entre la voix des enfants élevés par charité à Londres et celle de nos
enfants pauvres de Paris, ne serait point due à l'alimentation,
abondante et bonne chez les premiers, insuffisante et de mauvaise
qualité chez les seconds. Cela est très-probable. Ces enfants anglais
sont forts, bien musclés, et n'offrent rien de l'aspect souffreteux et
débile que présente à Paris la jeune population ouvrière, épuisée par un
mauvais régime alimentaire, le travail et les privations. Il est tout
naturel que les organes vocaux participent chez nos enfants de
l'affaiblissement du reste de l'organisme, et que l'intelligence même
puisse s'en ressentir.
En tout cas, ce ne sont pas les voix seulement qui manqueraient
aujourd'hui pour révéler à Paris, d'une aussi étonnante façon, la
sublimité de la _musique monumentale_. Ce qui manquerait d'abord, c'est
la cathédrale aux gigantesques proportions (l'église de Notre-Dame
elle-même ne conviendrait pas); c'est, hélas! aussi la foi dans l'art;
c'est un élan direct et chaleureux vers lui; c'est le calme, la
patience, la subordination des élèves et des artistes; c'est une grande
volonté, sinon du gouvernement, au moins des classes riches,
d'atteindre le but après en avoir compris la beauté, et, par suite,
c'est enfin l'argent qui manquerait, et l'entreprise croulerait par sa
base. Nous n'avons qu'à rappeler, pour comparer une petite chose à une
immense, la triste fin de Choron, qui, avec de faibles ressources, avait
déjà obtenu de si importants résultats dans son institution de musique
chorale, et qui mourut de chagrin quand, _par économie_, le gouvernement
de Juillet la supprima.
Et pourtant, au moyen de trois ou quatre établissements qu'il serait
aisé de fonder chez nous, qui pourrait, dans un certain nombre d'années,
nous empêcher de donner à Paris un exemple en petit, mais perfectionné,
de la fête musicale anglaise? Nous n'avons pas l'église de Saint-Paul,
il est vrai, mais nous avons le Panthéon, qui offre, sinon des
dimensions, au moins des dispositions intérieures à peu près semblables.
Le nombre des exécutants et celui des auditeurs serait moins colossal;
mais l'édifice étant aussi moins vaste, l'effet pourrait être encore
fort extraordinaire.
Admettons que le plan incliné, partant du haut de la porte centrale du
Panthéon, ne pût contenir que cinq mille auditeurs: une pareille
assemblée est encore assez respectable, et me paraît représenter
largement cette partie de la population de Paris qui possède
l'intelligence et le sentiment de l'art. Supposez maintenant que sur les
amphithéâtres, au lieu de six mille cinq cents enfants ignorants, nous
ayons _mille cinq cents_ enfants _musiciens_; _cinq cents_ femmes
musiciennes et armées de véritables voix; de plus, _deux mille_ hommes
suffisamment doués par la nature et l'éducation; admettez aussi qu'au
lieu de donner au public le fond central de l'hexagone, sous la coupole,
on y place un petit orchestre de trois ou quatre cents instrumentistes,
et qu'à cette masse bien exercée de quatre mille trois cents musiciens
soit confiée l'exécution d'une belle oeuvre, écrite dans le style
convenable à de pareils moyens, sur un sujet où la grandeur est unie à
la noblesse, où se retrouve vibrante l'expression de toutes les hautes
pensées qui peuvent faire battre le coeur de l'homme; je crois qu'une
telle manifestation du plus puissant des arts, aidée du prestige de la
poésie et de l'architecture, serait réellement digne d'une nation comme
la nôtre et laisserait bien loin derrière elle les fêtes si vantées de
l'antiquité.
Avec les ressources françaises seules, dans une dizaine d'années, cette
fête serait possible; Paris n'aurait qu'à vouloir. En attendant, et à
l'aide des premiers rudiments de la musique, les Anglais veulent et
peuvent. Grand peuple, qui a l'instinct des grandes choses!!! l'âme de
Shakspeare est en lui!
