«Eh! dis donc, Moniquet, tu ne vas pas, et tu me laisses porter

tout-hou-hou-hou mon coin de mer; veux-tu bien te remuer et te

lever-hé-hé davantage!--Cré coquin, c'est que j'en-han-han peux

plus.--Allons, ferme, feignant! Crois-tu pas-ha-ha-ha qu'on te donne

quinze sous pour faire une mer qui ressemble à la Seine?...--Eh

bien-hein-hein, s'il a des dispositions pour la scène, ce

moutard-ard-ard-ard-ard (crie un gros flot qui ne se ménage pas),

veux-tu pas contrarier sa-ha-ha-ha vocation, toi? Après tout, ça ne va

pas mal. Tiens, écoute comme on applaudit; nous avons un fier

succès-hè-hè. Si le public nous redemande à la fin-in-in-in, est-ce

que-he-he-he nous reparaîtrons? Tiens, par-ar-ar ardi!--Ah ben! non;

moi, j'oserai-ai-ai pas. Si tu voyais comme je sue-hue-hue, je dois pas

être présentable.--Allons donc, aristo-ho-ho, le public va ben regarder

à ça pour des artiss! Voyons, vous autres, voulez-vous reparaître si

on-on-on nous redemande?--Non-on-on-on.--Oui-hi-hi-hi.--Allons aux

voix.--Non! votons par assis et levés.--Par assis et lévés-hé-hé-hé; il

y a une heure que nous votons comme ça-a-a; j'en ai assez.--Pierre (dit

tout bas un flot qui s'arrête), ne bouge pas, je dirai rien.--Mais ne

dis rien, je bougerai pas.--C'est dit, les autres nous voient pas. J'ai

les reins qui me craquent. Si nous fumions une pipe pour nous

rafraîchir? As-tu d'amadou?--Oh! j'ose pas, rapport au feu.--Ah! oui,

m'essieu Ruggieri n'en fait ben d'autre, de feu, et la barraque ne brûle

pourtant pas. Gare, v'là le tonnerre... bzz... (Une fusée part sans

explosion.) Tiens le tonnerre qu'a pas éclaté. En v'là une farce. C'est

donc ça que M. Ruggieri, qui bisquait contre le directeur, disait

l'autre jour, je l'ai entendu: Bon! bon! que la _foule_ m'écrase si je

leur donne pas des tonnerres qui rateront à tout coup. Il y a pas

manqué, nous n'avons que des tonnerres qui ratent. Y garde sa

poudre.--C'est vrai, mais on applaudit plus du tout depuis que nous

travaillons pas. Faut nous y remettre, ou nous serons pas

rappelés.--Allons! hardi! hi-hi-hi-hi-hi.» Silence parmi les tritons,

ils travaillent en conscience; la tempête est superbe, les ondes

bondissent comme des béliers et les vagues comme des agneaux (_sicut

agni ovium_). Tout à coup, un flot courroncé qui n'avait encore rien

dit, se redressant de toute sa hauteur et restant immobile, s'écrie:

«Ah! qu'il a bien raison, le citoyen Proudhon, et que s'il y avait en

France une ombre d'égalité, ces gredins de bourgeois qui nous regardent

du haut de leurs loges où ils se carrent, seraient à gigoter ici à notre

place, et c'est nous autres qui de là haut les regarderions.--Mais,

grand imbécile, réplique une petite lame, en prenant le gros flot par

les jambes et le faisant tomber, tu vois bien qu'il n'y aurait pas

d'égalité pour ça. On aurait seulement fait basculer l'inégalité!--C'est

pas vrai.--Il a raison.--C'est un aristo.--C'est un réac.--Flanquons-lui

une danse.» Là-dessus la tempête se change en ouragan effroyable, en

véritable raz-de-marée; les vagues se ruent les unes sur les autres

avec un fracas inouï, une rage incroyable, on dirait d'une trombe, d'une

typhon. Et le public d'admirer ce beau désordre, effet de la politique,

et de se récrier sur le rare talent des machinistes de l'Opéra. Fort

heureusement, la pièce étant finie, le rideau de l'avant-scène est

tombé, et on est parvenu à grand'peine, en roulant la mer sur une longue

perche, à mettre fin à cette séance de représentants sous-marins.

