Il y a encore à Londres plusieurs Sociétés de quatuors et de musique de

chambre, dont la plus florissante aujourd'hui porte le titre de _Musical

Union_. Elle a été fondée par M. Ella, artiste anglais distingué, qui la

dirige avec un soin, une intelligence et un dévouement au-dessus de tout

éloge. _The Musical Union_ n'a point pour but exclusif la propagation

des quatuors, mais celle de toutes les belles compositions

instrumentales de salon, auxquelles on adjoint même parfois un ou deux

morceaux de chant, appartenant presque toujours aux productions de

l'école allemande. M. Ella, bien que violoniste de talent lui-même, a la

modestie de n'être que le directeur organisateur de ces concerts, sans y

prendre aucune part comme exécutant. Il préfère adjoindre aux virtuoses

les plus habiles de Londres ceux des étrangers de grand renom qui s'y

trouvent de passage, et c'est ainsi qu'il a pu, cette année, à MM. Oury

et Piatty, réunir Léonard, Vieuxtemps, mademoiselle Clauss, madame

Pleyel, Sivory et Bottesini. Le public s'accommode fort bien d'un

système qui lui procure à la fois et l'excellence de l'exécution et une

variété de style qu'on ne pourrait obtenir en conservant toujours les

mêmes virtuoses. M. Ella ne se borne point à donner ses soins à

l'exécution des chefs-d'oeuvre qui figurent dans ces concerts; il veut

encore que le public les goûte et les comprenne. En conséquence, le

programme de chaque matinée, envoyé d'avance aux abonnés, contient une

analyse synoptique des trios, quatuors et quintettes qu'on doit y

entendre; analyse très-bien faite en général, et qui parle à la fois aux

yeux et à l'esprit, en joignant au texte critique des exemples notés sur

une ou plusieurs portées, présentant, soit le thème de chaque morceau,

soit la figure qui y joue un rôle important, soit les harmonies ou les

modulations les plus remarquables qui s'y trouvent. On ne saurait

pousser plus loin l'attention et le zèle. M. Ella a adopté pour

l'épigraphe de ses programmes ces mots français, dont, par malheur, on

n'apprécie guère chez nous le bon sens et la vérité, qu'il a recueillis

de la bouche du savant professeur Baillot:

«Il ne suffit pas que l'artiste soit bien préparé pour le public, il

faut aussi que le public le soit à ce qu'on va lui faire entendre.»

Tristes compositeurs dramatiques, si vous avez du génie et du coeur,

comptez donc sur les auditeurs qui se préparent à entendre vos oeuvres en

se bourrant de truffes et de vin de Champagne, et qui viennent à l'Opéra

pour digérer! Le pauvre Baillot rêvait...

Je dois encore vous faire connaître _The Beethoven quartett Society_.

Celle-ci a pour but unique de faire entendre à intervalles périodiques

et assez rapprochés les quatuors de Beethoven. Le programme de chaque

soirée en contient trois; rien de moins et rien autre. Ils appartiennent

en général chacun à l'une des trois manières différentes de l'auteur; et

c'est toujours le dernier, celui de la troisième époque (l'époque des

compositions prétendues incompréhensibles de Beethoven), qui excite le

plus d'enthousiasme. Vous voyez là des Anglais suivre de l'oeil, sur de

petites partitions-diamant, imprimées à Londres pour cet usage, le vol

capricieux de la pensée du maître; ce qui prouverait que plusieurs

d'entre eux savent à peu près lire la partition. Mais je me tiens en

garde contre le savoir de ces dévorants, depuis qu'en lisant par-dessus

son épaule, j'en ai surpris un les yeux attachés sur la page nº 4,

pendant que les exécutants en étaient à la page nº 6. L'amateur

appartenait sans doute à l'école de ce roi d'Espagne dont la manie était

de faire le premier violon dans les quintetti de Boccherini, et qui,

restant toujours en arrière des autres concertants, avait coutume de

leur dire, quand le charivari devenait trop sérieux. «Allez toujours, je

vous rattraperai bien!»

