Ainsi, nous avons vu à l'Opéra de Paris, depuis dix ans, un assez bon

nombre d'ouvrages médiocres, n'obtenant qu'un médiocre succès; nous en

avons entendu d'autres entièrement nuls, dont le succès a été également

nul, et _le Prophète_, qui piquait sa carte auprès du tapis vert depuis

douze, treize ou quatorze ans tout au moins, _le Prophète_, qui ne

trouvait jamais que la série des opéras tombés fût assez considérable,

étant enfin arrivé à marquer sa trente et unième noire, a fait

exactement le même calcul que le pauvre diable dont je parlais tout à

l'heure, il est allé se camper sur la rouge... et la rouge est sortie.

C'est que l'auteur de ce _Prophète_ a non-seulement le bonheur d'avoir

du talent, mais aussi le talent d'avoir du bonheur. Il réussit dans les

petites choses comme dans les grandes, dans ses inspirations et dans ses

combinaisons savantes, comme dans ses distractions. Exemple, celle qu'il

eut en composant _Robert le Diable_. M. Meyerbeer écrivant le premier

acte de sa partition célèbre, et arrivé à la scène où Robert joue aux

dés avec les jeunes seigneurs siciliens, n'aperçut pas un _s_, mal formé

sans doute, dans le manuscrit de M. Scribe, auteur des paroles. Il en

résulta qu'au moment où le joueur, exaspéré de ses pertes précédentes,

met pour enjeux _et ses chevaux et ses armures_, le compositeur lut dans

la réponse des partenaires de Robert: _Nous le tenons!_ au lieu de _Nous

les tenons!_ et donna en conséquence à la phrase qu'il mit dans la

bouche des Siciliens un accent mystérieux et railleur, convenable

seulement à des fripons qui se réjouissent du bon coup qu'ils vont faire

en plumant une dupe. Lorsque plus tard M. Scribe, assistant aux

premières répétitions de mise en scène, entendit le choeur chanter à voix

basse et en accentuant chaque syllabe, ce bouffon contre-sens:

_Nous-le-te-nons, nous-le-te-nons_, au lieu de la vive exclamation de

joueurs hardis, répondant: «Nous les tenons!» à la proposition que

Robert leur fait de ses chevaux et de ses armures pour enjeux; «Qu'est

ceci? s'écria-t-il (dit-on), mes seigneurs tiennent l'enjeu, mais ils ne

tiennent pas Robert, les dés ne sont pas pipés, mes chevaliers ne sont

pas des chevaliers d'industrie. Il faut corriger... cette... mais...

voyons un peu... Eh bien!... ma foi... non... laissons l'erreur, elle

ajoute à l'effet dramatique. Oui, _Nous le tenons_, l'idée est drôle,

excellente, et le parterre s'attendrira, et les bonnes âmes seront

touchées, et l'on dira: Oh! ce pauvre Robert! oh! les coupeurs de

bourses! les misérables! ils s'entendent comme larrons en foire, ils

vont le dépouiller!» Et l'_s_ ne fut pas remis, le contre-sens eut un

succès fou, et les seigneurs siciliens demeurèrent atteints et

convaincus de friponnerie; et les voilà déshonorés dans toute l'Europe

parce que M. Meyerbeer a la vue basse.

Autre preuve qu'il n'y a qu'heur et malheur en ce qui se rattache de

près ou de loin au théâtre.

Le plus merveilleux de l'affaire est que M. Scribe, jaloux comme un

tigre quand il s'agit de l'invention de quelque bonne farce à faire au

public, n'a pas voulu laisser à son collaborateur le mérite de cette

trouvaille, qu'il a bel et bien effacé l'_s_ de son manuscrit et qu'on

lit dans le livret imprimé de _Robert le Diable_, le _Nous le tenons!_

si cher au public, au lieu du: _Nous les tenons!_ plus cher au bon

sens...............................................

SIXIÈME SOIRÉE

ÉTUDE ASTRONOMIQUE, révolution du ténor autour du public.--VEXATION de

Kleiner le jeune.

On joue un opéra allemand moderne très-plat.

