Ainsi de suite. Le pauvre homme souffrit toute la soirée un martyre qui

ne se décrit point, mais que les personnes affligées comme lui d'une

organisation nerveuse, comprennent à merveille. Il n'eut garde d'en

parler; telle était la crainte qu'inspirait Habeneck. Reconnaissant

alors pourtant qu'il ne s'agissait pas là d'un caprice, d'une fantaisie,

d'un accès de mauvaise humeur, mais d'une institution nouvelle fondée à

l'Opéra. Moreau sentit que le sang-froid, la présence d'esprit,

l'attention indispensables pour la tâche qu'il avait à remplir, lui

deviendraient impossibles sous la menace permanente de cet archet de

Damoclès. Il alla trouver le machiniste, et, après lui avoir conté sa

peine: «Si tu ne trouves pas un moyen de me garantir de ce _tack_

infernal, lui dit-il, je suis un homme perdu; il retentit jusque dans la

moelle de mes os, il me trépane, il me décroche le cervelet!--Ah diable!

c'est ma foi vrai, répond le machiniste, il est impossible que tu y

tiennes. Attends! il me vient une idée; apporte-moi ton couvercle.»

Moreau enlève le toit de son réduit, le porte dans le cabinet du

machiniste, et tous les deux, après avoir soigneusement fermé leur

porte, se mettent à le tamponner, à le rembourrer, à le matelasser avec

force coussinets gonflés de laine, à le rendre enfin sourd comme un

édredon. Voilà notre souffleur rassuré, réconforté, ravi, qui rentre

chez lui et dort tout d'un somme jusqu'au lendemain; ce qui depuis

longtemps ne lui était arrivé. Le soir de la représentation suivante, il

revient au théâtre avec un calme où l'on ne pouvait voir qu'une douce

satisfaction exempte d'ironie. C'était un homme si bon, si inoffensif

que ce pauvre Moreau!

On jouait ce soir-là _Robert le Diable_. Cet opéra, récemment monté,

était alors admirablement exécuté; le chef d'orchestre, en conséquence,

n'était point obligé de recourir si souvent au moyen nouveau contre

lequel le souffleur venait de se mettre en garde. Habeneck, pendant

toute la première moitié du premier acte, reste donc chef d'orchestre

pour les yeux seulement. Moreau respirait et soufflait avec une verve et

un bonheur incomparables; il en était même venu à regretter ses

précautions, qu'il commençait à trouver calomnieuses, quand, au milieu

de la scène du _jeu_, les choristes n'étant pas partis à temps, Habeneck

étend le bras, et frappe un coup violent sur le toit rembourré de la

maisonnette: _Pouf_! plus de son, plus de _tack_, rien. Moreau sourit

doucement, et continue à dicter leurs paroles aux choristes distraits:

Nous le tenons! nous le tenons!

Mais Habeneck, étonné, redoublant: _Pouf_! «Qu'est ceci? dit-il. La

planche ne résonne plus! le drôle aurait-il fait rembourrer sa carapace?

Ah malheureux! tu me la donnes belle! nous allons voir beau jeu.» Et, se

penchant de côté, il frappe sur la paroi latérale de l'étui de Moreau,

que l'imprudent avait négligé de matelasser, et qui rend aussitôt un

_tack_ plus clair, plus net, plus triomphant que ne rendit jamais la

paroi supérieure, et d'autant plus terrible pour le souffleur que les

coups tombaient directement contre son oreille. Habeneck, avec un

sourire de Méphistophélès, se vengea de sa déconvenue d'un instant en

redoublant d'énergie toute la soirée, et fit subir à sa victime un

supplice auprès duquel celui de la goutte d'eau des Persans ne doit être

qu'un enfantillage. Bien plus, la représentation terminée, et sans avoir

l'air de comprendre l'intention qu'avait eue le souffleur en faisant

tapisser son appartement, il enjoignit tranquillement au machiniste

d'ôter à la carapace sa doublure, et de remettre la chose dans son

premier état.

Moreau comprit alors que toute résistance était désormais inutile, et

qu'il assistait aux commencements de sa fin. Il rentra chez lui, si

résigné, qu'il dormit encore. Mais ce fut son avant-dernier sommeil. A

partir de ce jour, le _tack_ redoubla, par-dessus, par côté, par devant,

par derrière; le bourreau ne voulut laisser aucun point _invulnéré_.