Cette intéressante Société, fondée, si je ne me trompe, il y a dix ou

douze ans par M. Alsager, amateur anglais dont la fin a été tragique,

est maintenant dirigée par M. Scipion Rousselot, mon compatriote, fixé

en Angleterre depuis longtemps. Homme du monde, homme d'esprit,

violoncelliste habile, compositeur savant et ingénieux artiste dans la

plus belle acception du mot, M. Rousselot était, mieux que beaucoup

d'autres, fait pour mener à bien cette entreprise. Il s'est adjoint

trois virtuoses excellents, tous pleins du zèle et de l'admiration qui

l'animent pour ces oeuvres extraordinaires. Le premier violon est

l'Allemand Ernst, rien que cela! Ernst! plus entraînant, plus dramatique

qu'il ne le fut jamais. La partie de second violon est confiée à M.

Cooper, violoniste anglais, dont le jeu est constamment irréprochable et

d'une netteté parfaite, même dans l'exécution des traits les plus

compliqués. Il ne cherche pas à briller hors de propos, néanmoins, comme

le font beaucoup de ses émules, et ne donne jamais à sa partie que

l'importance relative qui lui fut dévolue par l'auteur. L'alto est joué

par M. Hill, Anglais comme M. Cooper, l'un des premiers altos de

l'Europe et qui possède en outre un incomparable instrument. Le

violoncelle, enfin, est aux mains sûres de M. Rousselot. Ces quatre

virtuoses ont déjà exécuté une vingtaine de fois l'oeuvre entière des

quatuors de Beethoven; ils n'en font pas moins ensemble de longues et

minutieuses répétitions, avant chacune des exécutions publiques. Vous

concevrez alors que ce quatuor soit un des plus parfaits que l'on puisse

entendre.

Le lieu des séances de la _Beethoven quartett Society_ porte le nom de

_Beethoven Room_. J'ai quelque temps habité un appartement dans la

maison même où il se trouve. Ce salon, capable de contenir deux cent

cinquante personnes tout au plus, est en conséquence fréquemment loué

pour les concerts destinés à un auditoire peu nombreux; il y en a

beaucoup de cette espèce. Or, la porte de mon appartement donnant sur

l'escalier qui y conduit, il m'était facile en l'ouvrant d'entendre tout

ce qui s'y exécutait. Un soir, j'entends retentir le trio en _ut_ mineur

de Beethoven... j'ouvre toute grande ma porte... Entre, entre, soit la

bienvenue, fière mélodie!... Dieu! qu'elle est noble et belle!... Où

donc Beethoven a-t-il trouvé ces milliers de phrases, toutes plus

poétiquement caractérisées les unes que les autres, et toutes

différentes, et toutes originales, et sans avoir même entre elles cet

air de famille qu'on reconnaît dans celles des grands maîtres renommés

pour leur fécondité? Et quels développements ingénieux! Quels mouvements

imprévus!... Comme il vole à tire-d'aile, cet aigle infatigable! comme

il plane et se balance dans son ciel harmonieux!... Il s'y plonge, il

s'y perd, il monte, il redescend, il disparaît... puis il revient à son

point de départ, l'oeil plus brillant, l'aile plus forte, impatient du

repos, frémissant, altéré de l'infini... Très-bien exécuté! Qui donc a

pu jouer ainsi la partie de piano?... Mon domestique m'apprend que c'est

une Anglaise. Un vrai talent, ma foi!... Aïe! qu'est-ce que c'est! un

grand air de prima donna?... John! _shut the door!_ fermez la porte,

vite, vite. Ah! la malheureuse! je l'entends encore. Fermez la seconde

porte, la troisième; y en a-t-il une quatrième?... Enfin... je

respire......