Conversation générale. «Dieu de Dieu! s'écrie Kleiner le jeune, en

entrant à l'orchestre; comment tenir à de telles vexations! Ce n'est pas

assez d'avoir un semblable ouvrage à endurer, il faut encore qu'il soit

chanté par cet infernal ténor! Quelle voix! quel style! quel musicien et

quelles prétentions!--Tais-toi, misanthrope! réplique Dervinck, le

premier hautbois, tu finiras par devenir aussi sauvage que ton frère

dont tu as tous les goûts, toutes les idées. Ne sais-tu donc pas que le

ténor est un être à part, qui a le droit de vie et de mort sur les

oeuvres qu'il chante, sur les compositeurs, et, par conséquent, sur les

pauvres diables de musiciens tels que nous? Ce n'est pas un habitant du

monde, c'est un monde lui-même. Bien plus, les dilettanti vont jusqu'à

le diviniser, et il se prend si bien pour un Dieu, qu'il parle à tout

instant de ses _créations_. Et tiens, vois dans cette brochure qui

m'arrive de Paris, comment ce monde lumineux fait sa révolution autour

du public. Toi qui étudies toujours le _Cosmos_ de Humboldt, tu

comprendras ce phénomène.--Lis-nous cela, petit Kleiner, disent la

plupart des musiciens, si tu lis bien, nous te ferons apporter une

bavaroise au lait.--Sérieusement?--Sérieusement.--Je le veux bien.

REVOLUTION DU TÉNOR

AUTOUR DU PUBLIC

AVANT L'AURORE

Le ténor obscur est entre les mains d'un professeur habile, plein de

science, de patience, de sentiment et de goût, qui fait de lui d'abord

un lecteur consommé, un bon harmoniste, qui lui donne une méthode large

et pure, l'initie aux beautés des chefs-d'oeuvre de l'art, et le façonne

enfin au grand style du chant. A peine a-t-il entrevu la puissance

d'émotion dont il est doué, le ténor aspire au trône; il veut, malgré

son maître, débuter et régner: sa voix, cependant, n'est pas encore

formée. Un théâtre de second ordre lui ouvre ses portes; il débute, il

est sifflé. Indigné de cet outrage, le ténor rompt à l'amiable son

engagement, et, le coeur plein de mépris pour ses compatriotes, part au

plus vite pour l'Italie.

Il trouve, pour y débuter, de terribles obstacles, qu'il renverse à la

fin; on l'accueille assez bien. Se voix se transforme, devient pleine,

forte, mordante, propre à l'expression des passions vives autant qu'à

celle des sentiments les plus doux; le timbre de cette voix gagne peu à

peu en pureté, en fraîcheur, en candeur délicieuse; et ces qualités

constituent enfin un talent dont l'influence est irrésistible. Le succès

vient. Les directeurs italiens, qui entendent les affaires, vendent,

rachètent, revendent le pauvre ténor, dont les modestes appointements

restent toujours les mêmes, bien qu'il enrichisse deux ou trois théâtres

par an. On l'exploite, on le pressure de mille façons, et tant et tant,

qu'à la fin sa pensée se reporte vers la patrie. Il lui pardonne, avoue

même qu'elle a eu raison d'être sévère pour ses premiers débuts. Il sait

que le directeur de l'Opéra de Paris a l'oeil sur lui. On lui fait de sa

part des propositions qui sont acceptées; il repasse les Alpes.

LEVER HÉLIAQUE

Le ténor débute de nouveau, mais à l'Opéra cette fois, et devant un

public prévenu en sa faveur par ses triomphes d'Italie.

Des exclamations de surprise et de plaisir accueillent sa première

mélodie; dès ce moment son succès est décidé. Ce n'est pourtant que le

prélude des émotions qu'il doit exciter avant la fin de la soirée. On a

admiré dans ce passage la sensibilité et la méthode unies à un organe

d'une douceur enchanteresse; restent à connaître les accents

dramatiques, les cris de la passion. Un morceau se présente, où

l'audacieux artiste lance _à voix de poitrine, en accentuant chaque

syllabe_, plusieurs notes aiguës, avec une force de vibration, une

expression de douleur déchirante et une beauté de sons dont rien

jusqu'alors n'avait donné une idée. Un silence de stupeur règne dans la

salle, toutes les respirations sont suspendues, l'étonnement et

l'admiration se confondent dans un sentiment presque semblable «la

crainte;» et dans le fait, on peut en avoir pour la fin de cette période

inouïe; mais quand elle s'est terminée triomphante, on juge des

transports de l'auditoire.....