Moreau énervé, brisé, stupéfié, cessa bientôt de s'agiter; il compta les

_tack_, non en Mucius Scevola, qui tient sans tressaillements sa main

dans la flamme, mais en soldat autrichien recevant sur le torse son cent

douzième coup de bâton. Habeneck resta le maître, l'institution du

_tack_, un moment ébranlée, se consolida. Dès lors, Moreau devint

triste, taciturne; ses cheveux, de blonds qu'ils étaient, devinrent

blancs; peu après, ils tombèrent. Avec les cheveux la mémoire disparut,

la vue s'affaiblit. Alors, le souffleur en vint à commettre des fautes

énormes. Le jour de la reprise d'_Iphigénie en Aulide_, au lieu de

souffler: «Que de grâces! que de majesté!» il s'écria:

«Grâce! que de cruauté!» Dans un autre ouvrage, au lieu de «Bonheur

suprême!» il laissa échapper: «Douleur extrême!» et, depuis ce _lapsus_,

de mauvais plaisants sans coeur l'appelèrent le _souffle-douleur_ de

l'Opéra. Puis il tomba malade, il cessa de parler. Nul médecin ne put

obtenir de lui l'aveu de ce qu'il ressentait. On le voyait seulement,

pendant ses longs assoupissements, faire par intervalles un petit

soubresaut de la tête, comme s'il eût reçu un coup sur l'occiput. Enfin,

un soir, après avoir été parfaitement calme pendant quelques heures,

quand ses amis commençaient à croire à une amélioration dans son état,

il fit encore une fois le petit soubresaut dont je viens de parler, et,

prononçant d'une voix douce ce seul mot: _Tack!_ il expira.

* * * * *

........ Long silence........

On soupire.... Puis on entend ces exclamations (Winter): «Poor

Wretch!--(Corsino) Ohi me! povero!--(Dimsky) Pauvre diable!--(Kleiner

Jeune) Voilà une vexation!» Le chef d'orchestre, ce mauvais coeur, qui en

écoutant mon funeste récit n'a pu contenir plusieurs accès d'un rire

silencieux, décélés par les bonds précipités de son abdomen, reprend un

air grave et nous dit en descendant de son estrade: «Silence, messieurs,

la pièce est finie.»

ONZIÈME SOIRÉE

Les musiciens sont venus à l'orchestre en habit noir et en cravate

blanche. On remarque sur leur visage une sorte d'exaltation

inaccoutumée. L'admiration et le respect sont dans tous les coeurs.

L'exécution de l'orchestre est admirable.

Personne ne parle.

Après le finale du second acte: «Tu pleures, toi! dit à Corsino le

premier trombone; quant à moi, j'ai cru ne pouvoir achever ma partie, un

mouvement nerveux agitait mes lèvres, et, à la fin du morceau, j'avais

peine à donner un son.--Foudres du ciel! quelle musique! s'écrie à son

tour un des contre-bassistes! voyez, mes genoux tremblent; je suis

heureux d'avoir pu m'asseoir; sans cela, je n'eusse pas fait une note de

la coda.»

Le troisième acte s'exécute avec la religieuse ferveur qu'on a mise à

l'exécution des deux premiers. Le chef d'orchestre, qui a été parfait

d'intelligence, de précision et de verve, mord son mouchoir à belles

dents pour contenir son émotion. Il descend de son pupitre le visage

enflammé, et me serre la main en passant.

DOUZIÈME SOIRÉE

LE SUICIDE PAR ENTHOUSIASME.

Nouvelle vraie.

On joue un opéra italien, etc., etc.

Tout le monde parle à l'orchestre. Corsino surtout a le verbe très-haut;

il gesticule, il s'agite. «Eh bien, me dit-il, nous avons été rudement

secoués hier soir! J'ai pourtant entendu parler à Paris d'un Français

plus impressionnable encore que nous ne le sommes et qui adora _la

Vestale_ jusqu'à se tuer pour elle. Ceci est une _histoire_, non un

_conte_, et prouve que l'enthousiasme musical est une passion comme

l'amour. Il faut que je vous dise

cela.--Volontiers!--Écoutons!--Tais-toi donc, cor Moran!»

Moran, le premier cor, remet son instrument dans sa boîte et Corsino

commence:

* * * * *

J'appelerai ma nouvelle LE SUICIDE PAR ENTHOUSIASME.

