pour cela seulement. On lui a tant parlé de tes étonnantes compositions.
Elle se fait de toi un portrait assez étrange, et qui ne te ressemble
point, fort heureusement. Je me souviens de l'intérêt avec lequel elle
recueillait, avant mon départ de Paris, tous les échos de tes récents
triomphes. Je l'en plaisantai même un jour; et comme elle faisait à ce
sujet une observation sur mon humeur jalouse: «Moi jaloux de Shetland,
répondis-je, oh non! Je ne crains rien; il ne t'aimera jamais, celui-là;
il a au coeur un trop puissant amour qu'il faudrait éteindre d'abord, et
c'est chose impossible. Mina ferma les yeux et se tut..... l'instant
d'après les rouvrant plus beaux: «C'est moi qui ne l'aimerai jamais,
dit-elle en m'embrassant. Quant à lui, si je voulais, monsieur, je vous
prouverais peut-être...» Elle était si belle en ce moment, que je me
sentis heureux, je l'avoue, malgré la constance à tout épreuve de mon
ami Shetland, de le savoir à trois cents lieues de nous, occupé de
trombones, de flûtes et de saxophones. Tu ne m'en voudras pas de ma
franchise?
Hélas! et je suis seul! et après tant de protestations, tant de serments
de ne pas laisser s'écouler huit jours sans m'écrire, pas une ligne de
Mina ne m'est parvenue?
Je vois descendre un autre ballon de poste... je cours...
. . . . . Rien!...
Tu es presque heureux, toi! Tu souffres, il est vrai, mais celle que tu
aimes n'est plus! Pas de jalousie, tu n'espères ni ne crains: tu es
libre et grand. Ton amour est frère de l'art; il appelle l'inspiration;
ta vie est la vie expansive; tu rayonnes. Je... Oh! mais, ne parlons
plus de nous ni d'elles. Malédiction sur toutes les femmes belles... que
nous n'avons pas!
Je vais essayer de reprendre mon esquisse commencée des moeurs musicales
de l'Italie. Il ne s'agit ici ni de passion, ni d'imagination, ni de
coeur, ni d'âme, ni d'esprit: ce sont de plates réalités. Or donc, je
poursuis. Dans toutes les salles de spectacle, il y a devant la scène
une noire cavité remplie de malheureux soufflant et râclant, aussi
indifférents à ce qui se crie sur le théâtre qu'à ce qui se bourdonne
dans les loges et au parterre, et n'ayant qu'une idée, celle de gagner
leur souper. La collection de ces pauvres êtres constitue ce qu'on
appelle l'orchestre, et voici comment cet orchestre est en général
composé: il y a deux premiers et deux seconds violons ordinairement,
très-rarement un alto et un violoncelle, presque toujours deux ou trois
contre-basses, et les hommes qui en jouent, pour quelque monnaie qu'on
leur donne à la fin de la soirée, sont fort embarrassés quand il s'agit
d'exécuter un morceau où leurs trois cordes à vide ne peuvent être
employées; en _si_ naturel majeur, par exemple, où les trois notes
naturelles _sol_, _ré_, _la_, ne figurent point. (Ils ont conservé les
contre-basses à trois cordes accordées en quintes...) Ce formidable
bataillon d'instruments à cordes a pour adversaires une douzaine de
bugles à clefs, six trompettes à pistons, six trombones à cylindres,
deux ténors-tubas, deux basses-tubas, trois ophicléides, un cor, trois
petites flûtes, trois petites clarinettes en _mi_ bémol, deux
clarinettes en _ut_, trois clarinettes basses _pour les airs gais_, et
un buffet d'orgue _pour jouer les airs de ballets_. N'oublions pas
quatre grosses caisses, six tambours et deux tam-tams. Il n'y a plus ni
hautbois, ni bassons, ni harpes, ni timbales, ni cymbales. Ces
instruments sont tombés dans l'oubli le plus profond. Et cela se
conçoit; l'orchestre n'ayant pour but que de produire un bruit capable
de dominer de temps en temps les rumeurs de la salle, les petites
clarinettes et les petites flûtes ont des sons bien plus perçants que
ceux des hautbois; les ophicléides et les tubas sont bien préférables
aux bassons, les tambours aux timbales, et les tam-tams aux cymbales. Je
ne vois pas même pourquoi on a conservé le cor unique qu'on se plaît à
faire écraser par les autres instruments de cuivre; il ne sert vraiment
à rien; et les quatre misérables violons, et les trois contre-basses, on
les distingue à peine davantage. Cette singulière agglomération
d'instruments nécessite un travail spécial des operatori, pour
approprier aux _exigences de l'orchestre moderne_ (phrase consacrée)
l'instrumentation des maîtres anciens qu'ils _opèrent_, dépècent et
accommodent en olla podrida, selon le procédé que je t'ai fait connaître
en commençant. Et ces opérations, bien entendu, sont faites d'une façon
digne de tout ce qui se manipule ici sous le nom de musique. Les parties
de hautbois sont confiées aux trompettes, celles de basson aux tubas,
celles de harpe aux petites flûtes, etc.
