_Faire mousser solidement_ ou _à fond_, c'est applaudir avec frénésie,

des mains, des pieds, de la voix et de la parole. Pendant les

entr'actes, on doit alors prôner l'oeuvre ou l'artiste dans les

corridors, au foyer, au café voisin, chez le marchand de cigares,

partout. On doit dire: «C'est un chef-d'oeuvre, un talent unique,

ébouriffant! une voix inouïe! on n'a jamais rien entendu de pareil!» Il

y a un professeur très-connu que les directeurs de l'Opéra de Paris font

toujours venir de l'étranger, aux occasions solennelles, pour faire

ainsi _mousser à fond_ les grands ouvrages, en _allumant_ magistralement

le foyer et les corridors. Le talent de ce maître romain est sérieux;

son sérieux est admirable.

L'ensemble de ces dernières opérations s'exprime par les mots _soins,

soigner_.

_Faire empoigner_, c'est applaudir hors de propos une chose ou un

artiste faible, ce qui provoque alors la colère du public. Il arrive

quelquefois qu'une cantatrice médiocre, mais puissante sur le coeur du

directeur, chante d'une façon déplorable. Assis au centre du parterre,

l'air morne, accablé, l'empereur baisse la tête, indiquant ainsi à ses

prétoriens qu'ils doivent garder le silence, ne donner aucune marque de

satisfaction, se conformer enfin à ses tristes pensées! Mais la diva

goûte peu cette réserve prudente, elle rentre indignée dans la coulisse

et court se plaindre au directeur de l'ineptie ou de la trahison du chef

de la claque. Le directeur ordonne alors que l'armée romaine donne

vigoureusement à l'acte suivant. A son grand regret, le César se voit

contraint d'obéir. Le second acte commence, la déesse courroucée chante

plus faux qu'auparavant; trois cents paires de mains dévouées

l'applaudissent quand même, et le public furieux répond à ces

manifestations par une symphonie de sifflets instrumentée à la façon

moderne, et de la plus déchirante sonorité. La diva l'a voulu, elle est

empoignée.

Je crois que l'usage de cette expression remonte seulement au règne de

Charles X, et à la mémorable séance de la chambre des députés dans

laquelle, Manuel s'étant permis de dire que la France avait vu revenir

les Bourbons avec _répugnance_, un orage parlementaire éclata, et M. de

Foucault, appelant ses gendarmes, leur dit, en montrant Manuel:

--_Empoignez-moi cet homme-là!_

On dit aussi, pour désigner cette désastreuse évocation des sifflets,

_faire appeler Azor_; de l'habitude où sont les vieilles femmes de

siffloter en appelant leur chien, qui porte, toujours le nom d'_Azor_.

J'ai vu, après une de ces catastrophes, Auguste, désespéré, prêt à se

donner la mort, comme Brutus à Philippes... Une seule considération le

retint: il était nécessaire à l'art et à son pays; il sut vivre pour

eux.

_Conduire_ un ouvrage, c'est, pendant les représentations de cet

ouvrage, diriger les opérations de l'armée romaine.

_Brrrrrr!!_ ce bruit que fait l'empereur avec sa bouche en dirigeant

certains mouvements des troupes, et qui est entendu de tous ses

lieutenants, indique qu'il faut donner une rapidité extraordinaire aux

claquements et les accompagner de trépignements. C'est l'ordre de _faire

mousser solidement_.

Le mouvement de droite à gauche et de gauche à droite de la tête

impériale éclairée d'un sourire indique qu'il faut rire modérément.

Les deux mains de César appliquées avec vigueur l'une contre l'autre et

s'élevant un instant en l'air, ordonnent un brusque éclat de rire.

Si les deux mains restent en l'air plus longtemps que de coutume, le

rire doit se prolonger et être suivi d'une salve d'applaudissements.

_Hum!_ lancé d'une certaine façon, provoque l'émotion des soldats de

César; ils doivent alors prendre l'air attendri, et laisser échapper,

avec quelques larmes, un murmure approbateur.

Voilà, messieurs, tout ce que je puis vous dire sur les hommes et les

femmes illustres de la ville de Rome. Je n'ai pas vécu assez longtemps

parmi eux pour en savoir davantage. Excusez les fautes de l'historien.