--Oh! oh! disent les musiciens en éclatant de rire, c'est là ce que vous

appelez analyser un opéra?--Patience, messieurs, reprend Corsino, voici

qui est plus fort. C'est toujours notre bienveillant critique qui parle.

ANALYSE DE DILETTA

Opéra-comique en trois actes.

_Lundi 22 juillet_ 1850.

Il est fort triste de s'occuper d'opéras-comiques le lundi, par cette

raison seule que le lundi est le lendemain du dimanche. Or, le dimanche,

on va au chemin de fer du Nord, on monte dans un wagon et on lui dit:

«Mène-moi à Enghien.» En descendant de l'obéissant véhicule vous trouvez

de vrais amis, des amis solides, de ceux dont on ne sait pas très-bien

le nom, mais qui n'accolent pas au vôtre d'épithète trop injurieuse

quand vous avez le dos tourné et qu'on leur demande qui vous êtes.

Et la conversation s'engage dans la forme traditionnelle: «Tiens, c'est

vous!--Pas mal, et vous?--Moi, je vais louer un bateau et pêcher dans le

lac, et vous?--Oh! moi, je suis un pauvre pêcheur, et je vais à vêpres.

J'étais hier à l'Opéra-Comique; et vous?--Moi, je suis vertueux, et dans

la crainte de ne pas m'éveiller assez tôt pour voir l'aurore se lever

aujourd'hui, je me suis privé hier de la représentation en question.

J'ai entendu tout à l'heure un gros monsieur qui portait un melon en

dire beaucoup de bien, et vous?...--Je n'ai garde de dire du mal des

melons ni des amateurs d'opéras-comiques, et vous?.....» Pas de réponse,

on a tourné l'angle d'un champ de groseilliers, vous avez pris d'un

côté, l'ami est resté à l'autre, il mange des groseilles et ne songe

plus à son ami. Et vous, songez-vous à lui? pas davantage.

Véritable amitié, soeur de la fraternité républicaine! Tout ravi de la

liberté qu'elle vous laisse, vous traversez à pied la plaine d'Enghien;

