Elle est très-désireuse de te connaître; elle voudrait aller à Euphonia,

pour cela seulement. On lui a tant parlé de tes étonnantes compositions.

Elle se fait de toi un portrait assez étrange, et qui ne te ressemble

point, fort heureusement. Je me souviens de l'intérêt avec lequel elle

recueillait, avant mon départ de Paris, tous les échos de tes récents

triomphes. Je l'en plaisantai même un jour; et comme elle faisait à ce

sujet une observation sur mon humeur jalouse: «Moi jaloux de Shetland,

répondis-je, oh non! Je ne crains rien; il ne t'aimera jamais, celui-là;

il a au coeur un trop puissant amour qu'il faudrait éteindre d'abord, et

c'est chose impossible. Mina ferma les yeux et se tut..... l'instant

d'après les rouvrant plus beaux: «C'est moi qui ne l'aimerai jamais,

dit-elle en m'embrassant. Quant à lui, si je voulais, monsieur, je vous

prouverais peut-être...» Elle était si belle en ce moment, que je me

sentis heureux, je l'avoue, malgré la constance à tout épreuve de mon

ami Shetland, de le savoir à trois cents lieues de nous, occupé de

trombones, de flûtes et de saxophones. Tu ne m'en voudras pas de ma

franchise?

Hélas! et je suis seul! et après tant de protestations, tant de serments

de ne pas laisser s'écouler huit jours sans m'écrire, pas une ligne de

Mina ne m'est parvenue?

Je vois descendre un autre ballon de poste... je cours...

. . . . . Rien!...

Tu es presque heureux, toi! Tu souffres, il est vrai, mais celle que tu

aimes n'est plus! Pas de jalousie, tu n'espères ni ne crains: tu es

libre et grand. Ton amour est frère de l'art; il appelle l'inspiration;

ta vie est la vie expansive; tu rayonnes. Je... Oh! mais, ne parlons

plus de nous ni d'elles. Malédiction sur toutes les femmes belles... que

nous n'avons pas!

Je vais essayer de reprendre mon esquisse commencée des moeurs musicales

de l'Italie. Il ne s'agit ici ni de passion, ni d'imagination, ni de

coeur, ni d'âme, ni d'esprit: ce sont de plates réalités. Or donc, je

poursuis. Dans toutes les salles de spectacle, il y a devant la scène

une noire cavité remplie de malheureux soufflant et râclant, aussi

indifférents à ce qui se crie sur le théâtre qu'à ce qui se bourdonne

dans les loges et au parterre, et n'ayant qu'une idée, celle de gagner

leur souper. La collection de ces pauvres êtres constitue ce qu'on

appelle l'orchestre, et voici comment cet orchestre est en général

composé: il y a deux premiers et deux seconds violons ordinairement,

très-rarement un alto et un violoncelle, presque toujours deux ou trois

contre-basses, et les hommes qui en jouent, pour quelque monnaie qu'on

leur donne à la fin de la soirée, sont fort embarrassés quand il s'agit

d'exécuter un morceau où leurs trois cordes à vide ne peuvent être

employées; en _si_ naturel majeur, par exemple, où les trois notes

naturelles _sol_, _ré_, _la_, ne figurent point. (Ils ont conservé les

contre-basses à trois cordes accordées en quintes...) Ce formidable

bataillon d'instruments à cordes a pour adversaires une douzaine de

bugles à clefs, six trompettes à pistons, six trombones à cylindres,

deux ténors-tubas, deux basses-tubas, trois ophicléides, un cor, trois

petites flûtes, trois petites clarinettes en _mi_ bémol, deux

clarinettes en _ut_, trois clarinettes basses _pour les airs gais_, et

un buffet d'orgue _pour jouer les airs de ballets_. N'oublions pas

quatre grosses caisses, six tambours et deux tam-tams. Il n'y a plus ni

hautbois, ni bassons, ni harpes, ni timbales, ni cymbales. Ces

instruments sont tombés dans l'oubli le plus profond. Et cela se

conçoit; l'orchestre n'ayant pour but que de produire un bruit capable

de dominer de temps en temps les rumeurs de la salle, les petites

clarinettes et les petites flûtes ont des sons bien plus perçants que

ceux des hautbois; les ophicléides et les tubas sont bien préférables

aux bassons, les tambours aux timbales, et les tam-tams aux cymbales. Je

ne vois pas même pourquoi on a conservé le cor unique qu'on se plaît à

faire écraser par les autres instruments de cuivre; il ne sert vraiment

à rien; et les quatre misérables violons, et les trois contre-basses, on

les distingue à peine davantage. Cette singulière agglomération

d'instruments nécessite un travail spécial des operatori, pour

approprier aux _exigences de l'orchestre moderne_ (phrase consacrée)

