Pendant plusieurs mois le bonheur de la jeune Albanaise fut sans nuages,

mais la jalousie vint y mettre fin. On fit concevoir à G*** des

doutes sur la fidélité de Vincenza; dès ce moment, il lui ferma sa porte

et refusa obstinément de la voir. Vincenza, frappée d'un coup mortel par

cette rupture, tomba dans un désespoir effrayant. Elle attendait

quelquefois G*** des journées entières sur la promenade du Pincio, où

elle espérait le rencontrer, refusait toute consolation, et devenait de

plus en plus sinistre dans ses paroles et brusque dans ses manières.

J'avais déjà essayé inutilement de lui ramener son inflexible; quand je

la trouvais sur mes pas, noyée de pleurs, le regard morne, je ne pouvais

que détourner les yeux et m'éloigner en soupirant. Un jour pourtant je

la rencontrai, marchant avec une agitation extraordinaire au bord du

Tibre, sur un escarpement élevé qu'on nomme la promenade du Poussin...

--Eh bien! où allez-vous donc, Vincenza?... Vous ne voulez pas me

répondre?... Vous n'irez pas plus loin; je prévois quelque folie...

--Laissez-moi, monsieur, ne m'arrêtez pas.

--Mais que venez-vous faire ici, seule?

--Eh! ne savez-vous donc pas qu'il ne veut plus me voir, qu'il ne m'aime

plus, qu'il croit que je le trompe? Puis-je vivre, après cela? Je venais

me noyer.

Là-dessus, elle commença à pousser des cris désespérés. Je la vis

quelque temps se rouler à terre, s'arracher les cheveux, s'exhaler en

imprécations furieuses contre les auteurs de ses maux; puis, quand elle

fut un peu fatiguée, je lui demandai si elle voulait me promettre de

rester tranquille jusqu'au lendemain, m'engageant à faire auprès de

G*** une dernière tentative.

--Écoutez bien, ma pauvre Vincenza, je le verrai ce soir, je lui dirai

tout ce que votre malheureuse passion et la pitié qu'elle m'inspire me

suggéreront pour qu'il vous pardonne. Venez demain matin chez moi, je

vous apprendrai le résultat de ma démarche et ce que vous devez faire

pour achever de le fléchir. Si je ne réussis pas, comme il n'y aura

effectivement rien de mieux pour vous... le Tibre est toujours là.

--Oh! monsieur, vous êtes bon, je ferai ce que vous me dites.

Le soir, en effet, je pris G*** en particulier, je lui racontai la

scène dont j'avais été témoin, en le suppliant d'accorder à cette

malheureuse une entrevue qui, seule, pouvait la sauver.

--Prends de nouvelles et sévères informations, lui dis-je en finissant;

je parierais mon bras droit que tu la rends victime d'une erreur.

D'ailleurs, si toutes mes raisons sont sans force, je puis t'assurer que

son désespoir est admirable, et que c'est une des plus dramatiques

choses que l'on puisse voir; prends-la comme objet d'art.

--Allons, mon cher Mercure, tu plaides bien; je me rends. Je verrai dans

deux heures quelqu'un qui peut me donner de nouveaux éclaircissements

sur cette ridicule affaire. Si je me suis trompé, qu'elle vienne, je

laisserai la clef à ma porte. Si, au contraire, la clef n'y est pas,

c'est que j'aurai acquis la certitude que mes soupçons étaient fondés:

alors, je te prie, qu'il n'en soit plus question. Parlons d'autres

choses. Comment trouves-tu mon nouvel atelier?

--Incomparablement préférable à l'ancien; mais la vue en est moins

belle. A ta place, j'aurais gardé la mansarde, ne fût-ce que pour

pouvoir distinguer Saint-Pierre et le tombeau d'Adrien.

--Oh! te voilà bien avec tes idées nuageuses! A propos de nuages,

laisse-moi allumer mon cigare... Bon!... A présent, adieu, je vais à

l'enquête; dis à ta protégée ma dernière résolution. Je suis _curieux_

de voir lequel de nous deux est joué.

Le lendemain, Vincenza entra chez moi de fort bonne heure; je dormais

encore. Elle n'osa pas d'abord interrompre mon sommeil; mais son anxiété

l'emportant enfin, elle saisit ma guitare et me jeta trois accords qui

me réveillèrent. En me retournant dans mon lit, je l'aperçus à mon

chevet, mourante d'émotion. Dieu! qu'elle était jolie!!! L'espoir

éclatait sur sa ravissante figure. Malgré la teinte cuivrée de sa peau,

je la voyais rougir de passion; tous ses membres frémissaient.

