Nuit profonde.

* * * * *

Nuit éternelle.

* * * * *

--Convenons que voilà un portrait peu flatté, mais prodigieusement

ressemblant, du dieu-chanteur! s'écrie Corsino. La brochure est-elle

signée?--Non.--L'auteur ne peut être qu'un musicien; il est amer, mais

vrai; et encore on voit qu'il contient sa colère.

* * * * *

«Tenons notre promesse maintenant. Le petit Kleiner s'est bien acquitté

de sa tâche; il doit être enroué.--Oui, et je suis en outre altéré et

gelé.--Carlo!--Monsieur?--Va chercher pour M. Kleiner une bavaroise au

lait bien chaude.--J'y cours, monsieur.» (Le garçon d'orchestre sort.)

Dimsky prenant la parole: «Il faut rendre justice aux instrumentistes;

malgré quelques exceptions que l'on pourrait citer, ils sont bien plus

fidèles que les chanteurs, bien plus respectueux pour les maîtres, bien

mieux dans leur rôle, et par conséquent bien plus près de la vérité. Que

dirait-on si, dans un quatuor de Beethoven, par exemple, le premier

violon s'avisait de désarticuler ainsi ses phrases, d'en changer la

disposition rhythmique et l'accentuation? On dirait que le quatuor est

impossible ou absurde, et on aurait raison.

«Pourtant ce premier violon est quelquefois joué par des virtuoses d'une

réputation et d'un talent immenses, qui doivent se croire, en musique,

des hommes souverainement intelligents, qui le sont en effet beaucoup

plus que tous les dieux du chant; et c'est justement pour cela qu'ils se

gardent de ce travers.»

(Le garçon d'orchestre revenant): «Messieurs, il est trop tard, il n'y a

plus de bavaroises au lait!» (Rire général.) Kleiner cassant sur son

pupitre l'archet de son violoncelle: «Décidément, c'est une vexation

spéciale prédestinée à ma famille! Et voilà un excellent archet brisé!

Allons!... je boirai de l'eau... N'y pensons plus!»

La toile tombe.

On ne rappelle pas le ténor; on applaudit à peine son dernier cri. Scène

de rage et de désespoir au _post-scenium_. Le demi-dieu s'arrache les

cheveux. Les musiciens en passant près de lui haussent les épaules, et

s'éloignent.

SEPTIÈME SOIRÉE

ÉTUDE HISTORIQUE ET PHILOSOPHIQUE

De viris illustribus urbis Romæ.

UNE ROMAINE. Vocabulaire de la langue des Romains.

On joue un opéra italien moderne très-plat.

Un habitué des stalles du parquet, qui, les soirs précédents, a paru

s'intéresser beaucoup aux lectures et aux récits des musiciens, se

penche dans l'orchestre, et, s'adressant à moi: «Monsieur, vous habitez

ordinairement Paris, n'est-ce pas?--Oui, monsieur, je l'habite même

extraordinairement et souvent plus que je ne voudrais.--En ce cas, vous

devez être familiarisé avec la langue singulière qu'on y parle et dont

vos journaux se servent, eux aussi, quelquefois. Expliquez-moi donc,

s'il vous plaît, ce qu'ils veulent dire, quand, en rendant compte de

certains incidents assez fréquents, à ce qu'il paraît, dans les

représentations dramatiques, ils parlent des Romains.--Oui, disent à la

fois plusieurs musiciens, qu'entend-on en France par ce mot?--Ce n'est

pas moins qu'un cours d'histoire romaine, messieurs, que vous me

demandez.--Pourquoi pas?--Je crains de n'avoir pas le talent d'être

bref.--Qu'à cela ne tienne! l'opéra est en quatre actes, et nous sommes

à vous jusqu'à onze heures.»

