musique ne se meut-elle guère, elle dort! on la dirait morte, n'étaient
les mouvements fébriles de ses mains, qui s'ouvrent toutes grandes et se
referment convulsivement pendant son sommeil, comme si elles avaient à
saisir quelque chose. Puis elle rêve et parle tout haut en rêvant. Son
cerveau est plein de visions étranges; elle interpelle le ministre de
l'intérieur; elle menace, elle se plaint. «Donnez-moi de l'argent,
crie-t-elle d'une voix sourde et gutturale, donnez-moi beaucoup
d'argent, ou je ferme mes théâtres, ou je donne un congé illimité à mes
chanteurs; et, ma foi! Paris, la France, l'Europe, le monde et le
gouvernement s'arrangeront ensuite comme ils pourront. Le public payant
ne vient pas chez moi, est-ce ma faute? Il ne veut même plus venir sans
payer, est-ce ma faute? Et si je n'ai pas d'argent pour le faire venir
en le payant, est-ce ma faute? Ah! si j'en avais pour acheter les
auditeurs, vous verriez la foule qu'il y aurait à mes fêtes, et comme le
commerce et les arts refleuriraient, et comme l'univers renaîtrait à la
joie et à la santé, et comme nous pourrions nous moquer ensemble de ces
insolents virtuoses, de ces orgueilleux compositeurs, qui prétendent que
je n'ai rien d'artiste ni de musical et que mon titre n'est qu'un
mensonge.» Mais bah! le ministre se moque de ses menaces comme de ses
plaintes; il renfonce aux profondeurs de sa poche les plus inconnues la
clef de son coffre-fort, et répond tranquillement avec un terrible bon
sens: «Oui, j'apprécie tes raisons, ma pauvre Musique, tu voudrais être
indemnisée de tes pertes, à la condition que, si jamais tu fais des
bénéfices, tu les garderas. Voilà un système commode, excellent,
délicieux pour toi; je l'admire, mais je m'abstiens de le mettre en
pratique. Ces propositions-là se font à des brigands de monarques, à des
scélérats d'empereurs, à d'affreux souverains absolus roulant sur l'or,
gorgés des sueurs du peuple, non aux ministres d'une jeune république,
affectée en naissant de certains vices de constitution qui l'obligent à
se préoccuper avant tout de sa petite santé. Et dans nos temps de
choléra les médecins sont chers. D'ailleurs, ces chefs des gouvernements
sans liberté, sans égalité et sans paternité, ces rois eux-mêmes,
puisqu'il faut les appeler par leur nom, ne se rendraient pas sans doute
aux premiers mots de ton irrévérencieuse sommation. La plupart de ces
fainéants ont consacré beaucoup de temps aux arts et à la littérature,
quelques-uns te connaissent, ma vieille Musique, et ne feraient grâce à
aucun de tes défauts. Ils seraient capables de te dire: Si les gens de
la bonne compagnie s'éloignent de vous, mademoiselle, c'est que vous
fréquentez trop les gens de la mauvaise. Si votre bourse est vide, c'est
que vous dépensez trop en colifichets, en parures d'un goût douteux, en
oripaux, clinquants de toute espèce, coûteuses inutilités qui
conviennent aux danseuses de corde seulement. Si vos affaires,
aujourd'hui, vont mal, si vos entreprises échouent, si l'on se moque de
vous, si vous vous ruinez, ne vous en prenez qu'aux détestables conseils
que vous écoutez, et à votre obstination à repousser les avertissements
sensés que le hasard parfois fait parvenir jusqu'à votre oreille.
D'ailleurs, où avez-vous pris vos conseillers, vos économes, vos
directeurs de conscience? Sotte que vous êtes! n'est-il pas évident que
ceux qui vous entourent sont vos plus cruels ennemis? Les uns, qui
n'aiment rien au monde, vous haïssent d'autant plus qu'ils sont forcés
d'avoir l'air de vous aimer; les autres vous détestent parce qu'ils ne
connaissent rien de ce qui vous concerne, et qu'ils sentent
intérieurement l'immense ridicule dont ils se couvrent en remplissant
des fonctions auxquelles ils sont si complétement impropres; d'autres
enfin, qui vous adoraient autrefois, vous haïssent et vous méprisent
maintenant, parce qu'ils vous connaissent trop. Fi! vous êtes une
prostituée sans esprit! une vraie fille d'Opéra, une _fille
d'affaires_, comme disait Voltaire, mais sans entente des affaires
pourtant; absurde dans le choix de ses intendants, et d'une confiance en
eux voisine de la stupidité. Que diriez-vous si un État comme
l'Angleterre, par exemple, allait confier le commandement de son armée
navale à un danseur parisien qui n'a jamais vu manoeuvrer que les toiles
et les cordages d'un théâtre, ou à un paysan bourguignon incapable de
diriger une toue sur la Saône?... Assez! assez! ne nous approchez pas;
vos sollicitations nous obsèdent; si vous étiez ce que vous devriez
être, sensible, intelligente, passionnée, dévouée, enthousiaste, fière
et courageuse; si vous aviez remis énergiquement tous ces gens-là à leur
place et mieux gardé la vôtre; si vous aviez conservé quelque chose de
votre extraction noble; si la princesse se révélait encore en vous, les
rois pourraient vous venir en aide, vous recueillir à leur cour; mais ce
n'est pas chez eux qu'est l'asile destiné aux créatures de votre espèce.
