le chant orné n'est point admis;
le vôtre brille surtout par la légèreté et la grâce des broderies, il ne
saurait donc figurer dans une cérémonie éminemment grandiose et
épique.--Ainsi, vous me refusez?--Hélas! il le faut.--Oh! c'est
incroyable, dit-elle en rougissant de colère et en arrachant de sa tige
une belle rose qu'elle froissa entre ses doigts. Je m'adresserai au
ministre... (je souris) à l'Empereur.--Madame, lui dis-je d'un accent
fort calme, mais sérieux, le ministre de la fête de Gluck, c'est moi;
l'empereur de la fête de Gluck, c'est encore moi; l'ordonnance de cette
cérémonie m'a été confiée, je la règle sans contrôle, j'en suis le
maître absolu; et (la regardant avec la moitié de ma colère) vous n'y
chanterez pas.» Là-dessus la belle Nadira essuie en tressaillant ses
yeux, où le dépit avait amené quelques larmes, et s'éloigne
précipitamment.
Ma demi-colère dissipée, je ne pus m'empêcher de rire de la naïveté de
cette jeune folle, accoutumée sans doute à Vienne, au milieu de ses
adorateurs, à tout voir plier devant ses caprices, et qui avait pensé
venir sans résistance détruire l'harmonie de notre fête et me dicter ses
volontés.
Pendant quelques jours je ne la revis point. La fête eut lieu. _Alceste_
fut dignement exécuté; après la représentation, les six mille voix du
cirque chantèrent mon hymne, que je n'ai fait accompagner que par cent
familles de clarinettes et saxophones, cent autres de flûtes, quatre
cents violoncelles et trois cents harpes. L'effet, je te l'ai déjà dit,
fut très-grand. L'orage des acclamations une fois calmé, l'empereur se
leva et me complimentant avec sa courtoisie ordinaire, voulut bien me
céder son droit de désigner la femme qui aurait l'honneur de couronner
la statue de Gluck. Nouveaux cris et applaudissements du peuple. En ce
moment de radieux enthousiasme, mes yeux tombèrent sur la belle Nadira,
qui, d'une loge éloignée, attachait sur moi un regard humble et
attristé. Soudain l'attendrissement, la pitié, une sorte de remords même
me saisirent au coeur, à l'aspect de la beauté vaincue, éclipsée par
l'art. Il me sembla que, vainqueur généreux, l'art devait maintenant
rendre à la beauté une part de sa gloire, et je désignai Nadira, la
frivole cantatrice viennoise, pour couronner le dieu de l'expression.
L'étonnement général ne peut se dépeindre; personne ne la connaissait.
Rougissant et pâlissant tour à tour, Nadira se lève, reçoit des mains du
prêtre de Gluck la couronne de fleurs, de feuilles et d'épis, qu'elle
doit déposer sur le front divin, s'avance lentement dans le cirque,
monte les degrés du temple, et, parvenue au pied de la statue, se tourne
vers le peuple en faisant signe qu'elle veut parler. On se tait, on
l'admire; les femmes mêmes semblent frappées de son extrême beauté.
«Euphoniens, dit-elle, je vous suis inconnue. Hier encore je n'étais
qu'une femme vulgaire, douée d'une voix éclatante et agile, rien de
plus. Le grand art ne m'avait point été révélé. Je viens, pour la
première fois de ma vie, d'entendre _Alceste_, je viens d'admirer avec
vous le splendide majesté de l'hymne de Shetland. Je comprends
maintenant, j'entends, je vis: je suis artiste. Mais l'instinct du génie
de Shetland pouvait seul le deviner. Souffrez donc qu'avant de couronner
le dieu de l'expression, je prouve à vous, ses fidèles adorateurs, que
je suis digne de cet honneur insigne, et que le grand Shetland ne s'est
pas trompé.» A ces mots, arrachant les perles et les joyaux qui ornaient
sa chevelure, elle les jette à terre, les foule aux pieds (abjuration
symbolique), la main sur son coeur, s'incline devant Gluck, et d'une voix
sublime d'accent et de timbre, elle commence l'air d'_Alceste_, «Ah!
divinités implacables!»