En 1808, un jeune musicien remplissait depuis trois ans, avec un dégoût

évident, l'emploi de premier violon dans un théâtre du midi de la

France. L'ennui qu'il apportait chaque soir à l'orchestre, où il

s'agissait presque toujours d'accompagner _le Tonnelier_, _le Roi et le

Fermier_, _les Prétendus_, ou quelque autre partition de la même école,

l'avait fait passer dans l'esprit de la plupart de ses camarades pour un

insolent fanfaron de goût et de science, qu'il s'imaginait

disaient-ils, avoir seul en partage, ne faisant aucun cas de l'opinion

du public dont les applaudissements lui faisaient hausser les épaules,

ni de celle des artistes qu'il avait l'air de regarder comme des

enfants. Ses rires dédaigneux et ses mouvements d'impatience, chaque

fois qu'un pont-neuf se présentait sous son archet, lui avaient souvent

attiré de sévères réprimandes de la part de son chef d'orchestre, à qui

il eût depuis longtemps envoyé sa démission, si la misère, qui semble

presque toujours choisir pour victimes des êtres de cette nature, ne

l'avait irrévocablement cloué devant son pupitre huileux et enfumé.

Adolphe D*** était, on le voit, un de ces artistes prédestinés à la

souffrance qui, portant en eux-mêmes un idéal du beau, le poursuivent

sans relâche, haïssant avec fureur tout ce qui n'y ressemble pas. Gluck,

dont il avait copié les partitions pour mieux les connaître, et qu'il

savait par coeur, était son idole. Il le lisait, jouait et chantait à

toute heure. Un malheureux amateur, auquel il donnait des leçons de

solfége, eut l'imprudence de lui dire un jour que les opéras de Gluck

n'étaient que des cris et du plain-chant; D***, rougissant

d'indignation, ouvre précipitamment le tiroir de son bureau, en tire une

dizaine de cachets de leçons, dont l'amateur lui devait le prix, et, les

lui jetant à la tête: «Sortez de chez moi, dit-il, je ne veux ni de

vous, ni de votre argent, et, si vous osez repasser le seuil de ma

porte, je vous jette par la fenêtre.»

On conçoit qu'avec une pareille tolérance pour le goût des élèves,

D*** ne dut pas faire fortune en donnant des leçons. Spontini était

alors dans toute sa gloire. L'éclatant succès de _la Vestale_, annoncé

par les mille voix de la presse, rendait les dilettanti de chaque

province jaloux de connaître cette partition tant vantée par les

Parisiens, et les malheureux directeurs de théâtre s'évertuaient à

tourner, sinon à vaincre les difficultés d'exécution et de mise en scène

du nouvel ouvrage.

Le directeur de D***, ne voulant pas rester en arrière du mouvement

musical, annonça bientôt à son tour que _la Vestale_ était à l'étude.

D***, exclusif comme tous les esprits ardents auxquels une éducation

solide n'a pas appris à motiver leurs jugements, montra d'abord une

prévention défavorable à l'opéra de Spontini, dont il ne connaissait pas

une note. «On prétend que c'est un style nouveau, plus mélodique que

celui de Gluck: tant pis pour l'auteur! la mélodie de Gluck me suffit;

le mieux est ennemi du bien. Je parie que c'est détestable.»

Ce fut en pareilles dispositions qu'il arriva à l'orchestre le jour de

la première répétition générale. Comme chef de pupitre, il n'avait pas

été tenu d'assister au répétitions partielles qui avaient précédé

celle-là; et les autres musiciens, qui, tout en admirant Lemoine,

trouvaient néanmoins du mérite à Spontini, se dirent a son arrivée:

«Voyons ce que va décider le grand Adolphe!» Celui-ci répéta sans

laisser échapper un mot, un signe d'admiration ou de blâme. Un étrange

bouleversement s'opérait en lui. Comprenant bien, dès la première scène,

qu'il s'agissait là d'une oeuvre haute et puissante, que Spontini était

un génie dont il ne pouvait méconnaître la supériorité, mais ne se

rendant pas compte cependant de ses procédés, tout nouveaux pour lui, et

qu'une mauvaise exécution de province rendait encore plus difficile à

saisir, D*** emprunta la partition, en lut d'abord attentivement les

paroles, étudia l'esprit, le caractère de chaque personnage, et, se

jetant ensuite dans l'analyse de la partie musicale, suivit ainsi la

route qui devait l'amener à une connaissance véritable et complète de

l'opéra entier. Depuis lors, on observa qu'il devenait de plus en plus

morose et taciturne, éludant les questions qui lui étaient adressées, ou

riant d'un air sardonique quand il entendait ses camarades se récrier

d'admiration: «Imbéciles! pensait-il sans doute, vous êtes bien capables

de concevoir un tel ouvrage, vous qui admirez _les Prétendus_.»