--Eh bien! Vincenza, je crois qu'il vous recevra. Si la clef est à sa

porte, c'est qu'il vous pardonne, et...

La pauvre fille m'interrompt par un cri de joie, se jette sur ma main,

la baise avec transport en la couvrant de larmes, gémit, sanglote, et se

précipite hors de ma chambre, en m'adressant pour remercîment un divin

sourire qui m'illumina comme un rayon des cieux. Quelques heures après,

je venais de m'habiller, G*** entre, et me dit d'un air grave:

--Tu avais raison, j'ai tout découvert; mais pourquoi n'est-elle pas

venue? je l'attendais.

--Comment, pas venue? Elle est sortie d'ici ce matin à demi folle de

l'espoir que je lui donnais; elle a dû être chez toi en deux minutes.

--Je ne l'ai pas vue; et pourtant la clef était bien à ma porte.

--Malheur! malheur!! j'ai oublié de lui dire que tu avais changé

d'atelier. Elle sera montée au quatrième étage, ignorant que tu étais au

premier.

--Courons.

Nous nous précipitons à l'étage supérieur, la porte de l'atelier était

fermée; dans le bois était fichée avec force la _spada_ d'argent que

Vincenza portait dans ses cheveux, et que G*** reconnut avec effroi:

elle venait de lui. Nous courons au Transtevera, chez elle, au Tibre, à

la promenade du Poussin; nous demandons à tous les passants: personne ne

l'avait vue. Enfin nous entendons des voix et des interpellations

violentes... Nous arrivons au lieu de la scène... Deux bouviers se

battaient pour le fazzoletto blanc de Vincenza, que la malheureuse

Albanaise avait arraché de sa tête et jeté sur le rivage avant de se

précipiter...

* * * * *

Le premier violon sifflant doucement entre ses dents: Sst! sst! ssss!

Elle est courte et mauvaise, ton anecdote; et fort peu touchante

d'ailleurs. Allons, flûte française et sensible, retourne à tes pipeaux.

J'aime mieux la sensibilité originale de notre timbalier, ce sauvage

Kleiner, dont l'unique ambition est d'être le premier de la ville pour

le trémolo serré et pour le culottage des pipes. Un jour...--Mais la

pièce est finie, garde ton histoire pour demain.--Non, c'est bref, vous

l'avalerez tout de suite. Un jour donc je rencontre Kleiner, accoudé sur

la table d'un café et seul, selon sa coutume. Il avait l'air plus sombre

qu'à l'ordinaire. Je m'approche: Tu parais bien triste, Kleiner, lui

dis-je, qu'as-tu?--Oh! je suis... je suis vexé!--As-tu encore perdu onze

parties de billard comme la semaine dernière? as-tu cassé une paire de

baguettes ou une pipe culottée?--Non, j'ai perdu... ma mère.--Pauvre

camarade! j'ai regret de t'avoir questionné et d'apprendre une aussi

fâcheuse nouvelle.--(Kleiner, s'adressant au garçon du café): Garçon!

une bavaroise au lait.--Tout de suite, monsieur.--(Puis continuant): Oui

mon vieux, je suis bien vexé, va! ma mère est morte hier soir, après une

agonie affreuse qui a duré quatorze heures.--(Le garçon revient):

Monsieur, il n'y a plus de bavaroises.--(Kleiner frappant sur la table

un violent coup de poing, qui en fait tomber avec fracas deux cuillers

et une tasse): Allons!!! autre vexation!!!--Voilà de la sensibilité

naturelle et bien exprimée!

Les musiciens partent d'un éclat de rire tel, que le chef d'orchestre,

qui les écoutait, est forcé de s'en apercevoir et de les regarder d'un

oeil courroucé. Son autre oeil sourit.

DEUXIÈME SOIRÉE

LE HARPISTE AMBULANT, nouvelle du présent.--EXÉCUTION D'UN ORATORIO.--LE

SOMMEIL DES JUSTES.

Il y a concert au théâtre.

Le programme se compose exclusivement d'un immense oratorio, que le

public vient entendre par devoir religieux, qu'il écoute avec un silence

religieux, que les artistes subissent avec un courage religieux, et qui

produit sur tous un ennui froid, noir et pesant comme les murailles

d'une église protestante.