il fait silence. Une brise timide voudrait s'élever, mais elle n'ose, et

le soleil dore à loisir les moissons immobiles. Deux cloches fêlées

envoient du haut de la colline voisine leurs notes discordantes: c'est

l'annonce des vêpres à l'église de Montmorency. Les cloches se taisent,

le silence redouble. On s'arrête... on écoute... on regarde au loin... à

l'ouest... ou pense à l'Amérique, aux mondes nouveaux qui y surgissent,

aux solitudes vierges, aux civilisations disparues, aux grandeurs et à

la décadence de la vie sauvage. A l'est... les souvenirs de l'Asie

viennent vous assaillir; on songe à Homère, à ses héros, à Troie, à la

Grèce, à l'Égypte, à Memphis, aux Pyramides, à la cour des Pharaons, aux

grands temples d'Isis, à l'Inde mystérieuse, à ses tristes habitants, à

la Chine caduque, à tous ces vieux peuples fous ou tout au moins

monomanes. On s'applaudit de n'adorer ni Brama ni Vichenou et d'aller

tranquillement, en bon chrétien, à vêpres à Montmorency. Une folâtre

fauvette s'élance tout à coup d'un buisson, monte perpendiculairement en

lançant au ciel sa chanson joyeuse, trace en l'air vingt zigzags

capricieux, saisit un moucheron et l'emporte, en remerciant Dieu, dont

la bonté, dit-elle, s'étend sur toute la nature, puisqu'il ne dédaigne

pas de donner la pâture aux petits des oiseaux. Reconnaissance naïve que

le moucheron très-probablement ne partage pas. Ceci donne beaucoup à

réfléchir; on réfléchit donc! Passent deux jeunes Parisiennes simplement

vêtues de blanc, avec cette grâce savante que possèdent les Parisiennes

seulement. Quatre petits pieds bien chaussés, bien cambrés, bien

tout.... quatre grands yeux veloutés, bien sourcillés... enfin... ceci

donne encore beaucoup à réfléchir. Elles disparaissent dans un champ du

blé presque aussi haut, aussi droit, aussi flexible que leur taille est

haute, flexible et droite. On réfléchit énormément, on réfléchit avec

fureur. Mais les deux cloches discordantes envoient un second et dernier

appel, et l'on se dit: Bah! allons à vêpres. On arrive enfin sur une

colline en mamelon, au sommet de laquelle est fort pittoresquement

plantée une charmante église gothique, point trop neuve, mais point trop

dégradée non plus; un très-beau vitrail; tout autour une pelouse assez

peu écorchée; on voit que le populaire n'y afflue que rarement. Point

d'immondices, point de croquis impurs; trois mots seulement écrits d'une

façon discrète dans un coin: _Lucien, Louise, toujours!_

On est tout troublé. Cette église de roman...... son isolement..... la

paix qui l'environne.... le merveilleux paysage qui se déroule à ses

pieds.... on sent s'agiter le premier amour depuis longtemps couché au

fond du coeur et qui se réveille; votre dix-huitième année se relève à

l'horizon. On cherche dans l'air une forme évanouie...... L'orgue joue:

une simple mélodie vous arrive au travers des murs de l'église. On

essuie son oeil droit et on se dit encore: Bah! allons à vêpres; et on

entre.

Une trentaine de femmes et d'enfants endimanchés. Le curé, le vicaire et

les chantres dans le choeur. Tons chantent faux à faire carier des dents

d'hippopotame. L'organiste ne sait pas l'harmonie; il entremêle toutes

ses phrases de petites broderies vermiculaires d'un style affreux. On

supporte quelque temps néanmoins l'exécution barbare du psaume _In exitu

Israel de Ægypto_, et la persistance de cette mélancolique psalmodie

dans le mode mineur, revenant toujours la même sur chaque strophe, finit

par endormir vos douleurs d'oreille et ramener la rêverie. Cette fois,

ce sont des rêves d'art qui vous absorbent. On se dit qu'il serait beau

d'avoir à soi cette charmante église, où la musique s'installerait avec

ses prestiges les plus doux, où elle pourrait chanter avec tant de

bonheur ses hymnes, ses idylles, ses poëmes d'amour; où elle pourrait

prier, songer, évoquer le passé, pleurer et sourire, et préserver sa

fierté virginale du contact de la foule, et vivre toujours ange et

toujours pure, pour elle-même et pour quelques amis.

Ici, l'organiste joue un petit air de danse appartenant à un vieux

ballet de l'Opéra, et le contraste grotesque qu'il produit avec le récit

antique du choeur, vous impatiente tellement que vous sortez. Vous voilà

de nouveau sur la pelouse; le murmure des voix du lieu saint y parvient

encore. L'orgue continue ses petites drôleries. Vous jurez comme un

charretier. Deux ballons s'élèvent au loin dans les airs, une colonne de

fumée part du chemin de fer. La prose va vous saisir. Vite, vous tirez

un livre de votre poche, et, en avisant dans le modeste cimetière voisin

de l'église une pierre tumulaire inclinée d'une certaine façon, vous

trouvez qu'on peut être commodément étendu sur cette tombe pour lire le

douzième livre de _l'Énéide_ une deux-centième fois. Vous allez vous y

installer quand des sanglots, partis du chemin creux qui longe le

cimetière, vous arrêtent. Une petite fille, s'appuyant sur des

béquilles, gravit la colline un panier à la main et pleurant amèrement.

