avec lequel Auguste _dirigeait_ les grands ouvrages du répertoire
moderne, et l'excellence des conseils qu'en mainte circonstance il
donnait aux auteurs. Caché dans une loge du rez-de-chaussée, il
assistait à toutes les répétitions des artistes, avant de faire faire la
sienne à son armée. Puis, quand le maestro venait lui dire: «Ici, vous
donnerez _trois_ salves, là, vous crierez bis,» il lui répondait avec
une assurance imperturbable, selon le cas: «Monsieur, _c'est
dangereux_,» ou bien: «Cela se _fera_,» ou: «J'y réfléchirai, mes idées
là-dessus ne sont pas encore arrêtées. Ayez quelques _amateurs pour
attaquer_, et je les suivrai si cela _prend_.» Il arrivait même à
Auguste de résister noblement à un auteur qui eût voulu lui arracher des
applaudissements _dangereux_, et de lui répondre: «Monsieur, je ne le
puis. Vous me compromettriez aux yeux du public, aux yeux des artistes
et à ceux de mes confrères, qui savent bien que cela ne _doit pas se
faire_. J'ai ma réputation à garder: j'ai, moi aussi, de l'amour-propre.
Votre ouvrage est très-difficile à _diriger_, j'y mettrai tous mes
soins, mais je ne veux pas _me_ faire siffler.»
A côté des claqueurs de profession, instruits, sagaces, prudents,
inspirés, artistes enfin, nous avons les claqueurs par occasion, par
amitié, par intérêt personnel; et ceux-là on ne les bannira pas de
l'Opéra. Ce sont: les amis naïfs, qui admirent de bonne foi tout ce qui
va se débiter sur la scène _devant que les chandelles soient allumés_
(Il est vrai de dire que cette espèce d'amis devient de jour en jour
plus rare; ceux, au contraire, qui dénigrent avant, pendant et après,
multiplient énormément); les parents, ces claqueurs _donnés par la
nature_; les éditeurs, claqueurs féroces, et surtout les amants et les
maris. Voilà pourquoi les femmes, outre une foule d'autres avantages
qu'elles possèdent sur les hommes, ont encore une chance de succès de
plus qu'eux. Car une femme ne peut guère dans une salle de spectacle ou
de concert applaudir d'une façon utile son mari ou son amant; elle a,
d'ailleurs, toujours quelque autre chose à faire; tandis que ceux-ci,
pourvu qu'ils aient les moindres dispositions naturelles ou les notions
élémentaires de l'art peuvent au théâtre, au moyen d'un habile coup de
main, et en moins de trois minutes, amener un _succès de
renouvellement_, c'est-à-dire un succès grave et capable d'obliger un
directeur à renouveler un engagement. Les maris, pour ces sortes
d'opérations, valent même mieux que les amants. Ces derniers craignent
d'ordinaire le ridicule; ils craignent aussi _in petto_ de se créer par
un succès éclatant un trop grand nombre de rivaux; ils n'ont pas non
plus d'intérêt d'argent dans les triomphes de leurs maîtresses; mais le
mari, qui tient les cordons de la bourse, qui sait ce que peuvent
rapporter un bouquet bien lancé, une salve bien reprise, une émotion
bien communiquée, un rappel bien enlevé, celui-là seul ose tirer parti
des facultés qu'il possède. Il a le don de ventriloquie et d'ubiquité.
Il applaudit un instant à l'amphithéâtre en criant: _Brava!_ avec une
voix de ténor, en sons de poitrine; de là, il s'élance d'un bond au
couloir des premières loges, et, passant la tête par l'ouverture dont
leurs portes sont percées, il jette en passant un _Admirable!_ en voix
de basse profonde, et vole pantelant au troisième étage, d'où il fait
retentir la salle des exclamations: «Délicieux! ravissant! Dieu! quel
talent! cela fait mal!» en voix de soprano, en sons féminins étouffés
par l'émotion. Voilà un époux modèle, un père de famille laborieux et
intelligent. Quant au mari homme de goût, réservé, qui reste
tranquillement à sa place pendant tout un acte, qui n'ose applaudir même
les plus beaux élans de sa moitié, on peut le dire sans crainte de se
tromper: c'est un mari... perdu, ou sa femme est un ange.
