double amour me fit oublier un peu mes concerts célestes, et quant à ma
vocation sacrée, elle disparut en un clin d'oeil. Il n'y a rien de tel
que l'amour de deux jeunes filles, l'une gaie et l'autre rêveuse, pour
vous ôter l'envie de devenir prêtre et le goût de la théologie. M. le
curé ne s'apercevait de rien, Agathe ne soupçonnait pas mon amour pour
Annette, ni celle-ci ma passion pour Agathe, et je continuais à m'égayer
et à m'attrister successivement, de deux jours l'un.
--Diable! il y a sans doute en vous un fond de tristesse et de gaieté
inépuisable, si cette agréable existence a duré longtemps.
--Je ne sais si j'étais aussi favorisé que vous le dites, car un nouvel
incident, plus grave que tous les événements antérieurs de ma vie, vint
m'arracher bientôt aux bras de mes bonnes amies et aux leçons de M. le
curé. J'étais un jour à faire de la poésie rêveuse auprès d'Annette, qui
riait de tout son coeur de ce qu'elle appelait mon air de _chien couchant
affligé_; je chantais, en m'accompagnant de la harpe, un de mes poëmes
les plus passionnés, improvisé au temps où ni mon coeur ni mes sens
n'avaient encore parlé. Je cessai un instant de chanter... la tête sur
l'épaule d'Annette, baisant avec tendresse une de ses mains; je me
demandais ce que pouvait être cette faculté mystérieuse qui m'avait fait
trouver en musique l'expression de l'amour, avant que la moindre lueur
de ce sentiment m'eût été révélée, quand Annette, contenant mal un
nouvel accès d'hilarité: «Oh! que tu es bête! s'écria-t-elle en
m'embrassant, mais c'est égal, je t'aime encore mieux, si peu
divertissant que tu sois, que ce drôle de corps de Franz, l'amant
d'Agathe.--L'amant de?...--D'Agathe, tu ne le savais donc pas? il va la
voir justement aux heures où nous sommes ensemble; elle m'a tout
confié.» Vous croyez peut-être, monsieur, que je m'élançai d'un bond
hors de la maison en poussant un cri de fureur, pour aller exterminer
Franz et Agathe. Point du tout, pris d'une de ces rages froides plus
terribles cent fois que les grands emportements, j'allai attendre mon
rival à la porte de _notre_ maîtresse, et sans réfléchir qu'elle nous
trompait tous les deux et qu'il avait à se plaindre de moi autant que
j'avais à me plaindre de lui, sans vouloir même qu'il se doutât du motif
de mon agression, je l'insultai de telle façon que nous convînmes de
nous battre sans témoins le lendemain matin. Et nous nous battîmes,
monsieur, et je... donnez-moi un verre de vin, et je... à votre santé...
et je lui crevai un oeil...
--Ah! vous vous battîtes à l'épée?
--Non, monsieur, à la carabine, à cinquante pas; je lui envoyai dans
l'oeil gauche une balle qui le rendit borgne.
--Et mort, sans doute?
--Oh! très-mort, il tomba roide sur le coup.
--Et vous l'aviez visé à l'oeil gauche?
--Hélas! non, monsieur; je sais que vous allez me trouver bien
maladroit... à cinquante pas... J'avais visé l'oeil droit... Mais en le
tenant en joue, je vins à penser à cette drôlesse d'Agathe, et il faut
croire que ma main trembla, car en toute autre occasion, je vous le jure
sans vanité, j'eusse été incapable d'une erreur aussi grossière. Quoi
qu'il en soit, je ne le vis pas plus tôt à terre que ma colère et mes
deux amours s'envolèrent de compagnie... Je n'eus plus qu'une idée,
celle d'échapper à la justice que je croyais déjà voir à mes trousses;
car nous nous étions battus sans témoins, et je pouvais aisément passer
pour un assassin. Je détalai donc dans la montagne au plus vite, sans
m'inquiéter d'Annette ni d'Agathe. Je fus guéri à l'instant même de ma
passion pour elles, comme elles m'avaient guéri de ma vocation pour la
théologie. Ce qui me démontra clairement que, pour moi, l'amour des
femmes est à l'amour de Dieu comme l'amour de la vie est à celui des
femmes, et que le meilleur parti à prendre pour oublier deux maîtresses,
c'est d'envoyer une balle dans l'oeil gauche du premier venu de leurs
amants. Si jamais vous avez un double amour comme le mien, et qu'il vous
incommode, je vous recommande mon procédé.»