On l'interroge: «Qu'as-tu donc, mon enfant?... (Pas de réponse.) Voyons,

que t'est-il arrivé? (Les pleurs redoublent.) Veux-tu dix sous pour

acheter un pain d'épices?--Ah! oui, je m'en fiche bien de votre pain

d'épices!--Mais que t'a-t-on fait? dis-le-moi, et surtout ne te fâche

pas, ne me dis pas de sottises, je ne me moque pas de toi, je ne suis

pas de Paris, sois tranquille.--Eh ben, m'sieu, ma grand'mère m'avait

dit que ça me porterait bonheur, et que ma jambe guérirait le même jour

que la sienne, et je la soignais si bien, et je lui donnais tant de

mouches dans son panier!...--Comment, ta grand'mère mangeait des

mouches?--Mais non, c'est mon hirondelle. Je vous ai pas dit... voilà...

l'hirondelle s'était entortillé la jambe dans du crin et des plumes,

j'sais pas comment, si bien qu'elle s'avait cassé la cuisse, et puis y

restait un gros morceau de terre de son nid qui pendait aux crins de sa

patte et qui l'empêchait de voler. Je la pris il y a huit jours, et ma

grand'mère me dit: «C'est du bonheur ces oiseaux-là, vois-tu; il faut en

prendre soin, et si elle guérit, tu guériras aussi et tu pourras

quitter tes béquilles le même jour.» Moi que ça m'embête tant d'être

comme ça gênée, j'ai fait ce que disait ma grand'mère, je l'y ai bien

nettoyé sa jambe, je l'y ai bien reficelé sa cuisse avec des allumettes.

Et tout le temps qu'elle s'est sentie pas mieux, elle restait

tranquillement dans son panier; elle me regardait d'un petit air de

connaissance, avec ses gros yeux. Je lui donnais à tous les moments des

belles mouches, que je leur-z-arrachais seulement la tête pour qu'elles

s'envolent pas. Et ma grand'mère disait toujours: «C'est bien, il faut

être bon pour les bêtes quand on veut qu'elles guérissent. Encore trois,

quatre jours et tu seras de même guérie.» Et voilà que tout à l'heure

elle a entendu c'te troupe des autres hirondelles qui gueulent là-haut à

l'entour du clocher, et la petite gueuse elle a poussé le dessus du

panier avec sa tête, et pendant que je m'occupais à lui arranger encore

des mouches, elle a (hi! hi!) elle a (ha! ha!) elle... a fichu le

camp.--Je conçois ton chagrin, mon enfant; tu l'aimais, ton

hirondelle.--Je l'aimais? ah! je m'en moquais bien! en v'là une idée!

mais elle n'était pas encore bien guérie, et je ne guérirai plus du tout

à présent. Les autres, qu'elle est allée retrouver, vont lui recasser sa

cuisse; je le sais bien, allez.--Pourquoi veux-tu que les autres la

maltraitent?...--Pardi! parce que c'est mauvais comme tous les oiseaux.

Je l'ai ben vu c't hiver, qu'il faisait si froid: j'avais plumé vivant

un pierrot qu'on m'avait donné, en lui laissant seulement les plumes des

ailes et de la queue, et puis je l'avais lâché devant une douzaine

d'autres pierrots. Il a volé vers ses camarades, qui lui sont tombés

dessus, tous, roide, et l'ont tué à coups de bec; à preuve que

(pleurant) je n'ai jamais tant ri... (hi! hi!) Vous voyez bien que ma

jambe ne guérira pas. Me v'là propre. Ah! si je l'avais su (hu! hu!), je

lui aurais finement tordu le cou tout de suite.»

* * * * *

Vous remettez alors dans votre poche le livre que vous aviez à la main.

La poésie n'est plus de saison. Vous enragez. Vous allumez un cigare, et

vous vous en allez fumant et consterné. Vous n'avez pas fait trente pas

que la petite béquillarde vous appelle: Eh! m'sieu! et les dix sous que

vous m'aviez promis!--Ta n'aimes pas le pain d'épices.--Non, mais donnez

toujours.--Ma foi, je n'ai qu'une pièce de cinq sous, tiens. Vous lui

jetez vos cinq sous, l'enfant les ramasse, vous laisse faire encore

quelques pas, et vous crie: «Ohé! vieux gredin! aristo!» On fume

précipitamment. On retraverse la plaine, tout sot; on remonte en wagon

pour revenir à Paris, et on se dit: «Si elle ne m'eût appelé qu'aristo,

ou gredin, mais vieux.... Bah! décidément je n'irai plus à vêpres à

Montmorency.»