N'est-ce pas un mari qui inventa le _sifflet succès_; le sifflet à grand
enthousiasme, le sifflet à haute pression? qu'on emploie de la manière
suivante:
Si le public, trop familiarisé avec le talent d'une femme qui paraît
chaque jour devant lui, semble tomber dans l'apathique indifférence
qu'amène la satiété, on place dans la salle un homme dévoué et peu connu
pour le réveiller. Au moment précis où la diva vient de donner une
preuve manifeste de talent, et quand les claqueurs artistes travaillent
avec le plus d'ensemble au centre du parterre, un bruit aigu et
insultant part d'un coin obscur. L'assemblée alors se lève tout entière
en proie à un accès d'indignation, et les applaudissements vengeurs
éclatent avec une frénésie indescriptible. «Quelle infamie! crie-t-on de
toutes parts, quelle ignoble cabale! Brava! bravissima! charmante!
délirante! etc., etc.» Mais ce tour hardi est d'une exécution délicate;
il y a, d'ailleurs, très-peu de femmes qui consentent à subir l'affront
fictif d'un coup de sifflet, si productif qu'il doive être ensuite.
Telle est l'impression inexplicable que ressentent presque tous les
artistes des bruits approbateurs ou improbateurs, lors même que ces
bruits n'expriment ni l'admiration ni le blâme. L'habitude,
l'imagination et un peu de faiblesse d'esprit leur font ressentir de la
joie ou de la peine, selon que l'air, dans une salle de spectacle, est
mis en vibration d'une ou d'autre façon. Le phénomène physique,
indépendamment de toute idée de gloire ou d'opprobre, y suffit. Je suis
certain qu'il y a des acteurs assez enfants pour souffrir quand ils
voyagent en chemin de fer, à cause du sifflet de la locomotive.
L'art de la claque réagit même sur l'art de la composition musicale. Ce
sont les nombreuses variétés de claqueurs italiens, amateurs ou
artistes, qui ont conduit les compositeurs à finir chacun de leurs
morceaux par cette période redondante, triviale, ridicule et toujours la
même, nommée _cabaletta_, petite cabale, qui provoque les
applaudissements. La _cabaletta_ ne leur suffisant plus, ils ont amené
l'introduction dans les orchestres de la grosse caisse, grosse cabale
qui détruit en ce moment la musique et les chanteurs. Blasés sur la
grosse caisse et impuissants à _enlever_ les succès avec les vieux
moyens, ils ont enfin exigé des pauvres maestri des duos, des trios, des
choeurs à l'unisson. Dans quelques passages, il a même fallu mettre à
l'unisson les voix et l'orchestre; produisant ainsi un morceau
d'ensemble à _une_ seule partie, mais où l'énorme force d'émission du
son paraît préférable à toute harmonie, à toute instrumentation, à toute
idée musicale enfin, pour _entraîner_ le public et lui faire croire
qu'il est électrisé.
Les exemples analogues abondent dans la confection des oeuvres
littéraires.
Pour les danseurs, leur affaire est toute simple; elle se règle avec
l'_impresario_: «Vous me donnerez tant de mille francs par mois, tant de
_billets de service_[8] par représentation, et la claque me fera _une
entrée_, _une sortie_, et deux salves à chacun de mes _échos_[9].»
Par la claque, les directeurs font ou défont à volonté ce qu'on appelle
encore des succès. Un seul mot au chef du parterre leur suffit pour tuer
un artiste qui n'a pas un talent hors ligne. Je me souviens d'avoir
entendu un soir à l'Opéra Auguste dire, en parcourant les rangs de son
armée avant le lever du rideau: «Rien pour M. Dérivis! rien pour M.
Dérivis!» Le mot d'ordre circula, et de toute la soirée Dérivis, en
effet, n'eut pas un seul applaudissement. Le directeur qui veut se
débarrasser d'un sujet pour quelque raison que ce soit, emploie cet
ingénieux moyen, et, après deux ou trois représentations où il _n'y a
rien eu_ pour M... ou pour Madame...: «Vous le voyez, dit-il à
l'artiste, je ne puis vous conserver, votre talent n'est pas sympathique
au public.» Il arrive, en revanche, que cette tactique échoue
quelquefois à l'égard d'un virtuose de premier ordre. «Rien pour lui!»
a-t-on dit dans le centre officiel. Mais le public, étonné d'abord du
silence des Romains, devinant bientôt de quoi il s'agit, se met à
fonctionner lui-même officieusement et avec d'autant plus de chaleur,
qu'il y a une cabale hostile à contrecarrer. L'artiste alors obtient un
succès exceptionnel, un succès _circulaire_, le centre du parterre n'y
prenant aucune part. Mais je n'oserais dire s'il est plus fier de cet
enthousiasme spontané du public, que courroucé de l'inaction de la
claque.