l'instrumentation des maîtres anciens qu'ils _opèrent_, dépècent et

accommodent en olla podrida, selon le procédé que je t'ai fait connaître

en commençant. Et ces opérations, bien entendu, sont faites d'une façon

digne de tout ce qui se manipule ici sous le nom de musique. Les parties

de hautbois sont confiées aux trompettes, celles de basson aux tubas,

celles de harpe aux petites flûtes, etc.

Les musiciens (les musiciens!!!) exécutent à peu près ce qui est écrit,

mais sans nuance aucune; le mezzo-forte est d'un usage variable et

permanent. Le _forte_ a lieu quand les grosses caisses, les tambours et

tam-tams sont employés, le _piano_ quand ils se taisent: telles sont les

nuances connues et observées. Le chef d'orchestre a l'air d'un sourd

conduisant des sourds; il frappe les temps à grands coups de bâton sur

le bois de son pupitre, sans presser ni ralentir, qu'il s'agisse de

retenir un groupe qui s'emporte (il est vrai qu'on ne s'emporte jamais)

ou d'exciter un groupe qui s'endort; il ne cède rien à personne; il va

mécaniquement comme la tige d'un métronome; son bras monte et descend;

on le regarde si on veut, il n'y tient pas. Cet homme-machine ne

fonctionne que dans les ouvertures, les airs de danse et les choeurs; car

pour les airs et duos, comme il est absolument impossible de prévoir les

caprices rhythmiques des chanteurs et de s'y conformer, les chefs

d'orchestre ont depuis longtemps renoncé à marquer une mesure

quelconque; les musiciens ont alors la bride sur le cou; ils

accompagnent d'instinct, comme ils peuvent, jusqu'à ce que le gâchis

devienne par trop formidable. Les chanteurs alors leur font signe de

s'arrêter, ce qu'ils s'empressent de faire, et on n'accompagne plus du

tout. Je ne suis en Italie que depuis peu. Et j'ai eu souvent déjà

l'occasion d'admirer ce bel _effet d'orchestre_.

Mais adieu pour ce soir, mon ami, je me croyais plus fort; la plume

s'échappe de ma main. Je brûle; j'ai la fièvre. Mina! Mina! point de

lettres! Que me font les Italiens et leur barbarie!... Mina! Je vois la

lune pure se mirer dans l'Etna!... Silence!... Mina!..... loin....

seul.... Mina!.... Mina!.... Paris!...

=Deuxième lettre.=

Sicile, 8 juin 2344.

DU MÊME AU MÊME.

Quel martyre notre ministre m'a infligé! rester ainsi en Italie, retenu

par ma parole, trop légèrement donnée, de n'en point sortir avant

d'avoir engagé le nombre de chanteurs qui nous manquent! quand le

moindre navire me transporterait à travers les airs aux lieux où est ma

vie!... Mais pourquoi son silence?... Je suis bien malheureux! Et

m'occuper de musique dans cet état de brûlant vertige, avec ce trouble

de tous les sens, au milieu de cet orageux conflit de mille

douleurs!... Il le faut cependant. O mon ami, le culte de l'art n'est un

bonheur que pour les âmes sereines; je le sens bien à l'indifférence et

au dégoût que j'éprouve à l'égard des choses mêmes qui, pour moi, furent

en d'autres temps des objets d'un si haut intérêt. N'importe! continuons

ma tâche.

Sachant la mission dont je suis chargé et mes fonctions à Euphonia, les

membres de l'Académie sicilienne m'ont écrit ce matin pour me demander

des renseignements sur l'organisation de notre ville musicale; ils ont

beaucoup entendu parler d'elle, mais aucun d'eux cependant, malgré

l'excessive facilité des voyages, n'a encore eu la curiosité de la

visiter. Envoie-moi donc, par le prochain courrier, un exemplaire de

notre charte, avec une description succincte de la cité conservatrice du

grand art que nous adorons. J'irai lire l'une et l'autre à la docte

assemblée; je veux me donner le plaisir de voir de près l'étonnement de

ces braves académiciens qui sont si loin de savoir _ce qu'est la

musique_.