* * * * *
Le jour où j'assistai pour la première fois à cette cérémonie, en
sortant de Saint-Paul dans un état de demi-ivresse que vous concevrez
maintenant, je me laissai conduire, sans trop savoir pourquoi, sur un
bateau de la Tamise où je reçus pendant vingt minutes une pluie
battante. Revenu ensuite à pied et tout mouillé de Chelsea, où je
n'avais que faire, j'eus la prétention de dormir; mais les nuits qui
succèdent à de pareils jours ne connaissent pas le sommeil. J'entendais
sans cesse rouler dans ma tête cette clameur harmonieuse: _All people
that on earth do dwell_, et je voyais tourbillonner l'église de
Saint-Paul; je me retrouvais dans son intérieur; il était, par une
bizarre transformation, changé en pandæmonium: c'était la mise en scène
du célèbre tableau de Martin; au lieu de l'archevêque dans sa chaire,
j'avais Satan sur son trône; au lieu des milliers de fidèles et
d'enfants groupés autour de lui, des peuples de démons et de damnés
dardaient du sein des ténèbres visibles leurs regards de flamme, et
l'amphithéâtre de fer sur lequel ces millions étaient assis vibrait tout
entier d'une manière terrible, en répandant d'affreuses harmonies.
Enfin, las de la continuité de ces hallucinations, je pris le parti,
bien qu'il fît à peine jour, de sortir et de m'acheminer vers le palais
de l'Exposition où m'appelaient dans quelques heures mes fonctions de
juré. Londres dormait encore; aucune des Sara, des Mary, des Kate, qui
lavent chaque matin le seuil des maisons, n'apparaissait son éponge à
la main. Une vieille Irlandaise _aginée_ fumait sa pipe, accroupie
seule dans un coin de Manchester square. Les vaches nonchalantes
ruminaient, couchées sur l'épais gazon de Hyde-Park. Le petit
trois-mâts, ce jouet du peuple navigateur, se balançait sommeillant sur
la rivière Serpentine. Déjà quelques gerbes lumineuses se détachaient
des vitraux élevés du palais ouvert à _all people that on earth do
dwell_.
La garde, qui veille aux barrières de ce Louvre, accoutumée de me voir à
toutes sortes d'heures indues, me laissa passer et j'entrai. C'était
encore un spectacle d'une grandeur originale que celui de l'intérieur
désert du palais de l'Exposition à sept heures du matin: cette vaste
solitude, ce silence, ces douces lueurs tombant du faîte transparent,
tous ces jets d'eau taris, ces orgues muettes, ces arbres immobiles, et
cet étalage harmonieux des riches produits apportés là de tous les coins
du monde par cent peuples rivaux. Ces ingénieux travaux, fils de la
paix, ces instruments de destruction qui rappellent la guerre, toutes
ces causes de mouvement et de bruit semblaient alors converser
mystérieusement entre elles, en l'absence de l'homme, dans cette langue
inconnue qu'on entend avec _l'oreille de l'esprit_. Je me disposais à
écouter leur secret dialogue, me croyant seul dans le palais; mais nous
étions trois: un Chinois, un moineau et moi. Les yeux _bridés_ de
l'Asiatique s'étaient ouverts avant l'heure, à ce qu'il paraît, ou
peut-être, comme les miens, ne s'étaient-ils pas fermés. A l'aide d'un
petit balai de plume, il époussetait avec soin ses beaux vases de
porcelaine, ses hideux magots, ses laques, ses soieries. Puis je le vis
prendre un arrosoir, aller puiser de l'eau dans le bassin de la fontaine
de verre, et revenir désaltérer avec tendresse une pauvre fleur,
chinoise sans doute, qui s'étiolait dans un ignoble vase européen. Après
quoi il vint s'asseoir à quelques pas de sa boutique, regarda les
tam-tams qui y étaient appendus, fit un mouvement comme pour aller les
frapper; mais réfléchissant qu'il n'avait ni frères ni amis à réveiller,
il laissa retomber sa main qui tenait déjà le marteau du gong, et
soupira. «_Dulces reminiscitur Argos_,» me dis-je. Prenant alors mon
air le plus gracieux, je m'approche de lui, et supposant qu'il entend
l'anglais, je lui adresse un _good morning, sir_, plein d'un intérêt
bienveillant auquel il n'y avait pas à se méprendre. Pour toute réponse,
mon homme se lève, me tourne le dos, va ouvrir une armoire, et en tire
des sandwiches qu'il se met à manger sans me regarder et d'un air assez
méprisant pour ce mets des _Barbares_. Puis il soupire encore..... Il
pense évidemment à ses succulentes nageoires de requin frites dans de
l'huile de ricin dont il se régalait dans son pays, à la soupe aux nids
d'hirondelles, et à ces fameuses confitures de cloportes qu'on fait si
bien à Canton. Pouah! les pensées de ce gastronome impoli me donnent des
nausées, et je m'éloigne.
