Tout entier à sa rage de bonheur, Adolphe, dans les premiers jours,

avait un peu oublié le fanatisme qui jusqu'alors avait rempli sa vie.

Quoiqu'il fût loin de partager les opinions parfois étranges de madame

N***, sur le mérite des différentes compositions qui formaient son

répertoire, il lui faisait néanmoins d'étonnantes concessions, évitant,

sans trop savoir pourquoi, d'aborder dans la conversation les points de

doctrine musicale sur lesquels un vague instinct l'avertissait qu'il y

aurait eu entre eux une divergence trop marquée. Il ne fallait pas

moins qu'un blasphème affreux, comme celui qui lui avait fait mettre à

la porte un de ses élèves, pour détruire l'équilibre existant dans le

coeur d'Adolphe entre son violent amour et ses convictions d'art

despotiques et passionnées. Et ce blasphème, les jolies lèvres

d'Hortense le laissèrent échapper.

C'était par une belle matinée d'automne; Adolphe, aux pieds de sa

maîtresse savourait ce bonheur mélancolique, cet accablement délicieux

qui succède aux grandes crises de voluptés. L'athée lui-même, en de

pareils instants, entend au dedans de lui s'élever une hymne de

reconnaissance vers la cause inconnue qui lui donna la mort; la mort

_rêveuse et calme comme la nuit_, suivant la belle expression de Moore,

est alors le bien auquel on aspire, le seul que nos yeux, voilés de

pleurs célestes, nous laissent entrevoir, pour couronner cette ivresse

surhumaine. La vie commune, la vie sans poésie, sans amour, la vie en

prose, où l'on marche au lieu de voler, où l'on parle au lieu de

chanter, où tant de fleurs aux couleurs brillantes sont sans parfum et

sans grâce, où le génie n'obtient que le culte d'un jour et des hommages

glacées, où l'art trop souvent contracte d'indignes alliances; la vie

enfin, se présente alors sous un aspect si morne, si désert et si

triste, que la mort, fût-elle dépourvue du charme réel que l'homme noyé

dans le bonheur lui trouve, serait encore pour lui désirable, en lui

offrant un refuge assuré contre l'existence insipide qu'il redoute

par-dessus tout.

Perdu en de telles pensées, Adolphe tenait une des mains délicates de

son amie, imprimant sur chaque doigt de petites morsures qu'il effaçait

par des baisers sans nombre; pendant que, de son autre main, Hortense

bouclait en fredonnant les noirs cheveux de son amant.

En écoutant cette voix si pure, si pleine de séductions, une tentation

irrésistible le saisit à l'improviste.

«Oh! dis-moi l'élégie de _la Vestale_, mon amour, tu sais:

Toi que je laisse sur la terre,

Mortel que je n'ose nommer.

Chantée par toi, cette belle inspiration doit être d'un sublime inouï.

Je ne sais comment je ne te l'ai pas encore demandée. Chante, chante-moi

Spontini; que j'obtienne tous les bonheurs ensemble!

--Quoi! c'est cela que vous voulez? répliqua madame N***, en faisant

une petite moue qu'elle croyait charmante; cette grande lamentation

monotone _vous plaît_?... Oh Dieu! que c'est ennuyeux! quelle psalmodie!

Pourtant, si vous y tenez...»

La froide lame d'un poignard en entrant dans le coeur d'Adolphe ne l'eût

pas déchiré plus cruellement que ces paroles. Se levant en sursaut comme

un homme qui découvre un animal immonde dans l'herbe sur laquelle il

s'était assis, il fixa d'abord sur Hortense des yeux pleins d'un feu

sombre et menaçant; puis, se promenant avec agitation dans

l'appartement, les poings fermés, les dents serrées convulsivement, il

sembla se consulter sur la manière dont il allait répondre et entamer la

rupture; car pardonner un pareil mot était chose impossible.

L'admiration et l'amour avaient fui; l'ange devenait une femme vulgaire;

l'artiste supérieure retombait au niveau des amateurs ignorants et

superficiels, qui veulent que l'art _les amuse_ et n'ont jamais

soupçonné qu'il eût une plus noble mission; Hortense n'était plus qu'une

forme gracieuse sans intelligence et sans âme; la musicienne avait des

doigts agiles et un larynx sonore... rien de plus.