L'amateur des stalles me remercie avec effusion; il n'a pas perdu un mot

de mon récit, et je l'ai vu prendre furtivement des notes. On éteint le

gaz, nous partons. En descendant l'escalier: «Vous ne savez pas quel est

ce curieux qui vous a questionné sur les Romains, me dit Dimsky d'un air

de mystère?--Non.--C'est le directeur du théâtre de ***; soyez sûr

qu'il va profiter de tout ce qu'il a entendu ce soir et fonder chez lui

une institution semblable à celle de Paris.--Très-bien! en ce cas, je

suis fâché de ne l'avoir pas averti d'un fait assez important. Les

directeurs de l'Opéra, de l'Opéra-Comique et du Théâtre-Français, de

Paris, se sont associés pour fonder un Conservatoire de claque, et notre

curieux, afin de placer à la tête de son institution un homme exercé, un

tacticien, un César véritable, ou tout ou moins un jeune Octave,

pourrait engager l'élève de ce Conservatoire qui vient d'obtenir le

premier prix.--Je lui écrirai cela, je le connais.--Vous ferez bien, mon

cher Dimsky.--_Soignons_ notre art, et veillons au salut de l'empire.

Bonsoir!»

HUITIÈME SOIRÉE

ROMAINS DU NOUVEAU MONDE.--M. BARNUM.--VOYAGE DE JENNY LIND EN AMÉRIQUE.

On joue un opéra italien moderne, etc.

L'amateur des stalles, que Dimsky nous a dénoncé comme étant directeur

du théâtre de ***, ne paraît pas. Il faut qu'il soit réellement parti

pour aller mettre à profit ses nouvelles connaissances en histoire

romaine.

«Avec le système ingénieux dont vous nous expliquiez hier la pratique,

me dit Corsino, et l'absence du public aux premières représentations,

toute oeuvre de théâtre doit réussir à Paris.--Toutes y réussissent, en

effet. Ouvrages anciens, ouvrages modernes, pièces et partitions

médiocres, détestables, excellentes même, obtiennent ces jours-là un

égal succès. Malheureusement, il était aisé de le prévoir, ces

applaudissements obstinés ôtent un peu de son importance à l'incessante

production de nos théâtres. Les directeurs gagnent quelque argent, ils

font gagner leur vie aux auteurs; mais ceux-ci, médiocrement flattés de

réussir là où personne n'échoue, travaillent en conséquence, et le

mouvement littéraire et musical de Paris ne reçoit aucune impulsion en

avant ni en arrière par le fait de tant de _travailleurs_. D'un autre

côté, pour les chanteurs et acteurs plus de succès réels possibles. A

force de se faire redemander _tous_, l'ovation, devenue banale, a perdu

_toute_ sa valeur, on pourrait même dire qu'elle commence à exciter le

rire méprisant du public. Les borgnes, ces rois du pays des aveugles, ne

peuvent régner dans un pays où tout le monde est roi... En voyant les

résultats de cet enthousiasme à jet continu, on en vient à mettre en

doute la vérité du nouveau proverbe: _L'excès en tout est une qualité_.