Voilà pourquoi je suis si peu disposé à vous conter, aujourd'hui lundi,

le nouvel opéra-comique. L'idylle d'hier m'a stupéfié. A demain donc...

Vieux gredin!... Elle l'a dit.

C'est une enfant!

Mardi, 23 juillet.

Il est toujours fort triste de s'occuper d'opéras-comiques le mardi, par

cette raison seule que le mardi est le lendemain du lundi. Les jours se

suivant sans se ressembler, il est de toute évidence que si l'on a été

mélancolique le lundi, on doit sentir une gaieté quelconque arriver le

mardi. Et il n'y a pas de plus terrible rabat-joie qu'une analyse de

tels ouvrages à faire, pour celui qui l'écrit; si ce n'est cette même

analyse faite pour celui qui la lit. Or, je ne cesse de rire depuis ce

matin d'un accident arrivé vendredi dernier à M. Érard, et dont tout le

quartier du Conservatoire de musique s'entretient encore. Il faut, vous

l'avouerez, qu'il s'agisse d'un événement prodigieux pour qu'il

préoccupe si longtemps l'attention publique. C'est d'un prodige, en

effet, qu'il s'agit, prodige fatal à un homme célèbre, et que pourtant

je ne puis m'empêcher de trouver fort divertissant. C'est mal, j'en

conviens. La fréquentation des enfants de Montmorency m'aurait-elle déjà

corrompu?...

Voici le fait dans toute son inexplicable et effrayante simplicité.

Les concours du Conservatoire ont commencé la semaine dernière. Le

premier jour, M. Auber, décidé, comme on dit, à attaquer le taureau par

les cornes, a fait concourir les classes de piano. L'intrépide jury

chargé d'entendre les candidats, apprend sans émotion apparente qu'ils

sont au nombre de trente et un, dix-huit femmes et treize hommes. Le

morceau choisi pour le concours est le concerto en _sol mineur_ de

Mendelssohn. A moins d'une attaque d'apoplexie, foudroyant l'un des

candidats pendant la séance, le concerto va donc être exécuté trente et

une fois de suite; on sait cela. Mais ce que vous ne savez peut-être pas

encore, et ce que j'ignorais moi-même il y a quelques heures, n'ayant

point eu la témérité d'assister à cette expérience, c'est ce que m'a

raconté ce matin un des garçons de classes du Conservatoire, au moment

où, tout préoccupé de l'épithète de _vieux_ dont m'avait gratifié

l'Amaryllis de Montmorency, je traversais la cour de cet établissement.

«Ah! ce pauvre M. Érard! disait-il, quel malheur!--Érard, que lui est-il

arrivé?--Comment, vous n'étiez donc pas au concours de piano?--Non,

certes. Eh bien, que s'y est-il passé?--Figurez-vous que M. Érard a eu

l'obligeance de nous prêter, pour ce jour-là, un piano magnifique qu'il

venait de terminer et qu'il comptait envoyer à Londres pour l'Exposition

universelle de 1851. C'est vous dire s'il en était content. Un son

d'enfer, des basses comme on n'en entendit jamais, enfin un instrument

extraordinaire. Le clavier était seulement un peu dur; mais c'est pour

cela qu'il nous l'avait envoyé. M. Érard n'est pas maladroit, et il

s'était dit: Les trente et un élèves, à force de taper leur concerto

_égayeront_ les touches de mon piano et ça ne peut lui faire que du

bien. Oui, oui, mais il ne prévoyait pas, le pauvre homme, que son

clavier serait _égayé_ d'une si terrible manière. Au fait, un concerto

exécuté trente et une fois de suite dans la même journée! qui pouvait

calculer les suites d'une semblable répétition? Le premier élève se

présente donc, et, trouvant le piano un peu dur, n'y va pas de mains

mortes pour tirer du son. Le second, _idem_. Au troisième, l'instrument

ne résiste plus autant; il résiste encore moins au cinquième. Je ne sais

pas comment l'a trouvé le sixième; il m'a fallu, au moment où il se

présentait, aller chercher un flacon d'éther pour un de nos messieurs du

jury, qui se trouvait mal, le septième finissait quand je suis revenu,

et je l'ai entendu dire en rentrant dans la coulisse: «Ce piano n'est

pas si dur qu'on le prétend; je le trouve excellent, au contraire.» Les

dix ou douze autres concurrents ont été du même avis; les derniers

assuraient même qu'au lieu de paraître trop dur au toucher, il était

trop doux.

