D'autres se sont indignés et ont pris en haine leur tâche, beaucoup se

sont endormis; les philosophes touchent leurs appointements et parodient

en riant le mot de Mazarin: «L'Opéra ne chante pas, mais il paye.»

L'orchestre seul donne beaucoup de peine à l'Opéra pour le réduire. La

plupart de ses membres, étant des virtuoses de premier ordre, font

partie du célèbre orchestre du Conservatoire; ils se trouvent ainsi

naturellement en contact avec l'art le plus pur et un public d'élite;

de là les idées qu'ils conservent et la résistance qu'ils opposent aux

efforts qui tendent à les asservir. Mais, avec du temps et de mauvais

ouvrages, il n'y a pas d'organisation musicale dont on ne parvienne à

briser l'élan, à éteindre le feu, à détruire la vigueur, à ralentir la

fière allure. «Ah! vous raillez mes chanteurs, leur dit souvent l'Opéra,

vous vous moquez de mes partitions nouvelles, messieurs les habiles! Je

saurai bien vous mettre à la raison, voici un ouvrage en une foule

d'actes dont vous allez savourer les beautés. Trois répétitions

générales suffiraient pour le monter, c'est du style d'antichambre, vous

en ferez douze ou quinze; j'aime qu'on se hâte lentement. Vous le

jouerez une dizaine de fois, c'est-à-dire jusqu'à ce qu'il n'attire plus

personne, et nous passerons à un autre du même genre et d'un mérite

égal. Ah! vous trouvez cela fade, commun, froid et plat! J'ai l'honneur

de vous présenter un opéra plein de de galops et fait en poste, que vous

voudrez bien étudier avec le même amour que le précédent, et dans

quelque temps vous en aurez un autre d'un compositeur qui n'a jamais

rien composé, et qui vous déplaira, je l'espère, bien davantage encore.

Vous vous plaignez que les chanteurs sortent du ton et de la mesure; ils

se plaignent, eux, de la rigueur de vos accompagnements; vous devrez, à

l'avenir, assoupir votre rhythme, attendre sur n'importe quelle note

qu'ils aient fini de gonfler leur son favori, et leur accorder des temps

supplémentaires pour la respiration. Maintenant, voici un ballet qui

doit durer de neuf heures jusqu'à minuit. Il faut de la grosse caisse

partout; j'entends que vous luttiez contre elle et que vous vous fassiez

entendre quand même. Morbleu! messieurs, il ne s'agit pas ici

d'accompagnements, et je ne vous paye pas pour compter des pauses.» Et

tant et tant, que le pauvre noble orchestre, je le crains bien, finira

par tomber dans le chagrin, puis dans une somnolence maladive, de là

dans le marasme et la langueur, et enfin dans le médiocre, ce gouffre où

l'Opéra pousse tout ce qui lui est soumis.

Les choeurs sont élevés, eux, d'une autre façon; afin de n'avoir pas à

leur appliquer le pénible système employé pour l'orchestre avec si peu

de succès jusqu'à présent, l'Opéra cherche à remplacer ses anciens

choristes par des choristes tout formés, c'est-à-dire tout médiocres.

Mais ici il dépasse le but, car, au bout de très-peu de temps, ils

deviennent pires et abandonnent ainsi la spécialité pour laquelle ils

ont été engagés. De là les miraculeux charivaris qu'on entend

fréquemment, dans les partitions de Meyerbeer surtout, et qui, seuls

capables de tirer le public de sa léthargie, excitent ces cris de

réprobation, ces gestes d'épouvante indignée dont l'effet n'est pas

médiocre et devrait, au moins sous ce rapport, fortement déplaire à

l'Opéra.