Songer à détruire brusquement une pareille institution dans le plus
grand de nos théâtres, me paraît donc aussi impossible et aussi fou que
de prétendre anéantir du soir au lendemain une religion.
Se figure-t-on le désarroi de l'Opéra? le découragement, la mélancolie,
le marasme, le spleen où tomberait tout son peuple dansant, chantant,
marchant, rimant, peignant et composant? le dégoût de la vie qui
s'emparerait des dieux et des demi-dieux, quand un affreux silence
succéderait à des cabalettes qui n'auraient pas été chantées ou dansées
d'une façon irréprochable? Songe-t-on bien à la rage des médiocrités en
voyant les vrais talents quelquefois applaudis, quand elles, qu'on
applaudissait toujours auparavant, n'auraient plus un coup de main? Ce
serait reconnaître le principe de l'inégalité, en rendre l'évidence
palpable; et nous sommes en république; et le mot _Égalité_ est écrit
sur le fronton de l'Opéra! D'ailleurs, qui est-ce qui rappellerait le
premier sujet après le troisième et le cinquième acte? Qui est-ce qui
crierait: _Tous! tous!_ à la fin de la représentation? Qui est-ce qui
rirait quand un personnage dit une sottise? Qui est-ce qui couvrirait
par d'obligeants applaudissements la mauvaise note d'une basse ou d'un
ténor, et empêcherait ainsi le public de l'entendre. C'est à faire
frémir. Bien plus, les exercices de la claque forment une partie de
l'intérêt du spectacle; on se plaît à la voir opérer. Et c'est tellement
vrai, que, si on expulsait les claqueurs à certaines représentations, il
ne resterait personne dans la salle.
Non, la suppression des Romains en France est un rêve insensé, fort
heureusement. Le ciel et la terre passeront, mais Rome est immortelle,
et la claque ne passera pas.
Écoutez!... voici notre prima donna qui s'avise de chanter avec âme et
avec une simplicité de bon goût, la seule mélodie distinguée qui se
trouve dans ce pauvre opéra. Vous verrez qu'elle n'aura pas un
applaudissement......... Ah! je me suis trompé; oui, on l'applaudit;
mais comment! Comme cela est mal fait! quelle salve avortée, mal
attaquée et mal reprise! Il y a de la bonne volonté dans le public, mais
point de savoir, point d'ensemble, et par suite il n'y a point d'effet.
Si Auguste avait eu cette femme _à soigner_, il vous eût enlevé la salle
d'emblée, et vous-même qui ne songez point à applaudir, vous eussiez
partagé bon gré mal gré son enthousiasme.
Je ne vous ai pas fait encore, messieurs, le portrait en pied de la
Romaine; je profiterai pour cela du dernier acte de notre opéra, qui va
bientôt commencer. Faisons un court entr'acte; je suis fatigué.
(Les musiciens s'éloignent de quelques pas, se communiquant tout bas
leurs réflexions, pendant que le rideau est baissé. Mais trois coups du
bâton du chef d'orchestre sur son pupitre, indiquant la reprise de la
représentation, mon auditoire revient et se groupe attentif autour de
moi.)
MADAME ROSENHAIN
AUTRE FRAGMENT DE L'HISTOIRE ROMAINE
Un opéra en cinq actes fut, il y a quelques années, _commandé_ par M.