»Vers les trois heures moins un quart, nous étions arrivés au nº 26, on

avait commencé à dix heures; c'était le tour de mademoiselle Hermance

Lévy, qui déteste les pianos durs. Rien ne pouvait lui être plus

favorable, chacun se plaignant à cette heure qu'on ne pût toucher le

clavier sans le faire parler; aussi elle nous a enlevé le concerto si

légèrement qu'elle a obtenu net le premier prix. Quand je dis net, ce

n'est pas tout à fait vrai; elle l'a partagé avec mademoiselle Vidal et

mademoiselle Roux. Ces deux demoiselles ont aussi profité de l'avantage

que leur offrait la douceur du clavier; douceur telle, qu'il commençait

à se mouvoir rien qu'en soufflant dessus. A-t-on jamais vu un piano de

cette espèce? Au moment d'entendre le nº 29, j'ai encore été obligé de

sortir pour chercher un médecin; un autre de nos messieurs du jury

devenait très-rouge, et il fallait le soigner absolument. Ah! ça ne

badine pas le concours de piano! et, quand le médecin est arrivé, il

n'était que temps. Comme je rentrais au foyer du théâtre, je vois

revenir de la scène le nº 29, le petit Planté, tout pâle; il tremblait

de la tête aux pieds, en disant: «Je ne sais pas ce qu'a le piano, mais

les touches remuent toutes seules. On dirait qu'il y a quelqu'un dedans

qui pousse les marteaux. J'ai peur.--Allons donc, gamin, tu as la

berlue, répond le petit Cohen, de trois ans plus âgé que lui.

Laissez-moi passer; je n'ai pas peur, moi.» Cohen (le nº 30) entre; il

se met au piano sans regarder le clavier, joue son concerto très-bien,

et, après le dernier accord, au moment où il se levait, ne voilà-t-il

pas le piano qui se met à recommencer tout seul le concerto! Le pauvre

jeune homme avait fait le brave; mais, après être resté comme pétrifié

un instant, il a fini par se sauver à toutes jambes. A partir de ce

moment, le piano dont le son augmente de minute en minute, va son train,

fait des gammes, des trilles, des arpéges. Le public, ne voyant personne

auprès de l'instrument et l'entendant sonner dix fois plus fort

qu'auparavant, s'agite dans toutes les parties de la salle; les uns

rient, les autres commencent à s'effrayer, tout le monde est dans un

étonnement que vous pouvez comprendre. Un juré seulement, du fond de la

loge ne voyant pas la scène, croyait que M. Cohen avait recommencé le

concerto, et s'époumonnait à crier: «Assez! assez! assez! taisez-vous

donc! Faites venir le nº 31 et dernier.» Nous avons été obligés de lui

crier du théâtre: «Monsieur, personne ne joue; c'est le piano qui a pris

l'habitude du concerto de Mendelssohn et qui l'exécute tout seul à son

idée. Voyez plutôt.--Ah çà, mais c'est indécent; appelez M. Érard.

Dépêchez-vous; il viendra peut-être à bout de dompter cet affreux

instrument.» Nous cherchons M. Érard. Pendant ce temps-là, le brigand de

piano, qui avait fini son concerto, n'a pas manqué de le recommencer

encore, et tout de suite, sans perdre une minute, et toujours, toujours

avec plus de tapage; on eût dit de quatre douzaines de pianos à

l'unisson. C'étaient des fusées, des trémolo, des traits en sixtes et

tierces redoublées à l'octave, des accords de dix notes, de triples

trilles, une averse de sons, la grande pédale, le diable et son train.