Alors, pour vous mettre tout de suite en rapport avec les grands hommes

de cette histoire, je ne remonterai pas jusqu'aux fils de Mars, ni à

Numa Pompilius; je sauterai à pieds joints par-dessus les rois, les

dictateurs et les consuls; et pourtant je dois intituler le premier

chapitre de mon histoire:

DE VIRIS ILLUSTRIBUS URBIS ROMÆ

Néron--(vous voyez que je passe sans transition à l'époque des

empereurs), Néron ayant institué une corporation d'hommes chargés de

l'applaudir quand il chantait en public, on donne aujourd'hui en France

le nom de _Romains_ aux applaudisseurs de profession, vulgairement

appelés claqueurs, aux jeteurs de bouquets et généralement à tous les

entrepreneurs de succès et d'enthousiasme. Il y en a de plusieurs

espèces:

La mère qui fait si courageusement remarquer à chacun l'esprit et la

beauté de sa fille, médiocrement belle et fort sotte; cette mère qui,

malgré son extrême tendresse pour cette enfant, se résoudra néanmoins le

plus tôt possible à une séparation cruelle en la remettant aux bras d'un

époux, est une Romaine.

L'auteur qui, dans la prévision du besoin qu'il aura l'an prochain des

éloges d'un critique qu'il déteste, s'acharne à chanter partout les

louanges de ce même critique, est un Romain.

Le critique assez peu Spartiate pour se laisser prendre à ce piége

grossier, devient à son tour un Romain.

Le mari de la cantatrice qui...--C'est compris.--Mais les Romains

vulgaires, la foule, le peuple romain enfin, se compose surtout de ces

hommes que Néron enrégimenta le premier. Ils vont le soir dans les

théâtres, et même ailleurs aussi, applaudir, sous la direction d'un chef

et de ses lieutenants, les artistes et les oeuvres que ce chef s'est

engagé à soutenir.

Il y a bien des manières d'applaudir.

La première, ainsi que vous le savez tous, consiste à faire le plus de

bruit possible en frappant les deux mains l'une contre l'autre. Et dans

cette première manière, il y a encore des variétés, des nuances: le bout

de la main droite frappant dans le creux de la gauche, produit un son

aigu et retentissant que préfèrent la plupart des artistes; les deux

mains appliquées l'une contre l'autre sont, au contraire, d'une sonorité

sourde et vulgaire; il n'y a que des élèves claqueurs de première année,

ou des garçons barbiers, qui applaudissent ainsi.

Le claqueur ganté, habillé en dandy, avance ses bras avec affectation

hors de sa loge, et applaudit lentement presque sans bruit, et pour les

yeux seulement; il dit ainsi à toute la salle: «Voyez! Je daigne

applaudir.»

Le claqueur enthousiasmé (car il y en a) applaudit, vite, fort et

longtemps: sa tête, pendant l'applaudissement, se tourne à droite et à

gauche; puis ces démonstrations ne lui suffisant plus, il trépigne, il

crie: «Bravô! bravô» (remarquez bien l'accent circonflexe de l'o) ou:

«Bravà!» (celui-là est le savant, il a fréquenté les Italiens, il sait

distinguer le féminin du masculin,) et redouble de clameurs au fur et à

mesure que le nuage de poussière que ses trépignements soulèvent

augmente d'épaisseur.

Le claqueur déguisé en vieux rentier ou en colonel en retraite, frappe

le plancher du bout de sa canne d'un air paterne et avec modération.

Le claqueur violoniste, car nous avons beaucoup d'artistes dans les

orchestres de Paris, qui, pour faire leur cour, soit au directeur de

leur théâtre, soit à leur chef d'orchestre, soit à une cantatrice aimée

et puissante, s'enrégimentent momentanément dans l'armée romaine; le

claqueur violoniste, dis-je, frappe avec le bois de son archet sur le

corps de son violon. Cet applaudissement, plus rare que les autres, est,

en conséquence, plus recherché. Malheureusement, de cruels

désillusionnements ont appris aux dieux et aux déesses qu'il ne leur

était guère possible de savoir quand l'applaudissement des violonistes

est ironique ou sérieux. De là le sourire inquiet des divinités en

recevant cet hommage.

Le timbalier applaudit en frappant sur ses timbales; ce qui ne lui

arrive pas une fois en quinze ans.

Les dames romaines applaudissent quelquefois de leurs mains gantées,

mais leur influence n'a tout son effet que lorsqu'elles jettent leur

bouquet aux pieds de l'artiste qu'elles soutiennent. Comme ce genre

d'applaudissement est assez dispendieux, c'est ordinairement le plus

proche parent, le plus intime ami de l'artiste, ou l'artiste lui-même,

qui en fait les frais. On donne tant aux jeteuses de fleurs pour les

fleurs, et tant pour leur enthousiasme; de plus, il faut payer un homme

ou un enfant agile pour, après la première averse de fleurs, courir au

théâtre les reprendre et les rapporter aux Romaines placées dans les

loges d'avant-scène, qui les utilisent une seconde et souvent une

troisième fois.

