La scène représente.... un provincial français extrêmement naïf, qui se

dit grand amateur de musique, et, à ce titre, se désespère de n'avoir pu

assister aux soirées données par le nain Tom-Pouce. Il sait que ce

phénomène lilliputien a fait les délices de la capitale française

pendant un nombre de mois indéterminé; il a entrepris le voyage de Paris

uniquement pour admirer le petit général qu'on dit si spirituel, si

gracieux, si galant; et le malheur veut que les représentations de ce

prodige soient en ce moment interrompues. Comment faire?... Une lettre

de recommandation dont notre provincial est pourvu lui ouvre le salon

d'un artiste célèbre par son talent de mystification. A l'énoncé de la

déconvenue de l'admirateur de Tom-Pouce, l'artiste lui répond: En effet,

monsieur, je conçois que pour un ami des arts tel que vous, ce soit un

cruel désappointement.... Vous venez de Quimper, je crois?--De

Quimper-Corentin, monsieur.--Faire sans fruit un pareil voyage... Ah!

attendez! il me vient une idée; Tom-Pouce, à la vérité, ne donne plus de

représentations, mais il est à Paris; et parbleu, allez le voir, c'est

un gentilhomme, il vous recevra à merveille.--Oh! monsieur, que ne vous

devrai-je pas, si je puis parvenir jusqu'à lui! J'aime tant la

musique!--Oui, il ne chante pas mal. Voici son adresse: rue

Saint-Lazare, au coin de la rue de La Rochefoucauld, une longue avenue;

au fond, la maison où Tom-Pouce respire; c'est un séjour sacré

qu'habitèrent successivement Talma, mademoiselle Mars, mademoiselle

Duchesnois, Horace Vernet, Thalberg, et que Tom-Pouce partage maintenant

avec le célèbre pianiste. Ne dites rien au concierge, montez jusqu'au

bout de l'avenue, et, suivant le précepte de l'Évangile, frappez et l'on

vous ouvrira.--Ah! monsieur, j'y cours; je crois le voir, je crois déjà

l'entendre. J'en suis tout ému... C'est que vous n'avez pas d'idée de ma

passion pour la musique.»

Voilà l'amateur pantelant qui court à l'adresse indiquée; il monte, il

frappe d'une main tremblante; un colosse vient lui ouvrir. Le hasard

veut que Lablache, qui habite avec son gendre Thalberg, sorte à

l'instant même.--Qui demandez-vous, monsieur, dit à l'étranger

l'illustre chanteur?--Je demande le général Tom-Pouce.--C'est moi,

monsieur, réplique Lablache avec un foudroyant aplomb et de sa voix la

plus formidable.--Mais... comment... on m'avait dit que le général

n'était pas plus haut que mon genou, et que sa voix charmante...

ressemblait... à celle... des... cigales. Je ne reconnais pas...--Vous

ne reconnaissez pas Tom-Pouce? c'est pourtant moi, monsieur, qui ai

l'honneur d'être cet artiste fameux. Ma taille et ma voix sont bien ce

qu'on vous a dit; elles sont ainsi _en public_, mais vous comprenez que

quand je suis chez moi _je me mets à mon aise_.»

Là-dessus, Lablache de s'éloigner majestueusement, et l'amateur de

rester ébahi, rouge d'orgueil et de joie d'avoir vu _le général_

Tom-Pouce _en particulier_ et dans son entier développement.

«Ceci, Messieurs, vaut bien

Notre enchanteur Merlin,

Et c'est plus vraisemblable.»

Corsino se levant: «J'étais sûr qu'il finirait par _une pointe!_ Avec un

vers de plus, nous recevions un quatrain en plein visage. Décidément,

Schmidt, tu étais né pour faire des vaudevilles... allemands.

QUINZIÈME SOIRÉE

AUTRE VEXATION DE KLEINER L'AINÉ.

ON JOUE LE FIDELIO DE BEETHOVEN.

Personne ne parle à l'orchestre. Les yeux de tous les artistes

étincellent, ceux des simples musiciens restent ouverts, ceux des

imbéciles se ferment de temps en temps. Tamberlick, engagé pour quelques

représentations par le directeur de notre théâtre, chante Florestan. Il

révolutionne la salle dans son air de la prison. Le quatuor du pistolet

excite le plus violent enthousiasme. Après le grand finale, Kleiner

l'aîné s'écrie: «Cette musique me met du feu dans l'estomac! il me

semble avoir bu quinze verres d'eau-de-vie. Je vais au café, demander

une...--Il n'y en a plus, lui jette Dimski en l'interrompant, je viens

de voir porter la dernière à Tamberlick qui l'a bien gagnée.»