Je ne t'ai rien dit des concerts ni des festivals en Italie, par la

raison que ces solennités y sont tout à fait inusitées; elles

n'exciteraient parmi les populations aucune sympathie, et leur

exécution, en tout cas, ne pourrait différer beaucoup de celle que j'ai

observée dans les théâtres. Quant à la musique religieuse, il n'y en a

pas davantage, en égard aux idées que nous avons et que nous réalisons

si grandement sur l'application de toutes les ressources de l'art au

service divin. Les derniers papes ayant prohibé dans les églises toute

autre musique que celle des anciens maîtres de la chapelle Sixtine, tels

que Palestrina et Allegri, ont, par cette grave décision, fait

disparaître à tout jamais le scandale dont se plaignaient si amèrement,

il y a quelques siècles, les écrivains dont l'opinion nous paraît avoir

eu de la valeur. On ne joue plus, il est vrai, des concertos de violon

pendant la messe, on n'y entend plus des cavatines chantées en _voix de

fausset_ par un homme entier, l'organiste n'exécute plus des fugues

grotesques ni des ouvertures d'opéras bouffons; mais il n'en faut pas

moins regretter que cette expulsion, trop bien motivée, de tant de

monstruosités choquantes et ridicules, ait entraîné celle des

productions nobles et élevées de l'art. Ces oeuvres de Palestrina ne

sauraient être pour nous, ni pour quiconque possède la connaissance

aujourd'hui vulgaire du vrai style sacré, des oeuvres complétement

musicales, ni absolument religieuses. Ce sont des tissus d'accords

consonnants dont la trame est quelquefois curieuse pour les yeux, ou

pour l'esprit en considérant les difficultés dont l'auteur s'est _amusé_

à trouver la solution, dont l'effet doux et calme sur l'oreille fait

naître souvent une profonde rêverie; mais ce n'est point là la musique

complète, puisqu'elle ne demande rien à la mélodie, à l'expression, au

rhythme ni à l'instrumentation. Les savants siciliens seront fort

surpris, j'imagine, d'apprendre avec quel soin il est défendu dans nos

écoles de considérer ces puérilités de contre-point autrement que comme

des exercices, de voir en elles un but au lieu d'un moyen de l'art, et,

en les prenant ainsi au sérieux, de transformer les partitions en tables

de logarithmes ou en échiquiers. En résumé cependant, s'il est

regrettable qu'on ne puisse entendre dans les églises que des _harmonies

vocales calmes_, au moins faut-il se féliciter de la destruction du

style effronté, qui a été le résultat de cette décision. Entre deux maux

estimons-nous heureux de n'avoir que le moindre. Les papes, d'ailleurs,

ont permis depuis longtemps aux femmes de chanter dans les temples,

pensant que leur présence et leur participation au service religieux

n'avaient rien que de naturel, et devaient paraître infiniment plus

morales que le barbare usage de la castration toléré et encouragé même

par leurs prédécesseurs. Il a fallu des siècles pour découvrir cela!

Autrefois il était bien permis aux femmes de chanter pendant l'office

divin, mais à la condition pour elles de chanter mal; dès que leurs

connaissances de l'art leur permettaient de chanter bien et de figurer

en conséquence dans un choeur artistement organisé, défense était faite

aux compositeurs de les y employer. Il semble, en lisant l'histoire, que

dans certains moments notre art ait eu à subir l'influence despotique de

l'idiotisme et de la folie.

Les choeurs des églises d'Italie sont en général peu nombreux; ils se

composent de vingt à trente voix au plus, aux jours des grandes

solennités. Les choristes m'ont paru assez bien choisis; ils chantent

sans nuances, il est vrai, mais juste et avec ensemble; et il faut

évidemment les placer à part fort au-dessus des malheureux braillards

des théâtres, dont je m'abstiens de te parler.

Adieu, je te quitte pour écrire encore à Mina; serai-je plus heureux

cette fois, et me répondra-t-elle enfin!

Ton ami,

XILEF.

PARIS.

(Un salon splendidement meublé).

MINA (_seule_).

