L'orchestre semble encore sous le coup des émotions de la veille;

personne ne joue et pourtant on parle peu. On se ressouvient. On rumine

le sublime. Corsino m'approche et me tend la main. «Mon pauvre ami, lui

dis-je, j'ai été comme vous. Mais l'insensibilité brutale du public au

milieu duquel j'ai vécu si longtemps a écrasé mon coeur; il n'a plus

aujourd'hui cette force d'expansion que le vôtre possède, et quand le

grand art expressif vous émeut comme il vous a ému hier soir, je

n'éprouve plus qu'une angoisse cruelle. Songez, mon cher, qu'il m'est

arrivé, il y a deux ans à peine, de diriger dans un concert l'exécution

de cette même scène d'_Iphigénie_, et que saisi, tout en conduisant,

d'une extase comparable à la vôtre, j'ai vu les auditeurs placés près de

l'orchestre manifester l'ennui le plus profond; j'ai entendu ensuite la

cantatrice, désespérée de son insuccès, maudire l'oeuvre et l'auteur;

j'ai subi les reproches d'une foule d'amateurs et d'artistes même fort

distingués, pour avoir, disaient-ils, _exhumé cette rapsodie!!!_... Mis

sur la voie de la vérité par cette rude et dernière épreuve, j'ai acquis

bientôt après la certitude d'un fait aujourd'hui évident: le public des

trois quarts de l'Europe est à cette heure aussi inaccessible que les

matelots chinois au sentiment de l'expression musicale. _Nous_ n'avons

pas de plus sûr moyen pour connaître ce qui lui déplaît et l'obsède que

d'examiner ce qui nous enivre et nous charme, _et vice versâ_. Ce que

nous adorons il le blasphème, il savoure ce que nous..... rejetons...

* * * * *

Maintenant admirez le malheur des règles d'harmonie que Gluck a si

audacieusement violées dans la péroraison de cet air d'_Iphigénie_.

C'est précisément à l'endroit du conflit de sons, prohibé sans réserve

par les théoriciens, que l'effet le plus grand et le plus dramatique est

produit.

On raconte qu'à ce sujet un jour, à Naples, où l'on représentait la

_Clemenza di Tito_ d'où ce morceau est tiré, les rapins d'un

conservatoire, qui, en leur qualité de rapins, devaient naturellement

détester Gluck, ravis de trouver dans son air cette succession

d'harmonies dites _fautives_, s'empressèrent de porter à leur maître

Durante la partition de l'asino tedesco, en la désignant à son

indignation sans lui nommer l'auteur. Durante examina longtemps le

passage et répondit simplement: «Aucune règle, il est vrai, ne justifie

cette combinaison de sons; mais si c'est une faute, j'avoue qu'elle n'a

pu être commise que par un homme d'un rare génie.» (DIMSKY):--A la bonne

heure! Durante a prouvé par ce seul mot qu'il était un vrai maître et un

honnête homme.--C'est d'autant plus remarquable, que jamais ses

compatriotes ne comprirent aucun des chefs-d'oeuvre de cette école.

L'accès, d'ailleurs, leur en est interdit, faute de chanteurs propres à

les interpréter dans leur vrai style.--Avons-nous bien sujet de nous

enorgueillir des nôtres? reprend Corsino. Excepté madame M----, je ne

vois pas qui pouvait paraître supportable parmi les chanteurs d'hier

soir. (Se tournant vers moi.) Y en a-t-il jamais eu de réellement dignes

de leurs rôles à Paris?--Oui, Dérivis père, qui n'était point chanteur,

faisait pourtant bien comprendre l'Oreste de Gluck; madame Branchu fut

une incomparable Iphigénie, et Adolphe Nourrit m'a bien souvent

électrisé dans le rôle de Pylade. La risible mollesse de votre ténor

pastoral ne peut vous avoir laissé apercevoir l'exaltation héroïque de

l'air «Divinité des grandes âmes» dans lequel Nourrit n'a jamais été

égalé.--Oh! certes, nous avons dû deviner beaucoup de choses, il est

vrai, mais quoi de plus difficile à bien rendre que de pareils

ouvrages?... On n'attribuera pas pourtant l'effet qu'a produit

l'Iphigénie chez nous aux décors ni à la mise en scène.--Non certes,

s'écrient plusieurs musiciens, car cette fois la ladrerie de notre

théâtre, qui se donne toujours carrière quand il s'agit des anciens

chefs-d'oeuvre, a été poussée jusqu'à l'inconvenance, jusqu'au

cynisme!--Combien coûtent les décors de la vilenie qu'on représente ce

soir?--Quatre mille thalers!...--Très-bien. Aux laides femmes le luxe

des atours. La nudité ne convient qu'aux déesses.