Et pourtant on l'a aujourd'hui complètement dompté, ce pauvre public, je

vous l'ai déjà dit, on l'a maté; il est soumis, timide et doux comme un

charmant enfant. Autrefois, on lui donnait des chefs-d'oeuvre entiers,

des opéras dont tous les morceaux étaient beaux, dont les récitatifs

étaient vrais, admirables, les airs de danse ravissants; où rien ne

brutalisait l'oreille, où la langue même était respectée, et il s'y

ennuyait... On en vint alors aux grands moyens pour secouer sa

somnolence, on lui donna des _ut_ de poitrine de toute espèce, des

grosses caisses, des tambours, des orgues, des musiques militaires, des

trompettes antiques, des tubas grands comme des cheminées de

locomotives, des cloches, des canons, des chevaux, des cardinaux sous un

dais, des empereurs couverts d'or, des reines portant leur diadème, des

pompes funèbres, des noces, des festins, et encore le dais, et toujours

le fameux dais, le dais magnifique, le dais emplumé, empanaché et porté

par quatre-z-officiers comme Malbrouck, des jongleurs, des patineurs,

des enfants de choeur, des encensoirs, des ostensoirs, des croix, des

bannières, des processions, des orgies de prêtres et de femmes nues, le

boeuf Apis, une foule de veaux, des chouettes, des chauves-souris, les

cinq cents diables de l'enfer, en veux-tu, en voilà, le tremblement

général, la fin du monde... mêlés par-ci par-là de quelques fades

cavatines et de beaucoup de claqueurs. Et le pauvre public, abasourdi au

milieu d'un tel cataclysme, a fini par ouvrir de grands yeux, une

bouche immense, par rester éveillé en effet, mais muet, se regardant

comme vaincu, sans espoir de revanche, et obligé de donner sa démission.

Aussi à cette heure, éreinté, brisé, rompu, après une mêlée pareille,

comme Sancho après le siège de Barataria, s'épanouit-il de bonheur

aussitôt qu'on a l'air de vouloir lui procurer le moindre plaisir

tranquille. Il boit avec délices un morceau de musique rafraîchissant,

il s'en délecte, il l'aspire. Oui, on l'a maté à ce point, qu'il ne

songe pas même à se plaindre du terrible régime auquel il a été mis. On

lui servirait, en un festin, de la soupe au savon, des écrevisses

vivantes, un rôti de corbeaux, une crème au gingembre, que si, parmi

tant de ragoûts atroces, il trouvait seulement un pauvre petit morceau

de sucre d'orge à sucer, il s'en délecterait et dirait en pourléchant

ses lèvres: «Notre hôte est magnifique, bravo! je suis plus que

content!» Maintenant, voici le bon côté de la chose: la soumission du

public devenue évidente, comme elle l'est, ses erreurs de jugement

n'étant plus à craindre, puisqu'il ne juge plus, les auteurs se sont

décidés tous, dit-on, à risquer le paquet, et à ne plus produire que des

chefs-d'oeuvre.--Bonne idée! s'écrie Corsino, il y a longtemps que nous

appelions ce coup d'État de tous--nos voeux! Néanmoins, ce serait dommage

qu'on donnât trop de chefs-d'oeuvre à l'Opéra; il faut espérer que les

auteurs se montreront raisonnables et mettront de justes bornes à leur

fécondité inspirée. On a déjà, dans ce théâtre, assez abîmé de belles

partitions. Après les quatre ou cinq premières représentations, dès que

l'influence de l'auteur n'agit plus directement sur ses interprètes,

l'exécution va trop souvent du médiocre au pire, pour les oeuvres

soignées surtout. Ce n'est pas qu'en général on épargne le temps pour

les apprendre; car voici comment on a procédé jusqu'ici, et comment on

procède encore probablement à l'étude d'une composition nouvelle.