Nous avons encore la Romaine sensible, qui pleure, tombe en attaque de

nerfs, s'évanouit. Espèce rare, presque introuvable, appartenant de

très-près à la famille des girafes.

Mais, pour nous renfermer dans l'étude du peuple romain proprement dit,

voici comment et à quelles conditions il travaille:

Un homme étant donné qui, soit par l'impulsion d'une vocation naturelle

irrésistible, soit par de longues et sérieuses études, est parvenu à

acquérir un vrai talent de Romain; il se présente au directeur d'un

théâtre et lui tient à peu près ce langage: «Monsieur, vous êtes à la

tête d'une entreprise dramatique dont je connais le fort et le faible;

vous n'avez personne encore pour la direction des _succès_,

confiez-la-moi; je vous offre 20,000 francs comptant et une rente de

10,000.--J'en veux 30,000 comptant, répond ordinairement le

directeur.--Dix mille francs ne doivent pas nous empêcher de conclure;

je vous les apporterai demain.--Vous avez ma parole: mais j'exige cent

hommes pour les représentations ordinaires, et cinq cents au moins pour

toutes les premières et pour les débuts importants.--Vous les aurez, et

plus encore.»--«Comment! dit un musicien en m'interrompant, c'est le

directeur qui est payé!... j'avais toujours cru le contraire!--Oui,

monsieur, ces charges-là s'achètent comme une charge d'agent de change,

un cabinet de notaire, une étude d'avoué.

Une fois nanti de sa _commission_, le chef du bureau des succès,

l'empereur des Romains, recrute aisément son armée parmi les garçons

coiffeurs, les commis voyageurs, les conducteurs de cabriolet _à

pied_[7], les pauvres étudiants, les choristes aspirants au

surnumérariat, etc., etc., qui ont la passion du théâtre. Il choisit

pour eux un lieu de rendez-vous, qui, d'ordinaire, est un café borgne ou

un estaminet voisin du centre de leurs opérations. Là, il les compte,

leur donne ses instructions et des billets de parterre ou de troisième

galerie, que ces malheureux payent trente ou quarante sous, ou moins,

selon le degré de l'échelle théâtrale qu'occupe leur établissement. Les

lieutenants seuls ont toujours des billets gratuits. Aux grands jours,

ils sont payés par le chef. Il arrive même, s'il s'agit de faire

_mousser à fond_ un ouvrage nouveau qui a coûté à la direction du

théâtre beaucoup d'argent, que le chef, non-seulement ne trouve plus

assez de Romains payants, mais qu'il manque de soldats dévoués prêts à

livrer bataille pour l'amour de l'art. Il est alors obligé de payer le

complément de sa troupe et de donner à chaque homme jusqu'à trois francs

et un verre d'eau-de-vie.

Mais, dans ce cas, l'empereur, de son côté, ne reçoit pas uniquement des

billets de parterre; ce sont des billets de banque qui tombent dans sa

poche, et en nombre à peine croyable. Un des artistes qui figurent dans

la pièce nouvelle, veut se faire _soutenir_ d'une façon exceptionnelle;

il propose quelques billets à l'empereur. Celui-ci prend son air le plus

froid, et, tirant de sa poche une poignée de ces carrés de papier: «Vous

voyez, dit-il, que je n'en manque pas. Ce qu'il me faut ce soir, ce sont

des hommes, et, pour en avoir, je suis obligé de les payer.»--L'artiste

comprend l'insinuation et glisse dans la main du César un chiffon de

cinq cents francs. Le chef d'emploi de l'acteur qui s'est ainsi exécuté

ne tarde pas à apprendre cette générosité; la crainte alors de n'être

pas _soigné_ en proportion de son mérite, vu les _soins_ extraordinaires

qui vont être donnés à son second, le porte à offrir à l'entrepreneur

des succès un vrai billet de 1,000 francs et quelquefois davantage.