Le malheureux joueur de grosse caisse, qui n'a rien à faire là-dedans,

s'agite avec inquiétude dans son coin. Il est le seul aussi qui ose

parler avec irrévérence de cette musique, écrite, selon lui, par un

pauvre compositeur, assez étranger aux lois de l'orchestration pour ne

pas employer le roi des instruments, la grosse caisse.

Je me trouve à côté d'un alto; celui-ci fait assez bonne contenance

pendant la première heure. Après quelques minutes de la seconde,

toutefois, son archet n'attaque plus que mollement les cordes, puis

l'archet tombe... et je sens un poids inaccoutumé sur mon épaule gauche.

C'est celui de la tête du martyr qui s'y repose sans s'en douter. Je

m'approche, pour lui fournir un point d'appui plus solide et plus

commode. Il s'endort profondément. Les pieux auditeurs, voisins de

l'orchestre, jettent sur nous des regards indignés. Grand scandale!.....

Je persiste à le prolonger en servant d'oreiller au dormeur. Les

musiciens rient. «Nous allons sommeiller aussi, me dit Moran, si vous ne

nous tenez éveillés de quelque façon. Voyons, un épisode de votre

dernier voyage en Allemagne! C'est un pays que nous aimons, bien que ce

terrible oratorio vienne de là. Il doit vous y être arrivé plus d'une

aventure originale. Parlez, parlez vite, les bras de Morphée s'ouvrent

déjà pour nous recevoir.--Je suis chargé ce soir, à ce qu'il paraît, de

tenir les uns endormis et les autres éveillés? Je me dévouerai donc,

s'il le faut, mais quand vous répéterez l'histoire que je m'en vais vous

dire, histoire peut-être un peu décolletée par-ci par-là, ne dites pas

de qui vous l'avez apprise; cela achèverait de me perdre dans l'esprit

des saintes personnes dont les yeux de hibou me fusillent en ce

moment.--Soyez tranquille, répond Corsino, qui est sorti de prison, je

dirai qu'elle est de moi.»

LE HARPISTE AMBULANT

NOUVELLE DU PRÉSENT

Pendant une de mes excursions en Autriche, au tiers de la distance à peu

près qui sépare Vienne de Prague, le convoi dans lequel je me trouvais

fut arrêté sans pouvoir aller plus avant. Une inondation avait emporté

un viaduc: une immense étendue de la voie étant couverte d'eau, de terre

et de gravois, les voyageurs durent se résigner à faire un long détour

en voiture pour aller rejoindre l'autre tronçon du chemin de fer rompu.