D'abord on n'y pense pas du tout; puis, quand on en est venu à

reconnaître qu'il ne serait peut-être pas hors de propos d'y réfléchir

un peu, on se repose; et on a raison. Diable! il ne faut pas s'exposer,

par excès de travail, à un épuisement prématuré de l'intelligence! Par

une série d'efforts ainsi sagement calculés, on arrive à annoncer une

répétition. Ce jour-là, le directeur se lève de bonne heure, se rase de

très-près, gourmande plusieurs fois ses domestiques sur leur lenteur,

boit à la hâte une tasse de café, et... part pour la campagne. A cette

répétition, plusieurs acteurs ont la bonté de se rendre; peu à peu il

s'en réunit jusqu'à cinq. L'heure indiquée étant midi et demi, on cause

fort tranquillement politique, industrie, chemins de fer, modes, bourse,

danse, philosophie, jusqu'à deux heures. Alors, l'accompagnateur ose

faire remarquer à ces messieurs et à ces dames qu'il attend depuis

longtemps qu'on veuille bien ouvrir les rôles et en prendre

connaissance. Sur cette observation, chacun se décide à demander le

sien, le feuillette un instant, en secoue le sable en pestant contre les

copistes, et on commence... à jaser un peu moins. «Mais, pour chanter,

comment faire? Le premier morceau est un sextuor, et nous ne sommes que

cinq! C'est-à-dire nous n'étions tout à l'heure que cinq, car L.....

vient de sortir; son avoué l'a fait demander pour une affaire

importante. Or, nous ne pouvons pas répéter un sextuor à quatre. Si nous

remettions la partie à une autre fois?» Et tous de se retirer lentement

comme ils sont venus. On ne peut répéter le lendemain, c'est un

dimanche; ni le surlendemain, c'est un lundi, jour de représentation. On

ne fait ordinairement rien à l'Opéra, ces jours-là; les acteurs même qui

ne figurent pas dans la pièce qu'on donne le soir, se reposent de toutes

leurs forces en songeant à la peine que vont avoir leurs camarades. A

mardi donc! Une heure sonne; entrent les deux acteurs qui ont manqué à

la première répétition; mais des autres aucun ne paraît. C'est trop

juste; ils ont attendu le premier jour; les absents leur ont fait

_perdre leur temps_, il est de leur dignité de leur rendre la pareille.

A trois heures moins un quart, tout le monde y est, moins le second

ténor et la première basse. Ces dames sont charmantes, d'une adorable

humeur, et l'une d'elles propose, en conséquence, d'entamer le sextuor

sans basse. «N'importe! nous verrons au moins ce que dit isolément notre

partie?--Encore un instant, messieurs, dit l'accompagnateur, je cherche

à comprendre... cet... accord, j'ai peine à distinguer les notes. Que

voulez-vous! on ne peut accompagner une partition de vingt lignes à

première vue.--Ah! vous ne savez pas ce qu'il y a dans la partition, et

vous venez nous apprendre nos rôles, dit madame S..., qui a son franc

parler. Mon cher, si vous vouliez bien l'étudier un peu chez vous avant

de venir ici.--Comme vous n'en pourriez faire autant pour vos morceaux,

n'étant pas lectrice, je ne puis, madame, vous adresser la même

invitation.--Allons, point de personnalités!--Commençons donc!» s'écrie

D... impatienté. Ritournelle, récitatif de D..., ensemble vocal sur

l'accord de _fa majeur_. «Aye! aye! un _la bémol_! C'est toi, M..., qui

es le coupable!--Moi! comment aurais-je fait un _la bémol_, puisque je

n'ai pas ouvert la bouche? Je suis malade; je n'y tiens plus. Il faut

que j'aille me coucher.--Bon! notre sextuor à quatre se trouve réduit à

un trio, mais à un vrai trio, là, un trio à trois. C'est toujours

quelque chose. Continuons: _La Grèce doit enfin_... _La Grèce

doit_...--Ah! ah! ah! _La graisse d'oie!_ Tu as volé celui-là à Odry!

