n'était pas d'y rentrer ce soir-là; mais Corsino et quelques-uns de ses
confrères sont venus m'exprimer leurs regrets de m'avoir blessé en
taxant de cruauté ma critique; j'ai ri, j'étais désarmé, je les ai
suivis au théâtre. Les musiciens m'accueillent avec la plus vive
cordialité; ils veulent me faire oublier mon mécontentement qu'ils ont
cru réel; mais dès le premier coup d'archet de l'ouverture chacun cesse
de parler. On écoute religieusement le chef-d'oeuvre de Mozart, dignement
exécuté par le choeur et par l'orchestre. A la fin du dernier acte: «Que
pensez-vous de notre baryton Don Giovanni? me demande Bacon d'un air de
fierté nationale.--Je pense qu'il mérite le prix Monthyon.--Qu'est-ce
que c'est? dit-il, en se tournant vers Corsino.--(_Corsino_,) C'est le
prix de vertu.--(_Bacon_, étonné d'abord, très-flatté ensuite, reprend
avec une satisfaction douce:) Oh! c'est vrai, M. K**** est un bien
brave homme!»
VINGTIÈME SOIRÉE
GLANES HISTORIQUES.--SUSCEPTIBILITÉ SINGULIÈRE DE NAPOLÉON, SA SAGACITÉ
MUSICALE.--NAPOLÉON ET LESUEUR.--NAPOLÉON ET LA RÉPUBLIQUE DE
SAN-MARINO.
On joue un opéra, etc., etc., etc.
Tout le monde parle. Corsino raconte des anecdotes. J'arrive au moment
où il commence celle-ci:
Le 9 février 1807, il y eut grand concert à la cour de Napoléon.
L'assemblée était brillante, Crescentini chantait. A l'heure dite, on
annonce l'Empereur; il entre, prend place; le programme lui est
présenté. Le concert commence; après l'ouverture, il ouvre le programme,
le lit, et pendant que le premier morceau de chant s'exécute, il appelle
à haute voix le maréchal Duroc et lui dit quelques mots à l'oreille. Le
maréchal traverse la salle, vient à M. Grégoire, que son emploi de
secrétaire de la musique de l'Empereur obligeait à faire les programmes
des concerts, et l'apostrophant avec sévérité: «Monsieur Grégoire,
l'Empereur me charge de vous inviter _à ne pas faire à l'avenir de
l'esprit dans vos programmes_.» Le pauvre secrétaire reste stupéfait, ne
comprenant pas ce qu'a voulu dire le maréchal et n'osant plus lever les
yeux. Dans l'intervalle des morceaux de musique, chacun lui demande à
voix basse quel est le sujet de cette algarade, et le malheureux
Grégoire, de plus en plus troublé, de répondre toujours: «Je n'en sais
pas plus que vous, je n'y comprends rien.» Il s'attend à être destitué
le lendemain, et s'arme déjà de courage pour supporter une disgrâce qui
lui paraît inévitable, bien qu'il en ignore le motif.
Le concert terminé, l'Empereur en partant laisse le programme sur son
fauteuil; Grégoire accourt, le saisit, le lit, le relit cinq ou six
fois, sans y rien découvrir de répréhensible; il le donne à lire à MM.
Lesueur, Rigel, Kreutzer, Baillot, qui n'y aperçoivent rien non plus que
de parfaitement convenable et de fort innocent. Les quolibets des
musiciens commençaient à pleuvoir sur le malencontreux secrétaire quand
une soudaine inspiration vint lui donner la clef de cette énigme et
redoubler ses terreurs. Le programme (manuscrit selon l'usage)
commençait par ces mots:
_Musique de l'Empereur._
et au lieu de tirer au-dessous une simple ligne, comme à l'ordinaire, je
ne sais quelle fantaisie de Grégoire l'avait porté à dessiner une suite
d'étoiles d'une grandeur croissante jusqu'au milieu de la page et
décroissante jusqu'à l'autre bord. Pouvait-on penser que Napoléon, alors
à l'apogée de sa gloire, verrait dans cet inoffensif ornement, une
allusion à sa fortune passée, présente et future! allusion désagréable
pour lui autant qu'insolente de la part du prophète de malheur qui l'eût
faite à dessein, puisqu'elle donnait à entendre par les deux
imperceptibles étoiles placées aux extrémités de la ligne, autant que
par la largeur démesurée de l'étoile du milieu, que l'astre impérial, si
brillant alors, devait successivement décliner, s'amoindrir et
s'éteindre dans la proportion inverse de celle qu'il avait suivie
jusqu'à ce jour. Le temps a trop bien prouvé qu'il en devait être ainsi;
mais le génie du grand homme lui avait-il déjà dévoilé ce que le sort
lui réservait, cette bizarre susceptibilité pourrait le faire croire.