La cantatrice d'en bas me rappelait une de mes voisines de la rue

d'Aumale, à Paris. Celle-là, s'étant mis en tête de devenir tout à fait

une _diva_, travaillait en conséquence tant qu'elle avait la force de

pousser un son, et elle est très-robuste. Un matin, une marchande de

lait passant sous ses fenêtres pour se rendre au marché, entendit sa

voix lancinante, et dit en soupirant: «Ah! tout n'est pas roses dans le

mariage!» Vers le milieu de l'après-midi, repassant au même endroit pour

s'en retourner, la pitoyable laitière entend encore les élans de

l'infatigable cantatrice: «Ah! mon Dieu! s'écrie-t-elle en faisant un

signe de croix, pauvre femme! il est trois heures, et elle est en mal

d'enfant depuis ce matin!»

La transition ne sera pas trop brusque maintenant, si je vous parle des

chanteurs chinois, dont vous paraissez curieux de connaître

l'excentrique spécialité.

Je voulus entendre d'abord la fameuse Chinoise _the small footed Lady_

(la dame au petit pied), comme l'appelaient les affiches et les réclames

anglaises. L'intérêt de cette audition était pour moi dans la question

relative aux divisions de la gamme et à la tonalité des Chinois. Je

tenais a savoir si, comme tant de gens l'ont dit et écrit, elles sont

différentes des nôtres. Or, d'après l'expérience concluante que j'ai

faite, selon moi, il n'en est rien. Voici ce que j'ai entendu. La

famille chinoise, composée de deux femmes, deux hommes et deux enfants,

était assise sur un petit théâtre dans le salon de la _Chinese house_, à

Albert gate. La séance s'ouvrit par une chanson en dix ou douze

couplets, chantée par le _maître de musique_, avec accompagnement d'un

petit instrument à quatre cordes de métal, du genre de nos guitares, et

dont il jouait avec un bout de cuir ou de bois, remplaçant le bec de

plume dont on se sert en Europe pour attaquer les cordes de la

mandoline. Le manche de l'instrument est divisé en compartiments,

marqués par des sillets de plus en plus resserrés au fur et à mesure

qu'ils se rapprochent de la caisse sonore, absolument comme le manche de

nos guitares. L'un des derniers sillets, par l'inhabileté du facteur, a

été mal posé, et donne un son trop haut, toujours comme sur nos guitares

quand elles sont mal faites. Mais cette division n'en produit pas moins

des résultats entièrement conformes à ceux de notre gamme. Quant à

l'union du chant et de l'accompagnement, elle était de telle nature,

qu'on en doit conclure que ce Chinois-là du moins n'a pas la plus légère

idée de l'harmonie. L'air (grotesque et abominable de tout point)

_finissait sur la tonique_, ainsi que la plus vulgaire de nos romances,

et ne sortait pas de la tonalité ni du mode indiqués dès le

commencement. L'accompagnement consistait en un dessin rhythmique assez

vif et toujours le même, exécuté par la mandoline, et qui s'accordait

fort peu ou pas du tout avec les notes de la voix. Le plus atroce de la

chose, c'est que la jeune femme, pour accroître le charme de cet étrange

concert et sans tenir compte le moins du monde de ce que faisait

entendre son savant maître, s'obstinait à gratter avec ses ongles les

cordes _à vide_ d'un autre instrument de la même espèce que celui du

chanteur pendant toute la durée du morceau. Elle imitait ainsi un enfant

qui, placé dans un salon où l'on fait de la musique, s'amuserait à

frapper à tort et à travers sur le clavier d'un piano sans en savoir

jouer. C'était, en un mot, une chanson accompagnée d'un petit charivari

instrumental. Pour la voix du Chinois rien d'aussi étrange n'avait

encore frappé mon oreille: figurez-vous des notes nasales, gutturales,

gémissantes, hideuses, que je comparerai, sans trop d'exagération, aux

sons que laissent échapper les chiens quand, après un long sommeil, ils

étendent leurs membres en bâillant avec effort. Néanmoins, la burlesque

mélodie était fort perceptible, et l'on eût pu à la rigueur la noter.