VINGT-QUATRIÈME SOIRÉE

ON JOUE LES HUGUENOTS

«Les musiciens n'ont garde de lire ni de parler.» Encore une soirée

musicale! dis-je à mes voisins dans un entr'acte, ce sera pour moi la

dernière; je retourne à Paris.--Déjà?--Dans trois jours.--En ce cas,

puisqu'après-demain on ferme le théâtre pour _cause de réparations_, il

faut que nous dînions tous ensemble.--Volontiers, mais comme demain, en

revanche, le théâtre est ouvert et qu'il nous gratifie de ce long et

filandreux opéra récemment arrivé d'Italie, notre ami Corsino voudra

bien clore nos soirées littéraires en lisant une Nouvelle qu'il vient de

terminer, et dont j'ai chez lui parcouru indiscrètement quelques

pages.--C'est convenu!--Silence! écoutons ce choeur prodigieux, et ce duo

qui ne l'est pas moins!...

VINGT-CINQUIÈME SOIRÉE

EUPHONIA, OU LA VILLE MUSICALE.

Nouvelle de l'avenir.

On joue, etc., etc., etc.

A peine les premiers accords de l'ouverture sont-ils frappés, que

Corsino déroule son manuscrit, et lit ce qui suit avec accompagnement de

trombones et de grosse caisse. Nous l'entendons néanmoins, grâce à

l'énergie et au timbre singulier de sa voix.

--Il s'agit, messieurs, dit-il, d'une nouvelle de _l'avenir_. La scène

se _passera_ en 2344, si vous le voulez bien.

EUPHONIA

OU LA VILLE MUSICALE

{ XILEF, compositeur, préfet des voix et des instruments à

{ cordes de la ville d'Euphonia.

PERSONNAGES: { SHETLAND, compositeur, préfet des instruments à vent.

{ MINA, célèbre cantatrice danoise.

{ Madame HAPPER, sa mère.

{ FANNY, sa femme de chambre.

Première lettre.

Sicile, 7 juin 2344.

XILEF A SHETLAND.

Je viens de me baigner dans l'Etna; ô mon cher Shetland! quelle heure

délicieuse j'ai passée à sillonner à la nage ce beau lac frais, calme et

pur! son bassin est immense, mais sa forme circulaire et l'escarpement

de ses bords en rendent la surface sonore au point que ma voix parvenait

sans peine du centre aux parties du rivage les plus éloignées. Je m'en

suis aperçu en entendant applaudir des dames siciliennes qui se

promenaient en ballon à plus d'une demi-lieue de l'endroit où je

m'ébattais comme un dauphin en gaieté. Je venais de chanter en nageant

une mélodie que j'ai composée ce matin même sur un poëme en vieux

français de Lamartine, que l'aspect des lieux où je suis m'a remis en

mémoire. Ces vers me ravissent. Tu en jugeras; Enner m'a promis de

traduire _le Lac_ en allemand.