Duponchel à un compositeur français que vous ne connaissez pas. Pendant
qu'on en faisait les dernières répétitions, je réfléchissais au coin de
mon feu aux angoisses que le malheureux auteur de cet opéra était
_occupé_ à éprouver. Je songeais à ces tourments de toute nature et sans
cesse renaissants auxquels nul n'échappe en pareil cas à Paris, ni le
grand, ni le petit, ni le patient, ni l'irritable, ni l'humble, ni le
superbe, ni l'Allemand, ni le Français, ni même l'Italien. Je me
représentais ces atroces lenteurs des études, où tout le monde emploie
le temps à des niaiseries, quand chaque heure perdue peut amener la
perte de l'oeuvre; les bons mots du ténor et de la prima donna, dont le
triste auteur se croit obligé de rire aux éclats quand il a la mort dans
l'âme, pointes ridicules auxquelles il s'empresse de riposter par les
stupidités les plus lourdes qu'il peut trouver, afin de faire ressortir
celles de ses chanteurs et de leur donner ainsi l'air de saillies
spirituelles. J'entendais la voix du directeur lui adresser des
reproches, le traiter du haut en bas, lui rappeler l'honneur extrême
qu'on fait à son oeuvre de s'en occuper si longuement; le menacer d'un
abandon définitif et complet si tout n'est pas prêt au jour fixé; je
voyais l'esclave transir et rougir aux réflexions excentriques de son
maître (le directeur) sur la musique et les musiciens, à ses théories
mirobolantes sur la mélodie, le rhythme, l'instrumentation, le style;
théories dans l'exposé desquelles notre cher directeur traitait, comme à
l'ordinaire, les grands maîtres de crétins, les crétins de grands
maîtres, et prenait le Pirée pour un homme. Puis on venait annoncer le
congé du mezzo-soprano et la maladie de la basse; on proposait de
remplacer l'artiste par un débutant, et de faire répéter le premier
rôle par un choriste. Et le compositeur se sentait égorger et n'avait
garde de se plaindre. Oh! la grêle, la pluie, le vent glacial, les
sombres rafales, les forêts sans feuilles criant sous l'effort de la
bise d'hiver, les fondrières de boue, les fossés recouverts d'une croûte
perfide, l'obsession croissante de la fatigue, les morsures de la faim,
les épouvantements de la solitude et de la nuit, qu'il est doux d'y
songer dans un gîte, fut-il aussi exigu que celui du lièvre de la fable,
dans la quiétude d'une tiède inaction; de sentir son repos _redoubler au
bruit lointain de la tempête_, et de répéter, en hérissant sa barbe et
fermant béatement les yeux, comme un chat de curé, cette prière du poëte
allemand, Henri Heine, prière, hélas! si peu exaucée: «O mon Dieu! vous
le savez, je possède un coeur excellent, ma sensibilité est vive et
profonde, je suis plein de commisération et de sympathie pour les
souffrances d'autrui; veuillez donc, s'il vous plaît, donner à mon
prochain mes maux à endurer, je l'environnerai de tant de soins,
d'attentions si délicates; ma pitié sera si active, si ingénieuse, qu'il
bénira votre droite, Seigneur, en recevant de tels soulagements, de si
douces consolations. Mais m'accabler du poids de mes propres douleurs!
me faire souffrir moi-même! oh! ce serait affreux! éloignez de mes
lèvres, grand Dieu! ce calice d'amertume!»
J'étais ainsi plongé en de pieuses méditations quand on frappa
légèrement à la porte de mon oratoire. Mon valet de chambre étant en
mission dans une cour étrangère, je me demandai si j'étais visible, et,
sur ma réponse affirmative, je fis entrer. Une dame parut, fort bien
mise et point trop jeune, ma foi; elle était dans tout l'épanouissement
de sa quarante-cinquième année. Je vis à l'instant que j'avais affaire à
une artiste; il y a des signes infaillibles pour reconnaître ces
malheureuses victimes de l'inspiration. «Monsieur, me dit-elle, vous
avez dirigé récemment un grand concert à Versailles, et jusqu'au dernier
jour j'ai espéré y prendre part...; enfin, ce qui est fait est
fait.--Madame, le programme avait été arrêté par le comité de
l'Association des musiciens, je n'en suis point coupable. D'ailleurs,
madame Dorus-Gras et madame Widemann...--Oh! ces dames n'auront rien dit
sans doute; mais il n'en est pas moins vrai qu'elles auront été fort
mécontentes.--De quoi, s'il vous plaît?--De ce que je n'avais pas été
engagée.--Vous le croyez?--J'en suis sûre. Mais ne récriminons pas
là-dessus. Je venais, monsieur, vous prier de vouloir bien me
recommander à MM. Roqueplan et Duponchel: mon intention serait d'entrer
à l'Opéra. J'ai été attachée au Théâtre-Italien jusqu'à la saison
dernière, et, certes, je n'ai eu qu'à me louer des excellents procédés
de M. Vatel; mais, depuis la révolution de Février..., vous comprenez
qu'un pareil théâtre ne saurait me convenir.--Madame a sans doute de
bonnes raisons pour se montrer sévère dans le choix de ses partenaires;
si j'osais émettre une opinion...--Inutile, monsieur, mon parti est
pris, irrévocablement pris; il m'est impossible, à aucunes conditions,
de rester au Théâtre-Italien. Tout m'y est profondément antipathique;
les artistes, le public qui y vient, le public qui n'y vient pas; et,
quoique l'état actuel de l'Opéra ne soit guère brillant, comme mon fils
et mes deux filles y ont été engagés l'an dernier par la nouvelle
direction, à des conditions, je puis le dire, fort avantageuses, je
serais bien aise d'y être admise, et je ne chicanerai pas sur les
appointements.--Vous oubliez, je le vois, que MM. les directeurs de
l'Opéra, n'ayant que des connaissances excessivement superficielles et
un sentiment très-vague de la musique, ont naturellement au sujet de
notre art des idées arrêtées, et qu'ils font, en conséquence, peu de cas
des recommandations, des miennes surtout. Pourtant, veuillez me dire
quel est votre genre de voix.--Je ne chante pas.--Alors, j'aurai bien
moins de crédit encore, puisqu'il s'agit de danse.--Je ne danse
pas.--C'est seulement parmi les dames marcheuses que vous désirez être
admise?--Je ne marche pas, monsieur, vous vous méprenez étrangement.