Je vis que mon homme commençait à s'exalter, il mordait sa lèvre
inférieure en parlant, et riait sans bruit d'une façon étrange. «Vous
êtes fatigué, lui dis-je, si nous allions dehors fumer un cigare, vous
pourriez plus aisément tout à l'heure reprendre et achever votre
récit.--Volontiers, dit-il.» Alors s'approchant de sa harpe, il joua
d'une main le thème entier de _la Fée Mab_, qui parut lui rendre sa
bonne humeur, et nous sortîmes, moi, grommelant à part: Quel drôle
d'homme! et lui: Quel drôle de morceau!...
«Je vécus pendant quelques jours dans les montagnes, reprit en rentrant
mon original; le produit de ma chasse me suffisait ordinairement, et les
paysans, d'ailleurs, ne refusent jamais au chasseur un morceau de pain.
J'arrivai enfin à Vienne, où je vendis, bien à contre-coeur, ma fidèle
carabine pour acheter cette harpe dont j'avais besoin pour gagner ma
vie. A partir de ce jour, j'embrassai l'état de mon père, je fus
musicien ambulant. J'allais sur les places publiques, dans les rues,
sous les fenêtres surtout des gens que je connaissais pour n'avoir point
le sentiment de la musique; je les obsédais avec mes mélodies sauvages,
et ils me jetaient toujours quelque monnaie pour se débarrasser de moi.
J'ai reçu ainsi bien de l'argent de M. le conseiller K***, de madame
la baronne C***, du baron S***, et de vingt autres Midas habitués de
l'Opéra italien. Un artiste viennois, avec qui je m'étais lié, m'avait
fait connaître leur nom et leur demeure. Quant aux amateurs de musique
de profession, ils m'écoutaient avec intérêt à l'exception de deux ou
trois, il était rare cependant que l'idée leur vînt de me donner la
moindre chose. Ma collecte principale se faisait le soir dans les cafés,
parmi les étudiants et les artistes; et c'est ainsi, je crois vous
l'avoir dit, que je fus témoin de la querelle excitée par une de vos
compositions, et que le désir me vint d'aller entendre la _Fée Mab_.
Quel drôle de morceau! J'ai depuis lors beaucoup fréquenté les bourgs et
les villages répandus sur la route que vous suivez, et fait de
nombreuses visites à cette belle Prague. Ah! Monsieur, voilà une ville
musicale.
--Vraiment?
--Vous verrez. Mais cette vie errante fatigue à la longue; je pense
quelquefois à mes deux bonnes amies, je me figure que j'aurais bien du
plaisir à pardonner à Agathe, dût Annette me tromper à son tour.
D'ailleurs, je gagne à peine de quoi vivre; ma harpe me ruine; ces
maudites cordes qu'il faut sans cesse remplacer... à la plus légère
pluie, ou elles se rompent, ou il leur vient dans le milieu une grosseur
qui en altère le timbre et les rend sourdes et discordantes. Vous n'avez
pas l'idée de ce que cela me coûte.
--Ah! cher confrère, ne vous plaignez pas trop. Si vous saviez, dans les
grands théâtres lyriques, combien de cordes plus chères que les vôtres,
puisqu'il y en a de 60,000 et même de 100,000 fr., s'altèrent et se
détruisent chaque jour, au grand désespoir des maîtres et des
directeurs!... Nous en avons d'une sonorité exquise et puissante qui
périssent, comme les vôtres, par le plus léger accident. Un peu de
chaleur, la moindre humidité, un rien, et l'on voit paraître la maudite
grosseur dont vous parlez, qui en détruit la justesse et le charme! Que
de beaux ouvrages inexécutables alors! que d'intérêts compromis! Les
directeurs éperdus prennent la poste, courant à Naples, ce pays des
bonnes cordes, mais trop souvent en vain. Il faut bien du temps et
beaucoup de bonheur pour arriver à remplacer une chanterelle de premier
ordre!
--C'est possible, Monsieur; mais vos désastres me consolent mal de mes
misères; et, pour sortir de la gêne où je suis, je viens de m'arrêter à
un projet que vous approuverez sans doute. J'ai acquis depuis deux ans
une véritable habileté sur mon instrument, je puis maintenant me
produire d'une façon sérieuse, et je ferais, je pense, de bonnes
affaires en allant donner des concerts dans les grandes villes de France
et à Paris.