Telle fut la première partie du concert.

A la seconde, les rôles ont été intervertis; la jeune femme a chanté, et

son maître l'a accompagnée sur la flûte. Cette fois l'accompagnement ne

produisait aucune discordance, il suivait le chant à l'unisson tout

bonnement. La flûte, à peu près semblable à la nôtre, n'en diffère que

par sa plus grande longueur, et par l'embouchure qui se trouve percée

presque au milieu du tube, au lieu d'être située, comme chez nous, vers

le haut de l'instrument. Du reste, le son en est assez doux,

passablement juste, c'est-à-dire passablement faux, et l'exécutant n'a

rien fait entendre qui n'appartînt entièrement au système tonal et à la

gamme que nous employons. La jeune femme est douée d'une voix céleste,

si on la compare à celle de son maître. C'est un mezzo soprano,

semblable par le timbre au contralto d'un jeune garçon dont l'âge

approche de l'adolescence et dont la voix va muer. Elle chante assez

bien, toujours comparativement. Je croyais entendre une de nos

cuisinières de province chantant «Pierre! mon ami Pierre,» en lavant sa

vaisselle. Sa mélodie, dont la tonalité est bien déterminée, je le

répète, et ne contient ni _quarts_ ni _demi-quarts de ton_, mais les

plus simples de nos successions diatoniques, me parut un peu moins

extravagante que la _romance_ du chanteur, et tellement tricornue

néanmoins, d'un rhythme si insaisissable par son étrangeté, qu'elle

m'eût donné beaucoup de peine à la fixer exactement sur le papier, si

j'avais eu la fantaisie de le faire. Bien entendu que je ne prends point

cette _exhibition_ pour un exemple de l'état réel du chant dans l'Empire

Céleste, malgré la _qualité_ de la jeune femme, qualité des plus

excellentes, à en croire l'orateur directeur de la troupe, parlant

passablement l'anglais. Les cantatrices _de qualité_ de Canton ou de

Pékin, qui se contentent de chanter chez elles et ne viennent point chez

nous se montrer en public pour un shilling, doivent, je le suppose, être

supérieures à celle-ci presque autant que madame la comtesse Rossi est

supérieure à nos Esmeralda de carrefours.

D'autant plus que la jeune lady n'est peut-être point si _small-footed_

qu'elle veut bien le faire croire, et que son pied, marque distinctive

des femmes des hautes classes, pourrait bien être un pied naturel,

très-plébéien, à en juger par le soin qu'elle mettait à n'en laisser

voir que la pointe.

Mais je ne puis m'empêcher de regarder cette épreuve comme décisive en

ce qui concerne la division de la gamme et le sentiment de la tonalité

chez les Chinois. Seulement appeler _musique_ ce qu'ils produisent par

cette sorte de bruit vocal et instrumental, c'est faire du mot, selon

moi, un fort étrange abus. Maintenant écoutez, messieurs, la description

des soirées _musicales et dansantes_ que donnent les matelots chinois,

sur la jonque qu'ils ont amenée dans la Tamise; et croyez-moi si vous le

pouvez.