Les musiciens (les musiciens!!!) exécutent à peu près ce qui est écrit,
mais sans nuance aucune; le mezzo-forte est d'un usage variable et
permanent. Le _forte_ a lieu quand les grosses caisses, les tambours et
tam-tams sont employés, le _piano_ quand ils se taisent: telles sont les
nuances connues et observées. Le chef d'orchestre a l'air d'un sourd
conduisant des sourds; il frappe les temps à grands coups de bâton sur
le bois de son pupitre, sans presser ni ralentir, qu'il s'agisse de
retenir un groupe qui s'emporte (il est vrai qu'on ne s'emporte jamais)
ou d'exciter un groupe qui s'endort; il ne cède rien à personne; il va
mécaniquement comme la tige d'un métronome; son bras monte et descend;
on le regarde si on veut, il n'y tient pas. Cet homme-machine ne
fonctionne que dans les ouvertures, les airs de danse et les choeurs; car
pour les airs et duos, comme il est absolument impossible de prévoir les
caprices rhythmiques des chanteurs et de s'y conformer, les chefs
d'orchestre ont depuis longtemps renoncé à marquer une mesure
quelconque; les musiciens ont alors la bride sur le cou; ils
accompagnent d'instinct, comme ils peuvent, jusqu'à ce que le gâchis
devienne par trop formidable. Les chanteurs alors leur font signe de
s'arrêter, ce qu'ils s'empressent de faire, et on n'accompagne plus du
tout. Je ne suis en Italie que depuis peu. Et j'ai eu souvent déjà
l'occasion d'admirer ce bel _effet d'orchestre_.
Mais adieu pour ce soir, mon ami, je me croyais plus fort; la plume
s'échappe de ma main. Je brûle; j'ai la fièvre. Mina! Mina! point de
lettres! Que me font les Italiens et leur barbarie!... Mina! Je vois la
lune pure se mirer dans l'Etna!... Silence!... Mina!..... loin....
seul.... Mina!.... Mina!.... Paris!...
=Deuxième lettre.=
Sicile, 8 juin 2344.
DU MÊME AU MÊME.
Quel martyre notre ministre m'a infligé! rester ainsi en Italie, retenu
par ma parole, trop légèrement donnée, de n'en point sortir avant
d'avoir engagé le nombre de chanteurs qui nous manquent! quand le
moindre navire me transporterait à travers les airs aux lieux où est ma
vie!... Mais pourquoi son silence?... Je suis bien malheureux! Et
m'occuper de musique dans cet état de brûlant vertige, avec ce trouble
de tous les sens, au milieu de cet orageux conflit de mille
douleurs!... Il le faut cependant. O mon ami, le culte de l'art n'est un
bonheur que pour les âmes sereines; je le sens bien à l'indifférence et
au dégoût que j'éprouve à l'égard des choses mêmes qui, pour moi, furent
en d'autres temps des objets d'un si haut intérêt. N'importe! continuons
ma tâche.
Sachant la mission dont je suis chargé et mes fonctions à Euphonia, les
membres de l'Académie sicilienne m'ont écrit ce matin pour me demander
des renseignements sur l'organisation de notre ville musicale; ils ont
beaucoup entendu parler d'elle, mais aucun d'eux cependant, malgré
l'excessive facilité des voyages, n'a encore eu la curiosité de la
visiter. Envoie-moi donc, par le prochain courrier, un exemplaire de
notre charte, avec une description succincte de la cité conservatrice du
grand art que nous adorons. J'irai lire l'une et l'autre à la docte
assemblée; je veux me donner le plaisir de voir de près l'étonnement de
ces braves académiciens qui sont si loin de savoir _ce qu'est la
musique_.