Ce pourrait bien, en effet, être un défaut, au contraire, et même un

vice des plus repoussants. Dans le doute, on ne s'abstiendra pas; tant

mieux. C'est le moyen d'arriver tôt ou tard à quelque étrange résultat,

et l'expérience vaut bien qu'on la poursuive jusqu'au bout. Mais nous

aurons beau faire en Europe, nous serons toujours distancés par les

enthousiastes du nouveau monde, qui sont aux nôtres comme le Mississipi

est à la Seine.--Comment cela? dit Winter l'Américain, qui se trouve on

ne sait comment dans cet orchestre où il fait la partie de second

basson, mes compatriotes seraient-ils devenus _dilettanti_?--Certes, ils

sont dilettanti, et dilettanti enragés, si l'on en croit les journaux de

M. Barnum, l'entrepreneur des succès de Jenny Lind. Voyez ce qu'ils

disaient, il y a deux ans, de l'arrivée de la grande cantatrice sur le

nouveau continent: «A son débarquement à New-York, la foule s'est

précipitée sur ses pas avec un tel emportement, qu'un nombre immense de

personnes ont été écrasées. Les survivants suffisaient pourtant encore

pour empêcher ses chevaux d'avancer; et c'est alors qu'en voyant son

cocher lever le bras pour écarter à coups de fouet ces indiscrets

enthousiastes, Jenny Lind a prononcé ces mots sublimes qu'on répète

maintenant depuis le haut Canada jusqu'au Mexique, et qui font venir les

larmes aux yeux de tous ceux qui les entendent citer: _Ne frappez pas,

ne frappez pas! ce sont mes amis, ils sont venus me voir_. On ne sait ce

qu'il faut le plus admirer dans cette phrase mémorable, de l'élan de

coeur qui en a suggéré la pensée, ou du génie qui a revêtu cette pensée

d'une forme si belle et si poétique. Aussi des bourras frénétiques

l'ont-ils accueillie. Le directeur de la ligne transatlantique, M.

Colini, attendait Jenny au débarcadère, armé d'un immense bouquet. Un

arc de triomphe en verdure s'élevait au milieu du quai, surmonté d'un

_aigle empaillé_ qui semblait l'attendre pour lui souhaiter la

bienvenue. A minuit, l'orchestre de la Société philharmonique a donné à

mademoiselle Lind une sérénade, et pendant deux heures l'illustre

cantatrice a été obligée de rester à sa fenêtre, malgré la fraîcheur de

la nuit. Le lendemain, M. Barnum, l'habile oiseleur qui a su mettre en

cage pour quelques mois le rossignol suédois, l'a conduite au Muséum,

dont il lui a montré toutes les curiosités, sans oublier un cacatoès ni

un orang-outang; et plaçant enfin un miroir devant les yeux de la

déesse: _Voici, madame, a-t-il dit avec une galanterie exquise, ce que

nous avons ici en ce moment de plus rare et de plus ravissant à vous

montrer_! A sa sortie du Muséum, un choeur de jeunes et belles filles

vêtues de blanc s'est avancé au-devant de l'immortelle et lui a fait un

virginal cortége, chantant des hymnes et semant des fleurs sur ses pas.

Plus loin, une scène frappante et d'un genre tout neuf attendrit la

célèbre promeneuse: les dauphins, les baleines, qui depuis plus de huit

cents lieues (d'autres disent neuf cents) avaient pris part au triomphe

de cette Galathée nouvelle et suivi son navire en lançant par leurs

évents des gerbes d'eau de senteur, s'agitaient convulsivement dans le

port, en proie au désespoir de ne pouvoir l'accompagner encore à terre;

des veaux marins, versant de grosses larmes, se livraient aux plus

lamentables gémissements. Puis on a vu (spectacle plus doux pour son

coeur) des mouettes, des frégates, des fous de mer, sauvages oiseaux qui

habitent les vastes solitudes de l'Océan, plus heureux voltiger sans

crainte autour de l'adorable, se poser sur ses épaules pures, planer

au-dessus de sa tête olympienne, tenant dans leur bec des perles d'une

grosseur monstrueuse, qu'ils lui offraient de la plus gracieuse façon,

avec un doux roucoulement. Les canons tonnaient, les cloches chantaient

_Hosanna_! et de magnifiques éclats de tonnerre faisaient, par

intervalles, retentir un ciel _sans nuages_ dans sa radieuse

immensité.» Tout cela, d'une réalité aussi incontestable que les

prodiges opérés jadis par Amphion et par Orphée, n'est mis en doute que

par nous autres vieux Européens, usés, blasés, sans flamme et sans amour

de l'art.