Vous n'avez déjà plus la séduction des charmes vulgaires. Pâle et ridée,
vous en êtes venue à vous peindre le visage en bleu, en blanc et en
rouge, comme une sauvagesse. Bientôt, vous vous barbouillerez de noir
les paupières et vous porterez des anneaux d'or au nez. Votre talent a
subi la même métamorphose. Vous ne vocalisez plus, vous vociférez.
Qu'est-ce que ces manières de pousser la voix sur chaque note, de
s'arrêter en hurlant sur l'avant-dernier temps de chaque période
mélodique, quels que soient la syllabe sur laquelle il repose, le sens
du morceau, le mouvement imprimé à l'ensemble et l'intention de
l'auteur? Qu'est-ce que ces libertés que vous prenez avec les plus beaux
textes, en supprimant les notes hautes et les notes basses, pour forcer
toute mélodie à rouler sur les cinq ou six sons du médium de votre voix,
sons que vous gonflez alors à perdre haleine, et qui font ressembler le
chant et la mélodie actuels aux lamentables chansons des rôdeurs de
barrières, aux clameurs avinées des Orphées de cabaret! Dites-moi où
vous avez appris, triple sotte, qu'il vous fût loisible de hacher une
mélodie et de faire des vers de quatorze pieds en supprimant les
élisions pour respirer plus souvent. Quelle langue parlez-vous? est-ce
l'auvergnat ou le bas-breton? Les gens de Clermont et de Quimper s'en
défendent. Vous êtes donc atteinte d'une phtisie au troisième degré,
qu'il vous faille toujours et partout prendre des temps pour faire
sortir de votre poitrine la moindre succession mélodique de quelque
rapidité, d'où résulte ce continuel retard dans les entrées et dans
l'attaque du son qui détruit toute régularité, tout aplomb, qui asphyxie
douloureusement vos auditeurs, et qui, contrastant avec la précision des
instruments de l'orchestre, amène dans les morceaux d'ensemble cet
affreux tohubohu de rhythmes divers que font entendre les montres
malades mises à l'hôpital chez les horlogers. Vous êtes donc bien peu
soucieuse de cet accord si indispensable entre les instruments et les
voix, malheureuse Muse dégénérée, que, dans vos opéras, pour faire
plaisir à vos metteurs en scène qui se moquent de vous, vous laissiez
placer vos choristes à une distance de l'orchestre qui les met dans
l'impossibilité de s'accorder rhythmiquement avec lui? Où avez-vous la
tête quand vous prétendez faire marcher ensemble les quatre parties d'un
quatuor dont les dessus sont sur l'avant-scène, les basses au
post-scénium, à quarante pas de là, pendant que les altos et les ténors,
cachés par les portants des coulisses, ne peuvent, grâce aux processions
et aux groupes dansants qui les environnent, apercevoir à l'horizon de
la rampe le moindre bout de l'archet conducteur? Mais dire que vous
prétendez établir l'ensemble d'un quatuor ainsi disposé, c'est vous
flatter étrangement. Vous n'y prétendez en aucune façon. Les gâchis
odieux, les cacophonies qui en résultent, vous trouvent fort
indifférente, au contraire, et vous vous inquiétez peu de pareilles
niaiseries. Pourtant, cette insouciance révolte bien des gens, et le
nombre de ces révoltés, grossi de tous les mécontents que vous ennuyez
seulement, a fini par constituer le formidable public qui prend
l'habitude de ne pas mettre les pieds chez vous. Nous ne vous parlons là
que de vos méfaits dans les théâtres: il serait trop long de remettre
sous vos yeux tout ce que vous pratiquez ailleurs. Allez, vous nous
faîtes pitié, mais nous gardons notre or pour de plus dignes. Eh quoi!
des menaces!... La déplaisante folle!... Eh! partez! qui vous retient?