Ainsi de suite, du haut en bas de tout le personnel dramatique. Vous

comprenez maintenant pourquoi et comment le directeur du théâtre est

payé par le directeur de la claque, et combien il est facile à celui-ci

de s'enrichir.

Le premier grand Romain que j'ai connu à l'Opéra de Paris se nommait

Auguste: le nom est heureux pour un César. J'ai vu peu de majestés plus

imposantes que la sienne. Il était froid et digne, parlant peu, tout

entier à ses méditations, à ses combinaisons et à ses calculs de haute

stratégie. Il était bon prince néanmoins, et, habitué du parterre comme

je l'étais alors, j'eus souvent à me louer de sa bienveillance.

D'ailleurs, ma ferveur à applaudir spontanément Gluck et Spontini,

madame Branchu et Dérivis, m'avait valu son estime particulière. Ayant

fait exécuter à cette époque dans l'église de Saint-Roch ma première

partition (une messe solennelle), les vieilles dévotes, la loueuse de

chaises, le donneur d'eau bénite, les bedeaux et tous les badauds du

quartier s'en montrèrent fort satisfaits, et j'eus la simplicité de

croire à un succès. Mais, hélas! ce n'était qu'un quart de succès tout

au plus; je ne fus pas longtemps à le découvrir. En me revoyant, deux

jours après cette exécution: «Eh bien, me dit l'empereur Auguste, vous

avez donc débuté à Saint-Roch avant-hier? pourquoi diable ne m'avez-vous

pas prévenu de cela? nous y serions tous allés!--Ah! vous aimez à ce

point la musique religieuse?--Eh non! quelle idée! mais nous vous

aurions _chauffé solidement_.--Comment? on n'applaudit pas dans les

églises.--On n'applaudit pas, non; mais on tousse, on se mouche, on

remue les chaises, on frotte les pieds contre terre, on dit: «Hum! Hum!»

on lève les yeux au ciel; le _tremblement_, quoi! nous vous eussions

fait _mousser_ un peu bien; un _succès entier_, comme pour un

prédicateur à la mode.»

Deux ans plus tard, j'oubliai encore de l'avertir quand je donnai mon

premier concert au Conservatoire. Néanmoins, Auguste y vint avec deux de

ses aides de camp; et, le soir, quand je reparus au parterre de l'Opéra,

il me tendit sa main puissante en me disant avec un accent paternel et

convaincu (en français, bien entendu): «Tu Marcellus eris!»

(Ici Bacon pousse du coude son voisin et lui demande tout bas ce que ces

trois mots signifient. «Je ne sais, répond celui-ci.--C'est dans

Virgile, dit Corsino, qui a entendu la demande et la réponse. Cela

signifie: «Tu seras Marcellus!»--Eh bien... qu'est-ce donc que d'être

Marcellus?--Ne pas être une bête, tais-toi!)

Pourtant les maîtres ès claque n'aiment guère, en général, les

bouillants amateurs tels que j'étais; ils professent une méfiance qui va

jusqu'à l'antipathie pour ces aventuriers, condottieri, enfants perdus

de l'enthousiasme, qui viennent à l'étourdie et _sans répétitions_,

applaudir dans leurs rangs. Un jour de première représentation, où il

devait y avoir, pour parler la langue romaine, un _fameux tirage_,

c'est-à-dire une grande difficulté pour les soldats d'Auguste à vaincre

le public, je m'étais placé par hasard sur un banc du parterre que

l'empereur avait marqué sur la carte de ses opérations, comme devant lui

appartenir exclusivement. J'étais là depuis une bonne demi-heure,

subissant les regards hostiles de tous mes voisins, qui avaient l'air de

se demander comment ils pourraient se débarrasser de moi, et je

m'interrogeais avec un certain trouble, malgré la pureté de ma

conscience, sur ce que je pouvais avoir fait à ces officiers, quand

l'empereur Auguste, s'élançant au milieu de son état-major, vint me

mettre au courant en me disant avec une certaine vivacité, mais sans

violence toutefois (j'ai déjà dit qu'il me protégeait): «Mon cher

monsieur, je suis obligé de vous déranger; vous ne pouvez pas rester

là.--Pourquoi donc?--Eh non! c'est impossible; vous êtes au milieu de ma

première ligne, et vous _me coupez_.»--Je me hâtai, on peut le croire,

de laisser le champ libre à ce grand tacticien.