Que n'es-tu là! nous courrions ensemble à cheval; je me sens plein de

verdoyante jeunesse, de force, d'intelligence et de joie. La nature est

si belle autour de moi! Cette plaine où fut Messine est un jardin

enchanté; partout des fleurs; des bois d'orangers, des palmiers

inclinant leur tête gracieuse. C'est l'odorante couronne de cette coupe

divine, au fond de laquelle rêve aujourd'hui le lac vainqueur des feux

de l'Etna. Étrange et terrible dut être cette lutte! Quel spectacle! La

terre frémissant dans d'horribles convulsions, le grand mont

s'affaissant sur lui-même, les neiges, les flammes, les laves

bouillantes, les explosions, les cris, les râlements du volcan à

l'agonie, les sifflements ironiques de l'onde qui accourt par mille

issues souterraines, poursuit son ennemi, l'étreint, le serre,

l'étouffe, le tue, et se calme soudain, prête à sourire à la moindre

brise!... Eh bien! croirais-tu que ces lieux jadis si terribles,

aujourd'hui si ravissants, sont presque déserts! les Italiens les

connaissent à peine! on n'en parle nulle part; les préoccupations

mercantiles sont si fortes parmi les habitants de ce beau pays qu'ils ne

s'intéressent aux plus magnifiques spectacles de la nature qu'en raison

des rapports qu'ils peuvent apercevoir entre eux et les questions

industrielles dont ils sont agités jour et nuit. Voilà pourquoi l'Etna

n'est pour les Italiens qu'un grand trou rempli d'eau dormante, et qui

ne peut servir à rien. D'un bout à l'autre de cette terre si riche

naguère en poëtes, en peintres, en musiciens, qui fut après la Grèce le

second grand temple de l'art, où le peuple lui-même en avait le

sentiment, où les artistes éminents étaient honorés presque autant

qu'ils le sont aujourd'hui dans le nord de l'Europe, dans toute l'Italie

enfin, on ne voit qu'usines, ateliers, métiers, marchés, magasins,

ouvriers de tout sexe et de tout âge, brûlés par la soif de l'or et par

la fièvre d'avarice, flots pressés de marchands, de spéculateurs; du

haut en bas de l'échelle sociale on n'entend retentir que le bruit de

l'argent; on ne parle que _laines_ et _cotons_, machines, denrées

coloniales; sur les places publiques sont en permanence des hommes armés

de longues-vues, de télescopes, pour guetter l'arrivée des pigeons

voyageurs ou des navires aériens.

La France, ce pays de l'indifférence et de la raillerie, est la terre

des arts, si on la compare à l'Italie moderne. Et c'est là que notre

ministre des choeurs a eu l'idée de m'envoyer pour trouver des chanteurs!

Éternité des préjugés! Il faut que nous soyons, nous aussi, étrangement

absorbés dans notre personnalité, pour ignorer à ce point les moeurs

barbarescentes de cette contrée où l'_oranger fleurit_ encore, mais où

l'art, mort depuis longtemps, n'a pas même laissé un souvenir.

J'ai rempli ma mission cependant, j'ai cherché des voix, et j'en ai

trouvé un grand nombre. Mais quelles organisations! quelles idées! Je ne

m'étonnerai plus de rien maintenant. Quand, m'adressant à une jeune

femme que je soupçonnais, à la sonorité de sa parole, être douée d'un

appareil vocal remarquable, je la priais de chanter: «Chanter! pourquoi?

que me donnerez-vous? pour combien de minutes? c'est trop peu, je n'ai

pas le temps.» Si j'en déterminais d'autres moins avides à me faire

entendre quelques notes, c'étaient des voix souvent puissantes et d'un

timbre admirable, mais d'une inculture inouïe! pas le moindre sentiment

du rhythme ni de la tonalité. Un jour, accompagnant une femme qui avait

commencé un air en _mi_ bémol, j'ai, au retour du thème, modulé

subitement en _ré_, et, sans s'en étonner le moins du monde, ma jeune

barbare a continué dans le ton primitif. Chez les hommes c'est bien pis;

ils crient de toutes leurs forces à pleine voix. Quand ils possèdent une

note plus sonore que les autres notes, ils cherchent, lorsqu'elle se

présente dans la mélodie, à la prolonger autant que possible: ils s'y

arrêtent, ils s'y complaisent, ils la soufflent, la gonflent d'une

abominable façon; on croit entendre les cris sinistres d'un loup

mélancolique. Et ces horreurs représentent seulement l'exagération

modérée de la méthode des artistes chanteurs. Ceux-là crient un peu

moins mal, voilà tout. C'est pourtant de l'Italie que nous vinrent il y

a cinq cents ans, les Rubini, Persiani, Tacchinardi, Crivelli, Pasta,

Tamburini, ces dieux du chant orné! Mais pour quoi et pour qui

chanteraient-ils, s'ils revenaient au monde aujourd'hui? Il faut voir

une représentation des _choses_ qu'on appelle opéra en Italie, pour

croire à la possibilité d'une insulte pareille faite à l'art et au bon

sens. Les théâtres sont des marchés, des rendez-vous d'affaires, où l'on

parle tellement haut qu'il est presque impossible d'entendre un son venu

de la scène. (Les anciens critiques prétendent qu'il en était ainsi au

temps des grands compositeurs et des grands virtuoses chantants qui

firent la gloire de l'Italie, mais je n'en crois rien. A coup sûr, des

_artistes_ n'eussent pas supporté une telle ignominie.) Pour distraire

un peu ces marchands brutaux, après que leurs tripotages de Bourse sont

finis, on a eu l'aimable idée de placer des billards au milieu du

parterre, et ces messieurs jouent, avec de grands cris à chaque coup

inattendu, pendant que le ténor et la prima donna s'époumonnent sur

l'avant-scène. Avant-hier, on donnait à Palerme _Il re Murate_, espèce

de pasticcio de vingt auteurs, de vingt époques différentes; après

souper (car chacun soupe dans sa loge, toujours pendant la

représentation), les dames, impatientées de voir ces messieurs se

disposer à aller fumer et jouer dans le parterre, se levèrent toutes,

demandant instamment qu'on enlevât les billards pour improviser un bal;