Le nombre des véhicules confortables n'était pas grand et je dus même

m'estimer heureux de trouver un chariot de paysan garni de deux bottes

de paille, sur lequel j'arrivai au point de ralliement du convoi, moulu

et gelé. Pendant que je tâchais de me dégeler dans un salon de la

station, je vis entrer un de ces harpistes ambulants, si nombreux dans

le sud de l'Allemagne, qui possèdent quelquefois un talent supérieur à

leur modeste condition. Celui-ci s'étant placé à l'un des angles du

salon en face de moi, me considéra attentivement pendant quelques

minutes, et, prenant sa harpe comme pour l'accorder, répéta tout

doucement plusieurs fois, en forme de prélude, les quatre premières

mesures du thème de mon scherzo de la _Fée Mab_; il m'examinait en

dessous, en murmurant ce petit dessin mélodique. Je crus d'abord à un

hasard qui avait amené ces quelques notes sous les doigts du harpiste,

et pour m'en assurer, je ripostai en chantonnant les quatre mesures

suivantes, auxquelles, à mon grand étonnement, il répliqua par la fin de

la période très-exactement. Alors nous nous regardâmes tous les deux en

souriant. «--Dove avete inteso questo pezzo? lui dis-je. Mon premier

mouvement dans les pays dont je ne possède pas la langue est toujours de

parler italien, m'imaginant en pareil cas que les gens qui ne savent pas

le français doivent comprendre la seule langue étrangère dont j'aie

appris quelques mots. Mais mon homme: «Je ne sais pas l'italien,

monsieur, et ne comprends pas ce que vous m'avez fait l'honneur de me

dire.--Ah! vous parlez français! Je vous demandais où vous avez entendu

ce morceau.--A Vienne, à l'un de vos concerts.--Vous me

reconnaissez?--Oh! très-bien!--Par quel hasard, et comment êtes-vous

entré à ce concert?--Un soir, dans un café de Vienne où j'allais jouer

ordinairement, je fus témoin d'une querelle qui s'éleva entre des

habitués du café au sujet de votre musique, querelle si violente que je

crus un instant les voir argumenter à coups de tabouret. Il y fut

surtout beaucoup question de la symphonie de _Roméo et Juliette_, et

cela me donna une grande envie de l'entendre. Je me dis alors: Si je

gagne aujourd'hui plus de trois florins, j'en emploierai un à acheter

demain un billet pour le concert. J'eus le bonheur de recevoir trois

florins et demi, et je satisfis ma curiosité.--Ce scherzo vous est donc

resté dans la mémoire?--J'en sais la première moitié et les dernières

mesures seulement, je n'ai jamais pu me rappeler le reste.--Quel effet

vous a-t-il produit quand vous l'avez entendu? dites-moi la vérité.--Oh!

un singulier, très-singulier effet! Il m'a fait rire, mais rire tout de

bon et sans pouvoir m'en empêcher. Je n'avais jamais pensé que les

instruments connus pussent produire des sons pareils, ni qu'un orchestre

de cent musiciens pût se livrer à de si amusantes petites cabrioles. Mon

agitation était extrême, et je riais toujours. Aux dernières mesures du

morceau, à cette phrase rapide où les violons partent en montant comme

une flèche, je fis même un si grand éclat de rire, qu'un de mes voisins

voulut me faire mettre à la porte, pensant que je me moquais de vous. En

vérité pourtant je ne me moquais pas, au contraire; mais c'était plus

fort que moi.--Parbleu, vous avez une manière originale de sentir la

musique, je suis curieux de savoir comment vous l'avez apprise. Puisque

vous parlez si bien le français et que le train de Prague ne part que

dans deux heures, vous devriez en déjeunant avec moi me conter

cela.--C'est une histoire très-simple, monsieur, et peu digne de votre

attention; mais si vous voulez bien l'écouter, je suis à vos ordres.

Nous nous mîmes à table, on apporta l'inévitable vin du Rhin, nous bûmes

quelques rasades, et voici, à peu d'expressions près, en quels termes

mon convive me fit l'histoire de son éducation musicale, ou plutôt le

récit des événements de sa vie.

HISTOIRE DU HARPISTE AMBULANT

Je suis né en Styrie: mon père était musicien ambulant, comme je suis

aujourd'hui. Après avoir parcouru pendant dix ans la France et y avoir

amassé un petit pécule, il revint dans son pays, où il se maria. Je vins

au monde un an après son mariage, et huit mois après ma naissance, ma

mère mourut. Mon père ne voulut pas me quitter, prit soin de moi, et

éleva mon enfance avec cette sollicitude dont les femmes seules sont

capables en général. Persuadé que, vivant en Allemagne, je ne pouvais

manquer de savoir l'allemand, il eut l'heureuse idée de m'apprendre

d'abord la langue française, en s'en servant exclusivement avec moi. Il

m'enseigna ensuite, aussitôt que mes forces me le permirent, l'usage des

deux instruments qui lui étaient le plus familiers, la harpe et la

carabine. Vous savez que nous tirons bien en Styrie, aussi devins-je

bientôt un chasseur estimé dans notre village, et mon père était-il fier

de moi. J'étais arrivé en même temps à une assez belle force sur la

harpe, quand mon père crut remarquer que mes progrès s'arrêtaient. Il

m'en demanda la raison; ne voulant pas la lui dire, je répondis en

l'assurant qu'il n'y avait pas de ma faute, que je travaillais chaque

jour comme de coutume, mais dehors, me sentant incapable de bien jouer

de la harpe enfermé dans notre pauvre maison. La vérité était que je ne

travaillais plus du tout. Voici pourquoi: J'avais une jolie voix

d'enfant, forte et bien timbrée; le plaisir que je trouvais à jouer de

la harpe dans les bois et parmi les sites les plus sauvages de nos

contrées, m'avait amené à chanter aussi en m'accompagnant, à chanter à

pleine voix, en déployant toute la force de mes poumons. J'écoutais

alors avec ravissement les sons que je produisais, rouler et se perdre

au loin dans les vallées, et cela m'exaltait d'une manière

extraordinaire, et j'improvisais les paroles et la musique de chansons

mêlées d'allemand et de français, dans lesquelles je cherchais à peindre

le vague enthousiasme qui me possédait. Ma harpe, toutefois, ne

répondait point à ce que je désirais pour l'accompagnement de ces chants

étranges; j'avais beau en briser les accords de vingt manières, cela me

paraissait toujours petit, misérable et sec, à tel point qu'un jour, à

la fin d'un couplet où je voulais un accord fort et retentissant, je

saisis instinctivement ma carabine, qui ne me quittait jamais et la

tirai en l'air pour obtenir l'explosion finale que la harpe me refusait.