--A Paris! des concerts en France! ah! ah! ah! Laissez-moi rire à mon
tour. Ah! ah! le drôle d'homme! Ce n'est pas pour me moquer de vous! ah!
ah! ah! mais c'est involontaire, comme le rire bienheureux que vous a
occasionné mon scherzo!
--Pardon, qu'ai-je donc dit de si plaisant?
--Vous m'avez dit, ah! ah! ah! que vous comptiez vous enrichir en France
en y donnant des concerts. Ah! voilà bien une idée styrienne. Allons,
c'est à moi de parler maintenant, écoutez: En France d'abord... attendez
un peu, je suis tout essoufflé; en France, quiconque donne un concert
est frappé par la loi d'un impôt. Saviez-vous cela?
--Sacrement!
--Il y a des gens dont l'état est de percevoir (c'est-à-dire de prendre)
_le huitième_ de la recette brute de tous les concerts, et la latitude
même leur est laissée d'en prendre _le quart_ si cela leur convient...
Ainsi, vous venez à Paris, vous organisez à vos risques et périls une
soirée ou une matinée musicale; vous avez à payer la salle, l'éclairage,
le chauffage, les affiches, le copiste, les musiciens. Comme vous n'êtes
pas connu, vous devez vous estimer heureux de faire 800 fr. de recette;
vous avez, au minimum, 600 fr. de frais; il devrait vous rester 200 fr.
de bénéfice; pourtant il ne vous restera rien. Le percepteur s'arrange
de vos 200 fr. que la loi lui donne, les empoche et vous salue; car il
est très-poli. Si, comme cela est plus probable, vous ne faites que tout
juste les 600 fr. nécessaires pour les frais, le percepteur n'en
perçoit pas moins son huitième sur cette somme, et vous êtes de cette
façon puni d'une amende de 75 fr. pour avoir eu l'insolence de vouloir
vous faire connaître à Paris et de prétendre y vivre honnêtement du
produit de votre talent.
--Ce n'est pas possible!
--Non, certes, ce n'est pas possible; mais cela est. Encore ma politesse
seule suppose-t-elle pour vous des recettes de 800 et de 600 fr.
Inconnu, pauvre et harpiste, vous n'auriez pas vingt auditeurs. Voilà la
vérité vraie. Les plus grands, les plus célèbres virtuoses, ont
eux-mêmes, d'ailleurs, éprouvé en France les effets du caprice et de
l'indifférence du public. On m'a montré au foyer du théâtre, à
Marseille, une glace que Paganini brisa de colère, en trouvant la salle
vide à l'un de ses concerts.
--Paganini!
--Paganini. Il faisait peut-être trop chaud ce jour-là. Car il faut vous
apprendre ceci: dans notre pays, il y a telles circonstances que le
génie même le plus extraordinaire en musique, le plus foudroyant, le
plus incontesté, ne saurait combattre avec succès. Ni à Paris ni dans
les provinces, le public n'aime assez la musique pour braver, dans le
seul but d'en entendre, la chaleur, la pluie, la neige, pour retarder ou
avancer de quelques minutes l'heure de ses repas; il ne va à l'Opéra et
au concert que s'il peut s'y rendre sans peine, sans dérangement
quelconque, sans trop de dépense, bien entendu, et s'il n'a absolument
rien de mieux à faire. On ne trouverait pas un individu sur mille, j'en
ai la ferme conviction, qui consentît à aller entendre le plus étonnant
virtuose, le chef-d'oeuvre le plus rare, s'il était obligé de l'écouter
_seul_ dans une salle _non éclairée_. Il n'y en a pas un sur mille qui,
prêt à faire à un artiste une politesse qui lui coûtera 50 fr., veuille
en payer 25 pour entendre quelque prodige de l'art, à moins que la mode
ne l'y oblige; car les chefs-d'oeuvre même sont quelquefois à la mode. On
ne sacrifie à la musique ni un dîner, ni un bal, ni une simple
promenade, bien moins encore une course de chevaux ou une séance de
cour d'assises. On va voir un opéra s'il est nouveau et s'il est exécuté
par la diva ou le ténor en vogue: on va au concert s'il y a quelque
intérêt de curiosité tel que celui d'une rivalité, d'un combat public
entre deux virtuoses célèbres. Il ne s'agit pas d'admirer leur talent,
mais de savoir lequel des deux sera vaincu; c'est une autre espèce de
course au clocher ou de boxe à armes courtoises. On va dans un théâtre
s'ennuyer pendant quatre heures, ou dans une salle de concerts
classiques jouer la plus fatigante comédie d'enthousiasme, parce qu'il
est de bon ton d'avoir là sa loge, que les places y sont fort
recherchées. On va à certaines premières représentations surtout, on
paie même alors sans hésiter un prix exorbitant, si le directeur ou les
auteurs jouent ce soir-là une de ces parties terribles qui décident de
leur fortune ou de leur avenir. Alors l'intérêt est immense; on se
soucie peu d'étudier l'ouvrage nouveau, d'y chercher des beautés et d'en
jouir; on veut savoir s'il tombera ou non; et selon que la chance lui
sera favorable ou contraire, selon que le mouvement sera imprimé dans un
sens ou dans un autre par une de ces causes occultes et inexplicables
que le moindre incident peut faire naître en pareil cas, on va pour
prendre noblement le parti du plus fort, pour écraser le vaincu si
l'ouvrage est condamné, ou pour porter l'auteur en triomphe s'il
réussit; sans avoir pour cela compris la moindre parcelle de l'oeuvre.