Je ne t'ai rien dit des concerts ni des festivals en Italie, par la
raison que ces solennités y sont tout à fait inusitées; elles
n'exciteraient parmi les populations aucune sympathie, et leur
exécution, en tout cas, ne pourrait différer beaucoup de celle que j'ai
observée dans les théâtres. Quant à la musique religieuse, il n'y en a
pas davantage, en égard aux idées que nous avons et que nous réalisons
si grandement sur l'application de toutes les ressources de l'art au
service divin. Les derniers papes ayant prohibé dans les églises toute
autre musique que celle des anciens maîtres de la chapelle Sixtine, tels
que Palestrina et Allegri, ont, par cette grave décision, fait
disparaître à tout jamais le scandale dont se plaignaient si amèrement,
il y a quelques siècles, les écrivains dont l'opinion nous paraît avoir
eu de la valeur. On ne joue plus, il est vrai, des concertos de violon
pendant la messe, on n'y entend plus des cavatines chantées en _voix de
fausset_ par un homme entier, l'organiste n'exécute plus des fugues
grotesques ni des ouvertures d'opéras bouffons; mais il n'en faut pas
moins regretter que cette expulsion, trop bien motivée, de tant de
monstruosités choquantes et ridicules, ait entraîné celle des
productions nobles et élevées de l'art. Ces oeuvres de Palestrina ne
sauraient être pour nous, ni pour quiconque possède la connaissance
aujourd'hui vulgaire du vrai style sacré, des oeuvres complétement
musicales, ni absolument religieuses. Ce sont des tissus d'accords
consonnants dont la trame est quelquefois curieuse pour les yeux, ou
pour l'esprit en considérant les difficultés dont l'auteur s'est _amusé_
à trouver la solution, dont l'effet doux et calme sur l'oreille fait
naître souvent une profonde rêverie; mais ce n'est point là la musique
complète, puisqu'elle ne demande rien à la mélodie, à l'expression, au
rhythme ni à l'instrumentation. Les savants siciliens seront fort
surpris, j'imagine, d'apprendre avec quel soin il est défendu dans nos
écoles de considérer ces puérilités de contre-point autrement que comme
des exercices, de voir en elles un but au lieu d'un moyen de l'art, et,
en les prenant ainsi au sérieux, de transformer les partitions en tables
de logarithmes ou en échiquiers. En résumé cependant, s'il est
regrettable qu'on ne puisse entendre dans les églises que des _harmonies
vocales calmes_, au moins faut-il se féliciter de la destruction du
style effronté, qui a été le résultat de cette décision. Entre deux maux
estimons-nous heureux de n'avoir que le moindre. Les papes, d'ailleurs,
ont permis depuis longtemps aux femmes de chanter dans les temples,
pensant que leur présence et leur participation au service religieux
n'avaient rien que de naturel, et devaient paraître infiniment plus
morales que le barbare usage de la castration toléré et encouragé même
par leurs prédécesseurs. Il a fallu des siècles pour découvrir cela!
Autrefois il était bien permis aux femmes de chanter pendant l'office
divin, mais à la condition pour elles de chanter mal; dès que leurs
connaissances de l'art leur permettaient de chanter bien et de figurer
en conséquence dans un choeur artistement organisé, défense était faite
aux compositeurs de les y employer. Il semble, en lisant l'histoire, que
dans certains moments notre art ait eu à subir l'influence despotique de
l'idiotisme et de la folie.
Les choeurs des églises d'Italie sont en général peu nombreux; ils se
composent de vingt à trente voix au plus, aux jours des grandes
solennités. Les choristes m'ont paru assez bien choisis; ils chantent
sans nuances, il est vrai, mais juste et avec ensemble; et il faut
évidemment les placer à part fort au-dessus des malheureux braillards
des théâtres, dont je m'abstiens de te parler.
Adieu, je te quitte pour écrire encore à Mina; serai-je plus heureux
cette fois, et me répondra-t-elle enfin!
Ton ami,
XILEF.
PARIS.
(Un salon splendidement meublé).
MINA (_seule_).