ce qui fut fait. Quelques jeunes gens saisirent des violons et des

trompettes, se mirent à sonner des valses dans le coin supérieur de

l'amphithéâtre, et les groupes de valseurs tourbillonnèrent au parterre

sans que la représentation fût en rien suspendue. Je crus que je

mourrais de rire en voyant de mes yeux cet incroyable opéra-ballet.

En conséquence de ce mépris profond des Italiens pour la musique, ils

n'ont plus de compositeurs, et les noms des grands maîtres, de 1800 et

de 1820 par exemple, ne sont connus que d'un très-petit nombre de

_savants_. Ils ont donné la dénomination assez plaisante d'_operatori_

(opérateurs, ouvriers, auteurs) aux pauvres diables qui, pour quelques

pièces d'argent, vont compiler dans les bibliothèques, les airs, duos,

choeurs et morceaux d'ensemble de tous les maîtres, de tous les temps,

analogues ou non aux situations, au caractère des personnages et aux

paroles, qu'ils assemblent au moyen de soudures grossièrement faites,

pour former la musique des opéras. Ces gens-là sont leurs compositeurs,

ils n'en ont plus d'autres. J'ai eu la curiosité de questionner un

_operatore_ pour savoir pertinemment et avec détails de quelle manière

se pratiquent leurs _opérations_, et voilà ce qu'il m'a répondu:

«Quand le directeur veut une partition nouvelle, il assemble les

chanteurs pour leur soumettre le scénario de la pièce et s'entendre avec

eux sur les costumes qu'ils auront à porter. Les costumes sont, en

effet, la chose principale pour les chanteurs, puisque c'est la seule

qui attire un instant sur eux l'attention du public le jour de la

première représentation. De là surgissaient autrefois des discussions

terribles entre les virtuoses chantants et les directeurs. (Les auteurs

ne sont jamais admis à ces séances, ni consultés au sujet de ces débats.

On leur achète un _libretto_ comme on fait d'un pâté qu'on est libre de

manger ou de jeter aux chiens après l'avoir payé.) Mais aujourd'hui les

directeurs sont devenus plus raisonnables, ils ne tiennent plus à la

vérité des costumes, ils ont senti qu'il ne fallait pas pour si peu

mécontenter les artistes, et leur tâche se borne maintenant à les

satisfaire tous à ce sujet, ce qui n'est pas aisé. On vient donc

seulement, en lisant le scenario, savoir quel genre de costume les

acteurs choisiront, et veiller à ce que deux d'entre eux n'aient pas

l'intention de revêtir le même, car de cette coïncidence naissent

souvent d'inexprimables fureurs; et c'est alors que la position de

l'impresario devient embarrassante. Ainsi, pour l'opéra nouveau _Il re

Murate_, Cretionne, chargé du rôle de Napoléon, a voulu copier une

statue antique et paraître sous la cuirasse de Pompée, un ancien général

qui vécut plus de trois cents ans avant Napoléon, et qui fut tué d'un

coup de canon à la bataille de Pharsale. (Tu vois que mon pauvre

_operatore_ n'est guère plus fort sur l'histoire ancienne que sur la

musique.)