Fameux! Ah! ah! ah!--Mon Dieu, est-elle rieuse, cette madame S..., dit

madame G... en rompant une aiguille dans le mouchoir qu'elle était

occupée à broder.--Oh! nous autres, gens d'esprit, n'engendrons pas de

mélancolie. Vous avez l'air _piqué_, madame. Il ne faut pas vous piquer

pour un calembourg. Ah! ah! ah! Il y est encore, celui-là!--_Bona sera a

tutti_! dit en se levant D... Mes petits agneaux, vous êtes

délicieusement spirituels, mais trop studieux! Or, il est trois heures

et quart; nous ne devons jamais répéter après trois heures. C'est

aujourd'hui mardi; il est possible que je chante dans _les Huguenots_

vendredi prochain: je dois donc me ménager. D'ailleurs, je suis enroué,

et ce n'est que par excès de zèle que j'ai paru aujourd'hui à la

répétition. Hum! hum!» Tout le monde part. Les huit ou dix autres

séances ressemblent plus ou moins aux deux premières. Un mois se passe

ainsi, après lequel on parvient à répéter à peu près sérieusement

pendant une heure, trois fois par semaine; cela fait rigoureusement

douze heures d'études par mois. Le directeur met toujours le plus grand

soin à stimuler les artistes par son absence; et si un petit opéra en un

acte, annoncé pour le 1er mai, peut enfin être représenté à la fin

d'août, il n'aura pas tort de dire en se rengorgeant: «Oh! mon Dieu!

c'est une bluette; nous avons monté cela en quarante-huit heures!»

Parlez-moi des directeurs de Londres pour employer le temps; c'est par

les Anglais que l'art des études musicales accélérées a été porté à _un

degré_ de splendeur inconnu chez les autres peuples. Je ne puis faire

d'éloge plus pompeux de la méthode qu'ils suivent qu'en la désignant

comme l'inverse de celle adoptée à Paris. D'un côté de la Manche, pour

apprendre et mettre en scène un opéra en cinq actes, il faut _dix mois_:

de l'autre, il faut _dix jours_. A Londres, l'important pour le

directeur d'un théâtre lyrique, c'est l'affiche. L'a-t-il couverte de

noms célèbres, a-t-il annoncé des oeuvres célèbres, ou déclaré célèbres

des oeuvres obscures de compositeurs célèbres, en appuyant de toutes les

forces de la presse sur cette épithète..., le tour est fait. Mais, comme

le public est insatiable de nouveautés, comme c'est la curiosité surtout

qui le guide, il est nécessaire au joueur qui veut le gagner de battre

les cartes très-souvent. Dès lors, il faut faire vite plutôt que bien,

extraordinairement vite, dût-on pousser la célérité jusqu'à l'absurde.

Le directeur sait que l'auditoire ne remarquera pas les défauts de

l'exécution, s'ils sont adroitement déguisés; qu'il ne s'avisera jamais

de découvrir les ravages produits dans une partition nouvelle par le

défaut d'ensemble et l'incertitude des masses, par leur froideur, par

les nuances manquées, les mouvements faux, les traits écorchés, les

idées comprises à contre-sens. Il compte assez sur l'amour-propre des

chanteurs à qui les rôles sont confiés pour être sûr que, mis en

évidence comme ils le sont, ceux-là du moins feront des efforts

surhumains pour paraître honorablement devant le public, malgré le peu

de temps qui leur est accordé pour s'y préparer. C'est, en effet, ce

qui arrive, et cela suffit. Néanmoins, il est des occasions où, en dépit

de leur bonne volonté, les acteurs les plus zélés n'y peuvent parvenir.

On se rappellera longtemps la première représentation du _Prophète_ à

Covent-Garden, où Mario resta court plus d'une fois, faute d'avoir eu le

temps d'apprendre son rôle. Donc, on aurait beau dire, quand il s'agit

de la première représentation d'un nouvel ouvrage: «Il n'est pas su,

rien ne va, il faut encore trois semaines d'étude!--Trois semaines!