Oh! alors, qu'il fasse chaud ou froid, qu'il vente, qu'il en coûte cent
francs ou cent sous, il faut voir cela; c'est une bataille! c'est
souvent même une exécution. En France, mon cher, il faut _entraîner_ le
public comme on entraîne les chevaux de course; c'est un art spécial. Il
y a des artistes entraînants qui n'y parviendront jamais, et d'autres,
d'une plate médiocrité, qui sont d'irrésistibles _entraîneurs_. Heureux
ceux qui possèdent à la fois ces deux rares qualités! Et encore les plus
prodigieux sous ce rapport rencontrent-ils parfois leurs maîtres dans
les flegmatiques habitants de certaines villes aux moeurs
antédiluviennes, cités endormies qui ne furent jamais éveillées, ou
vouées par l'indifférence pour l'art au fanatisme de l'économie.
Ceci me rappelle une vieille anecdote, qui sera peut-être nouvelle pour
vous, dans laquelle Liszt et Rubini figurèrent, il y a sept ou huit ans,
d'une façon assez originale. Ils venaient de s'associer pour une
expédition musicale contre les villes du Nord. Certes, si jamais deux
entraîneurs entraînants se sont donné la main pour dompter le public, ce
sont ces deux incomparables virtuoses. Eh bien donc! Rubini et Liszt
(comprenez bien, Liszt et Rubini) arrivent dans une de ces Athènes
modernes et y annoncent leur premier concert. Rien n'est négligé, ni les
réclames mirobolantes, ni les affiches colossales, ni le programme
piquant et varié, rien; et rien n'y fait. L'heure du concert venue, nos
deux lions entrent dans la salle... Il n'y avait pas cinquante
personnes! Rubini, indigné, refusait de chanter, la colère lui serrait
la gorge. «Au contraire, lui dit Liszt, tu dois chanter de ton mieux; ce
public atome est évidemment l'élite des amateurs de ce pays-ci, et il
faut le _traiter_ en conséquence. Faisons-nous honneur!» Il lui donne
l'exemple, et joue magnifiquement le premier morceau. Rubini chante
alors le second de sa voix mixte la plus dédaigneuse. Liszt revient,
exécute le troisième, et aussitôt après, s'avançant sur le bord du
théâtre et saluant gracieusement l'assemblée: «Messieurs, dit-il, et
Madame (il n'y en avait qu'une), je pense que vous avez assez de
musique; oserai-je maintenant vous prier, de vouloir bien venir souper
avec nous?» Il y eut un moment d'indécision parmi les cinquante conviés,
mais comme, à tout prendre, cette proposition ainsi faite était
engageante, ils n'eurent garde de la refuser. Le souper coûta à Liszt
1,200 fr.. Les deux virtuoses ne renouvelèrent pas l'expérience. Ils
eurent tort. Nul doute qu'au second concert la foule n'eût accouru...
dans l'espoir du souper.
Entraînage magistral, et à la portée du moindre millionnaire!
Un jour je rencontre un de nos premiers pianistes-compositeurs qui
revenait, désappointé, d'un port de mer où il avait compté se faire
entendre. «Je n'ai pu entrevoir la possibilité d'y donner un concert, me
dit-il très-sérieusement, les _harengs venaient d'arriver_, et la ville
entière ne songeait qu'à ce précieux comestible!» Le moyen de lutter
contre un banc de harengs!