Ceux-ci ne doutaient pas, à cette expression d'ironie empreinte sur les

traits de D***, qu'il ne fût aussi sévère pour Spontini qu'il l'avait

été pour Lemoine, et qu'il ne confondît les deux compositeurs dans la

même condamnation. Le finale du second acte l'ayant ému cependant

jusqu'aux larmes, un jour que l'exécution était un peu moins exécrable

que de coutume, on ne sut plus que penser de lui. «Il est fou, disaient

les uns.--C'est une comédie qu'il joue,» disaient les autres. Et tous:

«C'est un pauvre musicien.» D***, immobile sur sa chaise, plongé dans

une rêverie profonde, essuyant furtivement ses yeux, ne répondait mot à

toutes ces impertinences; mais un trésor de mépris et de rage s'amassait

dans son coeur. L'impuissance de l'orchestre, celle plus évidente encore

des choeurs, le défaut d'intelligence et de sensibilité des acteurs, les

broderies de la première chanteuse, les mutilations de toutes les

phrases, de toutes les mesures, les coupures insolentes, en un mot les

tortures de toute espèce qu'il voyait infliger à l'oeuvre devenue l'objet

de sa profonde adoration et dont il possédait les moindres détails, lui

faisaient éprouver un supplice que je connais fort bien, mais que je ne

saurais décrire. Après le second acte, la salle entière s'étant levée un

soir en poussant des cris d'admiration, D*** sentit la fureur le

submerger, et, comme un habitué du parquet lui adressait, plein de joie,

cette question banale:

«Eh bien, monsieur Adolphe, que dites-vous de cela?

--Je dis, lui cria D*** pâle de colère, que vous et tous ceux qui se

démènent dans cette salle, êtes des sots, des ânes, des brutes, dignes

tout au plus de la musique de Lemoine, puisque, au lieu d'assommer le

directeur, les chanteurs et les musiciens, vous prenez part, en

applaudissant, à la plus indigne profanation dont on puisse flétrir le

génie.»

Pour cette fois, l'incartade était trop forte, et, malgré le talent

d'exécution du fougueux artiste, talent qui faisait de lui un sujet

précieux, malgré la misère affreuse où l'allait réduire une destitution,

le directeur, pour venger l'injure du public, se vit forcé de le

congédier.

D***, contre l'ordinaire des caractères de sa trempe, avait des goûts

fort peu dispendieux. Quelques épargnes, faites sur les appointements de

sa place et les leçons qu'il avait données jusqu'à cette époque,

assurant pour trois mois au moins son existence, amortirent le coup de

cette destitution et la lui firent même envisager comme un événement qui

pouvait exercer une influence favorable sur sa carrière d'artiste, en le

rendant à la liberté. Mais le charme principal de cette délivrance

inattendue venait d'un projet de voyage que D*** roulait dans sa

tête, depuis que le génie de Spontini lui était apparu. Entendre _la

Vestale_ à Paris, tel était le but constant de son ambition. Le moment

d'y atteindre paraissait arrivé, quand un incident, que notre

enthousiaste ne pouvait prévoir, vint y mettre obstacle. Né avec un

tempérament de feu, des passions indomptables, Adolphe cependant était

timide auprès des femmes, et, à part quelques intrigues fort peu

poétiques avec les princesses de son théâtre, l'amour furieux, dévorant,

l'amour frénésie, le seul qui pût être le véritable pour lui, n'avait

point ouvert encore de cratère dans son coeur. En rentrant un soir chez

lui, il trouva le billet suivant:

«Monsieur,

»S'il vous était possible de consacrer quelques heures à l'éducation

musicale d'une élève, assez forte déjà pour ne pas mettre votre patience

à de trop rudes épreuves, je serais heureuse que vous voulussiez bien en

disposer en ma faveur. Vos talents sont connus et appréciés, beaucoup

plus peut-être que vous ne le soupçonnez vous-même; ne soyez donc pas

surpris si, à peine arrivée dans votre ville, une Parisienne s'empresse

de vous confier la direction de ses études dans le bel art que vous

honorez et comprenez si bien.

»HORTENSE N***.»