Ici, après le premier mouvement d'horreur dont on ne peut se défendre,

l'hilarité vous gagne, et il faut rire, mais rire à se tordre, à en

perdre le sens. J'ai vu des dames anglaises finir par tomber pâmées sur

le pont du navire céleste; telle est la force irrésistible de cet art

oriental. L'orchestre se compose d'un grand tam-tam, d'un petit tam-tam,

d'une paire de cymbales, d'une espèce de calotte de bois ou de grande

sébile placée sur un trépied et que l'on frappe avec deux baguettes,

d'un instrument à vent assez semblable à une noix de coco, dans lequel

on souffle tout simplement, et qui fait: Hou! hou! en hurlant; et enfin

d'un violon chinois. Mais quel violon! C'est un tube de gros bambou long

de six pouces, dans lequel est planté une tige de bois très-mince et

longue d'un pied et demi à peu près, de manière à figurer assez bien un

marteau creux dont le manche serait fiché près de la tête du maillet au

lieu de l'être au milieu de sa masse. Deux fines cordes de soie sont

tendues, n'importe comment, du bout supérieur du manche à la tête du

maillet. Entre ces deux cordes, légèrement tordues l'une sur l'autre,

passent les crins d'un fabuleux archet qui est ainsi forcé, quand on le

pousse ou le tire, de faire vibrer les deux cordes à la fois. Ces deux

cordes sont discordantes entre elles, et le son qui en résulte est

affreux. Néanmoins, le Paganini chinois, avec un sérieux digne du succès

qu'il obtient, tenant son instrument appuyé sur le genou, emploie les

doigts de la main gauche sur le haut de la double corde à en varier les

intonations, ainsi que cela se pratique pour jouer du violoncelle, mais

sans observer toutefois aucune division relative aux tons, demi-tons, ou

à quelque intervalle que ce soit. Il produit ainsi une série continue de

grincements, de miaulements faibles, qui donnent l'idée des vagissements

de l'enfant nouveau-né d'une goule et d'un vampire.

Dans les tutti, le charivari des tam-tams, des cymbales, du violon et de

la noix de coco est plus ou moins furieux, selon que l'homme à la sébile

(qui du reste ferait un excellent timbalier), accélère ou ralentit le

roulement de ses baguettes sur la calotte de bois. Quelquefois même, à

un signe de ce virtuose remplissant à la fois les fonctions de chef

d'orchestre, de timbalier et de chanteur, l'orchestre s'arrête un

instant, et, après un court silence, frappe bien d'aplomb un seul coup.

Le violon seul vagit toujours. Le chant passe successivement du chef

d'orchestre à l'un de ses musiciens, en forme de dialogue; ces deux

hommes employant la voix de tête, entremêlée de quelques notes de la

voix de poitrine ou plutôt de la voix d'estomac, semblent réciter

quelque légende célèbre de leur pays. Peut-être chantent-ils un hymne à

leur dieu Bouddah, dont la statue aux quatorze bras orne l'intérieur de

la grand'chambre du navire.

Je n'essaierai pas de vous dépeindre ces cris de chacal, ces râles

d'agonisant, ces gloussements de dindon, au milieu desquels, malgré mon

extrême attention, il ne m'a été possible de découvrir que quatre _notes

appréciables_ (_ré_, _mi_, _si_, _sol_). Je dirai seulement qu'il faut

reconnaître la supériorité de la _small footed Lady_ et de son maître de

musique. Évidemment les chanteurs de la maison chinoise sont des

artistes, et ceux de la jonque ne sont que des mauvais amateurs. Quant à

la danse de ces hommes étranges, elle est digne de leur musique. Jamais

d'aussi hideuses contorsions n'avaient frappé mes regards. On croit voir

une troupe de diables se tordant, grimaçant, bondissant, au sifflement

de tous les reptiles, au mugissement de tous les monstres, au fracas

métallique de tous les tridents et de toutes les chaudières de

l'enfer... On me persuadera difficilement que le peuple chinois ne soit

pas fou...