Nous voici au troisième acte. C'est un orphelin qui vient revoir la

chaumière de son père; son coeur, d'ailleurs rempli d'un amour sans

espoir, tous ses sens agités par les scènes de sang et de carnage que la

guerre vient de mettre sous ses yeux, succombent accablés sous le poids

du plus désolant contraste. Son père est mort; la chaumière est déserte;

tout est calme et silencieux; c'est la paix, c'est la tombe. Et le sein

sur lequel il lui serait si doux, en un pareil moment, de répandre les

pleurs de la piété filiale, ce coeur auprès duquel seul le sien pourrait

battre avec moins de douleur, l'infini l'en sépare..... _Elle_ ne sera

jamais à lui..... La situation est poignante et dignement rendue par le

compositeur. Ici, le chanteur s'élève à une hauteur à laquelle on ne

l'eût jamais cru capable d'atteindre; il est sublime. Alors, de deux

mille poitrines haletantes s'élance une de ces acclamations que

l'artiste entend deux ou trois fois dans sa vie, et qui suffisent à

payer de longs et rudes travaux.

Puis les bouquets, les couronnes, les rappels; et le surlendemain, la

presse débordant d'enthousiasme et lançant le nom du radieux ténor aux

échos de tous les points du globe où la civilisation a pénétré.

C'est alors, si j'étais moraliste, qu'il me prendrait fantaisie

d'adresser au triomphateur une homélie, dans le genre du discours que

fit don Quichotte à Sancho, au moment où le digne écuyer allait prendre

possession de son gouvernement de Barataria:

«Vous voilà parvenu, lui dirais-je. Dans quelques semaines vous serez

célèbre; vous aurez de forts applaudissements et d'interminables

appointements. Les auteurs vous courtiseront, les directeurs ne vous

feront plus attendre dans leur antichambre, et si vous leur écrivez, ils

vous répondront. Des femmes, que vous ne connaissez pas, parleront de

vous comme d'un protégé ou d'un _ami intime_. On vous dédiera des livres

en prose et en vers. Au lieu de cent sous, vous serez obligé de donner

cent francs à votre portier le jour de l'an. On vous dispensera du

service de la garde nationale. Vous aurez des congés de temps en temps,

pendant lesquels les villes de province s'arracheront vos

représentations. On couvrira vos pieds de fleurs et de sonnets. Vous

chanterez aux soirées du préfet, et la femme du maire vous enverra des

abricots. Vous êtes sur le seuil de l'Olympe, enfin; car si les Italiens

appellent les cantatrices _dive_ (déesses), il est bien évident que les

grands chanteurs sont des dieux. Eh bien! puisque vous voilà passé dieu,

soyez bon diable malgré tout; ne méprisez pas trop les gens qui vous

donneront de sages avis.

»Rappelez-vous que la voix est un instrument fragile, qui s'altère ou se

brise en un instant, souvent sans cause connue; qu'un accident pareil

suffit pour précipiter de son trône élevé le plus grand des dieux, et le

réduire à l'état d'homme, et à moins encore quelquefois.

»Ne soyez pas trop dur pour les pauvres compositeurs.

»Quand, du haut de votre élégant cabriolet, vous apercevrez dans la rue,

à pied, Meyerbeer, Spontini, Halévy ou Auber, ne les saluez pas d'un

petit signe d'amitié protectrice, dont ils riraient de pitié et dont les

passants s'indigneraient comme d'une suprême impertinence. N'oubliez pas

que plusieurs de leurs ouvrages seront admirés et pleins de vie, quand

le souvenir de votre _ut_ de poitrine aura disparu à tout jamais.

»Si vous faites de nouveau le voyage d'Italie, n'allez pas vous y

engouer de quelque médiocre tisseur de cavatines, le donner, à votre

retour, pour un auteur classique, et nous dire d'un air impartial que

Beethoven avait _aussi du talent_; car il n'y a pas de dieu qui échappe

au ridicule.