Toutefois, malgré la torture affreuse qu'Adolphe ressentait d'une

pareille découverte, malgré l'horreur d'un si brusque désenchantement,

il n'est pas probable qu'il eût manqué d'égards et de ménagements, en

rompant avec une femme dont le seul crime, après tout, était de n'avoir

qu'une organisation inférieure à la sienne, d'aimer le _joli_ sans

comprendre le _beau_. Mais incapable, comme l'était Hortense, de croire

à la violence de l'orage qu'elle venait de soulever, la contraction

subite de tous les traits d'Adolphe, sa promenade agitée dans le salon,

son indignation à peine contenue, lui parurent choses si comiques,

qu'elle ne put résister à un accès de folle gaieté, et laissa échapper

un bruyant éclat de rire. Avez-vous jamais remarqué tout ce que le rire

éclatant a d'odieux dans certaines femmes?... Pour moi, il est l'indice

le plus sûr de la sécheresse de coeur, de l'égoïsme et de la coquetterie.

Autant l'expression d'une joie vive a de charme et de pudeur chez

quelques femmes, autant elle est chez d'autres pleine d'une indécente

ironie. Leur voix prend alors un timbre incisif, effronté, impudique,

d'autant plus haïssable que la femme est plus jeune et plus jolie; en

pareille occasion, je comprends les délices du meurtre, et je cherche

machinalement sous ma main l'oreiller d'Othello. Adolphe avait sans

doute la même manière de sentir à cet égard. Il n'aimait déjà plus

madame N*** l'instant d'auparavant; mais il la plaignait d'avoir des

facultés aussi bornées; il l'eût quittée avec froideur, mais sans

outrage. Ce rire sot et bruyant auquel elle s'abandonna sans réserve, au

moment où le malheureux artiste sentait sa poitrine se déchirer,

l'exaspéra. Un éclair de haine et d'un indicible mépris brilla soudain

dans ses yeux, et, essuyant d'un geste rapide son front couvert d'une

froide sueur:

«Madame, lui dit-il, d'une voix qu'elle ne lui avait jamais vu prendre,

vous êtes une sotte!»

Le soir même, il était sur la route de Paris.

Ce que pensa la moderne Ariane en se voyant ainsi délaissée, nul ne le

sait. En tout cas, il est probable que le Bacchus qui devait la consoler

et guérir la cruelle blessure faite à son amour-propre, ne se fit pas

attendre. Hortense n'était pas femme à demeurer ainsi dans l'inaction.

_Il fallait un aliment à l'activité de son esprit et de son coeur._ C'est

la phrase consacrée, au moyen de laquelle ces dames poétisent et veulent

justifier leurs écarts les plus prosaïques.

Quoi qu'il en soit, dès la seconde journée de son voyage, Adolphe,

complétement désenchanté, était tout entier au bonheur de voir son

projet favori, son idée fixe, sur le point de devenir une réalité. Il

allait se trouver enfin à Paris, au centre du monde musical, il allait

entendre ce magnifique orchestre de l'Opéra, ces choeurs si nombreux, si

puissants, entendre madame Branchu dans _la Vestale_... Un feuilleton de

Geoffroy, qu'il lut en arrivant à Lyon, vint exaspérer encore son

impatience. Contre l'ordinaire du célèbre critique, il n'avait eu que

des éloges à donner.

«Jamais, disait-il, la belle partition de Spontini n'a été rendue avec

un pareil ensemble par les masses, ni avec une inspiration aussi

véhémente par les acteurs principaux. Madame Branchu, entre autres,

s'est élevée au plus haut degré du pathétique; cantatrice habile, douée

d'une voix incomparable, tragédienne consommée, elle est peut-être le

sujet le plus précieux dont ait pu s'enorgueillir l'Opéra depuis sa

fondation; n'en déplaise aux partisans exclusifs de la Saint-Huberti.