Un autre étranger, méconnaissant les nécessités de la position, eût

résisté à l'empereur et compromis ainsi le succès de ses combinaisons.

De là cette opinion parfaitement motivée par une longue série

d'observations savantes, opinion ouvertement professée par Auguste et

par toute son armée: _Le public ne sert à rien dans un théâtre;

non-seulement il ne sert à rien, mais il gâte tout. Tant qu'il y aura du

public à l'Opéra, l'Opéra ne marchera pas._ Les directeurs de ce

temps-là le traitaient de fou, à l'énoncé de ces fières paroles. Grand

Auguste! Il ne se doutait pas que, peu d'années après sa mort, une

justice si éclatante serait rendue à ses doctrines! C'est le sort de

tous les hommes de génie, d'être méconnus de leurs contemporains et

exploités ensuite par leurs successeurs.

Non, jamais plus intelligent ni plus brave dispensateur de gloire ne

trôna sous le lustre d'un théâtre.

En comparaison d'Auguste, celui qui règne maintenant à l'Opéra n'est

qu'un Vespasien, un Claude. Il se nomme David. Aussi qui voudrait lui

donner le titre d'empereur? personne. C'est tout au plus si ses

flatteurs osent l'appeler roi, à cause de son nom seulement.

Le chef illustre et savant des Romains de l'Opéra-Comique s'appelle

Albert; mais, comme pour son ancien homonyme, on dit en parlant de lui:

Albert le Grand.

Il a, avant tous, mis en pratique l'audacieuse théorie d'Auguste, en

excluant sans pitié le public des premières représentations. Ces

jours-là, maintenant, si l'on en excepte les critiques, qui, pour la

plupart, appartiennent encore d'une ou d'autre façon _viris illustribus

urbis Romæ_, du haut jusques en bas la salle n'est remplie que de

claqueurs.

C'est à Albert le Grand que l'on doit la coutume touchante de rappeler à

la fin de chaque pièce nouvelle tous les acteurs. Le roi David l'a

promptement imité en ceci; et, enhardi par le succès de ce premier

perfectionnement, il y a joint celui de rappeler le ténor jusqu'à trois

fois dans la soirée. Un dieu qui, dans une représentation d'apparat, ne

serait rappelé comme un simple mortel qu'une fois à la fin de la pièce,

_ferait four_. D'où il suit que, si, malgré tous ses efforts, David n'a

pu arriver pour un ténor généreux qu'à ce mince résultat, ses rivaux du

Théâtre-Français et de l'Opéra-Comique se moquent de lui le lendemain,

et disent: «Hier, David _a chauffé le four_.» Je donnerai tout à l'heure

l'explication de ces termes romains. Malheureusement, Albert le Grand,

las du pouvoir sans doute, a cru devoir déposer son sceptre. En le

remettant aux mains de son obscur successeur, il eût volontiers dit

comme Sylla, dans la tragédie de M. de Jouy:

J'ai gouverné sans peur et j'abdique sans crainte,

si le vers eût été meilleur. Mais Albert est un homme d'esprit, il

exècre la littérature médiocre; ce qui, à la rigueur, pourrait expliquer

son empressement à quitter l'Opéra-Comique.

Un autre grand homme que je n'ai point connu, mais dont la célèbrité est

immense dans Paris, gouvernait et gouverne encore, je crois, au

Gymnase-Dramatique. Il se nomme Sauton. Il a fait progresser l'art dans

une voie large et nouvelle. Il a établi par d'amicales relations

l'égalité et la fraternité entre les Romains et les auteurs; système que

David encore, ce plagiaire, s'est empressé d'adopter. Maintenant, on

trouve un chef de claque familièrement assis à la table, non-seulement

de Melpomène, de Thalie ou de Terpsichore, mais à celle même d'Apollon

et d'Orphée. Il engage pour eux et pour elles sa signature, il les aide

de sa bourse dans leurs secrets embarras, il les protége, il les aime de

coeur.