(_Souriant avec un peu d'ironie._) Je suis madame Rosenhain.--Parente du
pianiste?--Non, mais mesdames Persiani, Grisi, Alboni, MM. Mario et
Tamburini, ont dû vous parler de moi, car j'ai, depuis six ans, pris une
bien grande part à leurs triomphes. J'avais en un instant la pensée
d'aller donner des leçons à Londres, où l'on est, dit-on, assez
médiocrement avancé; mais, je vous le répète, mes enfants étant à
l'Opéra..., et puis la grandeur du théâtre ouvert à mon
ambition...--Excusez mon peu de sagacité, madame, et veuillez enfin me
dire quel est votre genre de talent.--Monsieur, je suis une artiste qui
fit gagner à M. Vatel plus d'argent que Rubini lui-même, et je me flatte
d'amener aussi sur les recettes de l'Opéra une réaction des plus
favorables, si mes deux filles, qui déjà s'y sont fait remarquer,
profitent bien de mes exemples. Je suis, monsieur, _jeteuse de
fleurs_.--Ah! très-bien! vous êtes dans l'Enthousiasme?--Précisément.
Cette branche de l'art musical commence à peine à fleurir. Autrefois,
c'étaient les dames du beau monde qui s'en occupaient, et cela
gratuitement ou à peu près. Vous pouvez vous rappeler les concerts de M.
Liszt et les débuts de M. Duprez. Quelles volées de bouquets! quels
applaudissements! On voyait des jeunes personnes et même des femmes
mariées s'enthousiasmer sans pudeur; plusieurs d'entre elles se sont
gravement compromises plus d'une fois. Mais quel tumulte! quel désordre!
que de belles fleurs perdues! Cela faisait pitié! Aujourd'hui, le public
ne se mêlant plus de rien, grâce au ciel et aux artistes, nous avons
réglé les ovations d'après mon système, et c'est tout différent. Sous la
dernière direction de l'Opéra, notre art faillit se perdre ou tout au
moins rétrograder. On confiait la partie de l'Enthousiasme à quatre
jeunes danseuses inexpérimentées, et, de plus, connues personnellement
de tous les abonnés; ces enfants, novices comme on l'est à cet âge, se
plaçaient constamment dans la salle aux mêmes endroits, et jetaient
toujours au même instant les mêmes bouquets à la même cantatrice; si
bien qu'on finit par tourner en dérision l'éloquence de leurs fleurs.
Mes filles, d'après mes leçons, ont réformé cela, et maintenant
l'administration a lieu, je pense, d'être entièrement
satisfaite.--Monsieur votre fils est-il aussi dans les fleurs?--Oh!