Madame Branchu est petite, malheureusement; mais le naturel de ses

poses, l'énergique vérité de ses gestes et le feu de ses yeux, font

disparaître ce défaut de stature; et dans ses débats avec les prêtres de

Jupiter, l'expression de son jeu est si grandiose, qu'elle semble

dominer le colosse Dérivis de toute la tête. Hier, un entr'acte fort

long a précédé le troisième acte. La raison de cette interruption

insolite dans la représentation, était due à l'état violent où le rôle

de Julia et la musique de Spontini avaient jeté la cantatrice. Dans la

prière (_O des infortunés_), sa voix tremblante indiquait déjà une

émotion qu'elle avait peine à maîtriser, mais au finale (_De ces lieux

prêtresse adultère_), son rôle, tout de pantomime, ne l'obligeant pas

aussi impérieusement à contenir les transports qui l'agitaient, des

larmes ont inondé ses joues, ses gestes sont devenus désordonnés,

incohérents, fous, et, au moment où le pontife lui jette sur la tête

l'immense voile noir qui la couvre comme un linceul, au lieu de s'enfuir

éperdue, ainsi qu'elle l'avait fait jusqu'alors, madame Branchu est

tombée évanouie aux pieds de la grande Vestale. Le public, qui prenait

cela pour de nouvelles combinaisons de l'actrice, a couvert de ses

acclamations la péroraison de ce magnifique finale; choeurs, orchestre,

tam-tam, Dérivis, tout a disparu sous les cris du parterre. La salle

était en ébullition.»

Un cheval! un cheval! mon royaume pour un cheval! s'écriait Richard III.

Adolphe eût donné la terre entière pour pouvoir à l'instant même quitter

Lyon au galop. Il respirait à peine en lisant ces lignes; ses artères

battaient dans son cerveau à le rendre sourd; il avait la fièvre. Force

lui fut cependant d'attendre le départ de la lourde voiture, si

improprement nommée diligence, où sa place était retenue pour le

lendemain. Pendant les quelques heures qu'il dut passer à Lyon, Adolphe

n'eut garde d'entrer dans un théâtre. En toute autre occasion, il s'en

fût empressé; mais, certain aujourd'hui d'entendre bientôt le

chef-d'oeuvre de Spontini dignement exécuté, il voulait jusque-là rester

vierge et pur de tout contact avec les muses provinciales. On partit

enfin. D***, enfoncé dans un coin de la voiture, perdu dans ses

pensées, gardait une farouche attitude, ne prenant aucune part au

caquetage de trois dames fort attentives à entretenir avec deux

militaires une conversation suivie. On parla de tout comme à

l'ordinaire; et, quand vint le tour de la musique, les mille et une

absurdités débitées à ce sujet purent à peine arracher à Adolphe ce

laconique aparté: «Bécasses!» Il fut obligé pourtant, le lendemain, de

répondre aux questions que la plus âgée des femmes s'avisa de lui

adresser. Impatientées toutes les trois du mutisme obstiné du jeune

voyageur et des sourires sardoniques qui se dessinaient de temps en

temps sur ses traits, elles avaient décidé qu'il parlerait et qu'on

saurait le but de son voyage.

«Monsieur va à Paris sans doute?

--Oui, madame.

--Pour étudier le droit?

--Non, madame.

--Ah! monsieur est étudiant en médecine?

--Vous vous trompez, madame.»

L'interrogatoire finit là pour cette fois, mais il recommença le jour

suivant avec une insistance bien propre à faire perdre patience à

l'homme le plus endurant.

«Il paraît que monsieur va entrer à l'École polytechnique.

--Non, madame.

--Alors, monsieur est dans le commerce?

--Oh! mon Dieu, non, madame.

--A la vérité, rien n'est plus agréable que de voyager pour son plaisir,

comme fait monsieur, selon toute apparence.

--Si tel a été mon but en partant, je crois, madame, qu'il me sera

difficile de l'atteindre, si l'avenir ressemble quelque peu au présent.»

Cette repartie faite d'un ton sec, imposa enfin silence à l'impertinente

questionneuse, et Adolphe put reprendre le cours de ses méditations.

Qu'allait-il faire en arrivant à Paris... n'emportant pour toute fortune

que son violon et une bourse de deux cents francs, quels moyens employer

pour utiliser l'un et épargner l'autre?... Pourrait-il tirer part de son

talent?... Qu'importaient après tout de pareilles réflexions, de telles

craintes pour l'avenir!... N'allait-il pas entendre _la Vestale_?

N'allait-il pas connaître dans toute son étendue le bonheur si longtemps

rêvé? Dût-il mourir après cette immense jouissance, avait-il le droit de

se plaindre?... n'était-il pas juste, au contraire, que la vie eût un

terme, quand la somme des joies qui suffit d'ordinaire à toute la durée

de l'existence humaine, est dépensée d'un seul coup.