Impossible, cher Xilef, de te décrire avec quelque apparence de fidélité
l'immense émotion produite par ce chant inouï. En l'écoutant tous les
fronts s'inclinaient peu à peu, tous les coeurs se gonflaient; on voyait
ça et là des auditeurs joindre les mains, les élever machinalement sur
leurs têtes; nos jeunes femmes fondaient en larmes, et à la fin, au
retour de l'immortelle phrase:
«Ce n'est pas vous faire une offense
Que de vous conjurer de hâter mon trépas.»
Nadira, accoutumée à l'enthousiasme bruyant de ses Viennois, a dû
éprouver un instant d'angoisse horrible: pas un applaudissement ne s'est
fait entendre. Le cirque entier s'est tu, terrassé; mais, après une
minute, chacun retrouvant la respiration et la voix (admire encore une
fois le sens musical de nos Euphoniens), sans que le préfet des choeurs
ni moi nous ayons fait le moindre signe pour désigner l'harmonie, un cri
de dix mille âmes s'est élancé spontanément sur un _accord de septième
diminué_, suivi d'une pompeuse cadence en _ut_ majeur. Nadira,
chancelante d'abord, se redresse à cette harmonieuse clameur, et,
élevant ses bras antiques, belle d'admiration, belle de joie, belle de
beauté, belle d'amour, elle dépose la couronne sur la tête puissante de
Gluck l'Olympien. Alors inspiré à mon tour par cette scène auguste, et
pour adoucir un enthousiasme qui tournait à la passion, déjà jaloux
peut-être, je fis le signe de la marche d'_Alceste_, et tous à genoux,
Euphoniens fervents, nous saluâmes le souverain maître de sa religieuse
mélopée.
En nous relevant, nous cherchons Nadira: elle avait disparu. A peine
retiré chez moi, je la vois entrer. Elle s'avance, s'incline et dit:
«Shetland, tu m'as initiée à l'art, tu m'as donné une existence
nouvelle; je t'aime... Peux-tu m'aimer? Je te fais don de tout mon être;
ma vie, mon âme et ma beauté sont à toi.» Je réponds après un instant de
doute silencieux, et en songeant à mon ancien amour qui s'évanouissait:
«Nadira, tu m'as fait voir hors de l'art un idéal sublime... Sincèrement
je t'aime... je t'accepte... Mais si tu me trompes, aujourd'hui ou
jamais, tu es perdue.--Aujourd'hui ni jamais je ne puis te tromper; mais
dussé-je payer par une mort cruelle le bonheur de t'appartenir, je le
veux, ce bonheur, je te le demande... Shetland!--Nadira!...» Nos
bras... nos coeurs... nos âmes... l'infini...
Il n'y a plus de Nadira, Nadira c'est moi. Il n'y a plus de Shetland,
Shetland c'est elle!
J'ai honte, cher Xilef, de faire un tel récit à toi dont le coeur saigne
déchiré par l'absence; mais la passion et le bonheur sont d'un égoïsme
absolu. Pourtant mon bonheur a des intermittences, et sa lumineuse
atmosphère est traversée quelquefois par d'affreux rayons d'obscurité.