Il n'y a pas de ville au monde, j'en suis convaincu, où l'on consomme

autant de musique qu'à Londres. Elle vous poursuit jusque dans les rues,

et celle-là n'est quelquefois pas la pire de toutes; plusieurs artistes

de talent ayant découvert que l'état de musicien ambulant est

incomparablement _moins pénible et plus lucratif_ que celui de musicien

d'orchestre dans un théâtre, quel qu'il soit. Le service de la rue ne

dure que deux ou trois heures par jour, celui des théâtres en prend huit

ou neuf. Dans la rue, on est au grand air, on respire, on change de

place et l'on ne joue que de temps en temps un petit morceau; au

théâtre, il faut souffrir d'une atmosphère étouffante, de la chaleur du

gaz, rester assis et jouer toujours, quelquefois même pendant les

entr'actes. Au théâtre, d'ailleurs, un musicien de second ordre n'a

guère que 6 livres (150 fr.) par mois; ce même musicien en se lançant

dans la carrière des places publiques est à peu près sûr de recueillir

en quatre semaines le double de cette somme, et souvent davantage. C'est

ainsi qu'on peut entendre avec un plaisir très-réel, dans les rues de

Londres, de petits groupes de bons musiciens anglais, blancs comme vous

et moi, mais qui ont jugé à propos, pour attirer l'attention, de se

barbouiller de noir. Ces faux Abyssiniens s'accompagnent avec un violon,

une guitare, un tambour de basque, une paire de timbales et des

castagnettes. Ils chantent de petits airs à cinq voix, très-agréables

d'harmonie, d'un rhythme parfois original et assez mélodieux. Ils ont de

plus une verve, une animation qui montre que leur tâche ne leur déplaît

pas et qu'ils sont heureux. Et les shillings et même les demi-couronnes

pleuvent autour d'eux après chacun de leurs morceaux. A côté de ces

troupes ambulantes de véritables musiciens, on entend encore volontiers

un bel Écossais, revêtu du curieux costume des Highlands, et qui, suivi

de ses deux enfants portant comme lui le plaid et la cotte à carreaux,

joue sur la cornemuse l'air favori du clan de Mac-Gregor. Il s'anime,

lui aussi, il s'exalte aux sons de son agreste instrument; et plus la

cornemuse gazouille, bredouille, piaille et frétille, plus ses gestes et

ceux de ses enfants deviennent rapides, fiers et menaçants. On dirait

qu'à eux trois, ces Gaëliques vont conquérir l'Angleterre.

Puis vous voyez s'avancer, tristes et somnolents, deux pauvres Indiens

de Calcutta, avec leur turban jadis blanc et leur robe jadis blanche.

Ils n'ont pour tout orchestre que deux petits tambours en forme de

tonnelets, comme on en voyait par douzaines à l'Exposition. Ils portent

l'instrument suspendu sur leur ventre par une corde, et le frappent

doucement des deux côtés avec _les_ doigts étendus de chaque main. Le

faible bruit qui en résulte est rhythmé d'une façon assez singulière,

et, par sa continuité, ressemble à celui d'un rapide tic-tac de moulin.

L'un d'eux chante là-dessus, dans quelque dialecte des Indes, une jolie

petite mélodie en _mi_ mineur, n'embrassant qu'une sixte (du _mi_ à

l'_ut_), et si triste, malgré son mouvement vif, si souffrante, si

exilée, si esclave, si découragée, si privée de soleil, qu'on se sent

pris, en l'écoutant, d'un accès de nostalgie. Il n'y a encore là ni

tiers, ni, quarts, ni demi-quarts de ton; et c'est du chant.