C'est dans cet état d'exaltation que l'artiste provençal arriva à Paris.

A peine descendu de voiture, il court aux affiches; mais que voit-il sur

celle de l'Opéra? _les Prétendus_! «Insolente mystification,

s'écria-t-il; c'était bien la peine de me faire chasser de mon théâtre,

de m'enfuir devant la musique de Lemoine, comme devant la lèpre et la

peste, pour la retrouver encore au grand Opéra de Paris!» Le fait est

que cet ouvrage bâtard, ce modèle du style rococo, poudré, brodé,

galonné, qui semble avoir été écrit exclusivement pour les vicomtes de

Jodelet et les marquis de Mascarille, était alors en grande faveur.

Lemoine alternait sur l'affiche de l'Opéra avec Gluck et Spontini. Aux

yeux d'Adolphe, ce rapprochement était une profanation; il lui semblait

que la scène illustrée par les plus beaux génies de l'Europe, ne devait

pas être ouverte à d'aussi pâles médiocrités, que le noble orchestre,

tout frémissant encore des mâles accents d'_Iphigénie en Tauride_ ou

d'_Alceste_, n'aurait pas dû être ravalé jusqu'à accompagner les

fredons de Mondor et de la Dandinière. Quant à un parallèle entre _la

Vestale_ et ces misérables tissus de ponts-neufs, il s'efforçait d'en

repousser l'idée; cette abomination lui figeait le sang dans les veines.

Il y a encore aujourd'hui quelques esprits ardents ou _extravagants_

(comme on voudra), qui ont exactement la même manière de voir à ce

sujet.

Dévorant son désappointement, Adolphe retournait tristement chez lui,

quand le hasard lui fit rencontrer un de ses compatriotes, auquel il

avait autrefois donné des leçons de violon. Celui-ci, riche amateur,

fort répandu dans le monde musical, s'empressa d'informer son maître de

tout ce qui s'y passait et lui apprit que les représentations de _la

Vestale_, suspendues par l'indisposition de madame Branchu, ne seraient

vraisemblablement reprises que dans quelques semaines. Les ouvrages de

Gluck eux-mêmes, quoique formant habituellement le fond du répertoire de

l'Opéra, n'y figurèrent pas pendant les premiers temps du séjour

d'Adolphe à Paris. Ce hasard lui rendit ainsi plus facile

l'accomplissement du voeu qu'il avait fait, de conserver pour Spontini sa

virginité musicale. En conséquence, il ne mit les pieds dans aucun

théâtre, et s'abstint de toute espèce de musique. Cherchant une place

qui pût le faire vivre, sans le condamner de nouveau à la tâche

humiliante qu'il avait remplie si longtemps en province, il se fit

entendre à Persuis, alors chef d'orchestre à l'Opéra. Persuis lui trouva

du talent, l'engagea à revenir le voir, et lui promit la première place

qui deviendrait vacante parmi les violons de l'Opéra. Tranquille de ce

côté, et deux élèves, que son protecteur lui avait procurés, facilitant

ses moyens d'existence, l'adorateur de Spontini sentait redoubler son

impatience d'entendre la magique partition. Chaque jour, il courait aux

affiches, chaque jour son attente était trompée. Le 22 mars, arrivé le

matin au coin de la rue Richelieu, au moment où l'afficheur montait sur

son échelle, Adolphe, après avoir vu placarder successivement le

Vaudeville, l'Opéra-Comique, le Théâtre-Italien, la Porte-Saint-Martin,

vit déployer lentement une grande feuille brune qui portait en tête:

_Académie impériale de musique_ et faillit tomber sur le pavé en lisant

enfin le nom tant désiré: _la Vestale_.

A peine Adolphe eut-il jeté les yeux sur l'affiche qui lui annonçait _la

Vestale_ pour le lendemain, qu'une sorte de délire s'empara de lui. Il

commença une folle course dans les rues de Paris, se heurtant contre les

angles des maisons, coudoyant les passants, riant de leurs injures,

parlant, chantant, gesticulant comme un échappé de Charenton.