En votre absence, nos États n'en iront pas plus mal. Nous vous
regretterons?... Non, vous êtes, ma mie,
Un peu trop forte en gueule et trop impertinente.
Voilà l'aimable compliment avec lequel, malheureuse Muse, ils pourraient
bien te mettre à la porte, ces impitoyables souverains. Nous autres
républicains, à l'épreuve de l'air patriotique et accoutumés à entendre
chanter faux, nous te serons moins rudes. Nous ne te forcerons point à
quitter la belle France, et tu seras libre d'y mourir de ta mort
naturelle quand tu n'auras plus ni feu ni lieu.--La Musique ouvrant les
yeux et pleurant: «Oui, je mourrai, et d'une mort lente et ignominieuse,
je n'en doute plus. Vous avez cru que je dormais, je n'ai que trop bien
entendu les horribles choses que vous venez de m'adresser. Et pourtant
est-il humain à vous, monsieur le ministre, est-il même juste de me
reprocher les accointances auxquelles je suis condamnée, les faux amis
que je fréquente forcément, et qui, de plus, me traitant en esclave, me
donnent des ordres révoltants et m'imposent leurs plus folles volontés?
Est-ce moi qui me suis donné ces terribles associés? sont-ils de mon
choix, ou de celui de vos prédécesseurs qui m'ont livrée à eux enchaînée
et sans défense? Vous ne l'ignorez pas; de ce côté-là au moins, je suis
innocente. Je sais que mes menaces de clôture sont ridicules; c'est par
habitude que je les répétais tout à l'heure. Hélas! Je ne l'ai que trop
appris dernièrement! j'ai fermé mes théâtres sous prétexte de
réparations, et les Parisiens s'en sont inquiétés comme des réparations
qu'on ferait à la grande muraille de la Chine. Vous me reprochez mes
excès vocaux; vous avez raison, je le sens en mon âme, mais je ne vis
depuis dix ans en Italie que par eux. En France, où le public des
théâtres se fait représenter par des gens à gages placés au centre du
parterre, je ne puis exister qu'en flattant ces gens-là, et ces
débauches de chant les ravissent. Si je n'excite pas leurs
applaudissements, je n'en obtiens pas d'autres; on dit alors que je n'ai
pas de succès; on en conclut que je n'ai pas de talent; le public, qui
l'entend dire, le croit et ne vient pas chez moi: de là ma misère et mon
désespoir! Oh! vous ne savez pas, vous ne saurez jamais, monsieur le
ministre, ce que c'est que de crier dans le désert.
»Un auditoire chèrement payé par la nation vous est assuré pour vos
moindres discours, et je serais bien heureuse d'avoir ce qui vous reste
aux jours des plus maigres assemblées de représentants. Au moins, là, si
vous êtes souvent interrompu, interpellé, injurié même, c'est la preuve
qu'on vous écoute d'une manière plus ou moins tumultueuse, et qu'on se
passionne pour ou contre vos idées; c'est la douleur souvent, mais c'est
la vie. Dans mes théâtres, j'ai le coeur broyé par ce dédain suprême, par
cette indifférence outrageante d'un public préoccupé de tout, excepté de
moi; qui se croît blasé, et qui n'a jamais rien senti; qui sait tout,
comme les marquis de Molière, sans avoir rien appris, d'un public habile
à railler seulement, et qui ne daigne jamais siffler mes incartades,
parce que cela lui paraît de mauvais goût, ou lui donne trop de peine,
ou peut-être, et j'en frémis, parce qu'il ne les remarque pas. Vous
allez me dire, je le sais, que toutes ces raisons sont insuffisantes à
justifier les vices honteux auxquels je reconnais m'être livrée; vous
citerez un aphorisme célèbre du plus grand des poëtes, et vous me
répéterez avec lui _qu'il vaut mieux mériter le suffrage d'un seul homme
de goût_ que d'exciter par des moyens indignes de l'art _les
applaudissements d'une salle pleine de spectateurs vulgaires_. Hélas! le
poëte a mis cette noble phrase dans la bouche d'un jeune prince à qui
les atteintes de la faim, du froid, de la misère étaient inconnues; et
je répondrai comme lui eussent sans doute répondu, s'ils l'eussent osé,
les comédiens auxquels il donnait ses conseils: Qui plus que moi souffre