M. Barnum, toutefois, ne trouvant pas suffisant cet élan spontané des

créatures du ciel, de la terre et des eaux, et voulant, par un peu

d'innocent charlatanisme, lui donner plus d'énergie encore, avait

prétendu, dit-on, employer un mode d'_excitement_ qu'on pourrait,

n'était la vulgarité de l'expression, appeler _la claque à mort_. Ce

grand excitateur, informé de la misère profonde où se trouvent plusieurs

familles de New-York s'était proposé de leur venir en aide

généreusement, désireux de rattacher à la date de l'arrivée de Jenny

Lind le souvenir de bienfaits dignes d'être cités. Il avait donc pris à

part les chefs de ces familles malheureuses et leur avait dit: «Quand on

a tout perdu et qu'on n'a plus d'espoir, la vie est un opprobre,» et

vous savez ce qu'il reste à faire. Eh bien, je vous fournirai l'occasion

de le faire d'une façon utile à vos pauvres enfants, à vos épouses

infortunées, qui vous devront une reconnaissance éternelle. _Elle_ est

arrivée!!!--_Elle_???--Oui, _elle_, elle-même! En conséquence, j'assure

à vos héritiers deux mille dollars qui leur seront religieusement

comptés le jour où l'action que vous méditez aura été accomplie, mais

accomplie de la façon que je vais vous indiquer. C'est un hommage

délicat qu'il s'agit de _lui_ rendre. Nous y parviendrons aisément si

vous me secondez. Écoutez: Quelques-uns d'entre vous auront seulement à

monter au dernier étage des maisons voisines de la salle des concerts,

pour de là se précipiter sur le pavé quand _elle_ passera, en criant:

_Vive Lind_! D'autres se jetteront, mais sans mouvements désordonnés,

sans cris, avec gravité, avec grâce, s'il est possible, sous les pieds

de ses chevaux, ou sous les roues de sa voiture; le reste sera admis

_gratuitement_ dans la salle même: ceux-ci devront entendre une partie

du concert.--Ils l'entendront???--Ils l'entendront. A la fin de la

seconde cavatine, chantée par elle, ils déclareront hautement qu'après

de telles jouissances, il ne leur est plus possible de supporter un

reste d'existence prosaïque; puis, avec les poignards que voici, ils se

perceront le coeur. Pas de pistolets; c'est un instrument qui n'a rien de

noble, et son bruit, d'ailleurs, pourrait _lui_ être désagréable.» Le

marché était conclu, et ces conditions, sans aucun doute, eussent été

remplies honnêtement par les parties, si la police américaine, police

tracassière et inintelligente s'il en est, ne fût intervenue pour s'y

opposer. Ce qui prouve bien que, même chez les peuples artistes, il y a

toujours un certain nombre d'esprits étroits, de coeurs froids, d'hommes

grossiers, et, tranchons le mot, d'envieux. C'est ainsi que le système

de la _claque à mort_ n'a pu être mis en pratique, et que bon nombre de

pauvres gens ont été privés d'un nouveau moyen de gagner leur vie.

Ce n'est pas tout; on croyait généralement à New-York (pouvait-on en

douter, en effet?) que, le jour de _son_ débarquement, un _Te deam

laudamus_ serait chanté dans les églises catholiques de la ville. Mais,

après s'être longuement consultés, les desservants des diverses

paroisses sont tombés d'accord qu'une semblable démonstration était peu

compatible avec la dignité du culte, qualifiant même la petite variante

introduite dans le texte sacré de blasphématoire et d'impie. De sorte

que pas un _Te deam_ n'a été entonné dans les églises de l'Union. Je

vous livre ce fait sans commentaires, dans sa brutale simplicité.