Abîmé de fatigue, couvert de boue, il s'arrêta enfin dans un café,

demanda à dîner, dévora sans presque s'en apercevoir, ce que le garçon

avait mis devant lui et tomba dans une tristesse étrange. Saisi d'un

effroi dont il ne pouvait pas bien démêler la cause, en présence de

l'événement immense qui allait s'accomplir pour lui, il écouta quelque

temps les rudes battements de son coeur, pleura, et, laissant tomber sa

tête amaigrie sur la table, s'endormit profondément. La journée du

lendemain fut plus calme; une visite à Persuis en abrégea la durée.

Celui-ci, en voyant Adolphe, lui remit une lettre avec le timbre

d'administration de l'Opéra; c'était sa nomination à la place de second

violon. Adolphe remercia son protecteur, mais sans empressement; cette

faveur qui, dans un autre moment, l'eût comblé de joie, n'était plus à

ses yeux qu'un accessoire de peu d'intérêt; quelques minutes après, il

n'y songeait plus. Il évita de parler à Persuis de la représentation qui

devait avoir lieu le soir même; un pareil sujet de conversation eût

ébranlé jusqu'aux fibres les plus intimes de son coeur; il l'épouvantait.

Persuis, ne sachant trop que penser de l'air singulier et des phrases

incohérentes du jeune homme, s'apprêtait à lui demander le motif de son

trouble; Adolphe, qui s'en aperçut, se leva aussitôt et sortit. Quelques

tours devant l'Opéra, une revue des affiches qu'il fit pour se bien

assurer qu'il n'y avait point de changement dans le spectacle, ni dans

le nom des acteurs, l'aidèrent à atteindre le soir de cette interminable

journée. Six heures sonnèrent enfin. Vingt minutes après, Adolphe était

dans sa loge; car, pour être moins troublé dans son admiration

extatique et pour mettre encore plus de solennité dans son bonheur, il

avait, malgré la folie d'une telle dépense, pris une loge pour lui seul.

Nous allons laisser notre enthousiaste rendre compte lui-même de cette

mémorable soirée. Quelques lignes qu'il écrivit en rentrant, à la suite

de l'espèce de journal d'où j'ai extrait ces détails, montrent trop bien

l'état de son âme et l'inconcevable exaltation qui faisait le fond de

son caractère; je vous les donne ici sans y rien changer.

«23 mars, minuit.

»Voilà donc la vie! Je la contemple du haut de mon bonheur... impossible

d'aller plus loin... je suis au faîte... Redescendre?... rétrograder?...

non certes, j'aime mieux partir avant que de nauséabondes saveurs

puissent empoisonner le goût du fruit délicieux que je viens de

cueillir. Quelle serait mon existence, si je la prolongeais?... celle de

ces milliers de hannetons que j'entends bourdonner autour de moi.

Enchaîné de nouveau derrière un pupitre, obligé d'exécuter

alternativement des chefs-d'oeuvre et d'ignobles platitudes, je finirais

comme tant d'autres pas me blaser; cette exquise sensibilité qui me fait

percevoir tant de sensations, me rend accessible à tant de sentiments

inconnus du vulgaire, s'émousserait peu à peu; mon enthousiasme se

refroidirait, s'il ne s'éteignait pas tout entier sous la cendre de

l'habitude. J'en viendrais peut-être à parler des hommes de génie, comme

de créatures ordinaires; je prononcerais les noms de Gluck et de

Spontini sans lever mon chapeau. Je sens bien que je haïrais toujours de

toutes les forces de mon âme ce que je déteste aujourd'hui; mais

n'est-il pas cruel de ne conserver d'énergie que pour la haine? La

musique occupe trop de place dans mon existence. Cette passion a tué,

absorbé toutes les autres. La dernière expérience que j'ai faite de

l'amour m'a trop douloureusement désenchanté. Trouverais-je jamais une

femme dont l'organisation fut montée au diapason de la mienne?... non,

je le crains, elles ressemblent toutes plus ou moins à Hortense.