dirait le directeur, vous n'aurez pas trois jours; vous le jouerez

après-demain.--Mais, monsieur, il y a un grand morceau d'ensemble, le

plus considérable de l'opéra, dont les choristes n'ont pas encore vu une

note; ils ne peuvent pourtant pas le deviner, l'improviser en

scène!--Alors, supprimez le morceau d'ensemble, il restera toujours

assez de musique,--Monsieur, il y a un petit rôle qu'on a oublié de

distribuer, et nous n'avons personne pour le remplir.--Donnez-le à

madame X..., et qu'elle l'apprenne ce soir.--Madame X... est déjà

chargée d'un autre rôle.--Eh bien, elle changera de costume, et elle en

jouera deux. Croyez-vous que je vais entraver la marche de mon théâtre

pour de pareilles raisons?--Monsieur, l'orchestre n'a pas encore pu

répéter les airs de ballet.--Qu'il les joue sans répétition! Allons,

qu'on me laisse tranquille. L'opéra nouveau est affiché pour

après-demain; la salle est louée, tout est bien.»

Et c'est la crainte d'être distancés par leurs rivaux, jointe à la

nécessité de couvrir chaque jour des frais énormes, qui cause chez les

entrepreneurs cette fièvre, ce _delirium furens_, dont l'art et les

artistes ont tant à souffrir. Un directeur de théâtre lyrique, à

Londres, est un homme qui porta un baril de poudre sans pouvoir s'en

débarrasser, et qu'on poursuit avec des torches allumées. Le malheureux

fuit à toutes jambes, tombe, se relève, franchit ravins, palissades,

ruisseaux et fondrières, renverse tout ce qu'il rencontre, et marcherait

sur les corps de son père et de ses enfants s'ils lui faisaient

obstacle.

Ce sont, je le reconnais, de tristes nécessités de position; mais ce qui

est plus déplorable, c'est que cette précipitation brutale des théâtres

anglais dans les préparatifs de toute exécution musicale, devienne une

habitude, et soit transformée elle-même par quelques personnes en talent

spécial digne d'admiration. «Nous avons monté cet opéra en quinze jours,

dit-on d'une part.--Et nous en dix! réplique-t-on de l'autre.--Et vous

avez fait de belle besogne!» dirait l'auteur, s'il était présent. Les

exemples qu'on cite de certains _succès_ de cette nature font, en outre,

qu'on ne doute plus de rien, et que le dédain de toutes les qualités de

l'exécution, qui seules peuvent la constituer bonne, le mépris même des

_nécessités_ de l'art, vont croissant. Pendant la courte existence du

Grand-Opéra anglais à Drury-Lane, en 1848, le directeur, dont le

répertoire se trouvait à sec, ne sachant à quel saint se vouer, dit un

jour à son chef d'orchestre très-sérieusement: «Un seul parti me reste à

prendre, c'est de donner _Robert le Diable_ mercredi prochain. Nous

devrons ainsi le monter en six jours!--Parfait! lui répondit-on, et nous

nous reposerons le septième. Vous avez la traduction anglaise de cet

opéra?--Non, mais elle sera faite en un tour de main.--La copie?--Non,

mais...--Les costumes?--Pas davantage.--Les acteurs savent la musique de

leurs rôles? les choeurs possèdent bien la leur?--Non! non! non! on ne

sait rien, je n'ai rien, mais il le faut!» Et le chef d'orchestre garda

son sérieux; il vit que le pauvre homme perdait la tête, on plutôt qu'il

l'avait perdue: au moins, s'il n'eût perdu que cela! Une autre fois,

l'idée étant venue à ce même directeur de mettre en scène _Linda di

Chamouni_ de Donizetti, dont il avait pourtant songé à se procurer la

traduction, les acteurs et les choeurs ayant eu, par extraordinaire, le

temps de faire les études nécessaires, on annonça une répétition

générale. L'orchestre étant réuni, les acteurs et les choristes à leurs

postes, on attendait.--Eh bien, pourquoi ne commencez-vous pas? dit le

régisseur.--Je ne demande pas mieux que de commencer, répondit le chef

d'orchestre, mais il n'y pas de musique sur les pupitres.--Comment!

c'est incroyable! Je vais la faire apporter.» Il appelle le chef du

bureau de copie: «Ah ça! placez donc la musique!--Quelle

musique?...--Eh! mon Dieu, celle de _Linda di Chamouni_.--Mais je n'en

ai pas. On ne m'a jamais donné l'ordre de copier les parties d'orchestre

de cet ouvrage.» Là-dessus, les musiciens de se lever avec de grands

éclats de rire, et de demander la permission de se retirer, puisqu'on

avait négligé pour cet opéra de se procurer _la musique_

seulement...--Pardon, messieurs, laissez-moi m'interrompre un instant.