Autre tort grave, m'a dit un amateur, dont l'administration des travaux

publics de cet étrange pays s'est rendue coupable: les journaux nous ont

souvent entretenus de l'immense chemin de fer entrepris pour établir, au

travers du continent américain, une communication directe entre l'océan

Atlantique et la Californie. Nous autres gens simples d'Europe,

supposions qu'il s'agissait uniquement de faciliter par là le voyage des

explorateurs du nouvel Eldorado. Erreur. Le but était, au contraire,

plus artiste encore que philanthropique et commercial. Ces centaines de

lieues de voie ferrée furent votées par les États afin de permettre aux

pionniers errants parmi les montagnes Rocheuses et sur les bords du

Sacramento, de venir entendre Jenny Lind, sans employer trop de leur

temps à ce pélerinage indispensable. Mais, par suite de quelque odieuse

cabale, les travaux, loin d'être finis, étaient à peine commencés quand

_elle_ est arrivée. L'incurie du gouvernement américain est

inqualifiable, et l'on conçoit qu'_elle_, si humaine et si bonne, ait pu

s'en plaindre amèrement. Il en résulte que ces pauvres chercheurs d'or

de tout âge et de tout sexe, déjà épuisés par leur rude labeur, ont été

obligés de faire à pied, à dos de mulet, et avec des souffrances

inouïes, cette longue et dangereuse traversée continentale. Les placers

ont été abandonnés, les fouilles sont restées béantes, les constructions

de San-Francisco inachevées, et Dieu sait quand les travaux auront été

repris. Ceci peut amener dans le commerce du monde entier les plus

terribles perturbations...--«Ah çà! dit Bacon, vous prétendez nous faire

croire...?--Non, je m'arrête; vous seriez en droit de penser que je fais

ici une réclame rétroactive pour M. Barnum, quand, dans la simplicité de

mon coeur, je me borne à traduire en vile prose les poétiques rumeurs qui

nous sont venues de la trop heureuse Amérique.--Pourquoi dites-vous

_réclame rétroactive_? M. Barnum ne fonctionne-t-il pas toujours?--Je ne

saurais vous l'assurer, bien que l'inaction d'un tel homme soit chose

peu probable: mais il ne fait plus _mousser_ Jenny Lind. Ignorez-vous

donc que l'admirable virtuose (je parle sérieusement cette fois), lasse

sans doute d'être forcément mêlée aux exploits excentriques des Romains

qui l'exploitaient, s'est brusquement retirée du monde pour se marier,

et vit heureuse hors des atteintes de la réclame! Elle vient d'épouser à

Boston M. Goldschmidt, jeune pianiste compositeur de Hambourg, que nous

avons applaudi à Paris il y a quelques années. Mariage artiste qui a

valu à la diva ce bel éloge d'un grammairien français de Philadelphie:

«Elle a vu à ses pieds des princes et des archevêques, et _n'a pas voulu

l'être_.» C'est une catastrophe pour les directeurs des théâtres

lyriques des deux mondes. Elle explique la promptitude avec laquelle les

impresarii de Londres viennent d'envoyer des hommes de confiance _en

course_, en Italie et en Allemagne, pour y capturer tous les soprani ou

contralti de quelque valeur qui leur tomberont sous la main.

Malheureusement, dans ce genre de prises, la quantité ne saurait jamais

remplacer la qualité. D'ailleurs, le contraire fût-il vrai, il n'y a pas

dans le monde assez de cantatrices médiocres pour compléter la monnaie

de Jenny Lind.--C'est donc fini! me dit Winter d'un air piteux, en

serrant son basson qui n'a pas donné un son de la soirée: nous ne

l'entendrons plus!...--J'en ai peur. Et ce sera la faute de l'empereur

Barnum, et la preuve décisive du bon sens du proverbe:

_L'excès en tout est un défaut._»

NEUVIÈME SOIRÉE

L'OPÉRA DE PARIS.--LES THÉATRES LYRIQUES

DE LONDRES.

ÉTUDE MORALE.

On joue un opéra-comique français, etc.; suivi d'un ballet italien,

également, etc.

Les musiciens sont encore préoccupés du cours d'histoire romaine que

nous avons fait ensemble les soirs précédents. Ils se livrent sur ce

sujet aux plus singuliers commentaires. Mais Dimski, plus avide que ses

confrères de connaître ce qui se rattache aux habitudes musicales de

Paris, m'interpelle de nouveau: «Maintenant, dit-il, que vous nous avez

dépeint les moeurs des Romains, dites-nous donc quelque chose du

principal théâtre de leurs opérations. Vous devez avoir là-dessus de

curieuses révélations à faire.--Révélations? pour vous peut-être, ce mot

convient, mais pour vous seulement; car, je vous l'assure, les mystères

de l'_Opéra_ de Paris sont depuis longtemps révélés.--Nous ne sommes pas

au courant ici de ce que vous prétendez être connu de tout le monde.

Ainsi parlez.»

Les autres musiciens: «Parlez! racontez-nous l'Opéra.