Voici, messieurs, la copie du programme qui faillit amener la ruine du
brave secrétaire. Grégoire lui-même, en me racontant son aventure, me
fit présent de l'original.
Je vous prie de remarquer épisodiquement que le secrétaire de la musique
de l'Empereur ne savait pas l'orthographe du nom de _Guglielmi_.
MUSIQUE DE L'EMPEREUR
GRAND CONCERT
FRANÇAIS ET ITALIEN
_Du lundi 9 février 1807_
Ouverture des 2 jumeaux... de Guillelmi.
Nos 1. Air de Roméo et Juliette... de Zingarelli
PAR MADAME DURET.
2. Air des Horaces... de Cimarosa.
PAR M. CRESCENTINI.
3. Air détaché... de Crescentini.
PAR MADAME BARILLI.
4. Duo de Cléopâtre... de Nazolini.
PAR MADAME BARILLI ET M. CRESCENTINI.
5. Air détaché, avec choeurs... de Jadin
PAR M. LAYS.
6. Duo delle Cantatrice Villane... de Fioravanti
PAR MADAME ET M. BARILLI.
7. Grand Final du Roi Théodore à Venise... de Païsiello.
On imagine bien que Grégoire, peu à peu rassuré sur la crainte de perdre
sa place, n'eut garde, aux concerts suivants, de reproduire dans ses
programmes le moindre trait, la moindre vignette symbolique. C'est à
peine s'il osait mettre les points sur les _i._ La leçon avait été trop
forte, il craignait toujours _de faire de l'esprit_ SANS LE SAVOIR.
* * * * *
Dans une autre circonstance, Napoléon fit preuve d'un sentiment musical
dont, très-probablement, on ne le croyait pas doué. Un concert avait été
arrangé pour la soirée aux Tuileries; sur les six morceaux du programme,
le nº 3 était de Païsiello. A la répétition, le chanteur de ce morceau
se trouve incommodé et hors d'état de prendre part au concert. Il faut
remplacer l'air par un autre du même auteur, l'Empereur ayant toujours
témoigné pour la musique de Païsiello une préférence marquée. La chose
se trouvant fort difficile, Grégoire imagine de substituer au nº 8
manquant, un air de Generali qu'il met hardiment sous le nom de
Païsiello. Il faut avouer, entre nous, monsieur le secrétaire, que vous
preniez là une liberté bien grande; c'était une belle et bonne
mystification que vous vouliez faire subir à l'Empereur. Mais peut-être,
cette fois encore, _faisiez-vous de l'audace sans le savoir_. Quoi qu'il
en soit, à la grande surprise des musiciens, l'illustre dilettante ne
fut point dupe de la supercherie. En effet à peine le nº 8 était-il
commencé, que l'Empereur, faisant de la main son signe habituel, suspend
le concert: «Monsieur Lesueur, s'écrie-t-il, ce morceau n'est pas de
Païsiello.--Je demande pardon à Votre Majesté; il est de lui, n'est-ce
pas, Grégoire?--Oui, Sire, certainement.--Messieurs, il y a quelque
erreur là-dedans: mais veuillez bien recommencer...»--Après vingt
mesures, l'Empereur interrompt le chanteur pour la seconde fois: «Non,
non, c'est impossible, Païsiello a plus d'esprit que cela.» Et Grégoire
d'ajouter d'un air humble et confit: «C'est sans doute un ouvrage de sa
jeunesse, un coup d'essai.--Messieurs, réplique vivement Napoléon, les
coups d'essai d'un grand maître comme Païsiello sont toujours empreints
de génie, et jamais au-dessous de la médiocrité, comme le morceau, que
vous venez de me faire entendre.....»
Nous avons eu en France depuis lors bien des directeurs, administrateurs
et protecteurs des beaux-arts, mais je doute qu'ils aient jamais montré
cette pureté de goût dans les questions musicales auxquelles ils se
trouvaient mêlés, pour la damnation des virtuoses et des compositeurs.
Beaucoup d'entre eux, au contraire, ont donné des preuves nombreuses de
leur aptitude à prendre du Pucita ou du Gavaux pour du Mozart et du
Beethoven, et _vice versâ_.