Mais justement Caponetti, qui joue Murat, avait la même idée, et il n'y

aurait jamais eu moyen de les mettre d'accord, si Luciola, notre prima

donna, n'avait proposé le grand bonnet à poil d'ours avec un panache

blanc pour Napoléon, et le turban bleu avec une croix en diamants pour

Murat. Ces coiffures ont plu à nos virtuoses et leur ont paru établir

entre eux une assez notable différence pour leur permettre de porter

tous les deux la cuirasse romaine; sans cela la pièce n'eût pas été

représentée. Une fois la grande affaire des costumes terminée, on passe

à celle des morceaux de chant. Alors commence pour l'operatore une tâche

bien pénible, je vous assure, et bien humiliante pour lui, s'il a

quelque connaissance de la musique et un peu d'amour-propre. Ces

messieurs et ces dames examinent l'étendue et le tissu des mélodies, et

d'après cette rapide inspection, l'un dit: Je ne veux pas chanter en

_fa_ ma phrase du trio, ce n'est pas assez brillant. Operatore! tu me la

transposeras en _fa_ dièze.--Mais, monsieur, c'est un trio, et les deux

autres voix devant rester dans le ton primitif, comment faire?--Fais

comme tu voudras, module avant et après, ajoute quelques mesures, enfin

arrange-toi, je veux chanter ce thème en _fa_ dièze.--Cette mélodie ne

me plaît pas, dit la prima donna, j'en veux une autre.--Signora, c'est

le thème du morceau d'ensemble, et toutes les parties de chant le

reprenant successivement après vous, il faut bien que vous daigniez le

chanter.--Comment, _il faut_! impertinent! Il faut que tu m'en donnes un

autre, et tout de suite! voilà ce qu'il faut. Fais ton métier et ne

raisonne pas.--Hum! hum! tromba! tromba! già ribomba la tromba, crie la

basse sur le _ré_ supérieur. Ah! ah! mon _ré_ n'est pas si fort qu'à

l'ordinaire depuis ma dernière maladie, je dois le laisser revenir.

Operatore! tu auras à m'ôter toutes ces notes, je ne veux plus de _ré_

dans mes rôles jusqu'au mois de septembre; tu mettras des _do_ et des

_si_ à la place.--Dis donc, Facchino, gronde le baryton, est-ce que tu

aurais envie de recevoir une application de la pointe de mon pied

quelque part? Je m'aperçois que tu oublies mon _mi_ bémol! il ne paraît

qu'une vingtaine de fois dans mon air; fais-moi le plaisir d'ajouter au

moins deux _mi_ bémols dans toutes les mesures, je n'ai pas envie de

perdre ma réputation! etc., etc.--Et pourtant, continue le malheureux

operatore, il y a de bien jolis passages dans ma musique, je puis le

dire. Tenez, voyez cette prière qu'on m'a toute gâtée, je n'ai jamais

rien trouvé de mieux!

Je regarde!... _sa musique_... juge de mon étonnement en reconnaissant

la belle prière du _Moïse_ de Rossini, que nous exécutons quelquefois le

soir au jardin d'Euphonia, avec un si majestueux effet. Le vieux maître

de Pesaro qui faisait si bon marché, dit-on, de ses compositions, eût

donné la preuve d'une rare philosophie ou plutôt d'une bien coupable

indifférence en matière d'art, s'il eût pu prévoir sans indignation quel

monstre grotesque l'une de ses plus belles inspirations deviendrait un

jour! D'abord la simple et vibrante modulation de _sol_ mineur en _si_

bémol majeur, qui donne tant de splendeur au déploiement de la seconde

phrase, a été changée pour celle horriblement dure et sèche de _sol_

mineur en _si_ naturel majeur; puis au lieu de l'accompagnement de harpe

de Rossini, ils ont imaginé de placer une variation de flûte chargée de

traits et de broderies ridicules, et enfin, à la dernière reprise du

thème en _sol_ majeur on a jugé à propos de substituer... quoi? Devine

si tu peux et dis-le si tu l'oses!... le refrain de l'air national

français: «Aux armes, citoyens!» accompagné d'une douzaine de tambours

et de quatre grosses caisses!!!

Il est prouvé que ce vieux Rossini, à qui certes les idées ne faisaient

pas faute, ne négligeait pas, dans l'occasion, de s'emparer de celles

d'autrui, quand le hasard voulait qu'une mélodie heureuse fût tombée en

partage à un malotru; il l'avouait même sans façon, et se moquait encore

de celui qu'il dépouillait. «_E troppo buono per questo coglione!_»

disait-il, et il faisait ainsi un morceau charmant ou magnifique, selon

la nature de l'idée du malotru. C'étaient autant de canons (sans

calembour) pris sur l'ennemi, avec lesquels, comme le grand empereur, il

érigeait sa colonne. Hélas! aujourd'hui, la colonne est brisée, et de

ses fragments dont nous recueillons quelques-uns avec tant de respect,

les Italiens fabriquent des ustensiles de cuisine et d'ignobles

caricatures.