En passant près d'une grosse pièce de canon de 48, fondue à Séville et
qui avait l'air, en regardant la boutique de Sax placée auprès d'elle,
de le défier de faire un instrument de cuivre de son calibre et de sa
voix, j'effarouche un moineau caché dans la gueule de la brutale
Espagnole. Pauvre échappé du massacre des innocents, ne crains rien, je
ne te dénoncerai pas; au contraire, tiens!...--Et, tirant de ma poche un
morceau de biscuit que le maître des cérémonies de Saint-Paul m'avait
forcé d'accepter la veille, je l'émiette sur le plancher. Lorsqu'on
construisit le palais de l'Exposition, une tribu de moineaux avait élu
domicile dans l'un des grands arbres qui ornent à cette heure le
transept. Elle s'obstina à y rester malgré les progrès menaçants du
travail des ouvriers. Il n'était guère possible, en effet, à ces bêtes
d'imaginer qu'elles pussent être prises dans une pareille cage de verre
au treillis de fer. Quand elles eurent la conviction du fait, leur
étonnement fut grand. Les moineaux cherchaient une issue en voletant de
droite et de gauche. Dans la crainte des dégâts que leur présence
pouvait causer à certains objets délicats exposés dans le bâtiment, on
résolut de les tuer tous, et on y parvint, avec des sarbacanes, vingt
sortes de piéges et la perfide noix vomique. Mon moineau, dont je
découvris ainsi la retraite et que je me gardai de trahir, était le
seul qui eût survécu. C'est le Joas de son peuple, me dis-je,
Et je le sauverai des fureurs d'Athalie.
Comme je prononçais ce vers remarquable, à l'instant même improvisé, un
bruit assez semblable au bruit de la pluie se répandit sous les vastes
galeries: c'étaient les jets d'eau et les fontaines auxquels leurs
gardiens venaient de donner la volée. Les châteaux de cristal, les
rochers factices, vibraient sous le ruissellement de leurs perles
liquides; les policemen, ces bons gendarmes sans armes, que chacun
respecte avec tant de raison, se rendaient à leur poste; le jeune
apprenti de M. Ducroquet s'approchait de l'orgue de son patron, en
méditant la nouvelle polka dont il allait nous régaler; les ingénieux
fabricants de Lyon venaient achever leur admirable étalage; les
diamants, prudemment cachés pendant la nuit, reparaissaient scintillants
sous leur vitrine; la grosse cloche irlandaise en _ré bémol mineur_, qui
trônait dans la galerie de l'est, s'obstinait à frapper un, deux, trois,
quatre, cinq, six, sept, huit coups, toute fière de ne point ressembler
à sa soeur de l'église d'Albany street, qui donne une résonnance de
_tierce majeure_. Le silence m'avait tenu éveillé, ces rumeurs
m'assoupirent; le besoin de sommeil devenait irrésistible; je vins
m'asseoir devant le grand piano d'Érard, cette merveille musicale de
l'Exposition; je m'accoudai sur son riche couvercle, et j'allais
m'endormir, quand Thalberg me frappant sur l'épaule: «Eh, confrère! le
jury se rassemble. Allons! de l'ardeur! nous avons aujourd'hui
trente-deux tabatières à musique, vingt-quatre accordéons et treize
bombardons à examiner.»