Je me souviens qu'au moment où j'ai dit à Nadira: «Sincèrement, je
t'aime!» trois cordes de ma harpe se sont rompues avec un bruit
lugubre... J'attache à cet incident une idée superstitieuse. Serait-ce
un adieu de l'art qui me perd?... Il me semble en effet que je ne l'aime
plus. Mais écoute encore:
Hier, journée brûlante d'un été brûlant, nous planions, elle et moi, au
plus haut des airs. Mon navire, sans direction, errait au gré d'un
faible souffle du vent d'est; éperdûment enlacés, ivres-morts d'amour,
gisants sur la molle ottomane de ma nacelle embaumée, nous touchions au
seuil de l'autre vie, un seul pas, un seul acte de volonté et nous
pouvions le franchir! «Nadira! lui dis-je, en l'étreignant sur mon
coeur.--Cher!--Vois, il n'y a rien de plus pour nous en ce monde, nous
sommes au faîte, redescendrons-nous! mourons!» Elle me regarda d'un air
surpris, «Oui, mourons, ajoutai-je, jetons-nous embrassés hors du
navire; nos âmes, confondues dans un dernier baiser, s'exhaleront vers
le ciel avant que nos corps, tourbillonnant dans l'espace, aient pu
toucher de nouveau la prosaïque terre. Veux-tu? viens!--Plus tard, me
répondit-elle, vivons encore!» Plus tard! mais plus tard, pensai-je,
retrouverons-nous un semblable moment?.... Oh! Nadira, ne serais-tu
qu'une femme!... Je reste donc, puisqu'elle veut rester... Adieu, mon
ami, depuis les deux heures employées à t'écrire... je ne l'ai pas vue,
et pendant tout le temps que je passe maintenant loin d'elle, je crois
sentir une main glacée m'arracher lentement le coeur de la poitrine.
SHETLAND.
La lettre de madame Happer, dans laquelle cette respectable matrone, en
déclarant cyniquement à Xilef que sa fille le dégageait de sa promesse
et renonçait à lui, annonçait aussi le départ de Mina pour l'Amérique,
où l'appelaient les offres avantageuses d'un directeur de théâtre et
l'_amitié_ d'un riche armateur. On ne peut guère se représenter que
vaguement la secousse, le déchirement, l'indignation, la douleur, la
rage infinie d'une âme à la fois tendre et terrible comme celle de
Xilef, à la lecture d'un tel chef-d'oeuvre de brutalité, d'insolence et
de mauvaise foi. Il frémit de la tête aux pieds; deux larmes et deux
flammes jaillirent ensemble de ses yeux, et l'idée d'une punition digne
du crime s'empara immédiatement de son esprit. Il résolut donc aussitôt,
après avoir prévenu Shetland de ce qui lui arrivait, de partir pour
l'Amérique où il se flattait de découvrir bientôt sa perfide maîtresse.
Il brisait ainsi tous les liens qui l'attachaient à Euphonia, il perdait
sa place, il anéantissait du même coup son présent et son avenir! mais
que lui importait! restait-il pour Xilef dans la vie un autre intérêt
que celui de sa vengeance? La lettre de Shetland, et avec elle la
description d'Euphonia, lui parvinrent au moment où il allait quitter
Palerme: et il n'eut que le temps d'adresser ce document à l'Académie
sicilienne, avec quelques lignes dans lesquelles il s'excusait de ne
pouvoir pas venir le présenter et le lire lui-même, ainsi qu'il l'avait
promis.
Voici le manuscrit de Shetland tel que le président de l'Académie le lut
en séance publique; Xilef n'y avait rien changé.
DESCRIPTION D'EUPHONIA
Euphonia est une petite ville de douze mille âmes, située sur le versant
du Hartz, en Allemagne.
On peut la considérer comme un vaste conservatoire de musique, puisque
la pratique de cet art est l'objet unique des travaux de ses habitants.
Tous les Euphoniens, hommes, femmes et enfants, s'occupent exclusivement
de chanter, de jouer des instruments, et de ce qui se rapporte
directement à l'art musical. La plupart sont à la fois instrumentistes
et chanteurs. Quelques-uns, qui n'exécutent point, se livrent à la
fabrication des instruments, à la gravure et à l'impression de la
musique. D'autres consacrent leur temps à des recherches d'acoustique et
à l'étude de tout ce qui, dans les phénomènes physiques, peut se
rattacher à la production des sons.
Les joueurs d'instruments et les chanteurs sont classés par catégories
dans les divers quartiers de la ville.
Chaque voix et chaque instrument ont une rue qui porte leur nom, et
qu'habite seule la partie de la population vouée à la pratique de cette
voix ou de cet instrument. Il y a les rues des soprani, des basses, des
ténors, des contralti, des violons, des cors, des flûtes, des harpes,
etc., etc.
Il est inutile de dire qu'Euphonia est gouvernée militairement et
soumise à un régime despotique. De là l'ordre parfait qui règne dans les
études, et les résultats merveilleux que l'art en a obtenus.