_Si tantus amor casus cognoscere nostros....._

--Que dit-il? demande Bacon, pendant que le cercle se forme autour de

moi.--Il dit, répond Corsino, que, si nous avons tant de désir de

connaître les malheurs des Parisiens..., il faut nous taire et prier

notre joueur de grosse caisse de ne pas frapper si fort.--C'est encore

dans Virgile?--Précisément.--Pourquoi parle-t-il ainsi grec de temps en

temps?--Parce que cela donne un air savant qui impose. C'est un petit

ridicule que nous devons lui passer.--Il commence, chut!

--Connaissez-vous, messieurs, une fable de notre la Fontaine commençant

par ces deux vers:

Un jour sur ses longs pieds allait je ne sais où

Le héron au long bec emmanché d'un long cou.

--Oui, oui! qui ne connaît pas cela? Vous nous prenez pour des

Botocudos!--Eh bien, l'Opéra, ce grand théâtre avec son grand orchestre,

ses grands choeurs, la grande subvention que lui paye le gouvernement,

son nombreux personnel, ses immenses décors, imite en plus d'un point le

piteux oiseau de la fable. Tantôt on le voit immobile, _dormant sur une

patte_; tantôt il chemine d'un air agité et va on ne sait où, cherchant

pâture dans les plus minces ruisseaux, ne faisant point fi du goujon

qu'il dédaigne d'ordinaire et dont le nom seul irrite sa gastronomique

fierté.

Mais le pauvre oiseau est blessé dans l'aile, il marche et ne peut

voler, et ses enjambées, si précipitées qu'elles soient, le conduiront

d'autant moins au but de son voyage, qu'il ne sait pas lui-même vers

quel point de l'horizon il doit se diriger.

L'Opéra voudrait, comme le veulent tous les théâtres, de l'argent et des

honneurs; il voudrait gloire et fortune. Les grands succès donnent l'une

et l'autre; les beaux ouvrages obtiennent quelquefois les grands succès;

les grands compositeurs et les auteurs habiles font seuls de beaux

ouvrages. Ces oeuvres, où rayonnent l'intelligence et le génie, ne

paraissent vivantes et belles qu'au moyen d'une exécution vivante et

belle aussi, et chaleureuse, et délicate, et fidèle, et grandiose, et

brillante, et animée. L'excellence de l'exécution dépend, non-seulement

du choix des exécutants, mais de l'esprit qui les anime. Or, cet esprit

pourrait être bon, si tous n'avaient fait depuis longtemps une

découverte qui, en les décourageant, a amené chez eux l'indifférence et

à sa suite l'ennui et le dégoût. Ils ont découvert qu'une passion

profonde dominait tous les penchants, enchaînait toutes les ambitions et

absorbait toutes les pensées de l'Opéra; que l'Opéra enfin était

amoureux fou de la médiocrité. Pour posséder, établir chez lui, choyer,

honorer et glorifier la médiocrité, il n'est rien qu'il ne fasse, pas de

sacrifice devant lequel il recule, pas de labeur qu'il ne s'impose avec

transport. Avec les meilleures intentions, de la meilleure foi du monde,

il s'anime jusqu'à l'enthousiasme pour la platitude, il rougit

d'admiration pour la pâleur, il brûle, il bouillonne pour la tiédeur: il

deviendrait poëte pour chanter la prose. Comme il a remarqué,

d'ailleurs, que le public, tombé de l'ennui dans l'indifférence, s'est

depuis longtemps résigné à tout ce qu'on veut lui présenter, sans rien

approuver ni blâmer, l'Opéra en a conclu avec raison qu'il était maître

chez lui, et qu'il pouvait sans crainte se livrer à tous les

emportements de sa fougueuse passion, et adorer, sur le piédestal où il

l'encense, la médiocrité.

Pour obtenir un si beau résultat, et aidé par ceux de ses ministres dont

l'heureux naturel ne demande que d'être abandonné à lui-même pour agir

en ce sens, il a tellement lassé, blasé, entravé, englué tous ses

artistes, que plusieurs, suspendant leurs harpes aux saules du rivage,

se sont arrêtés et ont pleuré. «Que pouvions-nous faire? disent-ils

maintenant; _illic stetimus et flevimus_!»

Les soirées de l'orchestre · 第 8 / 34 段