de l'avilissement où je me vois réduite! Mais les nécessités de la vie
me l'imposent impérieusement, et je ne pourrais pas même obtenir le
_suffrage d'un seul homme de goût_ si je n'existais pas. Faites que ma
vie soit assurée sans être même brillante comme l'était celle du prince
danois, et je penserai comme lui, et je mettrai en pratique ses leçons
excellentes. Il y a en Europe, monsieur le ministre, des États où je
suis libre, sinon protégée. En France, au contraire, si l'on fait des
sacrifices d'argent plus ou moins insuffisants pour quelques-uns de mes
théâtres, on semble prendre à tâche de paralyser les efforts les plus
désintéressés que je tente en dehors des formes dramatiques. Au lieu de
m'aider, on m'entrave de mille manières, on me bâillonne, on m'oppose
des préjugés dignes du moyen âge. Ici, c'est le clergé qui m'empêche de
chanter dans les temples les louanges de Dieu, en interdisant aux femmes
de prendre part à mes plus graves manifestations; ailleurs, c'est la
municipalité de Paris qui fait donner aux enfants et aux jeunes hommes
de la classe ouvrière une éducation musicale, à la condition expresse
qu'ils n'en feront aucun usage. Ils apprennent pour apprendre, et non
pour employer ce qu'ils savent quand ils sont parvenus à savoir: comme
les ouvriers des premiers ateliers nationaux à qui on faisait creuser
des trous dans le sol, en extraire la terre et la rapporter le
lendemain, pour combler les trous par eux creusés la veille. Puis, quand
je fais un appel au public pour l'exhibition de quelque ouvrage
longuement médité, écrit à l'intention seulement de ce petit nombre
d'hommes de goût dont parle le poëte, sans aucune arrière-pensée
industrielle, et uniquement pour produire au grand jour ce qui me paraît
beau, on me dépouille au nom de la loi, on me frappe d'une taxe
exorbitante, on me tue à moitié en me jetant, comme une infernale
raillerie, ces mots impies: «Vous auriez tort de vous plaindre, car la
loi nous autorise à vous tuer tout à fait.» Oui, sur des recettes
destinées à couvrir à grand'peine les dépenses que je fais en pareil
cas, on vient prélever le _huitième_ brut, quand on pourrait légalement
prélever le _quart_. On a le droit de me casser les deux jambes, on ne
m'en casse qu'une, je dois me montrer reconnaissante. Tout cela est
vrai, monsieur le ministre, je n'exagère rien. A l'avénement de la
liberté, de l'égalité et de la fraternité, je crus un instant à mon
émancipation; je m'abusais. Quand l'heure de la délivrance des nègres
sonna, je me laissai aller à un nouvel espoir; je m'abusais encore. Il
est décidé qu'en France, sous la monarchie comme sous la république, je
dois être une esclave soumise à la corvée. Quand j'ai travaillé sept
jours, je ne puis me reposer le huitième, puisque ce huitième je le dois
au fermier, mon maître, qui pourrait même m'en demander un de plus. On
n'a jamais songé à dire aux savetiers: «Vous venez de faire huit paires
de souliers, vous en devez _deux_ à l'État, qui veut bien ne vous en
prendre _qu'une_.» Pourquoi, monsieur le ministre, l'art musical
n'est-il pas l'égal de l'art du savetier? Qu'ai-je fait à la France,
moi, la Musique? En quoi l'ai-je offensée? comment ai-je mérité de sa
part une oppression si dure et si persistante? Ce qui rend cette
oppression plus dure et plus inexplicable encore, c'est que la France,
aux yeux du reste de l'Europe, passe pour m'entourer de soins et
d'affection. Elle a fondé, en effet, des institutions, telles que notre
beau Conservatoire et le prix annuel de composition décerné par
l'Académie des beaux-arts, qui produisent incessamment pour moi des
disciples zélés, sinon des prophètes; mais à peine leur éducation
est-elle ébauchée, à peine le sentiment du beau a-t-il de son crépuscule
illuminé leurs âmes, que d'autres institutions contraires viennent
réduire ces heureux résultats au néant, et donner ainsi aux bienfaits
que je reçois l'air d'une mystification atroce.