»Quand vous accepterez de nouveaux rôles, ne vous permettez pas d'y rien

changer à la représentation, sans l'assentiment de l'auteur. Car sachez

qu'une seule note ajoutée, retranchée ou transposée, peut aplatir une

mélodie et en dénaturer l'expression. D'ailleurs, c'est un droit qui ne

saurait en aucun cas être le vôtre. Modifier la musique qu'on chante ou

le livre qu'on traduit, sans en rien dire à celui qui ne l'écrivit

qu'avec beaucoup de réflexion, c'est commettre un indigne abus de

confiance. Les gens qui empruntent _sans prévenir_ sont appelés voleurs,

les interprètes infidèles sont des calomniateurs et des assassins.

»Si d'aventure, il arrive un émule dont la voix ait plus de mordant et

de force que la vôtre, n'allez pas, dans un duo, jouer aux poumons avec

lui, et soyez sûr qu'il ne faut pas lutter contre le pot de fer, même

quand on est un vase de porcelaine de la Chine. Dans vos tournées

départementales, gardez-vous aussi de dire aux provinciaux, en parlant

de l'Opéra et de sa troupe chorale et instrumentale: _Mon théâtre, mes

choeurs, mon orchestre._ Les provinciaux n'aiment pas plus que les

Parisiens qu'on les prenne pour des niais; ils savent fort bien que vous

appartenez au théâtre, mais que le théâtre n'est pas à vous, et ils

trouveraient la fatuité de votre langage d'un grotesque parfait.

»Maintenant, ami Sancho, reçois ma bénédiction; va gouverner Barataria;

c'est une île assez basse, mais la plus fertile peut-être qu'il y ait en

terre ferme. Ton peuple est fort médiocrement civilisé; encourage

l'instruction publique; que dans deux ans on ne se méfie plus, comme de

sorciers maudits, des gens qui savent lire: ne t'abuse pas sur les

louanges de ceux à qui tu permettras de s'asseoir à ta table; oublie tes

damnés proverbes; ne te trouble point quand tu auras un discours

important à prononcer; ne manque jamais à ta parole; que ceux qui te

confieront leurs intérêts puissent être assurés que tu ne les trahiras

pas; et que ta voix soit juste pour tout le monde!»

LE TÉNOR AU ZÉNITH

Il a cent mille francs d'appointements et un mois de congé. Après son

premier rôle, qui lui valut un éclatant succès, le ténor en essaye

quelques autres avec des fortunes diverses. Il en accepte même de

nouveaux qu'il abandonne après trois ou quatre représentations s'il n'y

excelle pas autant que dans les rôles anciens. Il peut briser ainsi la

carrière d'un compositeur, anéantir un chef-d'oeuvre, ruiner un éditeur

et faire un tort énorme au théâtre. Ces considérations n'existent pas

pour lui. Il ne voit dans l'art que de l'or et des couronnes; et le

moyen le plus propre à les obtenir promptement est pour lui le seul

qu'il faille employer.

Il a remarqué que certaines formules mélodiques, certaines

vocalisations, certains ornements, certains éclats de voix, certaines

terminaisons banales, certains rhythmes ignobles, avaient la propriété

d'exciter instantanément des applaudissements tels quels, cette raison

lui semble plus que suffisante pour en désirer l'emploi, pour l'exiger

même dans ses rôles, en dépit de tout respect pour l'expression,

l'originalité, la dignité du style, et pour se montrer hostile aux

productions d'une nature plus indépendante et plus élevée. Il connaît

l'effet des vieux moyens qu'il emploie habituellement. Il ignore celui

des moyens nouveaux qu'on lui propose, et, ne se considérant point comme

un interprète désintéressé dans la question, dans le doute, il

s'abstient autant qu'il est en lui. Déjà la faiblesse de quelques

compositeurs, en donnant satisfaction à ses exigences, lui fait rêver

l'introduction, dans nos théâtres, des moeurs musicales de l'Italie.

Vainement on lui dit:

«Le maître, c'est le _Maître_; ce nom n'a pas injustement été donné au

compositeur; c'est sa pensée qui doit agir entière et libre sur

l'auditeur, par l'intermédiaire du chanteur; c'est lui qui dispense la

lumière et projette les ombres; c'est lui qui est le roi et répond de

ses actes; il propose et dispose; ses ministres ne doivent avoir d'autre

but, ambitionner d'autres mérites que ceux de bien concevoir ses plans,

et, en se plaçant exactement à son point de vue, d'en assurer la

réalisation.»