Ce récit m'oppresse, m'humilie, éveille en moi des tristesses...

D'ailleurs, écoutez ce délicieux air de danse qui se trouve égaré dans

le fatras de votre ballet italien...--Oh! oh! à nous! disent les violons

en saisissant leur instrument, il faut jouer cela en maîtres; c'est

magistral!» Et tout l'orchestre, en effet, exécute avec un ensemble, une

expression, une délicatesse de nuances irréprochables, cet admirable

andante où respire la voluptueuse poésie des féeries de l'Orient. A

peine est-il fini que la plupart des musiciens se hâtent de quitter leur

pupitre, laissant deux violons, une basse, les trombones et la grosse

caisse fonctionner seuls, pour le reste du ballet. «Nous avions bien

remarqué ce morceau, dit Winter, et nous comptions le jouer avec amour,

c'est vous qui avez failli nous le faire manquer.--Mais d'où sort-il, de

qui est-il, où l'avez-vous connu? me dit Corsino.--Il sort de Paris; je

l'ai entendu dans le ballet de _la Péri_, dont la musique fut écrite par

un artiste allemand, d'un mérite égal à sa modestie, et qui se nomme

Burgmüller.--C'est bien beau! C'est d'une langueur divine!--Cela fait

rêver des houris de Mahomet! Cette musique, messieurs, est celle de

l'entrée de _la Péri_. Si vous l'entendiez avec la mise en scène pour

laquelle l'auteur l'écrivit, vous l'admireriez plus encore. C'est tout

simplement un chef-d'oeuvre.» Les musiciens sans s'être entendus pour

cela, s'approchent de leurs pupitres et écrivent au crayon, sur la page

des parties d'orchestre où se trouve l'andante, le nom de Burgmüller.

Je reprends mon triste récit.

Les directeurs de notre Opéra de Paris, parmi lesquels on a pu compter

des gens d'intelligence et d'esprit, ont de tout temps été choisis parmi

les hommes qui aimaient et connaissaient le moins la musique. Nous en

avons eu même qui l'exécraient tout à fait. L'un d'eux m'a dit, parlant

à ma personne, que toute partition _âgée de vingt ans_ était bonne à

brûler; que Beethoven fut un _vieil imbécile_, dont une poignée _de

fous_ affecte d'admirer les oeuvres, mais qui, en réalité, _ne fit jamais

rien de supportable_.

Les musiciens avec explosion:.....!.....!!...!!! (et autres exclamations

qui ne s'écrivent point). Une musique bien faite, disait un autre, est

celle qui dans un opéra _ne gâte rien_. Il n'est pas étonnant alors que

de tels directeurs ne sachent comment s'y prendre pour faire marcher

leur immense machine musicale, et qu'ils traitent en toute occasion si

cavalièrement les compositeurs dont ils croient n'avoir pas ou n'avoir

plus besoin. Spontini, dont les deux chefs-d'oeuvre _la Vestale_ et

_Cortez_, ont suffi pour alimenter le répertoire de l'Opéra pendant

vingt-cinq ans, fut, sur la fin de sa vie, mis véritablement à l'index

dans ce théâtre, et ne put jamais parvenir à obtenir _une audience_ du

directeur. Rossini aurait le plaisir, s'il revenait en France, de voir

sa partition de _Guillaume Tell_ entièrement bouleversée et réduite d'un

tiers. Pendant longtemps, on a joué à sa barbe _la moitié du 4e acte_

de _Moïse_, pour servir de lever de rideau avant un ballet. De là cette

charmante repartie qu'on lui attribue. Rencontrant un jour le directeur

de l'Opéra, celui-ci l'aborde avec ces mots: «Eh bien, cher maître, nous

jouons demain le 4e acte de votre _Moïse_.--Bah! tout entier?»

réplique Rossini.