Et pourtant, à coup sûr, Napoléon ne savait pas la musique.
MOI.
Puisque nous en sommes ce soir à raconter des anecdotes sur le grand
empereur, en voici une encore qui montre comment il savait honorer les
artistes dont les oeuvres lui étaient sympathiques. Lesueur, dont Corsino
citait tout à l'heure le nom, et qui fut longtemps surintendant de la
chapelle impériale, venait de faire représenter son opéra des _Bardes_.
L'étrangeté des mélodies, le coloris antique et l'accent grave des
harmonies de Lesueur se trouvaient là parfaitement motivés.
On sait quelle était la prédilection de Napoléon pour les poëmes de
Macpherson, attribués à Ossian; le musicien qui venait de leur donner
une vie nouvelle, ne pouvait manquer de s'en ressentir. A l'une des
premières représentations des _Bardes_, l'Empereur enchanté l'ayant fait
venir dans sa loge après le troisième acte, lui dit: «Monsieur Lesueur,
voilà de la musique entièrement nouvelle pour moi, et fort belle; votre
second acte surtout est _inaccessible_.» Vivement ému d'un pareil
suffrage, et des cris et des applaudissements qui éclataient de toutes
parts, Lesueur voulait se retirer; Napoléon le prenant par la main le
fit avancer sur le devant de sa loge, et, le plaçant à côté de lui:
«Non, non, restez; jouissez de votre triomphe; on n'en obtient pas
souvent de pareil.» Certes, en lui rendant ainsi éclatante justice,
Napoléon ne fit point un ingrat; jamais l'admiration et le dévouement
d'un soldat de la garde ne surpassèrent en ferveur le culte que
l'artiste a professé pour lui jusqu'au dernier moment. Il ne pouvait en
parler de sang-froid. Je me souviens qu'un jour, en revenant de
l'Académie, où il avait entendu amèrement critiquer la fameuse
_Orientale_ de Victor Hugo, intitulée, _Lui!_ il me pria de la lui
réciter. Son agitation et son étonnement, en écoutant ces beaux vers, ne
peuvent se rendre; à cette strophe:
Qu'il est grand là surtout, quand, puissance brisée,
Des porte-clefs anglais misérable risée,
Au sacre du malheur il retrempe ses droits,
Tient au bruit de ses pas deux mondes en haleine,
Et mourant de l'exil, gêné dans Sainte-Hélène,
Manque d'air dans la cage où l'exposent les rois!
n'y tenant plus, il m'arrêta; il sanglotait.
DIMSKY.
N'est-ce pas à l'occasion de cet opéra que Napoléon envoya à Lesueur une
boîte d'or... avec une inscription?... j'ai entendu parler de cela.
MOI.
Oui, la riche boîte, que j'ai vue, porte cette épigraphe:
_L'EMPEREUR DES FRANÇAIS A L'AUTEUR DES_
BARDES
CORSINO.
Il y avait là de quoi faire perdre la tête à un artiste. Quel homme!...
Ceci est grandiose. Mais qu'il était gracieusement fin dans l'occasion,
et comme il savait allier une douce raillerie à de l'obligeance! Mon
frère, qui a servi dans l'armée française pendant la première campagne
d'Italie, m'a raconté de quelle façon il _reconnut_, sans rire,
l'indépendance de la république de San Marino. En apercevant sur son
rocher la capitale de cet _État libre_: «Quel est ce village?
dit-il.--Général, c'est la république de San Marino.--Eh bien! qu'on
n'inquiète pas ces honnêtes républicains. Allez, au contraire, leur dire
de ma part que la France _reconnaît leur indépendance_, les prie de
recevoir en signe d'amitié deux pièces de canon, et que je leur souhaite
le bonjour.»
VINGT ET UNIÈME SOIRÉE
ÉTUDES MUSICALES.--LES ENFANTS DE CHARITÉ A L'ÉGLISE DE SAINT-PAUL DE
LONDRES, CHOEUR DE 6,500 VOIX.--LE PALAIS DE CRISTAL A SEPT HEURES DU
MATIN.--LA CHAPELLE DE L'EMPEREUR DE RUSSIE.--INSTITUTIONS MUSICALES DE
L'ANGLETERRE.--LES CHINOIS CHANTEURS ET INSTRUMENTISTES A LONDRES; LES
INDIENS; L'HIGHLANDER; LES NOIRS DES RUES.
On joue un, etc., etc., etc.