pour mon fils, il excite l'enthousiasme d'une autre façon: il a une
voix superbe.--Alors, pourquoi son nom m'est-il encore inconnu?--Il
n'est jamais sur l'affiche.--Il chante cependant?--Non, monsieur, il
crie.--C'est ce que je voulais dire.--Oui, il crie, et sa voix a bien
souvent, dans les circonstances difficiles, suffi pour entraîner les
masses les plus récalcitrantes; mon fils, monsieur, est pour le
_rappel_.--Comment! seriez-vous compatriotes d'O'Connell?--Je ne connais
pas cet acteur-là. Mon fils est pour le rappel des premiers sujets quand
le public reste froid et ne redemande personne. Vous voyez qu'il n'a
point une sinécure et qu'il gagne bien son argent. Il a eu le bonheur,
lors de ses débuts au Théâtre-Français, d'y trouver une tragédienne dont
le nom commence par une syllabe excellente, la syllabe _Ra!_ Dieu sait
tout le parti qu'on peut tirer de ce _Ra!_ J'aurais eu de grandes
inquiétudes pour son succès à l'Opéra quand vint la retraite de la
fameuse cantatrice dont l'_O_ unique retentissait si bien en dépit des
cinq consonnes tudesques qui l'entourent, s'il n'était survenu une autre
prima donna, dont la syllabe plus avantageuse encore, la syllabe _Ma_,
mit mon fils au pinacle du premier coup. Aussi, l'enfant, qui a de
l'esprit, prétend-il, en escamotant le calembour, que c'est une
syllabe... de Cocagne. Vous êtes au fait maintenant.--Complètement. Je
vous dirai donc que votre talent est la meilleure de toutes les
recommandations; que sans doute la direction de l'Opéra saura
l'apprécier, mais qu'il faut vous présenter le plus tôt possible, car on
cherche des sujets, et, depuis plus de huit jours, on s'occupe de la
composition d'un grand enthousiasme pour un troisième acte auquel on
s'intéresse vivement.--En vous remerciant, monsieur, je cours à
l'Opéra.» Et la jeune artiste disparut. Je n'ai point eu de ses
nouvelles depuis lors, mais j'ai acquis la preuve du plein succès de sa
démarche et la certitude qu'elle a contracté avec la direction de
l'Opéra un excellent engagement. A la première représentation du nouvel
ouvrage, commandé par M. Duponchel, une véritable averse de fleurs est
tombée après le troisième acte, et l'on pouvait reconnaître qu'elle
partait d'une main exercée. Malheureusement, cette gracieuse ovation
n'a pas empêché la pièce et la musique d'en faire autant.--«De faire...
quoi? dit encore Bacon, le naïf questionneur.--De tomber, idiot,
réplique brutalement Corsino. Ah ça! ton esprit est énormément plus
obtus que de coutume, ce soir! Va te coucher, Basile.»
J'ai maintenant, messieurs, à vous donner l'explication des termes le
plus fréquemment employés dans la langue romaine, termes que les
Parisiens seuls comprennent bien.
_Faire four_ signifie ne pas produire d'effet, tomber à plat devant
l'indifférence du public.
_Chauffer un four_, c'est applaudir inutilement un artiste dont le
talent est impuissant à émouvoir le public; cette expression est le
pendant du proverbe: _Donner un coup d'épée dans l'eau_.
_Avoir de l'agrément_, c'est être applaudi et par la claque et par une
partie du public. Duprez, le jour de son début dans _Guillaume Tell_,
eut un agrément extraordinaire.
_Égayer_ quelqu'un, c'est le siffler. Cette ironie est cruelle, mais
elle présente un sens caché qui lui donne plus de mordant encore. Sans
doute, le malheureux artiste qu'on siffle n'éprouve par le fait qu'une
gaieté fort contestable, mais son rival dans l'emploi qu'il occupe
s'égaye de l'entendre siffler, mais bien d'autres encore rient _in
petto_ de l'accident. De sorte qu'à tout prendre, quand il y a quelqu'un
de sifflé, il y a toujours aussi quelqu'un d'égayé.
_Tirage_ est pris, en langue romaine, pour difficulté, labeur, peine.
Ainsi le Romain dit: «C'est un bel ouvrage, mais il y aura du _tirage_
pour le faire marcher.» Ce qui signifie que, malgré tout son mérite,
l'ouvrage est ennuyeux, et que ce ne sera pas sans de grands efforts que
la claque parviendra à lui faire un simulacre de succès.
_Faire une entrée_, c'est applaudir un acteur au moment où il entre en
scène avant qu'il ait ouvert la bouche.
_Faire une sortie_, c'est le poursuivre d'applaudissements et de bravos
quand il rentre dans la coulisse, quels qu'aient pu être son dernier
geste, son dernier mot, son dernier cri.
_Mettre à couvert_ un chanteur, c'est l'applaudir et l'acclamer
violemment à l'instant précis où il va donner un son faux ou éraillé,
afin que sa mauvaise note soit ainsi couverte par le bruit de la claque
et que le public ne puisse l'entendre.
_Avoir des égards_ pour un artiste, c'est l'applaudir modérément, lors
même qu'il n'a pu donner de billets à la claque. C'est l'encourager
d'AMITIÉ OU A L'OEIL. Ces deux derniers mots signifient _gratuitement_.