* * * * *
(Les musiciens, que mon récit paraît avoir intéressés, gardent le
silence et semblent attendre que je continue.)
* * * * *
Je ne puis comparer à l'effet de _l'unisson_ gigantesque des enfants de
Saint-Paul que celui des belles _harmonies_ religieuses écrites par
Bortniansky pour la chapelle impériale russe, et qu'exécutent à
Saint-Pétersbourg les chantres de la cour, avec une perfection
d'ensemble, une finesse de nuances et une beauté de sons dont vous ne
pouvez vous former aucune idée. Mais ceci, au lieu d'être le résultat de
la puissance d'une masse de voix incultes, est le produit exceptionnel
de l'art; on le doit à l'excellence des études constamment suivies par
une collection de choristes choisis.
Le choeur de la chapelle de l'empereur de Russie, composé de
quatre-vingts chanteurs, hommes et enfants, exécutant des morceaux à
quatre, six et huit parties réelles, tantôt d'une allure assez vive et
compliqués de tous les artifices du style fugué, tantôt d'une expression
calme et séraphique, d'un mouvement extrêmement lent, et exigeant en
conséquence une pose de voix et un art de la soutenir fort rares, me
paraît au-dessus de tout ce qui existe en ce genre en Europe. On y
trouve des voix graves, inconnues chez nous, qui descendent jusqu'au
contre-la, au-dessous des portées, clef de fa. Comparer l'exécution
chorale de la chapelle Sixtine de Rome avec celle de ces chantres
merveilleux, c'est opposer la pauvre petite troupe de racleurs d'un
théâtre italien du troisième ordre à l'orchestre du Conservatoire de
Paris.
L'action qu'exerce de choeur et la musique qu'il exécute, sur les
personnes nerveuses, est irrésistible. A ces accents inouïs, on se sent
pris de mouvements spasmodiques presque douloureux qu'on ne sait comment
maîtriser. J'ai essayé plusieurs fois de rester, par un violent effort
de volonté, impassible en pareil cas, sans pouvoir y parvenir.
Le rituel de la religion chrétienne grecque interdisant l'emploi des
instruments de musique et même celui de l'orgue dans les églises, les
choristes russes chantent en conséquence toujours sans accompagnement.
Ceux de l'empereur ont même voulu éviter qu'un chef leur fût nécessaire
pour marquer la mesure, et ils sont parvenus à s'en passer. S. A. I.
madame la grande-duchesse de Leuchtenberg m'ayant fait un jour, à
Saint-Pétersbourg, l'honneur de m'inviter à entendre une messe chantée à
mon intention dans la chapelle du palais, j'ai pu juger de l'étonnante
assurance avec laquelle ces choristes, ainsi livrés à eux-mêmes, passent
brusquement d'une tonalité à une autre, d'un mouvement lent à un
mouvement vif, et exécutent jusqu'à des récitatifs et des psalmodies non
mesurées avec un ensemble imperturbable. Les quatre-vingts chantres,
revêtus de leur riche costume, étaient disposés en deux groupes égaux
debout de chaque côté de l'autel, en face l'un de l'autre. Les basses
occupaient les rangs les plus éloignés du centre, devant eux étaient les
ténors, et devant ceux-ci les enfants soprani et contralti. Tous,
immobiles, les yeux baissés, attendaient dans le plus profond silence le
moment de commencer leur chant, et à un signe, fait sans doute par l'un
des chefs d'attaque, signe imperceptible pour le spectateur, et sans que
personne eût donné le ton ni déterminé le mouvement, ils entonnèrent un
des plus vastes _concerts à huit voix_ de Bortniansky. Il y avait dans
ce tissu d'harmonie des enchevêtrements de parties qui semblent
impossibles, des soupirs, de vagues murmures comme on en entend parfois
en rêve, et de temps en temps de ces accents qui, par leur intensité,
ressemblent à des cris, saisissent le coeur à l'improviste, oppressent la
poitrine et suspendent la respiration. Puis tout s'éteignait dans un
decrescendo incommensurable, vaporeux, céleste; on eût dit un choeur
d'anges partant de la terre et se perdant peu à peu dans les hauteurs de
l'empyrée. Par bonheur, la grande-duchesse ne m'adressa pas la parole ce
jour-là, car dans l'état où je me trouvais à la fin de la cérémonie, il
est probable que j'eusse paru à Son Altesse prodigieusement ridicule.