Kleiner s'éloigne en maugréant.

SEIZIÈME SOIRÉE

ÉTUDES MUSICALES ET PHRÉNOLOGIQUES LES CAUCHEMARS--PURITAINS DE LA

MUSIQUE RELIGIEUSE--PAGANINI, esquisse biographique.

On donne au théâtre un concert mêlé de médiocre et de mauvaise musique;

le programme est bourré de cavatines italiennes, de fantaisies pour

piano seul, de fragments de messes, de concertos de flûte, de Lieder

avec trombone solo obligé, de duos de bassons, etc. Les conversations

sont, en conséquence, fort animées sur tous les points de l'orchestre.

Quelques musiciens dessinent. On a mis au concours la reproduction au

crayon de la scène de Lablache, disant sur le seuil de la porte au

provincial qui demande Tom-Pouce: «C'est moi, monsieur!» Kleiner l'aîné

obtient le prix. Ceci le console un peu de sa vexation de la veille. En

arrivant, je regarde le programme. «Diable! nous avons ce soir une

formidable quantité de cauchemars!»--Ah! cauchemar! voilà encore un de

vos mots parisiens que nous ne comprenons pas, me dit Winter.

Voulez-vous nous l'expliquer?--Prenez garde, jeune Américain, vous êtes

sur le point d'en devenir un.--Un quoi?--Un cauchemar! trois fois simple

musicastre! réplique Corsino, je vais te le démontrer. Voilà ce que nous

autres musiciens d'Europe entendons par ce mot:

Il ne s'agit point d'un de ces rêves affreux pendant lesquels on se sent

la poitrine oppressée, où l'on se croit poursuivi par quelque monstre

toujours sur le point d'atteindre sa victime, où l'on se sent tomber

dans un gouffre sans fond, au milieu de ténèbres épaisses et d'un

silence plus effrayant que les rumeurs infernales. Non, ce n'est point

cela, et pourtant c'est presque cela. Un cauchemar musical est une de

ces réalités inqualifiables qu'on exècre, qu'on méprise, qui vous

obsèdent, vous irritent, vous donnent une douleur d'estomac comparable à

celle d'une indigestion; une de ces oeuvres chargées d'une sorte de

contagion cholérique qui se glissent on ne sait comment, malgré tous les

cordons sanitaires, au milieu de ce que la musique a de plus noble et de

plus beau, et qu'on subit cependant en faisant une horrible grimace, et

qu'on ne siffle pas; tantôt parce qu'elles sont faites avec une sorte de

talent médiocre et commun, tantôt à cause de l'auteur qui est un brave

homme à qui l'on ne voudrait pas causer de peine, ou bien parce que cela

se rattache à un ordre d'idées cher à un ami, ou bien encore parce que

cela intéresse quelque imbécile qui a eu la vanité de se poser votre

ennemi, et que vous ne voudriez pas, en le traitant selon son mérite,

avoir l'air de vous occuper de lui. Quand ce damnable morceau commence,

vous sortez (si vous le pouvez) de la salle où il se pavane; vous allez

dans la rue voir les exercices d'un chien savant ou une représentation

de Polichinelle, ou écouter le grand air de _la Favorite_, miaulé par un

orgue de Barbarie et terminé sur la note sensible, parce qu'un sou jeté

d'une fenêtre a interrompu le virtuose au milieu de sa mélodie. Vous

lisez toutes les affiches; puis, en regardant votre montre, vous jugez

que le cauchemar du concert ne doit plus être à craindre, et vous osez

revenir dans la salle; mais c'est justement là le moment où il sévit

quelquefois d'une manière inattendue sur le pauvre musicien qui l'avait

fui. Celui-ci rentre, le cauchemar a fini de parler, il est vrai, mais

quel est ce bruit? quels sont ces applaudissements? à qui

s'adressent-ils? ces marques de satisfaction sont celles du public;

elles s'adressent au cauchemar en personne, qui se rengorge, et fait le

gros dos, et roucoule, et salue modestement. Mon Dieu oui! le public a

trouvé le monstre aimable et agréable, et il remercie le monstre du

plaisir qu'il lui a fait.