»Charlet, le peintre humoriste, y songeait sans doute, quand il fit son
charmant dessein des _Hussards en maraude_. On y voit deux hussards à la
porte d'un poulailler: l'un tient un sac de chènevis, dont il répand le
contenu devant l'étroite porte, en disant d'une voix flûtée: «Petits!
petits!» l'autre, armé de son sabre, abat la tête des malheureux
volatiles, au fur et à mesure qu'ils s'y présentent. Revoyez cette
lithographie, monsieur le ministre, et méditez quelques instants sur le
sens de l'allégorie. Hélas! il n'est que trop clair. Les grains de
chènevis sont les prix du Conservatoire et de l'Académie; les coups de
sabre, vous savez qui les donne, et mes enfants sont les dindons qui se
laissent ainsi décapiter; mais, fussent-ils des aigles, ils n'en
périraient pas moins.»
Le ministre ému: «Mon enfant, tu as peut-être raison; j'ignorais la
plupart des détails que tu viens de me donner. J'y réfléchirai, et je
tâcherai que tu sois au moins l'égale des savetiers à l'avenir. Ceci me
paraît de toute justice, mais ne se rattache qu'au côté matériel de la
question. Quant à l'autre, quant au côté moral, esthétique, comme disent
tes chers Allemands, n'oublie pas ceci: le temps viendra peut-être où de
folles volontés, où d'absurdes caprices ne te seront plus imposés; où
tes intendants comprendront réellement tes intérêts et s'attacheront à
leur défense; où tes directeurs de conscience ne t'infligeront plus de
pénitences humiliantes et ridicules; où tu ne seras plus forcée de
cohabiter avec tes mortels ennemis; où des gens à gages ne feront plus
dans tes théâtres l'office du public; où ce public que tu décourages et
dégoûtes peut-être aujourd'hui, te témoignera une sympathie chaleureuse;
mais, en attendant, change d'allures, de société autant que tu pourras,
de manières et de langage tout à fait. N'oublie pas que c'est une erreur
grossière de croire les efforts disgracieux, les cris, les violences, le
désordre rhythmique, le vague de la forme, l'incorrection du dessin, les
outrages à l'expression et à la langue, l'abus des ornements, le fracas,
la boursouflure ou la mignardise, seuls capables d'émouvoir une salle
pleine même de _spectateurs vulgaires_. Ceux-là sont fréquemment
entraînés, il est vrai, par des moyens que réprouvent le bon sens et le
goût, mais ils ne résistent guère non plus à l'influence d'une
inspiration véritable, quand elle se manifeste simplement, avec grandeur
et énergie; ils ne t'en voudront pas trop d'être sublime. Peut-être,
désappointés le premier jour, étonnés le second, charmés le troisième,
ils finiront bientôt par t'en savoir un gré infini. N'avons-nous pas vu
déjà, ne le voyons-nous pas même encore dans de trop rares occasions, ce
public qui, après tout, n'est pas composé exclusivement de ces
spectateurs tant méprisés par le poëte, applaudir de toutes ses forces
et de tout son coeur des oeuvres vraiment belles, des virtuoses d'un
merveilleux talent? Non, de ce côté, tu n'as rien à craindre;
l'éducation des habitués de tes théâtres est maintenant assez avancée;
ne te contrains point, sois sublime et je réponds de tout. Tu m'engages
à méditer sur un ingénieux dessin de Charlet; je te recommande, moi, la
fable du _Charretier embourbé_ de la Fontaine. Relis-en la fin surtout:
«Hercule veut qu'on se remue,
Puis il aide les gens. Regarde d'où provient
L'achoppement qui te retient;
Ote d'autour de chaque roue
Ce malheureux mortier, cette maudite boue
Qui, jusqu'à l'essieu, les enduit.
Prends ton pic et me romps ce caillou qui te nuit,
Comble-moi cette ornière. As-tu fait?--Oui, dit l'homme.--
Or bien je vais t'aider, dit la voix; prends ton fouet.--
Je l'ai pris... Qu'est ceci? mon char marche à souhait!
Hercule en soit loué!» Lors la voix: «Tu vois comme
Tes chevaux aisément se sont tirés de là.
Aide-toi, le ciel t'aidera.»
«Eh bien, qu'en dites-vous? me dit Winter en riant.» Je dis que la
brochure, si pleine de bouffonnes et tristes vérités qu'elle soit,
n'aura pas produit à Paris plus d'effet que mes _révélations_ de la nuit
dernière n'en produiraient, si elles étaient imprimées. A Paris, on
laisse tout dire, parce qu'on peut ne tenir compte de rien. La critique
passe, l'abus reste. Les mots piquants, les raisons, les justes
plaintes, glissent sur l'esprit des gens comme des gouttes d'eau sur les
plumes d'un canard....