C'était bien pis quand je voulais trouver de ces sons soutenus,

gémissants et doux, que recherche la rêverie et qui la font naître; la

harpe se montrait là plus impuissante encore.

Dans l'impossibilité d'en rien tirer de pareil, un jour où j'improvisais

plus mélancoliquement que de coutume, je cessai de chanter, et,

découragé, je demeurai en silence, couché sur la bruyère, la tête

appuyée sur mon instrument imparfait. Au bout de quelques instants, une

harmonie bizarre, mais douce, voilée, mystérieuse comme l'écho des

cantiques du paradis, sembla poindre à mon oreille... J'écoutai tout

ravi... et je remarquai que cette harmonie, qui s'exhalait de ma harpe,

sans que les cordes parussent vibrer, croissait en richesse et en

puissance, ou diminuait, selon le degré de force du vent. C'était le

vent, en effet, qui produisait ces accords extraordinaires dont je

n'avais jamais entendu parler!

--Vous ne connaissiez pas les harpes éoliennes?

--Non, monsieur. Je crus avoir fait une découverte réelle, je me

passionnai pour elle, et dès ce moment, au lieu de m'exercer au

mécanisme de mon instrument, je ne fis que me livrer à des expériences

qui m'absorbèrent tout entier. J'essayai vingt façons différentes de

l'accorder pour éviter la confusion produite par la vibration de tant de

cordes diverses, et j'en vins enfin, après bien des recherches, à en

accorder le plus grand nombre possible à l'unisson et à l'octave, en

supprimant toutes les autres. Alors seulement j'obtins des séries

d'accords vraiment magiques qui réalisèrent mon idéal; harmonies

célestes, sur lesquelles je chantais des hymnes sans fin, qui tantôt me

transportaient en des palais de cristal, au milieu de millions d'anges

aux ailes blanches, couronnés d'étoiles et chantant avec moi dans une

langue inconnue; tantôt, me plongeant dans une tristesse profonde, me

faisaient voir au milieu des nuages de pâles jeunes filles aux yeux

bleus, vêtues de leur longue chevelure blonde, plus belles que les

Séraphins, qui souriaient en versant des larmes et laissaient échapper

d'harmonieux gémissements emportés avec elles par l'orage jusqu'aux

extrémités de l'horizon; tantôt je m'imaginais voir Napoléon, dont mon

père m'avait si souvent raconté l'étonnante histoire; je me croyais dans

l'île où il est mort, je voyais sa garde immobile autour de lui; puis

c'était la sainte Vierge et sainte Madeleine et notre Seigneur

Jésus-Christ dans une église immense, le jour de Pâques: d'autres fois,

il me semblait être isolé bien haut dans l'air et que le monde entier

avait disparu; ou bien, je sentais des chagrins horribles, comme si

j'eusse perdu des êtres infiniment chers, et je m'arrachais les cheveux,

je sanglotais en me roulant à terre. Je ne puis exprimer la centième

partie de ce que j'éprouvais. Ce fut pendant une de ces scènes de

poétique désespoir que je fus rencontré un jour par des chasseurs du

pays. En voyant mes larmes, mon air égaré, les cordes de ma harpe en

partie détendues, ils me crurent devenu fou et bon gré mal gré me

ramenèrent chez mon père. Lui, qui depuis quelque temps s'était imaginé,

d'après mes façons d'être et mon inexplicable exaltation, que je buvais

de l'eau-de-vie (qu'il m'eût fallu voler alors, car je ne pouvais la

payer), n'adopta point leur idée. Persuadé que j'étais allé m'enivrer

quelque part, il me roua de coups et me tint enfermé au pain et à l'eau

pendant deux jours. Je supportai cette injuste punition sans rien

vouloir dire pour me disculper; je sentais qu'on n'eût point cru ni

compris la vérité. D'ailleurs, il me répugnait de mettre qui que ce fût

dans ma confidence; j'avais découvert un monde idéal et sacré, et je ne

voulais en dévoiler le mystère à personne. M. le curé, un brave homme

dont je ne vous ai rien dit encore, avait, au sujet de mes extases, une

tout autre manière de voir. «Ce sont peut-être, disait-il, des

visitations de l'esprit céleste. Cet enfant est sans doute destiné à

devenir un grand saint.»