C'est alors qu'on enrage, et qu'on voudrait être aux antipodes parmi les

sauvages, au milieu d'une peuplade de singes de Bornéo, voire même parmi

les féroces chercheurs d'or de la Californie! C'est alors qu'on voit le

néant de la gloire, le ridicule du succès qu'obtiennent les

chefs-d'oeuvre auprès de ces juges capables d'applaudir ainsi les

cauchemars... Et l'on trouve fort judicieux cet orateur antique, se

tournant inquiet vers son ami après un de ses discours bien accueilli de

la multitude, et disant: «Le peuple m'applaudit, aurais-je dit quelque

sottise?» Avec les compositions-cauchemars, qui pour la plupart sont

écrites dans un style qu'il faut bien appeler par son nom, le style

bête, nous avons les hommes-cauchemars.

Le cauchemar-orateur, qui vous arrête au coin des rues, ou vous met au

carcan devant la cheminée d'un salon pour vous saturer de ses doctrines;

celui qui prouve à tout venant la supériorité de la musique des

Orientaux sur la nôtre; le vieux théoricien, qui trouve partout des

fautes d'harmonie; le découvreur d'anciens manuscrits, devant lesquels

il tombe en extase; le défenseur des règles de la fugue; l'adorateur

exclusif du style _lié_, du style _plan_, du style _mort_, l'ennemi de

l'expression et de la vie; l'admirateur de l'orgue, de la messe du pape

Marcel, de la messe de l'Homme armé, des chansons de gestes. Tous ces

gens-là sont _les plus grands cauchemars qui se puissent nommer_. Et les

mères de famille qui vous présentent leurs enfants-prodiges, et les

compositeurs qui veulent bon gré mal gré vous faire lire leurs

partitions; et tous les bourgeois qui parlent musique; et tous les

ennuyeux, sans oublier les innocents curieux. Et voilà comment, cher

Winter, monsieur a le droit de te dire: Vous en êtes un autre!--Écoutez

celui-ci, messieurs! (On chante l'_O salutaris_ d'un grand maître.)

Admirez comment nous est offert ici un exemple de style bête! L'auteur

fait prononcer les mots _Da robur_, _fer auxilium_, sur une phrase

énergique, symbole de la force (_robur_). Sur cent compositeurs, qui ont

traité ce sujet depuis Gossec, il n'y en a pas deux peut-être qui aient

évité le contre-sens dont ce vieux maître a donné le classique

modèle.--Comment cela? dit Bacon.--L'_O salutaris_ est une prière,

n'est-ce pas? Le chrétien y demande à Dieu _la force_, il implore son

_secours_; mais s'il les demande, c'est qu'il ne les a pas apparemment

et qu'il en sent le besoin. C'est donc un être faible qui prie, et sa

voix, en prononçant le _Da robur_, doit être aussi humble que possible,

au lieu d'éclater en accents qui tiennent plus de la menace que de la

supplication.

On appelle ces choses-là des chefs-d'oeuvres du genre religieux!!!...

Chefs-d'oeuvre de bêtise. Cauchemars!

Et ceux qui les admirent... archicauchemars!!

Les compositions écrites avec des tendances expressives sur les textes

sacrés surabondent en niaiseries pareilles.

Ces niaiseries sans doute ont servi de prétexte à la formation d'une

secte de la plus singulière espèce, qui, dans ses conventicules

aujourd'hui, maintient une plaisante question à l'ordre du jour. Ce

schisme innocent, dans le but, dit-il, de faire de la vraie musique

_catholique_, tend, dans le service religieux, à supprimer la musique

tout à fait. Ces anabaptistes de l'art ne voulaient pas de violons dans

les églises, parce que les violons rappellent la musique théâtrale

(comme si les basses, les altos, tous les instruments et les voix

n'étaient pas dans le même cas), les nouvelles orgues ont ensuite, à

leur sens, été pourvues de jeux trop variés, trop expressifs. Puis on en

est venu à trouver damnable la mélodie, le rhythme, et même la tonalité

moderne. Les modérés admettent encore Palestrina; mais les fervents, les

Balfour de Burley de ces nouveaux puritains, ne veulent que le

plain-chant tout brut.