(Ici tout l'auditoire du lecteur s'écrie: «Bravo»! et s'oublie jusqu'à

applaudir. Le ténor du théâtre, qui, en ce moment, criait plus faux que

de coutume, prend ces applaudissements pour lui, et jette un regard

satisfait sur l'orchestre...) Le lecteur continue:

Le ténor n'écoute rien; il lui faut des vociférations en style de

tambour-major, traînant depuis dix ans sur les théâtres ultramontains,

des thèmes communs entrecoupés de repos, pendant lesquels il peut

s'écouter applaudir, s'essuyer le front, rajuster ses cheveux, tousser,

avaler une pastille de sucre d'orge. Ou bien, il exige de folles

vocalises, mêlées d'accents de menace, de fureur, de tendresse, diaprées

de notes basses, de sons aigus, de gazouillements de colibri, de cris de

pintade, de fusées, d'arpéges, de trilles. Quels que soient le sens des

paroles, le caractère du personnage, la situation, il se permet de

presser ou de ralentir le mouvement, d'ajouter des gammes dans tous les

sens, des broderies de toutes les espèces, des _ah!_ des _oh!_ qui

donnent à la phrase un sens grotesque; il s'arrête sur les syllabes

brèves, court sur les longues, détruit les élisions, met des _h_

aspirées où il n'y en a pas, respire au milieu d'un mot. Rien ne le

choque plus; tout va bien, pourvu que cela favorise l'émission d'une de

ses notes favorites. Une absurdité de plus ou de moins serait-elle

remarquée en si belle compagnie? L'orchestre ne dit rien ou ne dit que

ce qu'il veut; le ténor domine, écrase tout; il parcourt le théâtre d'un

air triomphant; son panache étincelle de joie sur sa tête superbe; c'est

un roi, c'est un héros, c'est un demi-dieu, c'est un dieu! Seulement, on

ne peut découvrir s'il pleure ou s'il rit, s'il est amoureux ou furieux;

il n'y a plus de mélodie, plus d'expression, plus de sens commun, plus

de drame, plus de musique; il y a émission de voix, et c'est là

l'important; voilà la grande affaire; il va au théâtre courre le public,

comme on va au bois courre le cerf. Allons donc! ferme! donnons de la

voix! Tayaut! tayaut! faisons curée de l'art.

Bientôt l'exemple de cette fortune vocale rend l'exploitation du théâtre

impossible; il éveille et entretient chez toutes les médiocrités

chantantes des espérances et des ambitions folles. «Le premier ténor a

cent mille francs, pourquoi, dit le second, n'en aurais-je pas

quatre-vingt mille?--Et moi, cinquante mille?» réplique le troisième.

Le directeur, pour alimenter ces orgueils béants, pour combler ces

abîmes, a beau rogner sur les masses, déconsidérer et détruire

l'orchestre et les choeurs, en donnant aux artistes qui les composent des

appointements de portiers; peines perdues, sacrifices inutiles; et un

jour que, voulant se rendre un compte exact de sa situation, il essaye

de comparer l'énormité du salaire avec la tâche du chanteur, il arrive

en frémissant à ce curieux résultat:

Le premier ténor, aux appointements de 100,000 francs, jouant à peu près

sept fois par mois, figure en conséquence dans quatre-vingt-quatre

représentations par an, et touche un peu plus de 1,100 francs par

soirée. Maintenant, en supposant un rôle composé de onze cents notes ou

syllabes, ce sera 1 fr. par syllabe.

Ainsi, dans _Guillaume Tell_:

Ma (1 fr.) présence (3 fr.) pour vous est peut-être un outrage (9 fr.).

Mathilde (3 fr.), mes pas indiscrets (cent sous)

Ont osé jusqu'à vous se frayer un passage (13 fr.)!

Total, 34 francs.--Vous parlez d'or, monseigneur!

Étant donnée une prima donna aux misérables appointements de 40,000

francs, la réponse de Mathilde _revient_ nécessairement _à meilleur

compte_ (style du commerce), chacune de ses syllabes _n'allant que dans

les prix_ de huit sous; mais c'est encore assez joli.