Le mélange de flatterie et de fatuité, le ton à la fois dégagé et

engageant de cette lettre, excitèrent la curiosité de D***, et, au

lieu d'y répondre par écrit, il résolut d'aller en personne remercier la

Parisienne de sa confiance, l'assurer qu'elle ne le _surprenait_

nullement, et lui apprendre que, sur le point de partir lui-même pour

Paris, il ne pouvait entreprendre la tâche, fort agréable sans doute,

qu'elle lui proposait. Ce petit discours, répété d'avance avec le ton

d'ironie qui lui convenait, expira sur les lèvres de l'artiste au moment

où il entra dans le salon de l'étrangère. La grâce originale et mordante

d'Hortense, sa mise élégante et recherchée, ce je ne sais quoi enfin qui

fascine dans la démarche, dans tous les mouvements d'une beauté de la

Chaussée-d'Antin, produisirent tout leur effet sur Adolphe. Au lieu de

railler, il commençait à exprimer sur son prochain départ des regrets

dont le son de sa voix et le trouble de son visage décelaient la

sincérité, quand madame N***, en femme habile, l'interrompit:

«Vous partez, monsieur? J'ai donc été bien inspirée de ne pas perdre de

temps. Puisque c'est à Paris que vous allez, commençons nos leçons

pendant le peu de jours qui vous restent; immédiatement après la saison

des eaux, je retourne dans la capitale, où je serai charmée de vous

revoir et de profiter alors plus librement de vos conseils.»

Adolphe, heureux intérieurement de voir les raisons par lesquelles il

avait motivé son refus si facilement détruites, promit de commencer le

lendemain, et sortit tout rêveur. Ce jour-là, il ne pensa pas à _la

Vestale_.

Madame N*** était une de ces femmes _adorables_ (comme on dit au café

de Paris, chez Tortoni et dans trois ou quatre autres foyers de

dandysme) qui, trouvant _délicieusement originales_ leurs moindres

fantaisies, pensent que ce serait _un meurtre_ de ne pas les satisfaire,

et professent en conséquence une sorte de respect pour leurs propres

caprices, quelque absurdes qu'ils soient.

«Mon cher Fr***, disait, il y a quelques années, une de ces

charmantes créatures à un dilettante célèbre, vous connaissez Rossini,

dites-lui donc de ma part que son _Guillaume Tell_ est une chose

mortelle; que c'est à périr d'ennui; et qu'il ne _s'avise_ pas d'écrire

un second opéra dans ce style, autrement madame M*** et moi, qui

l'avons si bien soutenu, nous l'abandonnerions sans retour.»

Une autre fois:

«Qu'est-ce donc que ce nouveau pianiste polonais, dont les artistes

raffolent et dont la musique est _si bizarre_? Je veux le voir,

amenez-le-moi demain.

--Madame, je ferai mon possible pour cela, mais je dois vous avouer que

je connais peu l'auteur des mazourkas et qu'il n'est point à mes ordres.

--Non, sans doute, il n'est pas à vos ordres, mais il _doit être aux

miens_. Ainsi je compte sur lui.»

Cette singulière invitation n'ayant pas été acceptée, la souveraine

annonça à ses sujets que M. _Chopin_ était un _petit original_ jouant

_passablement_ du piano, mais dont la musique n'était qu'un _logogriphe_

perpétuel _fort ridicule_.

Une fantaisie de cette nature fut le seul motif de la lettre

passablement impertinente qu'Adolphe reçut de madame N***, au moment

où il s'occupait de son départ pour Paris. La belle Hortense était de la

plus grande force sur le piano et possédait une voix magnifique, dont

elle se servait aussi avantageusement qu'il est possible de le faire,

quand l'âme n'y est pas. Elle n'avait donc nul besoin des leçons de

l'artiste provençal; mais l'apostrophe lancée par celui-ci, en plein

théâtre, à la face du public, avait, comme on le pense bien, retenti

dans la ville. Notre Parisienne, en entendant parler de toutes parts,

demanda et obtint sur le héros de l'aventure des renseignements qui lui

parurent piquants. Elle _voulut le voir_ aussi; comptant bien, après

avoir à loisir examiné l'_original_, fait craquer tous ses ressorts,

joué de lui comme d'un nouvel instrument, lui donner un congé illimité.