Bortniansky (Dimitri Stepanowich), né en 1751 à Gloukoff, avait
quarante-cinq ans, lorsque, après un assez long séjour en Italie, il
revint à Saint-Pétersbourg et fut nommé directeur de la chapelle
impériale. Le choeur des chantres, qui existait depuis le règne du czar
Alexis Michaïlowitch, laissait encore beaucoup à désirer quand
Bortniansky en prit la direction. Cet homme habile, se consacrant
exclusivement à sa nouvelle tâche, mit tous ses soins à perfectionner
cette belle institution, et pour atteindre ce but s'occupa
principalement de compositions religieuses. Il mit en musique
quarante-cinq psaumes à quatre et à huit parties. On lui doit, en outre,
une messe à trois parties et un grand nombre de pièces détachées. Dans
toutes ces oeuvres, on trouve un véritable sentiment religieux, souvent
une sorte de mysticisme, qui plonge l'auditeur en de profondes extases,
une rare expérience du groupement des masses vocales, une prodigieuse
entente des nuances, une harmonie sonore, et, chose surprenante, une
incroyable liberté dans la disposition des parties, un mépris souverain
des règles respectées par ses prédécesseurs comme par ses contemporains,
et surtout par les Italiens dont il est censé le disciple. Il mourut le
28 septembre 1825, âgé de soixante-quatorze ans. Après lui, la direction
de la chapelle fut confiée au conseiller privé Lvoff, homme d'un goût
exquis et possédant une grande connaissance pratique des oeuvres
magistrales de toutes les écoles. Ami intime et l'un des plus sincères
admirateurs de Bortniansky, il se fit un devoir de suivre
scrupuleusement la marche que celui-ci avait tracée. La chapelle
impériale était déjà parvenue à un degré de splendeur remarquable,
lorsque, en 1836, après la mort du conseiller Lvoff, son fils, le
général Alexis Lvoff, en fut nommé directeur.
La plupart des amateurs de quatuors et les grands violonistes de toute
l'Europe connaissent ce musicien éminent, à la fois virtuose et
compositeur. Son talent sur le violon est remarquable, et son dernier
ouvrage, que j'entendis à Saint-Pétersbourg il y a quatre ans, l'opéra
d'_Ondine_, dont M. de Saint-Georges vient de traduire le livret en
français, contient des beautés de l'ordre le plus élevé, fraîches,
vives, jeunes et d'une originalité charmante. Depuis qu'il dirige le
choeur des chantres de la cour, tout en suivant la même voie que ses
devanciers, en ce qui concerne le perfectionnement de l'exécution, il
s'est appliqué à augmenter le répertoire déjà si riche de cette
chapelle, soit en composant des pièces de musique religieuse, soit en se
livrant à d'utiles et savantes investigations dans les archives
musicales de l'Église russe, recherches grâce auxquelles il a fait
plusieurs découvertes précieuses pour l'histoire de l'art.
La musique chorale nous a entraînés bien loin, messieurs, mais je ne
pouvais passer sous le silence un fait aussi considérable que la
perfection d'exécution à laquelle sont parvenus les chantres de
l'empereur de Russie. Ce souvenir, d'ailleurs, s'est tout naturellement
présenté a mon esprit comme l'antithèse de celui des enfants anglais de
Saint-Paul.
Maintenant, pour revenir à Londres, et avant de décrire la musique des
Chinois, des Indiens et des Highlanders, que j'ai entendue, je dois vous
dire que l'Angleterre (on l'ignore trop sur le continent), a créé depuis
quelques années des établissements d'une grande importance, où la
musique n'est point un objet de spéculation comme dans les théâtres, et
où on la cultive en grand, avec soin, avec talent et un véritable amour.