En m'apercevant, quatre ou cinq musiciens m'interpellent au sujet des
observations que j'ai dû faire l'an dernier, en Angleterre, sur
l'assemblée annuelle des enfants de charité, sur les Indiens, les
Highlanders, les hommes noirs chantant dans les rues, et sur les Chinois
d'Albert Gate et de la Jonque. «Aucun de nous, dit Moran, n'a pu trouver
de témoin auriculaire de ces excentricités musicales dont nous avons
tant entendu parler. Nous savons que vous étiez à Londres en 1851, que
vous y remplissiez, par ordre du gouvernement français, les fonctions de
juré près l'exposition universelle; vous avez dû tout voir et tout
entendre. Dites-nous le fin mot des choses, nous sommes on ne peut plus
disposés à vous croire.--Vous êtes bien bons! mais, messieurs, c'est
long à narrer, et...--Nous avons quatre actes ce soir!--Quatre
actes...--Sans compter le ballet!--Pauvre nous! en ce cas je commence.
J'étais en effet à Londres dans les premiers jours de juin, l'an
dernier, quand un lambeau du journal, tombé par hasard entre mes mains,
m'apprit que l'_Anniversary meeting of the Charity children_ allait
avoir lieu dans l'église de Saint-Paul. Je me mis aussitôt en quête d'un
billet, qu'après bien des lettres et des démarches je finis par obtenir
de l'obligeance de M. Gosse, le premier organiste de cette cathédrale.
Dès dix heures du matin, la foule encombrait les avenues de l'église; je
parvins, non sans peine, à la traverser. Arrivé dans la tribune de
l'orgue destinée aux chantres de la chapelle, hommes et enfants, au
nombre de soixante-dix, je reçus une partie de basse qu'on me priait de
chanter avec eux, et _un surplis_ qu'il me fallut endosser, pour ne pas
détruire, par mon habit noir, l'harmonie du costume blanc des autres
choristes. Ainsi déguisé en homme d'église, j'attendis ce qu'on allait
me faire entendre avec une certaine émotion vague, causée par ce que je
voyais. Neuf amphithéâtres presque verticaux, de seize gradins chacun,
s'élevaient au centre du monument, sous la coupole et sous l'arcade de
l'est devant l'orgue pour recevoir les enfants. Les six de la coupole
formaient une sorte de cirque hexagone, ouvert seulement à l'est et à
l'ouest. De cette dernière ouverture partait un plan incliné, allant
aboutir au haut de la porte d'entrée principale, et déjà couvert d'un
auditoire immense, qui pouvait ainsi, des bancs même les plus éloignés,
tout voir et tout entendre parfaitement. A gauche de la tribune que nous
occupions devant l'orgue, une estrade attendait sept ou huit joueurs de
trompettes et de timbales. Sur cette estrade, un grand miroir était
placé de manière à réfléchir, pour les musiciens, les mouvements du chef
des choeurs, marquant la mesure au loin, dans un angle au-dessous de la
coupole, et dominant toute la masse chorale. Ce miroir devait servir
aussi à guider l'organiste tournant le dos au choeur. Des bannières
plantées tout autour du vaste amphithéâtre dont le seizième gradin
atteignait presque aux chapiteaux de la colonnade, indiquaient la place
que devaient occuper les diverses écoles, et portaient le nom des
paroisses ou des quartiers de Londres auxquels elles appartiennent. Au
moment de l'entrée des groupes d'enfants, les compartiments des
amphithéâtres, se peuplant successivement du haut en bas, formaient un
coup d'oeil singulier, rappelant le spectacle qu'offre dans le monde
microscopique le phénomène de la cristallisation. Les aiguilles de ce
cristal aux molécules humaines, se dirigeant toujours de la
circonférence au centre, étaient de deux couleurs, le bleu foncé de
l'habit des petits garçons sur les gradins d'en haut, et le blanc de la
robe et de la coiffe des petites filles occupant les rangs inférieurs.