C'est donc ainsi que passent certaines gloires, sur les peuples même

qu'elles ont réchauffés de leurs rayons les plus ardents! Nous

conservons, il est vrai, nous autres Euphoniens, toutes celles que l'art

a sérieusement consacrées; mais nous ne sommes pas _le peuple_, dans la

haute acception du mot; nous formons même, il faut l'avouer, un

très-petit fragment du peuple perdu dans la masse des nations

civilisées. La gloire est un soleil qui illumine successivement

certaine points de notre mesquine sphère, mais qui, en se mouvant à

travers l'espace, parcourt un cercle d'une telle immensité, que la

science la plus profonde ne saurait prédire avec certitude l'époque de

son retour aux lieux qu'il abandonne. Ainsi, pour emprunter encore à la

nature une autre comparaison, ainsi en est-il des grandes mers et de

leurs mystérieuses évolutions. Si, comme il est prouvé, les continents

où s'agite à cette heure la triste humanité furent jadis submergés, n'en

faut-il pas conclure que les monts, les vallées et les plaines, sur

lesquels roulent depuis tant de siècles les sombres vagues du vieil

Océan, furent un jour couverts d'une végétation florissante, servant de

couche et d'abri à des millions d'êtres vivants, peut-être même

intelligents? Quand notre tour reviendra-t-il d'être de nouveau le fond

de l'abîme?

Et le jour où cette catastrophe immense s'accomplira, y aura-t-il gloire

ou puissance, feux de génie ou d'amour, force ou beauté, qui ne soient

éteints et anéantis?..... Qu'importe tout....

Pardonne-moi, cher Shetland, cette digression géologique et cet accès de

philosophie découragée... Je souffre, j'ai peur, j'attends, je rougis,

mon coeur bat, j'interroge de l'oeil tous les points de l'espace; le

ballon de la poste n'arrive pas, et celui d'hier ne m'a rien apporté.

Point de nouvelles de Mina! que lui est-il arrivé? Est-elle malade ou

morte, ou infidèle!... Je l'aime si cruellement! nous souffrons tant,

nous autres enfants de l'art aux ailes de flammes, nous, élevés sur son

giron brûlant; nous, dont les passions poétisées labourent

impitoyablement le coeur et le cerveau pour y semer l'inspiration, cette

âpre semence qui doit les déchirer encore quand ses germes se

développeront!... Nous mourons tant de fois avant la dernière!...

Shetland! je l'aime!... je l'aime, comme tu l'aimerais toi, si tu

pouvais ressentir un amour autre que celui dont tu m'as fait la

confidence! Et pourtant, malgré la grandeur et l'éclat de son talent,

Mina m'apparaît souvent comme une organisation vulgaire. Te le dirai-je?

elle préfère le chant orné aux grands élans de l'âme; elle échappe à la

rêverie; elle entendit un jour à Paris ta première symphonie d'un bout à

l'autre sans verser une larme; elle trouve les adagios de Beethoven

_trop longs_!...

Femelle d'homme!!!

Le jour où elle me l'avoua je sentis un glaçon aigu me traverser le

coeur. Bien plus! Danoise, née à Elseneur, elle possède une villa bâtie

sur l'ancien emplacement _et avec les saints débris du château

d'Hamlet_... et elle ne voit rien là d'extraordinaire... et elle

prononce le nom de Shakspeare sans émotion; il n'est pour elle qu'un

poëte, _comme tant d'autres_... Elle rit, elle rit, la malheureuse, Ces

chansons d'Ophélia, qu'elle trouve très-_inconvenantes_, rien de plus.

Femelle de singe!!!

Oh! pardonne-moi, cher; oui, c'est infâme! mais malgré tout, je l'aime,

je l'aime; et pour dire comme Othello, que j'imiterais si elle me

trompait: «_Her jesses are my dearest heart strings._» Meurent la gloire

et l'art!... Elle m'est tout... je l'aime....

Je crois la voir avec sa démarche ondoyante, ses grands yeux

scintillants, son air de déesse; j'entends sa voix d'Ariel, agile,

argentine, pénétrante.... Il me semble être auprès d'elle; je lui

parle... dans son dialecte scandinave: «_Mina! sare disiul dolle menos?

doer si men? doer? vare, Mina, vare, vare!_» Puis sa tête inclinée sur

mon épaule, nous murmurons doucement nos intimes confidences, et nous

parlons des premiers jours, et nous parlons de toi...

Les soirées de l'orchestre · 第 22 / 34 段