* * * * *
«Eh! messieurs, qu'a donc votre cappel meister à frapper de la sorte sur
son pupitre?--Le ténor voudrait ralentir le mouvement de ce duo, et lui
ne le veut pas. Il a du bon, notre chef.--Je m'en aperçois. Mais
savez-vous que ces coups de bâton qu'il donne épisodiquement ce soir,
sont d'un usage continuel à l'Opéra de Paris?--Bah?--Oui. Et leur effet
est d'autant plus désastreux que les chefs d'orchestre frappent, non
sur leur pupitre, mais sur le haut de la carapace du souffleur placée
au-devant d'eux, ce qui donne à chaque coup bien plus de sonorité et
tourmente horriblement le malheureux souffleur. Il y en a même un qui
est mort des suites de ce supplice.--Vous plaisantez!--Non pas.
Habeneck, il y a quelque vingt ans, ayant remarqué que les gens de la
scène prêtaient peu d'attention à ses mouvements, ne les regardaient
même presque jamais, et, par suite, manquaient fort souvent leurs
entrées, imagina, faute de pouvoir parler à leurs yeux, d'avertir leur
oreille en frappant, avec le bout de l'archet dont il se servait pour
conduire, ce petit coup de bois sur bois: _Tack!_ qui se distingue au
milieu de toutes les rumeurs plus ou moins harmonieuses des autres
instruments. Ce _temps_ précédant le _temps_ du début de la phrase, est
devenu maintenant le plus impérieux besoin de tous les exécutants du
théâtre. C'est lui qui avertit chacun de commencer, qui indique même les
principaux effets qu'il s'agit de produire, et jusqu'aux nuances de
l'exécution. S'agit-il des soprani, _tack!_ à vous, mesdames! Les ténors
ont-ils à reprendre le même thème deux mesures après, _tack!_ à vous
messieurs! Les enfants, rangés sur le milieu de la scène, ont-ils à
entonner un hymne, _tack!_ allons, enfants! Faut-il demander à un
chanteur ou à une cantatrice de la chaleur, _tack!_ de la sensibilité,
_tack!_ de la rêverie, _tack!_ de l'esprit, _tack!_ de la précision, de
la verve, _tack!_ _tack!_ Le premier danseur n'oserait prendre son vol
pour un _écho_ sans le _tack!_ La première danseuse ne se sentirait ni
jarret, ni ballon, son sourire aurait l'air d'une grimace sans le
_tack_. Tout le monde attend ce joli petit signal; sans lui, rien ne
pourrait aujourd'hui se mouvoir ni se faire entendre sur la scène;
chanteurs et danseurs y resteraient silencieux et immobiles, comme la
cour de _la Belle au bois dormant_. Or, ceci est fort désagréable à
l'auditoire et peu digne d'un établissement qui aspire à un rang élevé
parmi les institutions musicales et chorégraphiques de l'Europe. Ceci,
en outre, a causé la mort d'un excellent homme; en conséquence on n'en
démordra point.
UNE VICTIME DU TACK
NOUVELLE D'AVANT-SCÈNE
La VICTIME DU TACK s'appelait Moreau. Cet honnête souffleur remplissait
avec une exactitude exemplaire et une parfaite tranquillité d'esprit ses
fonctions plus difficiles qu'on ne pense, quand Habeneck, pour suppléer
à l'insuffisance des signes télégraphiques, inventa le signe
téléphonique dont il est question.
Le jour où, enivré de sa découverte, il en fit usage pour la première
fois, Moreau qui, à chaque coup du savant archet, rebondissait dans son
antre, fut plus surpris que fâché. Il supposa qu'une série d'accidents
de l'exécution avaient excité chez Habeneck une impatience, dont la
manifestation insolite le faisait souffrir, et que c'était là seulement
un désagrément momentané que lui, souffleur, devait supporter sans se
plaindre. Mais, aux représentations suivantes, le _tack_ continua; il
redoubla même, tant l'inventeur était charmé de son efficacité. Chaque
coup ébranlait le crâne du malheureux qui, blotti dons son gîte, sautant
de droite et de gauche, avançant la tête, la reculant, se tordant le
cou, s'interrompait au milieu de ses périodes, comme un merle chantant
qui reçoit un coup de fusil.
Mon fils! tu ne l'es plus; va, ma haine est trop (_tack!_)...
Dans mon âme ulcérée, oui, la (_tack!_) nature est (_tack!_)...
D'Étéocle et de toi tous les droits sont (_tack!_)...