L'un d'eux, le Mac-Briar de la secte, va même bien plus loin; celui-là,

d'un bond, a atteint le but vers lequel marchent plus lentement tous les

autres, et qui, je viens de le dire, est évidemment la destruction de

la musique religieuse. Voici comment j'ai pu connaître le fond de sa

pensée à cet égard: peu de temps après la mort du duc d'Orléans,

j'assistais dans l'église de Notre-Dame aux obsèques de ce noble prince,

objet de si vifs et de si justes regrets. La secte des puritains

triomphant ce jour-là, avait obtenu que la messe entière fût chantée en

plain-chant et que cette maudite tonalité moderne, _dramatique_,

_passionnée_, _expressive_, fût radicalement prohibée. Toutefois, le

maître de chapelle de Notre-Dame avait cru devoir transiger jusqu'à un

certain point avec la corruption du siècle, en mettant en harmonie à

quatre parties le funèbre plain-chant. Il ne s'était point senti la

force de rompre tout pacte avec l'impiété. La grâce _suffisante_ sans

doute n'avait pas suffi. Quoi qu'il en soit, je me trouvais assis dans

la nef, à côté de notre fougueux Mac-Briar. Tout en exécrant la musique

moderne qui _excite les passions_, celui-ci se passionnait d'une manière

divertissante pour le plain-chant qui, nous en convenons, est fort loin

d'avoir un si grave défaut. Il se posséda assez bien néanmoins jusqu'au

milieu de la cérémonie. Un assez long silence s'étant alors établi, et

le recueillement de l'assistance étant solennel et profond, l'organiste,

par mégarde, laissa tomber une clef sur son clavier; par suite de la

pression accidentelle de la clef sur une touche, un _la_ du jeu des

flûtes se fit alors entendre pendant deux secondes. Cette note isolée

s'éleva au milieu du silence, et roula sous les arceaux de la cathédrale

comme un doux et mystérieux gémissement. Mon homme alors, de se lever

transporté, en s'écriant sans respect pour le recueillement réel de ses

voisins: «C'est admirable! sublime! voilà la vraie musique religieuse!

voilà l'art pur dans sa divine simplicité! Toute autre musique est

infâme et impie!»

Eh bien! à la bonne heure, voilà un logicien. Il ne faut, selon lui,

dans la musique religieuse, ni mélodie, ni harmonie, ni rhythme, ni

instrumentation, ni expression, ni tonalité moderne, ni tonalité antique

(celle-là rappelle la musique des Grecs, des païens). Il ne lui faut

qu'un _la_, un simple _la_ un instant soutenu au milieu du silence

d'une foule, il est vrai, émue et prosternée. On pourrait pourtant

encore troubler son extase en lui affirmant que les théâtres font un

emploi usuel et fréquent de ce céleste _la_. Mais il faut convenir que

son système de musique monotone (c'est le cas ou jamais d'employer ce

mot) est d'une pratique facile et fort peu dispendieuse. De ce côté

l'avantage est réel.

Il y a une maladie du cerveau que les médecins italiens appellent

_pazzia_, et les anglais _madness_: c'est évidemment celle-là qui règne

et sévit parmi les sectateurs de la nouvelle Église musicale. J'en

pourrais citer plusieurs aussi complétement fous à cette heure que

l'admirateur du _la_ solitaire. Ils ont voulu quelquefois m'engager dans

une discussion en règle sur la doctrine à eux suggérée par leur maladie;

mais je m'en suis gardé, me bornant à dire aux grégoriens, ambroisiens,

palestriniens, presbytériens, puritains, trembleurs, anabaptistes,

unitairiens, plus ou moins gravement atteints de _madness_, de _pazzia_:

_Raca_! pour toute réponse, en ajoutant: Cauchemars! triples cauchemars!

La plupart de ces gens-là, je le soupçonne, pensent que la mélodie,

l'harmonie, le rhythme, l'instrumentation et l'expression étant

supprimés dans le style sacré, ils pourront alors faire eux-mêmes de

fort belle musique religieuse. En effet, dès qu'il ne faudra rien de tel

dans ce genre de composition, ils ont tout ce qu'il faut pour y réussir.

Ah! mon Dieu! s'écrie Corsino, voilà Racloski qui va attaquer avec

accompagnement de _piano_ le rondo en _si mineur_ de Paganini!--Le rondo

de la clochette? Rien que cela! Il est fou; il n'en fera pas deux

mesures d'une façon supportable.--Joue-t-il juste au moins?--Sous ce

rapport, il faut lui rendre justice; dans le cours d'un long morceau

comme celui-là, il lui arrive souvent de jouer juste.--Merci, je m'en

vais.--De grâce ne nous abandonnez pas ainsi dans le danger. Vous avez

été très-lié avec Paganini, nous le savons; dites-nous quelque chose de

lui, cela nous empêchera d'entendre écorcher son ouvrage par ce râcleur.