Il en arriva tout autrement cependant, au grand dépit de la jolie _simia

pariensis_. Adolphe était fort beau. De grands yeux noirs pleins de feu,

des traits réguliers qu'une pâleur habituelle couvrait d'une teinte

légère de mélancolie, mais où brillait par intervalles l'incarnat le

plus vif, selon que l'enthousiasme ou l'indignation faisait battre son

coeur; une tournure distinguée et des manières fort différentes de celles

qu'on aurait pu lui supposer, à lui qui n'avait guère vu le monde que

par le trou de la toile de son théâtre; un caractère emporté et timide

à la fois, où se rencontrait le plus singulier assemblage de raideur et

de grâce, de patience et de brusquerie, de jovialité subite et de

rêverie profonde, en faisaient, par tout ce qu'il y avait en lui

d'imprévu, l'homme le plus capable d'enlacer une coquette dans ses

propres filets. C'est ce qui arriva, sans préméditation aucune de la

part d'Adolphe pourtant; car il fut pris avant elle. Dès la première

leçon, la supériorité musicale de madame N*** se montra dans tout son

éclat; au lieu de recevoir des conseils, elle en donna presque à son

maître. Les sonates de Steibelt, le Hummel du temps, les airs de

Païsiello et de Cimarosa qu'elle couvrait de broderies parfois d'une

audacieuse originalité, lui fournirent l'occasion de faire scintiller

successivement chacune des facettes de son talent. Adolphe pour qui une

telle femme et une pareille exécution étaient choses nouvelles, fut

bientôt complétement sous le charme. Après la grande fantaisie de

Steibelt (_l'Orage_,) où Hortense lui sembla disposer de toutes les

puissances de l'art musical:

«Madame, lui dit-il en tremblant d'émotion, vous vous êtes moquée de moi

en me demandant des leçons; mais comment pourrais-je vous en vouloir

d'une mystification qui m'a ouvert à l'improviste le monde poétique, le

ciel de mes songes d'artiste, en faisant de chacun de mes rêves autant

de brillantes réalités? Continuez à me mystifier ainsi, madame, je vous

en conjure, demain, après-demain, tous les jours, et je vous devrai les

plus enivrantes jouissances qu'il m'ait été donné de connaître de ma

vie.»

L'accent avec lequel ces paroles furent dites par D***, les larmes

qui roulaient dans ses yeux, le spasme nerveux qui agitait ses membres,

étonnèrent Hortense bien plus encore que son talent à elle n'avait

surpris le jeune artiste. Si les arpéges, les traits, les harmonies

pompeuses, les mélodies découpées en dentelle, en naissant sous les

blanches mains de la gracieuse fée, causaient à Adolphe une sorte

d'asphyxie d'étonnement, la nature impressionnable de celui-ci, sa vive

sensibilité, les expressions pittoresques, dont il se servait, leur

exagération même, ne frappèrent pas moins vivement Hortense.

Il y avait si loin des suffrages passionnés, des joies vraies de

l'artiste, aux bravos tièdes et étudiés des incroyables de Paris, que

l'amour-propre tout seul aurait suffi pour faire regarder sans trop de

rigueur, un homme d'un extérieur moins avantageux que notre héros. L'art

et l'enthousiasme se trouvaient en présence pour la première fois; le

résultat d'une pareille rencontre était facile à prévoir... Adolphe,

ivre d'amour, ne cherchant ni à cacher ni même à modérer les élans de sa

passion toute méridionale, désorienta Hortense et déjoua ainsi, sans

s'en douter, le plan de défense médité par la coquette. Tout cela était

si neuf pour elle! Sans sentir réellement rien qui approchât de la

dévorante ardeur de son amant, elle comprenait cependant qu'il y avait

là tout un monde de sensations (sinon de sentiments), que de fades

liaisons contractées antérieurement ne lui avaient jamais dévoilés. Ils

furent heureux ainsi, chacun à sa manière, pendant quelques semaines; le

départ pour Paris fut, on le pense bien, indéfiniment ajourné. La

musique était pour Adolphe un écho de son bonheur profond, le miroir où

allaient se réfléchir les rayons de sa délirante passion, et d'où ils

revenaient plus brûlants à son coeur. Pour Hortense, au contraire, l'art

musical n'était qu'un délassement sur lequel elle était blasée dès

longtemps; il ne lui procurait que d'agréables distractions, et le

plaisir de briller aux yeux de son amant était bien souvent le mobile

unique qui pût l'attirer au piano.

Les soirées de l'orchestre · 第 11 / 34 段