»M. Érard arrive; il a beau faire, le piano, qui ne se connaît plus, ne

le reconnaît pas davantage. Il fait apporter de l'eau bénite, il en

asperge le clavier, rien n'y fait: preuve qu'il n'y avait point là de

sortilége et que c'était un effet naturel des trente exécutions du même

concerto. On démonte l'instrument, on en ôte le clavier qui remue

toujours, on le jette au milieu de la cour du Garde-Meuble, où M. Érard

furieux le fait briser à coups de hache. Ah bien oui! c'était pire

encore, chaque morceau dansait, sautait, frétillait de son côté, sur les

pavés, à travers nos jambes, contre le mur, partout, et tant et tant,

que le serrurier du Garde-Meuble a ramassé en une brassée toute cette

mécanique enragée et l'a jetée dans le feu de sa forge pour en finir.

Pauvre M. Érard! un si bel instrument! Ça nous fendait le coeur à tous.

Mais qu'y faire? il n'y avait que ce moyen de nous en délivrer. Aussi,

un concerto exécuté trente fois de suite dans la même salle le même

jour, le moyen qu'un piano n'en prenne pas l'habitude! Parbleu! M.

Mendelssohn ne pourra pas se plaindre qu'on ne joue pas sa musique! mais

voilà les suites que ça vous a.»

Je n'ajoute rien au récit que l'on vient de lire, et qui a tout à fait

l'air d'un conte fantastique. Vous n'en croirez pas un mot sans doute,

vous irez jusqu'à dire: C'est absurde. Et c'est justement parce que

c'est absurde que je le crois, car jamais un garçon du Conservatoire

n'eût inventé une telle extravagance.

Maintenant venons à l'objet principal de cette étude. Ne remettons pas à

demain l'affaire sérieuse; il est toujours fort triste d'avoir à

s'occuper d'opéras-comiques le mercredi.

Diletta . . . .

. . . mais . . .

très . . . la musique . . .

. . . toujours . . .

Pâleur . . . platitude.

Le manuscrit de l'auteur est devenu ici tellement indéchiffrable

que de tous nos protes, aucun n'a pu en lire davantage. Nous nous

voyons donc forcés de donner ainsi un peu incomplète sa critique du

charmant opéra de _Diletta_.

_(Note de l'Editeur._)

* * * * *

Tous les musiciens en choeur: Affreux! abominable! Corsino a raison. Il

n'est pas humain d'user d'aussi cruelles réticences. Peut-on!

peut-on!--Mais, messieurs, écoutez-moi donc. Connaissez-vous les opéras

dont je me suis ainsi évertué à ne pas parler?--Non.--Personne ici ne

les connaît?--Non! non!--Eh bien! si par hasard il vous était prouvé

qu'ils sont d'une nullité plus absolue, plus complète que celui que vous

vous permettez si cavalièrement d'exécuter à demi-orchestre ce soir, me

trouveriez-vous encore trop sévère?--Certes, non.--En ce cas, j'ai gagné

ma cause, Corsino a tort. Car je le déclare formellement: en comparaison

de ces deux partitions, votre opéra nouveau est un chef-d'oeuvre. Que

diable! il faut pourtant, avant de prononcer un jugement dans un

arbitrage, entendre les deux parties. Si malingre que soit ma conscience

de critique, je vous l'ai dit, j'en ai une, elle vit encore. Elle eût

été morte, si j'eusse émis une opinion raisonnée, sévère, impitoyable

même, sur des choses pareilles, dont, au point de vue de l'art, il n'y a

rien à dire, absolument rien. Votre empressement à me condamner

m'afflige et me blesse. Je vous croyais de meilleurs sentiments pour

moi. Permettez que je me retire.--Voyons, voyons, dit Kleiner l'aîné en

essayant de me retenir, il ne faut pas se vexer pour si peu. J'ai été

bien plus...--Non. Adieu, messieurs!»

Je sors au milieu du troisième acte.

DIX-NEUVIÈME SOIRÉE

ON JOUE DON GIOVANNI.

Les soirées de l'orchestre · 第 18 / 34 段