Vous voyez, mon cher, que l'entraînage n'est pas chose facile dans les
villes du second ordre surtout. Mais cette large part faite à la
critique du sens musical du gros public, je dois maintenant vous faire
connaître combien il y a de malotrus qui l'importunent, ce pauvre
public, qui le harcèlent, qui l'obsèdent sans vergogne, depuis le
soprano jusqu'à la basse profonde, depuis le flageolet jusqu'au
bombardon. Il n'est si mince râcleur de guitare, si lourd marteleur
d'ivoire, si grotesque roucouleur de fadeurs qui ne prétende arriver à
l'aisance et à la renommée en donnant concert sur la _guimbarde_... De
là des tourments vraiment dignes de pitié pour les maîtres et les
maîtresses de maison. Les patrons de ces virtuoses, les _placeurs de
billets_, sont des frelons dont la piqûre est cuisante et dont on ne
sait comment se garantir. Il n'y a pas de subterfuges, pas de roueries
diplomatiques qu'ils n'emploient pour glisser aux pauvres gens riches
quelque douzaine de ces affreux carrés de papier nommés billets de
concert. Et quand une jolie femme surtout a été affligée de la cruelle
tâche d'un placement de seconde main, il faut voir avec quel despotisme
barbare elle frappe de son impôt les hommes jeunes ou vieux qui ont le
bonheur de la rencontrer. «Monsieur A***, voici trois billets que
madame*** m'a chargée de vous faire accepter; donnez-moi 30 fr.
Monsieur B***, vous êtes un grand musicien, on le sait; vous avez
connu le précepteur du neveu de Grétry, vous avez habité un mois à
Montmorency une maison voisine de celle de ce grand homme; voici deux
billets pour un concert charmant auquel vous ne pouvez vous dispenser
d'assister: donnez-moi 20 fr. Ma chère amie, j'ai pris, l'hiver dernier,
pour plus de 1,000 francs de billets des protégés de ton mari, il ne te
refusera pas, si tu les lui présentes, le prix de ces cinq stalles:
donne-moi 50 fr. Allons, monsieur C***, vous qui êtes si
véritablement artiste, il faut encourager le talent; je suis sûre que
vous vous empresserez de venir entendre ce délicieux enfant (ou cette
intéressante jeune personne, ou cette bonne mère de famille, ou ce
pauvre garçon qu'il faut arracher à la conscription, etc.); voilà deux
places, c'est un louis que vous me devez; je vous fais crédit jusqu'à ce
soir.»
Ainsi de suite. Je connais des gens qui, pendant les mois de février et
de mars, ceux de l'année où ce fléau sévit le plus cruellement à Paris,
s'abstiennent de mettre les pieds dans les salons pour n'être pas
dévalisés tout à fait. Je ne parle pas des suites les plus connues de
ces redoutables concerts; ce sont les malheureux critiques qui les
supportent, et il serait trop long de vous faire le tableau de leurs
tribulations. Mais, depuis peu, les critiques ne sont plus seuls à en
pâtir. Comme maintenant tout virtuose, guimbardier ou autre, qui a _fait
Paris_, c'est-à-dire qui y a donné un concert tel quel (cela s'appelle
ainsi en France dans l'argot du métier), croit devoir voyager, il
incommode beaucoup d'honnêtes gens qui n'ont pas eu la prudence de
cacher leurs relations extérieures. Il s'agit d'obtenir d'eux des
_lettres de recommandation_; il s'agit de les amener à écrire à quelque
innocent banquier, à quelque aimable ambassadeur, à quelque généreux ami
des arts, que mademoiselle C*** va donner des concerts à Copenhague
ou à Amsterdam, qu'elle a un rare talent, et qu'on veuille bien
l'encourager (en achetant une grande quantité de ses billets). Ces
tentatives ont, en général, les plus tristes résultats pour tout le
monde, surtout pour les virtuoses recommandés. On me racontait en
Russie, l'hiver dernier, l'histoire d'une chanteuse de romances et de
son mari, qui, après avoir _fait_ sans succès Pétersbourg et Moscou, se
crurent néanmoins assez recommandables pour prier un puissant protecteur
de les introduire à la cour du sultan. Il fallait _faire_
Constantinople. Rien que cela. Liszt lui-même n'avait pas encore songé à
entreprendre un tel voyage. La Russie étant demeurée de glace pour eux,
c'était une raison de plus pour tenter la fortune sous des cieux dont la
clémence est proverbiale, et aller voir si, par le plus grand des
hasards, les amis de la musique ne seraient pas des Turcs. En
conséquence, voilà nos époux bien recommandés, suivant, comme les rois
mages, l'étoile perfide qui les guidait vers l'Orient. Ils arrivent à
Péra; leurs lettres de recommandation produisent tout leur effet; le
sérail leur est ouvert. Madame sera admise à chanter ses romances devant
le chef de la Sublime Porte, devant le commandeur des croyants. C'est
bien la peine d'être sultan pour se voir exposé à des accidents
semblables! On permet un concert à la cour; quatre esclaves noirs
apportent un piano; l'esclave blanc, le mari, apporte le châle et la
musique de la cantatrice. Le candide sultan, qui ne s'attend à rien de
pareil à ce qu'il va entendre, se place sur une pile de coussins,
entouré de ses principaux officiers, et ayant son premier drogman auprès
de lui. On allume son narghilé, il lance un filet d'odorante vapeur, la
cantatrice est à son poste; elle commence cette romance de M. Panseron:
«Je le sais, vous m'avez trahie,
Une autre a mieux su vous charmer.