On pardonne aisément (2 fr. 40 c.) des torts (16 s.) que l'on partage (2 fr.).

Arnold (16 s.), je (8 s.) vous attendais (32 s.)

Total, 8 francs.

Puis il paye, il paye encore, il paye toujours; il paye tant, qu'un beau

jour il ne paye plus, et se voit forcé de fermer son théâtre. Comme ses

confrères ne sont pas dans une situation beaucoup plus florissante,

quelques-uns des immortels doivent alors se résigner à donner des leçons

de solfége (ceux qui le savent), ou à chanter sur des places publiques

avec une guitare, quatre bouts de chandelle et un tapis vert.

LE SOLEIL SE COUCHE

CIEL ORAGEUX

Le ténor s'en va; sa voix ne peut plus ni monter ni descendre. Il doit

décapiter toutes les phrases et ne chanter que dans le médium. Il fait

un ravage affreux dans les anciennes partitions, et impose une

insupportable monotonie pour condition d'existence aux nouvelles. Il

désole ses admirateurs.

Les compositeurs, les poëtes, les peintres, qui ont perdu le sentiment

du beau et du vrai, que le vulgarisme ne choque plus, qui n'ont plus

même la force de pourchasser les idées qui les fuient, qui se

complaisent seulement à tendre des piéges sous les pas de leurs rivaux

dont la vie est active et florissante, ceux-là sont morts et bien morts.

Pourtant ils croient toujours vivre, une heureuse illusion les soutient,

ils prennent l'épuisement pour de la fatigue, l'impuissance pour de la

modération. Mais la perte d'un organe! qui pourrait s'abuser sur un tel

malheur? quand cette perte surtout détruit une voix merveilleuse par son

étendue, sa force, la beauté de ses accents, les nuances de son timbre,

son expression dramatique et sa parfaite pureté! Ah! je me suis senti

quelquefois ému d'une profonde pitié pour ces pauvres chanteurs, et

plein d'une grande indulgence pour les caprices, les vanités, les

exigences, les ambitions démesurées, les prétentions exorbitantes et les

ridicules infinis de quelques-uns d'entre eux. Ils ne vivent qu'un jour

et meurent tout entiers. C'est à peine si le nom des plus célèbres

surnage; et encore, c'est à l'illustration des maîtres dont ils furent

les interprètes, trop souvent infidèles, qu'ils doivent, ceux-là, d'être

sauvés de l'oubli. Nous connaissons Cafforiello, parce qu'il chanta à

Naples dans _le Tito_ de Gluck; le souvenir de mesdames Saint-Huberti et

Branchu s'est conservé en France, parce qu'elles ont créé les rôles de

Didon, de la Vestale, d'Iphigénie en Tauride, etc. Qui de nous eût

entendu parler de la _diva_ Faustina, sans Marcello qui fut son maître,

et sans Hasse qui l'épousa? Pardonnons-leur donc, à ces dieux mortels,

de faire leur Olympe aussi brillant que possible, d'imposer aux héros de

l'art de longues et rudes épreuves, et de ne pouvoir être apaisés que

par des sacrifices d'idées.

Il est si cruel pour eux de voir l'astre de la gloire et de la fortune

descendre incessamment à l'horizon. Quelle douloureuse fête que celle

d'une dernière représentation! comme le grand artiste doit avoir le coeur

navré en parcourant et la scène et les secrets réduits de ce théâtre,

dont il fut longtemps le génie tutélaire, le roi, le souverain absolu!

En s'habillant dans sa loge, il se dit: «Je n'y rentrerai plus; ce

casque, ombragé d'un brillant panache, n'ornera plus ma tête; cette

mystérieuse cassette ne s'ouvrira plus pour recevoir les billets

parfumés des belles enthousiastes.» On frappe, c'est l'avertisseur qui

vient lui annoncer le commencement de la pièce. «Eh bien, mon pauvre

garçon, te voilà donc pour toujours à l'abri de ma mauvaise humeur! Plus

d'injures, plus de bourrades à craindre. Tu ne viendras plus me dire:

«Monsieur, l'ouverture commence? Monsieur, la toile est levée! Monsieur,

la première scène est finie! Monsieur, voilà votre entrée! Monsieur, on

vous attend!» Hélas! non; c'est moi qui te dirai maintenant: «Santiquet,

efface mon nom qui est encore sur cette porte; Santiquet, va porter ces

fleurs à Fanny; vas-y tout de suite, elle n'en voudrait plus demain;

Santiquet, bois ce verre de vin de Madère et emporte la bouteille; tu

n'auras plus besoin de faire la chasse aux enfants de choeur pour la

défendre; Santiquet, fais-moi un paquet de ces vieilles couronnes,

enlève mon petit piano, éteins ma lampe et ferme ma loge, tout est

fini.»