L'empereur d'Allemagne fait tout, d'ailleurs, pour rendre aussi heureux
que possible le sort des Euphoniens. Il ne leur demande en retour que de
lui envoyer deux ou trois fois par an quelques milliers de musiciens
pour les fêtes qu'il donne sur divers points de l'empire. Rarement la
ville se meut tout entière.
Aux fêtes solennelles dont l'art est le seul objet, ce sont les
auditeurs qui se déplacent, au contraire, et qui viennent entendre les
Euphoniens.
Un cirque, à peu près semblable aux cirques de l'antiquité grecque et
romaine, mais construit dans des conditions d'acoustique beaucoup
meilleures, est consacré à ces exécutions monumentales. Il peut contenir
d'un côté vingt mille auditeurs et de l'autre dix mille exécutants.
C'est le ministre des beaux-arts qui choisit dans la population des
différentes villes d'Allemagne, les vingt mille auditeurs privilégiés
auxquels il est permis d'assister à ces fêtes. Ce choix est toujours
déterminé par le plus ou moins d'intelligence et de culture musicale des
individus. Malgré la curiosité excessive que ces réunions excitent dans
tout l'empire, aucune considération n'y ferait admettre un auditeur
reconnu, par son inaptitude, indigne d'y assister.
L'éducation des Euphoniens est ainsi dirigée: les enfants sont exercés
de très-bonne heure à toutes les combinaisons rhythmiques; ils arrivent
en peu d'années à se jouer des difficultés de la division fragmentaire
des temps de la mesure, des formes syncopées, des mélanges de rhythmes
inconciliables, etc.; puis vient pour eux l'étude du solfége,
parallèlement à celle des instruments, un peu plus tard celle du chant
et de l'harmonie. Au moment de la puberté, à cette heure d'efflorescence
de la vie où les passions commencent à se faire sentir, on cherche à
développer en eux le sentiment juste de l'expression et par suite du
beau style.
Cette faculté si rare d'apprécier, soit dans l'oeuvre du compositeur,
soit dans l'exécution de ses interprètes, la vérité d'expression, est
placée au-dessus de toute autre dans l'opinion des Euphoniens.
Quiconque est convaincu d'en être absolument privé, ou de se complaire à
l'audition d'ouvrages d'une expression fausse, est inexorablement
renvoyé de la ville, eût-il d'ailleurs un talent éminent ou une voix
exceptionnelle; à moins qu'il ne consente à descendre à quelque emploi
inférieur, tel que la fabrication des cordes à boyaux ou la préparation
des peaux de timbales.
Les professeurs de chant et des divers instruments ont sous leurs ordres
plusieurs sous-maîtres destinés à enseigner des spécialités dans
lesquelles ils sont reconnus supérieurs. Ainsi, pour les classes de
violon, d'alto, de violoncelle et de contre-basse, outre le professeur
principal qui dirige les études générales de l'instrument, il y en a un
qui enseigne exclusivement le pizzicato, un autre l'emploi des sons
harmoniques, un autre le staccato, ainsi de suite. Il y a des prix
institués pour l'agilité, pour la justesse, pour la beauté du son et
même pour la ténuité du son. De là les nuances de _piano_ si
admirables, que les Euphoniens seuls en Europe savent produire.
Le signal des heures de travail et des repas, des réunions par
quartiers, par rues, des répétitions par petites ou par grandes masses,
etc., est donné au moyen d'un orgue gigantesque placé au haut d'une tour
qui domine tous les édifices de la ville. Cet orgue est animé par la
vapeur, et sa sonorité est telle qu'on l'entend sans peine à quatre
lieues de distance. Il y a cinq siècles, quand l'ingénieux facteur A.
Sax, à qui l'on doit la précieuse famille d'instruments de cuivre à
anche qui porte son nom, émit l'idée d'un orgue pareil destiné à remplir
d'une façon plus musicale l'office des cloches, on le traita de fou,
comme on avait fait auparavant pour le malheureux qui parlait de la
vapeur appliquée à la navigation et aux chemins de fer, comme on faisait
encore il y a deux cents ans pour ceux qui s'obstinaient à chercher les
moyens de diriger la navigation aérienne, qui a changé la face du monde.