Ah ça! mais, il me semble que je vais m'ennuyer! Ces messieurs se
moquent-ils de moi! Comment! pas un d'eux n'a encore songé à me proposer
quelque chose d'amusant pour aujourd'hui! Me voilà seule, abandonnée
depuis quatre longues heures. Le baron lui-même, le plus attentif, le
plus empressé de tous, n'est pas encore venu!... Peut-être ont-ils bien
fait, ma foi, de me laisser tranquille, ils sont si cruellement sots
tous ces _beaux_ qui m'adorent. Ils ne savent jamais me parler que de
fêtes, de courses, d'intrigues, de scandales, de toilette; pas un mot
qui décèle l'intelligence ou le sentiment de l'art, rien qui vienne du
coeur. Et je suis artiste avant tout, moi, et artiste par... l'âme, par
le coeur. D'où vient que j'hésite à le dire?... Suis-je bien sûre, dans
le fait, d'avoir un coeur et une âme?... Peuh! Voilà déjà que je ne me
sens plus le moindre amour pour Xilef. Je n'ai pas même répondu à ses
brûlantes lettres. Il m'accuse, il se désespère, et je pense à lui...
quelquefois, mais rarement. Allons, ce n'est pas ma faute, si, comme le
dit mon imbécile de baron, _les absents ont toujours tort_, et _les
présents sont toujours acceptés_. Je ne suis pas chargée de refaire le
monde. Pourquoi est-il parti? Un homme qui aime bien ne doit jamais
quitter sa maîtresse; il ne doit voir qu'elle au monde, et compter tout
le reste pour rien.
FANNY (_entrant_).
Madame, voici vos journaux et deux lettres.
MINA (_ouvrant un journal_).
Voyons!... Ah! la fête de Gluck à Euphonia dans huit jours! j'y veux
aller, j'y chanterai. (_Lisant._) «L'hymne composé par Shetland occupe
toute la ville, est le sujet de toutes les conversations. On n'a jamais
encore, pensons-nous, exprimé plus magnifiquement un plus noble
enthousiasme. Shetland est un homme à part, un homme différent des
autres hommes par son génie, par son caractère, par le mystère de sa
vie.» Fanny, appelez ma mère.
FANNY (en sortant).
Madame, vous ne lisez pas vos lettres; je crois qu'il y en a une de
votre fiancé, M. Xilef.
MINA (_seule_).
Mon fiancé! le drôle de mot. Ah! que c'est ridicule un fiancé! Mais il
peut aussi m'appeler sa fiancée! je suis donc ridicule! Sotte fille,
avec ses termes grotesques! Tout cela me déplaît, me crispe,
m'exaspère.............. Elle n'a que trop bien deviné. Oui, cette
lettre est de mon fidèle Xilef. C'est cela... des reproches... ses
souffrances... son amour............. toujours la même chanson... Jeune
homme! tu m'obsèdes. Décidément, mon pauvre Xilef, te voilà flambé! Eh!
au fait, ils sont insupportables ces êtres éternellement passionnés! Qui
est-ce qui les prie d'être constants?... qui l'a prié de m'adorer?...
qui?... eh! mais, c'est moi, ce me semble; il n'y songeait pas. Et
maintenant qu'il a perdu pour moi le repos de sa vie (phrase de romans)
c'est un peu leste de le planter là! Oui, mais... on ne vit qu'une fois.
Voyons l'autre missive! (_Riant_). Ah! ah! voilà une épître laconique!
un cheval, très-bien dessiné, pardieu, et pas un mot. C'est à la fois
une signature et une phrase hiéroglyphique! Cela signifie que je suis
attendue pour une course au bois par mon animal de baron. Il courra sans
moi. (_Madame Happer s'avance pesamment._) Mon Dieu, ma mère, que vous
êtes lente à venir quand je vous appelle! je suis ici à me morfondre
depuis plus d'une demi-heure. Je n'ai pas de temps à perdre cependant!
MADAME HAPPER.
De quoi s'agit-il donc, ma fille? quelle nouvelle folie allez-vous
entreprendre? vous voilà bien agitée.
MINA.
Nous partons!
MADAME HAPPER.
Vous partez?
MINA.
Nous partons, ma mère!
MADAME HAPPER.