Ah ça! mais, il me semble que je vais m'ennuyer! Ces messieurs se

moquent-ils de moi! Comment! pas un d'eux n'a encore songé à me proposer

quelque chose d'amusant pour aujourd'hui! Me voilà seule, abandonnée

depuis quatre longues heures. Le baron lui-même, le plus attentif, le

plus empressé de tous, n'est pas encore venu!... Peut-être ont-ils bien

fait, ma foi, de me laisser tranquille, ils sont si cruellement sots

tous ces _beaux_ qui m'adorent. Ils ne savent jamais me parler que de

fêtes, de courses, d'intrigues, de scandales, de toilette; pas un mot

qui décèle l'intelligence ou le sentiment de l'art, rien qui vienne du

coeur. Et je suis artiste avant tout, moi, et artiste par... l'âme, par

le coeur. D'où vient que j'hésite à le dire?... Suis-je bien sûre, dans

le fait, d'avoir un coeur et une âme?... Peuh! Voilà déjà que je ne me

sens plus le moindre amour pour Xilef. Je n'ai pas même répondu à ses

brûlantes lettres. Il m'accuse, il se désespère, et je pense à lui...

quelquefois, mais rarement. Allons, ce n'est pas ma faute, si, comme le

dit mon imbécile de baron, _les absents ont toujours tort_, et _les

présents sont toujours acceptés_. Je ne suis pas chargée de refaire le

monde. Pourquoi est-il parti? Un homme qui aime bien ne doit jamais

quitter sa maîtresse; il ne doit voir qu'elle au monde, et compter tout

le reste pour rien.

FANNY (_entrant_).

Madame, voici vos journaux et deux lettres.

MINA (_ouvrant un journal_).

Voyons!... Ah! la fête de Gluck à Euphonia dans huit jours! j'y veux

aller, j'y chanterai. (_Lisant._) «L'hymne composé par Shetland occupe

toute la ville, est le sujet de toutes les conversations. On n'a jamais

encore, pensons-nous, exprimé plus magnifiquement un plus noble

enthousiasme. Shetland est un homme à part, un homme différent des

autres hommes par son génie, par son caractère, par le mystère de sa

vie.» Fanny, appelez ma mère.

FANNY (en sortant).

Madame, vous ne lisez pas vos lettres; je crois qu'il y en a une de

votre fiancé, M. Xilef.

MINA (_seule_).

Mon fiancé! le drôle de mot. Ah! que c'est ridicule un fiancé! Mais il

peut aussi m'appeler sa fiancée! je suis donc ridicule! Sotte fille,

avec ses termes grotesques! Tout cela me déplaît, me crispe,

m'exaspère.............. Elle n'a que trop bien deviné. Oui, cette

lettre est de mon fidèle Xilef. C'est cela... des reproches... ses

souffrances... son amour............. toujours la même chanson... Jeune

homme! tu m'obsèdes. Décidément, mon pauvre Xilef, te voilà flambé! Eh!

au fait, ils sont insupportables ces êtres éternellement passionnés! Qui

est-ce qui les prie d'être constants?... qui l'a prié de m'adorer?...

qui?... eh! mais, c'est moi, ce me semble; il n'y songeait pas. Et

maintenant qu'il a perdu pour moi le repos de sa vie (phrase de romans)

c'est un peu leste de le planter là! Oui, mais... on ne vit qu'une fois.

Voyons l'autre missive! (_Riant_). Ah! ah! voilà une épître laconique!

un cheval, très-bien dessiné, pardieu, et pas un mot. C'est à la fois

une signature et une phrase hiéroglyphique! Cela signifie que je suis

attendue pour une course au bois par mon animal de baron. Il courra sans

moi. (_Madame Happer s'avance pesamment._) Mon Dieu, ma mère, que vous

êtes lente à venir quand je vous appelle! je suis ici à me morfondre

depuis plus d'une demi-heure. Je n'ai pas de temps à perdre cependant!

MADAME HAPPER.

De quoi s'agit-il donc, ma fille? quelle nouvelle folie allez-vous

entreprendre? vous voilà bien agitée.

MINA.

Nous partons!

MADAME HAPPER.

Vous partez?

MINA.

Nous partons, ma mère!

MADAME HAPPER.