L'exécution et les mutilations qu'on inflige de temps en temps au

_Freyschutz_ à l'Opéra, causent un vrai scandale, sinon dans Paris, qui

ne s'indigne de rien, au moins dans le reste de l'Europe où le

chef-d'oeuvre de Weber est admiré.

On sait avec quel insolent dédain, vers la fin du siècle dernier, Mozart

fut traité par les grands hommes qui gouvernaient alors _l'Académie

royale de musique_. Ayant éconduit au plus vite ce petit joueur de

clavecin qui avait l'audace de leur proposer d'écrire pour leur théâtre,

ils lui promirent pourtant, comme dédommagement et par faveur

particulière, d'admettre _un court morceau_ instrumental de sa

composition dans l'un des concerts spirituels de l'Opéra et l'engagèrent

à l'écrire. Mozart eut bientôt terminé son ouvrage et se hâta de le

porter au directeur.

Quelques jours après, le concert où il devait être entendu étant

affiché, Mozart, ne voyant point son nom sur le programme, revient tout

inquiet à l'administration; on le fait attendre longuement, comme

toujours, dans une antichambre, où, en fouillant par désoeuvrement au

milieu d'un monceau de paperasses entassées sur une table, il trouve...

quoi? son manuscrit que le directeur avait jeté là. En apercevant son

Mécène, Mozart se hâte de demander une explication du fait. «Votre

petite symphonie? répond le directeur; oui, c'est cela. Il n'est plus

temps maintenant de la donner au copiste, _Je l'avais oubliée_.»

Dix ou douze années plus tard, quand Mozart fut mort immortel, l'Opéra

de Paris se crut obligé de représenter _Don Juan_ et _la Flûte

enchantée_, mais mutilés, salis, défigurés, travestis en pastiches

infâmes, par des misérables dont il devrait être défendu de prononcer le

nom. Tel est notre Opéra, tel il fut, et tel il sera.

DIXIÈME SOIRÉE

QUELQUES MOTS SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE SES DÉFAUTS, SES MALHEURS

ET SES CHAGRINS L'INSTITUTION DU TACK.--UNE VICTIME DU TACK.

On joue un opéra français, etc., etc.

En entrant à l'orchestre, après l'ouverture, je trouve les musiciens (le

joueur de grosse caisse et les tambours exceptés) occupés à entendre la

lecture d'une brochure qui excite leur hilarité. «Nous vous avons rendu

morose hier, en vous mettant sur le chapitre des théâtres lyriques de

Paris et de Londres, me dit Dimsky en me tendant la main; mais voici de

quoi ranimer votre bonne humeur. Écoutez la plaisanterie critique que

fait de l'état actuel de la musique en France, un de vos compatriotes

qui ne se nomme pas. Ses idées ressemblent aux vôtres et viennent à

l'appui de tout ce que vous nous avez déjà dit sur le même sujet.

Recommence ta lecture, Winter.--Non, notre auditeur se moquerait de mon

accent anglais.--De ton accent _américain_, veux-tu dire, Yankee!--Lis

donc, toi, Corsino.--J'ai l'accent italien.--Toi, Kleiner.--J'ai

l'accent allemand; lis toi-même, Dimsky.--J'ai l'accent

polonais.--Allons; je vois que c'est une conspiration pour me faire lire

la brochure, sous prétexte que je suis Français. Donnez.»

Winter me tend l'opuscule, et, pendant l'exécution d'un long trio chanté

_comme il mérite de l'être_, je lis ce qui suit.

QUELQUES MOTS SUR L'ÉTAT PRÉSENT DE LA MUSIQUE, SES DÉFAUTS, SES

MALHEURS ET SES CHAGRINS

Les soirées de l'orchestre · 第 9 / 34 段