Le langage de l'orgue de la tour, ce télégraphe de l'oreille, n'est
guère compris que des Euphoniens; eux seuls connaissent bien la
téléphonie, précieuse invention dont un nommé Sudre entrevit, au XIXe
siècle, toute la portée, et qu'un des préfets de l'harmonie d'Euphonia a
développée et conduite au point de perfection où elle est aujourd'hui.
Ils possèdent aussi la télégraphie, et les directeurs des répétitions
n'ont à faire qu'un simple signe avec une ou deux mains et le bâton
conducteur, pour indiquer aux exécutants qu'il s'agit de faire entendre,
fort ou doux, tel ou tel accord suivi de telle ou telle cadence ou
modulation, d'exécuter tel ou tel morceau classique tous ensemble, ou en
petite masse, ou en crescendo, les divers groupes entrant alors
successivement.
Quand il s'agit d'exécuter quelque grande composition nouvelle, chaque
partie est étudiée isolément pendant trois ou quatre jours; puis l'orgue
annonce les réunions au cirque de toutes les voix d'abord. Là, sous la
direction des maîtres de chant, elles se font entendre par centuries
formant chacune un choeur complet. Alors les points de respiration sont
indiqués et placés de façon qu'il n'y ait jamais plus d'un quart de la
masse chantante qui respire au même endroit, et que l'émission de voix
du grand ensemble n'éprouve aucune interruption sensible.
L'exécution est étudiée, en premier lieu, sous le rapport de la fidélité
littérale, puis sous celui des grandes nuances, et enfin sous celui du
style et de l'EXPRESSION.
Tout mouvement du corps indiquant le rhythme pendant le chant est
sévèrement interdit aux choristes. On les exerce encore au silence, au
silence absolu et si profond, que trois mille choristes euphoniens
réunis dans le cirque, ou dans tout autre local sonore, laisseraient
entendre le bourdonnement d'un insecte, et pourraient faire croire à un
aveugle placé au milieu d'eux qu'il est entièrement seul. Ils sont
parvenus à compter ainsi des centaines de pauses, et à attaquer un
accord de toute la masse après ce long silence, sans qu'un seul chanteur
manque son entrée.
Un travail analogue se fait aux répétitions de l'orchestre; aucune
partie n'est admise à figurer dans un ensemble avant d'avoir été
entendue et sévèrement examinée isolément par les préfets. L'orchestre
entier travaille ensuite seul; et enfin la réunion des deux masses
vocale et instrumentale s'opère quand les divers préfets ont déclaré
qu'elles étaient suffisamment exercées.
Le grand ensemble subit alors la critique de l'auteur, qui l'écoute du
haut de l'amphithéâtre que doit occuper le public, et quand il se
reconnaît maître absolu de cet immense instrument intelligent, quand il
est sûr qu'il n'y a plus qu'à lui communiquer les nuances vitales du
mouvement, qu'il sent et peut donner mieux que personne, le moment est
venu pour lui de se faire aussi exécutant, et il monte au pupitre-chef
pour diriger. Un diapason fixé à chaque pupitre permet à tous les
instrumentistes de s'accorder sans bruit avant et pendant l'exécution;
les préludes, les moindres bruissements d'orchestre sont rigoureusement
prohibés. Un ingénieux mécanisme qu'on eût trouvé cinq ou six siècles
plus tôt, si on s'était donné la peine de le chercher, et qui subit
l'impulsion des mouvements du chef sans être visible au public, marque,
_devant les yeux_ de chaque exécutant et tout près de lui, les temps de
la mesure, en indiquant aussi d'une façon précise les divers degrés de
_forte_ ou de _piano_. De cette façon, les exécutants reçoivent
immédiatement et instantanément la communication du sentiment de celui
qui les dirige, y obéissent aussi rapidement que font les marteaux d'un
piano sous la main qui presse les touches, et le maître peut dire alors
qu'il _joue de l'orchestre_ en toute vérité.