En outre, les garçons portant sur leur veste, les uns une plaque de
cuivre poli, les autres une médaille d'argent, leurs mouvements
faisaient scintiller la lumière réfléchie par ces ornements métalliques,
de manière à produire l'effet de mille étincelles s'éteignant et se
rallumant à chaque instant sur le fond sombre du tableau. L'aspect des
échafaudages couverts par les filles était puis curieux encore; les
rubans verts et roses qui paraient la tête et le cou de ces blanches
petites vierges, faisaient ressembler exactement cette partie des
amphithéâtres à une montagne couverte de neige, au travers de laquelle
se montrent ça et là des brins d'herbe et des fleurs. Ajoutez les
nuances variées qui se fondaient au loin dans le clair-obscur du plan
incliné, où siégeait l'auditoire, la chaire tendue de rouge de
l'archevêque de Cantorbéry, les bancs richement ornés du lord-maire et
de l'aristocratie anglaise sur le parvis au-dessous de la coupole, puis
à l'autre bout et tout en haut les tuyaux dorés du grand orgue;
figurez-vous cette magnifique église de Saint-Paul, la plus grande du
monde après Saint-Pierre, encadrant le tout, et vous n'aurez encore
qu'une esquisse bien pâle de cet incomparable spectacle. Et partout un
ordre, un recueillement, une sérénité qui en doublaient la magie. Il n'y
a pas de mises en scène, si admirables qu'on les suppose, qui puissent
jamais approcher de cette réalité que je crois avoir vue en songe à
l'heure qu'il est. Au fur et à mesure que les enfants, parés de leurs
habits neufs, venaient occuper leurs places avec une joie grave exempte
de turbulence, mais où l'on pouvait observer un peu de fierté,
j'entendais mes voisins anglais dire entre eux: «Quelle scène! quelle
scène!!...» et mon émotion était profonde quand _les six mille cinq
cents_ petits chanteurs étant enfin assis, la cérémonie commença.
Après un accord de l'orgue, s'est alors élevé en un gigantesque unisson
le premier psaume chanté par ce choeur inouï:
_All people that on earth do dwell
Sing to the Lord with cheerful voice._
(_Le peuple entier qui sur la terre habite
Chante au Seigneur d'une joyeuse voix._)
Inutile de chercher à vous donner une idée d'un pareil effet musical. Il
est à la puissance et à la beauté des plus excellentes masses vocales
que vous ayez jamais entendues, comme Saint-Paul de Londres est à une
église de village, et cent fois plus encore. J'ajoute que ce choral, aux
larges notes et d'un grand caractère, est soutenu par de superbes
harmonies dont l'orgue l'inondait sans pouvoir le submerger. J'ai été
agréablement surpris d'apprendre que la musique de ce psaume, pendant
longtemps attribuée à Luther, est de Claude Goudimel, maître de chapelle
à Lyon au XVIe siècle.
Malgré l'oppression et le tremblement que j'éprouvais, je tins bon, et
sus me maîtriser assez pour pouvoir faire une partie dans les psaumes
récités _sans mesure_ (_reading psalms_) que le choeur des chantres
musiciens eut à exécuter en second lieu. Le _Te Deum_ de Boyce (écrit en
1760), morceau sans caractère, chanté par les mêmes, acheva de me
calmer. A l'antienne du couronnement, les enfants se joignant au petit
choeur de l'orgue de temps en temps, et seulement pour lancer de
solennelles exclamations telles que: _God save the king!--Long live the
king!--May the king live for ever!--Amen! Hallelujah!_ l'électrisation
recommença. Je me mis à compter beaucoup de pauses, malgré les soins de
mon voisin qui me montrait à chaque instant sur sa partie la mesure où
on en était, pensant que je m'étais perdu. Mais au psaume à trois temps
de J. Ganthaumy, ancien maître anglais (1774), chanté par toutes les
voix, avec les trompettes, les timbales et l'orgue, à ce foudroyant
retentissement d'une hymne vraiment brûlante d'inspiration, d'une
harmonie grandiose, d'une expression noble autant que touchante, la
nature reprit son droit d'être faible, et je dus me servir de mon cahier
de musique, comme fit Agamemnon de sa toge, pour me voiler la face.
Après ce morceau sublime, et pendant que le lord-archevêque de
Contorbéry prononçait son sermon que l'éloignement m'empêchait
d'entendre, un des maîtres des cérémonies vint me chercher, et me
conduisit, ainsi tout _lacrymans_, dans divers endroits de l'église,
pour contempler sous tous ses aspects ce tableau dont l'oeil ne pouvait
d'aucun point embrasser entièrement la grandeur. Il me laissa ensuite en
bas, auprès de la chaire, parmi le beau monde, c'est-à-dire au fond du
cratère du volcan vocal; et quand, pour le dernier psaume, il recommença
à faire éruption, je dus reconnaître que, pour les auditeurs ainsi
placés, sa puissance était plus grande du double que partout ailleurs.