La musique des Indiens de l'Orient doit néanmoins peu différer de celle

des Chinois, si l'on en juge par les instruments envoyés par l'Inde à

l'Exposition universelle. J'ai examiné parmi ces machines puériles, des

mandolines à quatre et à trois cordes, et même à une corde, dont le

manche est divisé par des sillets comme chez les Chinois; les unes sont

de petite dimension, d'autres ont une longueur démesurée. Il y avait de

gros et de petits tambours, dont le son diffère peu de celui qu'on

produit en frappant avec les doigts sur la calotte d'un chapeau; un

instrument à vent à anche double, de l'espèce de nos hautbois, et dont

le tube sans trous ne donne qu'une note. Le principal des musiciens qui

accompagnèrent à Paris, il y a quelques années, les Bayadères de

Calcutta, se servait de ce hautbois primitif. Il faisait ainsi

bourdonner un _la_ pendant des heures entières, et ceux _qui aiment

cette note_ en avaient largement pour leur argent. La collection des

instruments orientaux de l'Exposition contenait encore des flûtes

traversières exactement pareilles à celle du _maître de musique_ de la

_small footed Lady_; une trompette énorme et grossièrement exécutée, sur

un patron qui n'offre avec celui des trompettes européennes que

d'insignifiantes différences; plusieurs instruments à archet aussi

stupidement abominables que celui dont se servait sur la jonque le démon

chinois dont je vous ai parlé; une espèce de tympanon dont les cordes

tendues sur une longue caisse paraissent devoir être frappées par des

baguettes; une ridicule petite harpe à dix ou douze cordes, attachées au

corps de l'instrument _sans clefs_ pour les tendre, et qui doivent en

conséquence se trouver constamment en relations discordantes; et enfin

une grande roue chargée de gongs ou tam-tams de petites dimensions, dont

le bruit, quand elle est mise en mouvement, a le même charme que celui

des gros grelots attachés sur le cou et la tête des chevaux de rouliers.

Admirez cet arsenal!! Je conclus pour finir, que les Chinois et les

Indiens auraient une musique semblable à la nôtre, _s'ils en avaient

une_; mais qu'ils sont encore à cet égard plongés dans les ténèbres les

plus profondes de la barbarie et dans une ignorance enfantine où se

décèlent à peine quelques vagues et impuissants instincts; que, de plus,

les Orientaux appellent _musique_ ce que nous nommons _charivari_, et

que pour eux, comme pour les sorcières de Macbeth, _l'horrible est le

beau_.

VINGT-DEUXIÈME SOIRÉE

ON JOUE L'IPHIGÉNIE EN TAURIDE DE GLUCK.

Tout l'orchestre, pénétré d'un respect religieux pour cette oeuvre

immortelle, semble craindre de n'être pas à la hauteur de sa tâche. Je

remarque l'attention profonde et continue des musiciens à suivre de

l'oeil les mouvements de leur chef, la précision de leurs attaques, leur

vif sentiment des accents expressifs, la discrétion de leurs

accompagnements, la variété qu'ils savent établir dans les nuances.

Le choeur, lui aussi, se montre irréprochable. La scène des Scythes, au

premier acte, excite l'enthousiasme du public spécial qui se presse dans

la salle. L'acteur chargé du rôle d'Oreste est insuffisant et presque

ridicule; Pylade chante comme un agneau. L'Iphigénie seule est digne de

son rôle. Quand vient son air «O malheureuse Iphigénie!» dont le coloris

antique, l'accent solennel, la mélodie et l'accompagnement si dignement

désolés rappellent les sublimités d'Homère, la simple grandeur des âges

héroïques, et remplissent le coeur de cette insondable tristesse que fait

toujours naître l'évocation d'un illustre passé, Corsino pâlissant,

cesse de jouer. Il appuie ses coudes sur ses genoux et cache sa figure

entre ses deux mains, comme abîmé dans un sentiment inexprimable. Peu à

peu je vois sa respiration devenir plus pressée, le sang affluer à ses

tempes qui rougissent, et à l'entrée du choeur des femmes avec ces mots:

«_Mêlons nos cris plaintifs à ses gémissements!_» au moment où cette

longue clameur des prêtresses s'unit à la voix de la royale orpheline et

retentit au milieu du conflit des sons déchirants de l'orchestre, deux

ruisseaux de larmes jaillissent violemment de ses yeux, il éclate en

sanglots tels que je me vois forcé de l'emmener hors de la salle.

Nous sortons...... je le reconduis chez lui..... Assis tous les deux

dans sa modeste chambre qu'éclaire la lune seulement, nous restons

longtemps immobiles... Corsino lève un instant les yeux sur le buste de

Gluck placé sur son piano... Nous nous regardons..... la lune

disparaît..... Il soupire avec effort..... se jette sur son lit..... Je

pars..... nous n'avons pas dit un mot....

VINGT-TROISIÈME SOIRÉE

GLUCK ET LES CONSERVATORIENS DE NAPLES MOT DE DURANTE.

On joue un, etc., etc., etc.

Les soirées de l'orchestre · 第 21 / 34 段