On cite ce mot admirable de l'empereur Sauton à l'un de nos écrivains

les plus spirituels et le moins enclins à thésauriser:

A la fin d'un cordial déjeuner, où les cordiaux n'avaient point été

ménagés, Sauton, rouge d'émotion, tortillant sa serviette, trouva enfin

assez de courage pour dire sans trop balbutier à son amphitryon: «Mon

cher D***, j'ai une prière à vous adresser...--Laquelle?

parlez!--Permettez-moi de... vous tutoyer... tutoyons-nous!--Volontiers.

Sauton, _prête_-moi mille écus.--Ah! cher ami, tu me ravis!» Et, tirant

son portefeuille: «Les voilà!»

Je ne puis vous faire, messieurs, le portrait de tous les hommes

illustres de la ville de Rome; le temps et les connaissances

biographiques me manquent. J'ajouterai seulement, au sujet des trois

héros dont je viens d'avoir l'honneur de vous entretenir, qu'Auguste,

Albert et Sauton, bien que rivaux, furent toujours unis. Ils n'imitèrent

point, pendant leur triumvirat, les guerres et les perfidies qui

déshonorent dans l'histoire celui d'Antoine, d'Octave et de Lépide. Loin

de là, quand il y avait à l'Opéra une ces terribles représentations où

il faut absolument remporter une victoire éclatante, formidable, épique,

à rendre Pindare et Homère impuissants à la chanter, Auguste, dédaigneux

des recrues inexpérimentées, faisait un appel à ses triumvirs. Ceux-ci,

fiers d'en venir aux mains près d'un si grand homme, consentaient à le

reconnaître pour chef, lui amenaient, Albert, sa phalange indomptable,

Sauton, ses troupes légères, toutes animées de cette ardeur à laquelle

rien ne résiste et qui enfante des prodiges. On réunissait en une seule

armée ces trois corps d'élite, la veille de la représentation, dans le

parterre de l'Opéra. Auguste, son plan, son livret, ses notes à la main,

faisait faire aux troupes une répétition laborieuse, profitant

quelquefois des observations d'Antoine et de Lépide, qui en avaient peu

à lui adresser; tant le coup d'oeil d'Auguste était rapide et sûr, tant

il avait de pénétration pour deviner les projets de l'ennemi, de génie

pour les contrecarrer, de raison pour ne pas tenter l'impossible. Aussi

quel triomphe le lendemain! que d'acclamations, que de dépouilles

opimes! qu'on n'offrait point à Jupiter Stator, qui venaient de lui, au

contraire, et de vingt autres dieux.

Ce sont là des services sans prix rendus à l'art et aux artistes par la

nation romaine.

Croiriez-vous, messieurs, qu'il est question de la chasser de l'Opéra?

Plusieurs journaux annoncent cette réforme, à laquelle nous ne croirons

pas, même si nous en sommes témoins. La _claque_, en effet, est devenue

un besoin de l'époque: sous toutes les formes, sous tous les masques,

sous tous les prétextes, elle s'est introduite partout. Elle règne et

gouverne, au théâtre, au concert, à l'Assemblée nationale, dans les

clubs, à l'église, dans les sociétés industrielles, dans la presse et

jusque dans les salons. Dès que vingt personnes assemblées sont appelées

à décider de la valeur des faits, gestes ou idées d'un individu

quelconque qui pose devant elles, on peut être sûr que le quart au moins

de l'aréopage est placé auprès des trois autres quarts pour les

_allumer_, s'ils sont inflammables, ou pour montrer seul son ardeur,

s'ils ne le sont pas. Dans ce dernier cas, excessivement fréquent, cet

enthousiasme isolé et de parti pris suffit encore à flatter la plupart

des amours-propres. Quelques-uns parviennent à se faire illusion sur la

valeur réelle des suffrages ainsi obtenus; d'autres ne s'en font aucune

et les désirent néanmoins. Ceux-là en sont venus à ce point, que, faute

d'avoir à leurs ordres des hommes vivants pour les applaudir, ils

seraient encore heureux des applaudissements d'une troupe de mannequins,

voire même d'une machine à claquer; ils tourneraient eux-mêmes la

manivelle.

Les claqueurs de nos théâtres sont devenus des praticiens savants; leur

métier s'est élevé jusqu'à l'art.

Les soirées de l'orchestre · 第 6 / 34 段