Mais je n'ai pas envie de quitter Paris, je m'y trouve fort bien;

surtout si, comme je le soupçonne, c'est pour aller rejoindre votre pâle

amoureux. Je le répète, Mina, votre conduite est impardonnable, vous

manquez à ce que vous me devez et à ce que vous devez à vous-même. Ce

mariage ne nous convient en aucune façon, ce jeune homme n'a pas assez

de fortune! Et puis il a des idées, des idées si étranges sur les

femmes! Tenez, vous êtes folle, trois fois folle, pardonnez-moi de vous

le dire, et même niaise, avec tout votre esprit et tout votre talent. On

n'a jamais vu d'exemple d'un tel choix, ni d'une telle manie

_d'épousailles_. Je pensais pourtant que la société brillante que vous

voyez habituellement ici vous avait remise sur la voie du bon sens; mais

il paraît que vos caprices sont des fièvres intermittentes et que voilà

l'accès revenu.

MINA (_s'inclinant avec un respect exagéré_).

Ma respectable mère, vous êtes sublime! Je ne dirai pas que vous

improvisez à merveille, car c'est, j'en suis sûre, pour préparer ce

sermon que vous m'avez tant fait attendre! N'importe, l'éloquence a son

prix. Mais vous prêchiez une convertie. Or donc, nous partons; nous

allons à Euphonia; je chante à la fête de Gluck; je ne pense plus à

Xilef; nous changeons de nom pour nous mettre, dans le premier moment, à

l'abri de ses poursuites; je m'appelle Nadira, vous passez pour ma

tante; je suis une débutante autrichienne, et le grand Shetland me prend

sous sa protection; j'ai un succès fou; je tourne toutes les têtes; pour

le reste... qui vivra verra.

MADAME HAPPER.

Ah! mon Dieu, bénissez-la! je retrouve ma fille. Enfin la raison...

embrasse-moi, ma toute belle. Ah! j'étouffe de joie! plus de ces sottes

opinions sur les prétendues promesses! à la bonne heure! Oui, partons.

Et ce petit niais de Xilef qui se permettait de songer à ma Mina et de

vouloir me l'enlever. Ah! que j'aie au moins le plaisir de lui dire son

fait, à cet _épouseur_; c'est moi que cela regarde, et je vais...

Morveux! une cantatrice de ce talent et si belle! Oui, mon garçon, elle

est pour toi, va, compte là-dessus. En dix lignes je le congédie: dans

deux heures nos malles sont faites, notre navire de poste est prêt, et

demain à Euphonia, où nous triomphons, pendant que le petit monsieur

nous poursuivra dans la direction contraire. Ah! je vais lui donner des

noeuds à filer. (_Madame Happer sort en soufflant comme une baleine et en

faisant des signes de croix_).

FANNY (_qui est rentrée depuis quelques instants_).

Vous le quittez donc, madame?

MINA.

Oui, c'est fini.

FANNY.

O mon Dieu, il vous aime tant, et il comptait tant sur vous! Vous ne

l'aimez donc plus, plus du tout?

MINA.

Non.

FANNY.

Cela me fait peur. Il arrivera quelque malheur, il se tuera, madame.

MINA.

Bah!

FANNY

Il se tuera, cela est sûr!

MINA.

Assez, voyons!

FANNY.

Pauvre jeune homme!

MINA.

Ah ça, vous tairez-vous, idiote? Allez rejoindre ma mère et l'aider à

faire nos préparatifs de départ. Et pas de réflexions, je vous prie, si

vous tenez à rester à mon service. (_Fanny sort_).

MINA (_seule_).

Il se tuera!... ne dirait-on pas que je suis obligée... D'ailleurs

est-ce ma faute... si je ne l'aime plus!»

Elle se met au piano et vocalise pendant quelques minutes; puis ses

doigts, courant sur le clavier, reproduisent le thème de la première

symphonie de Shetland qu'elle a entendue six mois auparavant. Elle

murmure en jouant: «Réellement c'est beau cela! il y a dans cette

mélodie quelque chose de si élégamment tendre, de si capricieusement

passionné!...» Elle s'arrête... Long silence... Elle reprend le thème

symphonique: «Shetland est un homme à part!... différent des autres

hommes... par son génie, son caractère (_jouant toujours_) et le mystère

de sa vie... (_elle prend le mode mineur_) _il ne m'aimera jamais_, au

dire de Xilef!» Le thème reparaît fugué, disloqué, brisé. Crescendo.

Explosion dans le mode majeur. Mina s'approche d'une glace, arrange ses

cheveux en fredonnant les premières mesures du thème de la symphonie...