Mais je n'ai pas envie de quitter Paris, je m'y trouve fort bien;
surtout si, comme je le soupçonne, c'est pour aller rejoindre votre pâle
amoureux. Je le répète, Mina, votre conduite est impardonnable, vous
manquez à ce que vous me devez et à ce que vous devez à vous-même. Ce
mariage ne nous convient en aucune façon, ce jeune homme n'a pas assez
de fortune! Et puis il a des idées, des idées si étranges sur les
femmes! Tenez, vous êtes folle, trois fois folle, pardonnez-moi de vous
le dire, et même niaise, avec tout votre esprit et tout votre talent. On
n'a jamais vu d'exemple d'un tel choix, ni d'une telle manie
_d'épousailles_. Je pensais pourtant que la société brillante que vous
voyez habituellement ici vous avait remise sur la voie du bon sens; mais
il paraît que vos caprices sont des fièvres intermittentes et que voilà
l'accès revenu.
MINA (_s'inclinant avec un respect exagéré_).
Ma respectable mère, vous êtes sublime! Je ne dirai pas que vous
improvisez à merveille, car c'est, j'en suis sûre, pour préparer ce
sermon que vous m'avez tant fait attendre! N'importe, l'éloquence a son
prix. Mais vous prêchiez une convertie. Or donc, nous partons; nous
allons à Euphonia; je chante à la fête de Gluck; je ne pense plus à
Xilef; nous changeons de nom pour nous mettre, dans le premier moment, à
l'abri de ses poursuites; je m'appelle Nadira, vous passez pour ma
tante; je suis une débutante autrichienne, et le grand Shetland me prend
sous sa protection; j'ai un succès fou; je tourne toutes les têtes; pour
le reste... qui vivra verra.
MADAME HAPPER.
Ah! mon Dieu, bénissez-la! je retrouve ma fille. Enfin la raison...
embrasse-moi, ma toute belle. Ah! j'étouffe de joie! plus de ces sottes
opinions sur les prétendues promesses! à la bonne heure! Oui, partons.
Et ce petit niais de Xilef qui se permettait de songer à ma Mina et de
vouloir me l'enlever. Ah! que j'aie au moins le plaisir de lui dire son
fait, à cet _épouseur_; c'est moi que cela regarde, et je vais...
Morveux! une cantatrice de ce talent et si belle! Oui, mon garçon, elle
est pour toi, va, compte là-dessus. En dix lignes je le congédie: dans
deux heures nos malles sont faites, notre navire de poste est prêt, et
demain à Euphonia, où nous triomphons, pendant que le petit monsieur
nous poursuivra dans la direction contraire. Ah! je vais lui donner des
noeuds à filer. (_Madame Happer sort en soufflant comme une baleine et en
faisant des signes de croix_).
FANNY (_qui est rentrée depuis quelques instants_).
Vous le quittez donc, madame?
MINA.
Oui, c'est fini.
FANNY.
O mon Dieu, il vous aime tant, et il comptait tant sur vous! Vous ne
l'aimez donc plus, plus du tout?
MINA.
Non.
FANNY.
Cela me fait peur. Il arrivera quelque malheur, il se tuera, madame.
MINA.
Bah!
FANNY
Il se tuera, cela est sûr!
MINA.
Assez, voyons!
FANNY.
Pauvre jeune homme!
MINA.
Ah ça, vous tairez-vous, idiote? Allez rejoindre ma mère et l'aider à
faire nos préparatifs de départ. Et pas de réflexions, je vous prie, si
vous tenez à rester à mon service. (_Fanny sort_).
MINA (_seule_).
Il se tuera!... ne dirait-on pas que je suis obligée... D'ailleurs
est-ce ma faute... si je ne l'aime plus!»
Elle se met au piano et vocalise pendant quelques minutes; puis ses
doigts, courant sur le clavier, reproduisent le thème de la première
symphonie de Shetland qu'elle a entendue six mois auparavant. Elle
murmure en jouant: «Réellement c'est beau cela! il y a dans cette
mélodie quelque chose de si élégamment tendre, de si capricieusement
passionné!...» Elle s'arrête... Long silence... Elle reprend le thème
symphonique: «Shetland est un homme à part!... différent des autres
hommes... par son génie, son caractère (_jouant toujours_) et le mystère
de sa vie... (_elle prend le mode mineur_) _il ne m'aimera jamais_, au
dire de Xilef!» Le thème reparaît fugué, disloqué, brisé. Crescendo.
Explosion dans le mode majeur. Mina s'approche d'une glace, arrange ses
cheveux en fredonnant les premières mesures du thème de la symphonie...