Vite! vite! le voilà qui commence.--Décidément vous faites de moi un

rapsode. Je vous obéis. Mais n'êtes-vous pas d'avis qu'il devrait être

défendu, sous des peines sévères, à certains exécutants, d'_attaquer_

ainsi, comme vous le dites, certaines compositions? ne pensez-vous pas

que les chefs-d'oeuvre devraient être protégés contre des profanations

pareilles?--Oui, sans doute, ils devraient l'être; et un temps viendra,

j'espère, où ils le seront. Des nombreux artistes grecs, Alexandre jugea

qu'un seul était digne de retracer ses traits et défendit à tous les

autres de tenter de les reproduire. Les plus habiles virtuoses devraient

seuls aussi avoir le droit de transmettre au public la pensée des grands

maîtres, ces Alexandre de l'art!--(Bacon.) Tiens, c'est une idée! ce

compositeur grec n'était point sot! Où diable Corsino peut-il avoir

appris cela?--Silence donc!

PAGANINI

Un homme de beaucoup d'esprit, Choron, disait en parlant de Weber:

«C'est un météore!» Avec autant de justesse pourrait-on dire de

Paganini: «C'est une comète!» car jamais astre enflammé n'apparut plus à

l'improviste au ciel de l'art, et n'excita, dans le parcours de son

ellipse immense, plus d'étonnement mêlé d'une sorte de terreur, avant de

disparaître pour jamais. Les comètes du monde physique, s'il faut en

croire les poëtes et les idées populaires, ne se montrent qu'aux temps

précurseurs des terribles orages qui bouleversent l'océan humain.

Certes, ce n'est pas notre époque, ni l'apparition de Paganini qui

donneront à cet égard un démenti à la tradition. Ce génie exceptionnel

et unique dans son genre se développait en Italie au début des plus

grands événements dont l'histoire fasse mention; il commençait à se

produire à la cour d'une des soeurs de Napoléon à l'heure la plus

solennelle de l'empire; il parcourait triomphalement l'Allemagne au

moment où le géant se couchait dans la tombe; il fit son apparition en

France au bruit de l'écroulement d'une dynastie, et c'est avec le

choléra qu'il entra dans Paris.

La terreur inspirée par le fléau fut impuissante néanmoins à contenir

l'élan de curiosité d'abord, et d'enthousiasme ensuite, qui entraînait

la foule sur les pas de Paganini; on a peine à croire à une pareille

émotion causée par un virtuose en pareille circonstance, mais le fait

est réel. Paganini, en frappant l'imagination et le coeur des Parisiens

d'une façon si violente et si nouvelle, leur avait fait oublier jusqu'à

la mort qui planait sur eux. Tout concourait, d'ailleurs, à accroître

son prestige: son extérieur étrange et fascinateur, le mystère dont

s'entourait sa vie, les contes répandus à son sujet, les crimes même

dont ses ennemis avaient eu la stupide audace de l'accuser, et les

miracles d'un talent qui renversait toutes les idées admises, dédaignait

tous les procédés connus, annonçait l'impossible et le réalisait. Cette

irrésistible influence de Paganini ne s'exerçait pas seulement sur le

peuple des amateurs et des artistes; des princes de l'art eux-mêmes y

ont été soumis. On dit que Rossini, ce grand railleur de l'enthousiasme,

avait pour lui une sorte de passion mêlée de crainte. Meyerbeer, pendant

les pérégrinations de Paganini dans le nord de l'Europe, le suivit pas à

pas, toujours plus avide de l'entendre, et cherchant inutilement à

pénétrer le mystère de son talent phénoménal.

Je ne connais malheureusement que par les récits qu'on m'en a fait cette

puissance musicale démesurée de Paganini; un concours total de

circonstances a voulu qu'il ne se soit jamais produit en public en

France quand je m'y trouvais, et j'ai le chagrin d'avouer que, malgré

les relations fréquentes que j'ai eu le bonheur d'entretenir avec lui

pendant les dernières années de sa vie, _je ne l'ai jamais entendu_. Une

seule fois, depuis mon retour d'Italie, il joua à l'Opéra, et, retenu au

lit par une indisposition violente, il me fut impossible d'assister à ce

concert, le dernier, si je ne me trompe, de tous ceux qu'il a donnés.