Telles sont _the sacred Harmonic Society_, _the London sacred Harmonic
Society_, à Londres, et les Philharmoniques de Manchester et de
Liverpool. Les deux sociétés londoniennes, qui font entendre des
oratorios dans la vaste salle d'Exeter-Hall, comptent près de six cents
choristes. Les voix de ces chanteurs ne sont pas des plus belles, il est
vrai, bien qu'elles m'aient paru de beaucoup supérieures aux voix
parisiennes proprement dites; mais de leur ensemble résulte toutefois un
effet imposant, essentiellement musical, et, en somme, ces choristes
sont capables d'exécuter correctement les oeuvres si complexes, aux
intonations si dangereuses parfois, de Hændel et de Mendelssohn,
c'est-à-dire tout ce qu'il y a, en fait de chant choral, de plus
difficile. L'orchestre qui les accompagne est insuffisant par le nombre
seulement; eu égard au caractère simple de l'instrumentation des
oratorios en général, il laisse peu à désirer sous les autres rapports.
C'est par cette masse bien organisée d'amateurs, secondés par un petit
nombre d'artistes, que j'ai entendu exécuter à Exeter-Hall, devant deux
mille auditeurs profondément attentifs, le magnifique poëme sacré
_Élie_, dernière oeuvre de Mendelssohn. Entre ces institutions et celles
qui ont mis nos ouvriers de Paris à même de chanter une fois l'an en
public des ponts-neufs plus ou moins misérables, il y a un abîme. Je ne
connais pas encore la valeur de la Société musicale de Liverpool. Celle
de Manchester, dirigée en ce moment par Charles Hallé, le pianiste
modèle, le musicien sans peur et sans reproche, est peut-être supérieure
aux Sociétés de Londres, si l'on en croit les juges impartiaux. La
beauté des voix y est du moins extrêmement remarquable, le sentiment
musical très-vif, l'orchestre nombreux et bien exercé; et quant à
l'ardeur des dilettanti, elle est telle, que quatre cents auditeurs
surnuméraires paient une demi-guinée _pour avoir le droit d'acheter_ des
billets de concert, dans le cas très-rare où, par l'absence ou la
maladie de quelques-uns des sociétaires auditeurs en titre, il leur
deviendrait possible de s'en procurer. Soutenue par un tel zèle, si
dispendieuse qu'elle soit, une institution musicale doit prospérer. La
musique se fait belle et charmante pour ceux qui l'aiment et la
respectent; elle n'a que dédains et mépris pour ceux qui la vendent.
Voilà pourquoi elle est si acariâtre, si insolente et si sotte de notre
temps, dans la plupart des grands théâtres de l'Europe livrés à la
spéculation, où nous la voyons si atrocement vilipendée.
Parmi les institutions musicales de Londres, je vous citerai encore
l'ancienne Société philharmonique de Hanover square, depuis trop
longtemps célèbre pour que j'aie à vous en entretenir.
Quant à la _New philharmonic Society_, récemment fondée à Exeter-Hall,
et qui vient d'y fournir une carrière si brillante, vous concevrez que
je doive me borner à quelques détails de simple statistique; en ma
qualité de chef d'orchestre de cette Société, j'aurais mauvaise grâce
d'en faire l'éloge. Sachez seulement que les directeurs de l'entreprise
m'ont donné les moyens de faire exécuter grandement les chefs-d'oeuvre,
et la possibilité (à peu près sans exemple jusqu'ici en Angleterre)
d'avoir un nombre suffisant de répétitions. L'orchestre et le choeur
forment ensemble un personnel de deux cents trente exécutants, parmi
lesquels on compte tout ce qu'il y a de mieux à Londres en artistes
anglais et étrangers. Tous, a un talent incontestable, joignent
l'ardeur, le zèle et l'amour de l'art, sans lesquels les talents les
plus réels ne produisent bien souvent que de médiocres résultats.