Nouveau silence. Elle aperçoit la lettre du baron qui contient un cheval
dessiné au trait; elle prend une plume, trace sur le col de l'animal une
_bride flottante_, et sonne. Un domestique en livrée paraît: «Vous
rendrez ceci au baron, lui dit-elle, c'est ma réponse. (_A part._) Il
est assez bête pour ne pas la comprendre.
FANNY (_entrant_).
Madame, tout est prêt.
MINA.
Ma mère a-t-elle écrit à...?
FANNY.
Oui, madame, je viens de porter sa lettre à la poste.
MINA.
Montez toutes les deux dans le navire, je vous suis.
La femme de chambre s'éloigne. Mina va s'asseoir sur un canapé, croise
ses bras sur sa poitrine et demeure un instant absorbée dans ses
pensées. Elle baisse la tête, un imperceptible soupir s'échappe de ses
lèvres, une légère rougeur vient colorer ses joues; enfin, saisissant
ses gants, elle se lève et sort, en disant avec un geste de mauvaise
humeur: «Eh! ma foi, qu'il s'arrange!»
Troisième lettre.
Euphonia, 6 juillet 2344.
SHETLAND A XILEF.
Voici, mon cher et triste ami, la charte musicale et la description
d'Euphonia. Ces documents sont incomplets sous quelques rapports; mais
tes loisirs forcés te permettront de revoir mon rapide travail, et si tu
veux consulter tes souvenirs, tu pourras sans trop de peine l'achever.
Je ne pouvais t'envoyer simplement le texte de nos règlements de police
musicale, il fallait par une description succincte, mais exacte, donner
à tes académiciens de Sicile une idée approximative de notre harmonieuse
cité. J'ai donc dû prendre la plume et portraire Euphonia tant bien que
mal; mais tu excuseras les incorrections de mon oeuvre et ce qu'elle a de
diffus et d'inachevé, en apprenant les étranges émotions qui depuis
quelques jours m'ont troublé si violemment. Chargé, comme tu le sais, de
tout ce qui concernait la fête de Gluck, j'ai eu à composer l'hymne
qu'on devait chanter autour du temple. Il m'a fallu surveiller les
répétitions d'_Alceste_ qu'on a jouée dans le palais Thessalien,
présider aux études des choeurs de mon hymne et te remplacer, en outre,
dans l'administration des instruments à cordes. Mais c'était peu pour
moi; les noires préoccupations, les cruels souvenirs, le découragement
profond où m'ont plongé d'anciens et incurables chagrins, ont au moins,
en le dégageant de toute influence passionnée, donné à mon caractère
cette gravité calme qui, loin d'enchaîner l'activité, la seconde au
contraire et dont tu es malheureusement si dépourvu. C'est la souffrance
qui paralyse nos facultés d'artiste, c'est elle seule qui par sa
brûlante étreinte arrête les plus nobles élans de notre coeur, c'est elle
qui nous éteint, nous pétrifie, nous rend fous et stupides. Et j'étais
exempt, moi, tu le sais, de ces douleurs ardentes, mon coeur et mes sens
étaient en repos, ils dormaient du sommeil de la mort, depuis que...
la... blanche étoile a disparu de mon ciel... et ma pensée et ma
fantaisie n'en vivaient que mieux. Aussi pouvais-je utiliser à peu près
tout mon temps et l'employer comme la raison d'art m'indiquait qu'il
fallait le faire. Et je n'y ai point manqué jusqu'ici, moins par amour
de la gloire que par amour du beau, vers lequel nous tendons
instinctivement tous les deux, sans aucune arrière-pensée de
satisfaction orgueilleuse.
Ce qui m'a ému, troublé, ravagé ces jours derniers, ce n'est pas la
composition de mon hymne, ce ne sont pas les acclamations dont notre
population musicale l'a salué, ni les éloges du ministre; ce n'est pas
la joie de l'Empereur que ma musique, à en croire Sa Majesté, a
transporté d'enthousiasme; ce n'est pas même l'effet très-grand que
cette oeuvre a produit sur moi, ce n'est rien de tout cela. Il s'agit
d'un événement bizarre, qui m'a frappé plus que je ne croyais pouvoir
être frappé d'aucune chose, et dont l'impression, par malheur, ne
s'efface point.