Depuis ce jour, l'affection du larynx de laquelle il devait mourir,

jointe à une maladie nerveuse qui me lui laissait aucun relâche,

devenant de plus en plus grave, il dut renoncer tout à fait à l'exercice

de son art. Mais comme il aimait passionnément la musique, comme elle

était pour lui un véritable besoin, quelquefois, dans les rares instants

de répit que lui laissaient ses souffrances, il reprenait son violon

pour jouer des trios ou des quatuors de Beethoven, organisés à

l'improviste, en comité secret, et dont les exécutants étaient les seuls

auditeurs. D'autres fois, quand le violon le fatiguait trop, il tirait

de son portefeuille un recueil de duos composés par lui pour violon et

guitare (recueil que personne ne connaît), et prenant pour partenaire un

digne violoniste allemand, M. Sina, qui professe encore à Paris, il se

chargeait de la partie de guitare et tirait des effets inouïs de cet

instrument. Et les deux concertants, Sina le modeste violoniste,

Paganini l'incomparable guitariste, passaient ainsi en tête-à-tête de

longues soirées, auxquelles nul, parmi les plus dignes, ne put jamais

être admis. Enfin sa phthisie laryngée fit de tels progrès qu'il perdit

entièrement la voix, et dès lors il dut à peu près renoncer à toutes

relations sociales. C'était à peine si, en approchant l'oreille de sa

bouche, on pouvait encore comprendre quelques-unes de ses paroles. Et

quand il m'est arrivé de me promener avec lui dans Paris, aux jours où

le soleil lui donnait envie de sortir, j'avais un album et un crayon;

Paganini écrivait en quelques mots le sujet sur lequel il voulait mettre

la conversation; je le développais de mon mieux, et de temps en temps,

reprenant le crayon, il m'interrompait par des réflexions souvent fort

originales dans leur laconisme. Beethoven, sourd, se servait ainsi d'un

album pour recevoir la pensée de ses amis, Paganini, muet, l'employait

pour leur transmettre la sienne. Un de ces collecteurs _à tout prix_

d'autographes, qui hantent les salons d'artistes, m'aura sans doute

_emprunté_ sans me prévenir celui qui servit à mon illustre

interlocuteur; ce qu'il y a de sûr, c'est que je n'ai pu le retrouver

lorsqu'un jour Spontini voulut le voir, et que depuis lors je n'ai pas

été plus heureux dans mes recherches.

Bien souvent on m'a sollicité de raconter dans tous ses détails

l'épisode de la vie de Paganini dans lequel il joua un rôle si

cordialement magnifique à mon égard; les incidents variés et si en

dehors de toutes les voies ordinaires de la vie des artistes qui

précédèrent et suivirent le fait principal aujourd'hui connu de tout le

monde, seraient, en effet, je le crois, d'un vif intérêt, mais on

conçoit sans peine l'embarras que j'éprouverais à faire un tel récit, et

vous me pardonnerez de m'abstenir.

Je ne crois pas même nécessaire de relever les sottes insinuations, les

dénégations folles, et les assertions erronées auxquelles la noble

conduite de Paganini donna lieu dans la circonstance dont je parle.

Jamais, par compensation, certains critiques ne trouvèrent de plus

belles formes d'éloges; jamais la prose de J. Janin surtout n'eut de

plus magnifiques mouvements qu'à cette occasion. Le poëte italien,

Romani, écrivit aussi plus tard, dans la _Gazette piémontaise_,

d'éloquentes pages, dont Paganini, qui les lut à Marseille, fut

très-touché.

* * * * *

Il avait dû fuir le climat de Paris; bientôt après son arrivée à

Marseille, celui de la Provence lui paraissant trop rude encore, il alla

se fixer pour l'hiver à Nice, où il fut accueilli comme il devait

l'être, et entouré des soins les plus affectueux par un riche amateur de

musique, virtuose lui-même, M. le comte de Césole. Ses souffrances,

néanmoins, ne firent que s'accroître, bien qu'il ne se crût pas en

danger de mort, et ses lettres respiraient une tristesse profonde. «Si

Dieu le permet, m'écrivait-il, je vous reverrai au printemps prochain.

J'espère que mon état va s'améliorer ici; l'espérance est la dernière

qui reste. Adieu, aimez-moi comme je vous aime.»

Les soirées de l'orchestre · 第 16 / 34 段