L'époque de ma première communion arriva et mes visions harmoniques

devinrent plus fréquentes en augmentant d'intensité. Mon père alors

commença à perdre la mauvaise opinion qu'il avait conçue de moi et à

penser, lui aussi, que j'étais fou. M. le curé, au contraire, persistant

dans la sienne me demanda si je n'avais jamais songé à être prêtre.

«Non, monsieur, répondis-je, mais j'y songe maintenant, et il me semble

que je serais bien heureux d'embrasser ce saint état.»--«Eh bien! mon

enfant, examinez-vous, réfléchissez, nous en reparlerons.» Sur ces

entrefaites, mon père mourut après une courte maladie. J'avais quatorze

ans; je ressentis un grand chagrin, car il ne m'avait que rarement

battu, et je lui devais bien de la reconnaissance pour m'avoir élevé et

m'avoir appris trois choses: le français, la harpe et la carabine.

J'étais seul au monde, M. le curé me prit chez lui, et bientôt après,

sur l'assurance que je lui donnai de ma vocation pour l'état

ecclésiastique, il commença à me préparer aux connaissances qu'il exige.

Cinq années s'écoulèrent ainsi à étudier le latin, et j'étais sur le

point d'entreprendre mes études de théologie, quand un jour je tombai

brusquement amoureux, mais amoureux fou de deux filles à la fois! Vous

ne croyez peut-être pas cela possible, monsieur?

--Comment donc! mais je le crois parfaitement... Tout est possible en ce

genre aux organisations telles que la vôtre.

--Eh bien donc! ce fut comme je vous le dis... J'en aimai deux d'un

coup, une gaie et une sentimentale.

--Comme les deux cousines de _Freyschutz_?

--Précisément. Oh! le _Freyschutz_! il y a une de mes phrases

là-dedans!... Et dans les bois, aux jours d'orage, bien souvent... (Ici

le narrateur s'arrêta, regardant fixement en l'air, immobile, prêtant

l'oreille; il semblait entendre ses chères harmonies éoliennes, unies

sans doute à la romantique mélodie de Weber, dont il venait de parler.

Il pâlit, quelques larmes parurent sur ses paupières... Je n'avais garde

de troubler son rêve extatique, je l'admirais, je l'enviais même. Nous

gardâmes quelque temps le silence tous les deux. Enfin, essuyant

rapidement ses yeux et vidant son verre): Pardon, monsieur, reprit-il,

je vous ai malhonnêtement laissé seul pour suivre un instant mes

souvenirs. C'est que, voyez-vous, Weber m'aurait compris, lui, comme je

le comprends; il ne m'aurait pris ni pour un ivrogne, ni pour un fou, ni

pour un saint. Il a réalisé mes rêves, ou du moins il a rendu sensibles

au vulgaire quelques-unes de mes impressions.

--Au vulgaire, dites-vous! cherchez un peu, camarade, combien il y a

d'individus qui aient remarqué la phrase dont le souvenir seul vient de

vous émouvoir, et que je suis sûr d'avoir devinée: le solo de clarinette

sur le trémolo, dans l'ouverture, n'est-ce pas?

--Oui, oui, chut!

--Eh bien! citez à qui vous voudrez cette mélodie sublime, et vous

verrez que, sur cent mille personnes qui ont entendu le _Freyschutz_, il

n'y en a peut-être pas dix qui l'aient seulement remarquée.

--C'est fort possible. Mon Dieu, quel monde!... Bref, mes deux

maîtresses étaient donc les vraies héroïnes de Weber, et qui plus est,

l'une s'appelait Annette et l'autre Agathe, encore comme dans le

_Freyschutz_. Je n'ai jamais pu savoir laquelle des deux j'aimais le

mieux, seulement avec la gaie j'étais toujours triste, et la

mélancolique m'égayait.

--Cela devait être, nous sommes ainsi faits.

Les soirées de l'orchestre · 第 2 / 34 段