J'avais oublié ce nom... Hortense... comme un seul mot de sa bouche m'a

désillusionné!... Oh! humiliation! avoir aimé de l'amour le plus ardent,

le plus poétique, de toute la puissance du coeur et de l'âme, une femme

sans âme et sans coeur, radicalement incapable de comprendre le sens des

mots _amour_, _poésie_!... sotte, triple sotte! Je n'y puis penser

encore sans sentir mon front se colorer..................» «...... J'ai

eu hier l'intention d'écrire à Spontini pour lui demander la permission

de l'aller voir; mais cette démarche eût-elle été bien accueillie, le

grand homme ne m'aurait jamais cru capable de comprendre son ouvrage

comme je le comprends. Je ne serais vraisemblablement à ses yeux qu'un

jeune homme passionné qui s'est pris d'un engouement puéril, pour un

ouvrage mille fois au-dessus de sa portée. Il penserait de moi ce qu'il

doit nécessairement penser du public. Peut-être même attribuerait-il mes

élans d'admiration à de honteux motifs d'intérêt, confondant ainsi

l'enthousiasme le plus sincère avec la plus basse flatterie. Horreur!...

Non, il vaut mieux en finir. Je suis seul dans le monde, orphelin dès

l'enfance, ma mort ne sera un malheur pour personne. Quelques-uns

diront: «Il était fou.» Ce sera mon oraison funèbre... Je mourrai

après-demain... On doit donner encore _la Vestale_... que je l'entende

une seconde fois!... Quelle oeuvre! comme l'amour y est peint!... et le

fanatisme! Tous ses prêtres-dogues, aboyant sur leur malheureuse

victime... Quels accords dans ce finale de géant!... Quelle mélodie

jusque dans les récitatifs! Quel orchestre! Il se meut si

majestueusement... les basses ondulent comme les flots de l'Océan. Les

instruments sont des acteurs dont la langue est aussi expressive que

celle qui se parle sur la scène. Dérivis a été superbe dans son

récitatif du second acte; c'était le Jupiter Tonnant. Madame Branchu,

dans l'air: _Impitoyables dieux_! m'a brisé la poitrine; j'ai failli me

trouver mal. Cette femme est le génie incarné de la tragédie lyrique;

elle me réconcilierait avec son sexe. Oh oui! je la verrai encore une

fois, une fois... cette _Vestale_... production surhumaine, qui ne

pouvait naître que dans un siècle de miracles comme celui de Napoléon.

Je concentrerai dans trois heures toute la vitalité de vingt ans

d'existence... après quoi... j'irai... ruminer mon bonheur dans

l'éternité.»

* * * * *

Deux jours après, à dix heures du soir, une détonation se fit entendre

au coin de la rue Rameau, en face de l'entrée de l'Opéra. Des

domestiques en riche livrée accoururent au bruit et relevèrent un homme

baigné dans son sang qui ne donnait plus signe de vie. Au même instant,

une dame qui sortait du théâtre, s'approchant pour demander sa voiture,

reconnut le visage sanglant d'Adolphe, et s'écria: «Oh! mon Dieu, c'est

le malheureux jeune homme qui me poursuit depuis Marseille!» Hortense

(car c'était elle) avait instantanément conçu la pensée de faire ainsi

tourner au profit de son amour-propre, la mort de celui qui l'avait

froissée par un si outrageant abandon. Le lendemain, on disait au club

de la rue de Choiseul: «Cette madame N*** est vraiment une femme

délicieuse! à son dernier voyage dans le Midi, un Provençal en est

devenu tellement fou, qu'il l'a suivie jusqu'à Paris, et s'est brûlé la

cervelle à ses pieds, hier soir, à la porte de l'Opéra. Voilà un succès

qui la rendra encore cent fois plus séduisante.»

Pauvre Adolphe!....

* * * * *

«Le diable m'emporte, dit Moran, si Corsino en peignant son Provençal,

ne nous a pas fait son propre portrait!--C'est ce que je pensais tout à

l'heure, en l'écoutant réciter la lettre d'Adolphe. Vous lui ressemblez,

mon cher, dis-je à Corsino.»

Celui-ci nous jette un singulier regard... baisse les yeux et part sans

répondre.

TREIZIÈME SOIRÉE

SPONTINI.

Esquisse biographique.

On joue un opéra-comique français, très, etc.

Tout le monde parle. Personne ne joue, excepté les quatre fidèles

musiciens, les quatre Caton, aidés ce soir-là d'un tambour. Le bruit

effroyable qu'ils font à eux cinq, nous gêne beaucoup pour la

conversation. Mais bientôt le tambour fatigué s'arrête, le joueur de

grosse caisse est pris d'une crampe au bras droit qui rend toute son

ardeur inutile; et l'on peut enfin causer.

Les soirées de l'orchestre · 第 12 / 34 段