Pourtant, quand votre coeur m'oublie,
Moi, je veux toujours vous aimer
Oui, je conserverai sans cesse
L'amour que je vous ai voué;
Et si jamais on vous délaisse,
Appelez-moi, je reviendrai.»
Ici le sultan fait un signe au drogman, et lui dit avec ce laconisme de
la langue turque dont Molière nous a donné de si beaux exemples dans _le
Bourgeois gentilhomme_: Naoum!» Et l'interprète. «Monsieur, Sa Hautesse
m'ordonne de vous dire que madame lui ferait plaisir de se taire tout de
suite.--Mais... elle commence à peine... ce serait une mortification.»
Pendant ce dialogue, la malencontreuse cantatrice continue, en roulant
les yeux, à glapir la romance de M. Panseron:
«Si jamais son amour vous quitte,
Faible, si vous la regrettez,
Dites un mot, un seul, et vite
Vous me verrez à vos côtés.»
Nouveau signe du sultan, qui, en caressant sa barbe, jette par-dessus
son épaule ce mot au drogman: «Zieck!» Le drogman au mari (la femme
chante toujours la romance de M. Panseron): «Monsieur, le sultan
m'ordonne de vous dire que si madame ne se tait pas à l'instant, il va
la faire jeter dans le Bosphore.»
Cette fois, le tremblant époux n'hésite plus, il met la main sur la
bouche de sa femme, et interrompt brusquement son tendre refrain:
«Appelez-moi, je reviendrai
Appelez-moi, je.....»
Grand silence, interrompu seulement par le bruit des gouttes de sueur
qui tombent du front de l'époux sur la table du piano humilié. Le sultan
reste immobile; nos deux voyageurs n'osent se retirer, quand ce nouveau
mot: «Boulack!» sort de ses lèvres au milieu d'une bouffée de tabac.
L'interprète: «Monsieur, Sa Hautesse m'ordonne de vous dire qu'elle
désire vous voir danser.--Danser! moi?--Vous-même, monsieur.--Mais je ne
suis pas danseur, je ne suis pas même artiste, j'accompagne ma femme
dans ses voyages, je porte sa musique, son châle, voilà tout... et je ne
pourrai vraiment.....--Zieck! Boulack!» repart vivement le sultan en
lançant un nuage gros de menaces. Lors, l'interprète très-vite:
«Monsieur, Sa Hautesse m'ordonne de vous dire que si vous ne dansez pas
tout de suite, elle va vous faire jeter dans le Bosphore.» Il n'y avait
pas à balancer, et voilà notre malheureux qui se livre aux gambades les
plus grotesques, jusqu'au moment où le sultan, caressant une dernière
fois sa barbe, s'écrie d'une voix terrible: «Daloum be boulack! Zieck!»
L'interprète: «Assez, Monsieur; Sa Hautesse m'ordonne de vous dire que
vous devez vous retirer avec madame et partir dès demain, et que si
jamais vous revenez à Constantinople, elle vous fera jeter tous les deux
dans le Bosphore.»
Sultan sublime, critique admirable, quel exemple tu as donné là! et
pourquoi le Bosphore n'est-il pas à Paris?
La chronique ne m'a point appris si le couple infortuné poussa jusqu'en
Chine, et si la tendre chanteuse obtint des lettres de recommandation
pour le céleste empereur, chef suprême du royaume du milieu. Cela est
probable, car on n'en a plus entendu parler. Le mari, en ce cas, aura
péri misérablement dans la rivière Jaune, ou sera devenu premier danseur
du fils du Soleil.
--Cette dernière anecdote au moins, reprit le harpiste, ne prouve rien
contre Paris.