En sortant, je rencontrai le vieux Cramer, qui, dans son transport,
oubliant qu'il sait parfaitement le français, se mit à me crier en
italien: _Cosa stupenda! stupenda! la gloria dell' Inghilterra!_
Puis Duprez... Ah! le grand artiste qui, pendant sa brillante carrière,
émut tant de gens, a reçu ce jour-là le paiement de ses vieilles
créances, et ces dettes de la France, ce sont des enfants anglais qui
les lui ont payées. Je n'ai jamais vu Duprez dans un pareil état: il
balbutiait, il pleurait, il battait la campagne; pendant que
l'ambassadeur turc et un beau jeune Indien passaient près de nous froids
et tristes comme s'ils fussent venus d'entendre hurler dans une mosquée
leurs derviches tourneurs. O fils de l'Orient! il vous manque un sens:
l'acquerrez-vous jamais?..... Maintenant, quelques détails techniques.
Cette institution des _Charity children_ fut fondée par le roi Georges
III en 1764. Elle se soutient par les dons volontaires ou souscriptions
qui lui viennent de toutes les classes riches ou seulement aisées de la
capitale. Le bénéfice du _meeting_ annuel de Saint-Paul, dont les
billets se vendent une demi-couronne et une demi-guinée, lui appartient
aussi. Quoique toutes les places réservées au public soient en pareil
cas enlevées longtemps d'avance, l'emplacement occupé par les enfants et
le sacrifice qu'il faut faire d'une grande partie de l'église pour y
établir les admirables dispositions dont je viens de parler, nuisent
nécessairement beaucoup au résultat pécuniaire de la cérémonie. Les
dépenses en sont d'ailleurs fort grandes. Ainsi l'établissement seul des
neuf amphithéâtres et du plancher incliné coûte 450 liv. st. (11,250
fr.). Les recettes s'élèvent ordinairement à 800 liv. st. (20,000 fr.).
Il ne reste donc que 8,750 fr. tout au plus, aux six mille cinq cents
pauvres petits qui donnent une pareille fête à la cité-mère; mais les
dons volontaires forment toujours une somme considérable.
Ces enfants ne savent pas la musique, ils n'ont jamais vu une note de
leur vie. On est obligé tous les ans de leur seriner avec un violon, et
pendant trois mois entiers, les hymnes et antiennes qu'ils auront à
chanter au _meeting_. Ils les apprennent ainsi par coeur, et n'apportent
en conséquence à l'église ni livre ni quoi que ce soit pour les guider
dans l'exécution: voilà pourquoi ils chantent seulement à l'unisson.
Leurs voix sont belles, mais peu étendues; on ne leur donne à chanter,
en général, que des phrases contenues dans l'intervalle d'une onzième,
du _si_ d'en bas au _mi_ entre les deux dernières portées (clef de
_sol_). Toutes ces notes, qui d'ailleurs sont à peu près communes au
soprano, au mezzo soprano et au contralto, et se trouvent en conséquence
chez tous les individus, ont une merveilleuse sonorité. Il est douteux
qu'on pût les faire chanter à plusieurs parties. Malgré l'extrême
simplicité et la largeur des mélodies qu'on leur confie, il n'y a même
pas pour l'oreille des musiciens, une simultanéité irréprochable dans
les attaques des voix après les silences. Cela vient de ce que ces
enfants ne savent pas ce que c'est que les temps d'une mesure et ne
songent point à les compter. En outre, leur directeur unique, placé
très-haut au-dessus du choeur, ne peut être aperçu aisément que des rangs
supérieurs des trois amphithéâtres qui lui font face, et ne sert guère
qu'à indiquer le commencement des morceaux, la plupart des chanteurs ne
pouvant le voir et les autres ne daignant presque jamais le regarder.
Le résultat prodigieux de cet unisson est dû, selon moi, à deux causes:
au nombre énorme et à la qualité de voix d'abord, ensuite à la
disposition des chanteurs en amphithéâtres très-élevés. Les réflecteurs
et les producteurs du son se trouvent dans de bonnes proportions
relatives, l'atmosphère de l'église, attaquée par tant de points à la
fois, en surface et en profondeur, entre alors tout entière en
vibrations, et son retentissement acquiert une majesté et une force
d'action sur l'organisation humaine que les plus savants efforts de
l'art musical, dans les conditions ordinaires, n'ont point encore laissé
soupçonner. J'ajouterai, mais d'une façon conjecturale seulement, que,
dans une circonstance exceptionnelle comme celle-là, bien des phénomènes
insaisissables doivent avoir lieu, qui se rattachent aux mystérieuses
lois de l'électricité.