Nouveau silence. Elle aperçoit la lettre du baron qui contient un cheval

dessiné au trait; elle prend une plume, trace sur le col de l'animal une

_bride flottante_, et sonne. Un domestique en livrée paraît: «Vous

rendrez ceci au baron, lui dit-elle, c'est ma réponse. (_A part._) Il

est assez bête pour ne pas la comprendre.

FANNY (_entrant_).

Madame, tout est prêt.

MINA.

Ma mère a-t-elle écrit à...?

FANNY.

Oui, madame, je viens de porter sa lettre à la poste.

MINA.

Montez toutes les deux dans le navire, je vous suis.

La femme de chambre s'éloigne. Mina va s'asseoir sur un canapé, croise

ses bras sur sa poitrine et demeure un instant absorbée dans ses

pensées. Elle baisse la tête, un imperceptible soupir s'échappe de ses

lèvres, une légère rougeur vient colorer ses joues; enfin, saisissant

ses gants, elle se lève et sort, en disant avec un geste de mauvaise

humeur: «Eh! ma foi, qu'il s'arrange!»

Troisième lettre.

Euphonia, 6 juillet 2344.

SHETLAND A XILEF.

Voici, mon cher et triste ami, la charte musicale et la description

d'Euphonia. Ces documents sont incomplets sous quelques rapports; mais

tes loisirs forcés te permettront de revoir mon rapide travail, et si tu

veux consulter tes souvenirs, tu pourras sans trop de peine l'achever.

Je ne pouvais t'envoyer simplement le texte de nos règlements de police

musicale, il fallait par une description succincte, mais exacte, donner

à tes académiciens de Sicile une idée approximative de notre harmonieuse

cité. J'ai donc dû prendre la plume et portraire Euphonia tant bien que

mal; mais tu excuseras les incorrections de mon oeuvre et ce qu'elle a de

diffus et d'inachevé, en apprenant les étranges émotions qui depuis

quelques jours m'ont troublé si violemment. Chargé, comme tu le sais, de

tout ce qui concernait la fête de Gluck, j'ai eu à composer l'hymne

qu'on devait chanter autour du temple. Il m'a fallu surveiller les

répétitions d'_Alceste_ qu'on a jouée dans le palais Thessalien,

présider aux études des choeurs de mon hymne et te remplacer, en outre,

dans l'administration des instruments à cordes. Mais c'était peu pour

moi; les noires préoccupations, les cruels souvenirs, le découragement

profond où m'ont plongé d'anciens et incurables chagrins, ont au moins,

en le dégageant de toute influence passionnée, donné à mon caractère

cette gravité calme qui, loin d'enchaîner l'activité, la seconde au

contraire et dont tu es malheureusement si dépourvu. C'est la souffrance

qui paralyse nos facultés d'artiste, c'est elle seule qui par sa

brûlante étreinte arrête les plus nobles élans de notre coeur, c'est elle

qui nous éteint, nous pétrifie, nous rend fous et stupides. Et j'étais

exempt, moi, tu le sais, de ces douleurs ardentes, mon coeur et mes sens

étaient en repos, ils dormaient du sommeil de la mort, depuis que...

la... blanche étoile a disparu de mon ciel... et ma pensée et ma

fantaisie n'en vivaient que mieux. Aussi pouvais-je utiliser à peu près

tout mon temps et l'employer comme la raison d'art m'indiquait qu'il

fallait le faire. Et je n'y ai point manqué jusqu'ici, moins par amour

de la gloire que par amour du beau, vers lequel nous tendons

instinctivement tous les deux, sans aucune arrière-pensée de

satisfaction orgueilleuse.

Ce qui m'a ému, troublé, ravagé ces jours derniers, ce n'est pas la

composition de mon hymne, ce ne sont pas les acclamations dont notre

population musicale l'a salué, ni les éloges du ministre; ce n'est pas

la joie de l'Empereur que ma musique, à en croire Sa Majesté, a

transporté d'enthousiasme; ce n'est pas même l'effet très-grand que

cette oeuvre a produit sur moi, ce n'est rien de tout cela. Il s'agit

d'un événement bizarre, qui m'a frappé plus que je ne croyais pouvoir

être frappé d'aucune chose, et dont l'impression, par malheur, ne

s'efface point.

Les soirées de l'orchestre · 第 23 / 34 段