Le virtuose entre dans les coulisses sous le poids de ces tristes

pensées; il rencontre le second ténor, son ennemi intime, sa doublure,

qui pleure aux éclats en dehors et rit aux larmes en dedans.

--Eh bien, _mon vieux_, lui dit le demi-dieu d'une voix dolente, tu vas

donc nous quitter? Mais quel triomphe t'attend ce soir! C'est une belle

soirée!

--Oui, pour toi, répond le chef d'emploi d'un air sombre.

Et, lui tournant le dos:

--Delphine, dit-il à une jolie petite danseuse à qui il permettait de

l'adorer, donne-moi _ma_ bonbonnière?

--Oh! _ma_ bonbonnière est vide; répond la folâtre en pirouettant, j'ai

donné tout à Victor.

Et cependant il faut étouffer son chagrin, son désespoir, sa rage: il

faut sourire, il faut chanter. Le ténor paraît en scène; il joue pour la

dernière fois ce drame dont il fit le succès, ce rôle qu'il a _créé_;

il jette un dernier coup d'oeil sur ces décors qui réfléchirent sa

gloire, qui retentirent tant de fois de ses accents de tendresse, de ses

élans de passion, sur le lac aux bords duquel il attendit Mathilde, sur

ce Grutly, d'où il cria: _Liberté!_ sur ce pâle soleil que depuis tant

d'années il voyait se lever à neuf heures du soir. Et il voudrait

pleurer, pleurer à sanglots; mais la réplique est donnée, il ne faut pas

que la voix tremble, ni que les muscles du visage expriment d'autre

émotion que celle du rôle: le public est là, des milliers de mains sont

disposées à t'applaudir, mon pauvre dieu; et, si elles restaient

immobiles, oh! alors, tu reconnaîtrais que les douleurs intimes que tu

viens de sentir et d'étouffer, ne sont rien auprès de l'affreux

déchirement causé par la froideur du public en pareille circonstance; le

public, autrefois ton esclave, aujourd'hui ton maître, ton empereur!

Allons, incline-toi, il t'applaudit... _Moriturus salutat._

* * * * *

Et il chante, et, par un effort surhumain, retrouvant sa voix et sa

verve juvéniles, il excite des transports jusqu'alors inconnus; on

couvre la scène de fleurs comme une tombe à demi fermée. Palpitant de

mille sensations contraires, il se retire à pas lents; on veut le voir

encore; on l'appelle à grands cris. Quelle angoisse douce et cruelle

pour lui, dans cette dernière clameur de l'enthousiasme! et qu'on doit

bien lui pardonner s'il en prolonge un peu la durée! C'est sa dernière

joie, c'est sa gloire, son amour, son génie, sa vie, qui frémissent en

s'éteignant à la fois. Viens donc, pauvre grand artiste, météore

brillant au terme de ta course, viens entendre l'expression suprême de

nos affections admiratives et de notre reconnaissance pour les

jouissances que nous t'avons dues si longtemps; viens et savoure-les, et

sois heureux et fier; tu te souviendras de cette heure toujours, et nous

l'aurons oubliée demain. Il s'avance haletant, le coeur gonflé de larmes;

une vaste acclamation éclate à son aspect; le peuple bat des mains,

l'appelle des noms les plus beaux et les plus chers; César le couronne.

Mais la toile s'abaisse enfin, comme le froid et lourd couteau des

supplices; un abîme sépare le triomphateur de son char de triomphe,

abîme infranchissable et creusé par le temps. Tout est consommé! le dieu

n'est plus!

* * * * *

Les soirées de l'orchestre · 第 5 / 34 段