mais la jalousie vint y mettre fin. On fit concevoir à G*** des
doutes sur la fidélité de Vincenza; dès ce moment, il lui ferma sa porte
et refusa obstinément de la voir. Vincenza, frappée d'un coup mortel par
cette rupture, tomba dans un désespoir effrayant. Elle attendait
quelquefois G*** des journées entières sur la promenade du Pincio, où
elle espérait le rencontrer, refusait toute consolation, et devenait de
plus en plus sinistre dans ses paroles et brusque dans ses manières.
J'avais déjà essayé inutilement de lui ramener son inflexible; quand je
la trouvais sur mes pas, noyée de pleurs, le regard morne, je ne pouvais
que détourner les yeux et m'éloigner en soupirant. Un jour pourtant je
la rencontrai, marchant avec une agitation extraordinaire au bord du
Tibre, sur un escarpement élevé qu'on nomme la promenade du Poussin...
--Eh bien! où allez-vous donc, Vincenza?... Vous ne voulez pas me
répondre?... Vous n'irez pas plus loin; je prévois quelque folie...
--Laissez-moi, monsieur, ne m'arrêtez pas.
--Mais que venez-vous faire ici, seule?
--Eh! ne savez-vous donc pas qu'il ne veut plus me voir, qu'il ne m'aime
plus, qu'il croit que je le trompe? Puis-je vivre, après cela? Je venais
me noyer.
Là-dessus, elle commença à pousser des cris désespérés. Je la vis
quelque temps se rouler à terre, s'arracher les cheveux, s'exhaler en
imprécations furieuses contre les auteurs de ses maux; puis, quand elle
fut un peu fatiguée, je lui demandai si elle voulait me promettre de
rester tranquille jusqu'au lendemain, m'engageant à faire auprès de
G*** une dernière tentative.
--Écoutez bien, ma pauvre Vincenza, je le verrai ce soir, je lui dirai
tout ce que votre malheureuse passion et la pitié qu'elle m'inspire me
suggéreront pour qu'il vous pardonne. Venez demain matin chez moi, je
vous apprendrai le résultat de ma démarche et ce que vous devez faire
pour achever de le fléchir. Si je ne réussis pas, comme il n'y aura
effectivement rien de mieux pour vous... le Tibre est toujours là.
--Oh! monsieur, vous êtes bon, je ferai ce que vous me dites.
Le soir, en effet, je pris G*** en particulier, je lui racontai la
scène dont j'avais été témoin, en le suppliant d'accorder à cette
malheureuse une entrevue qui, seule, pouvait la sauver.
--Prends de nouvelles et sévères informations, lui dis-je en finissant;
je parierais mon bras droit que tu la rends victime d'une erreur.
D'ailleurs, si toutes mes raisons sont sans force, je puis t'assurer que
son désespoir est admirable, et que c'est une des plus dramatiques
choses que l'on puisse voir; prends-la comme objet d'art.
--Allons, mon cher Mercure, tu plaides bien; je me rends. Je verrai dans
deux heures quelqu'un qui peut me donner de nouveaux éclaircissements
sur cette ridicule affaire. Si je me suis trompé, qu'elle vienne, je
laisserai la clef à ma porte. Si, au contraire, la clef n'y est pas,
c'est que j'aurai acquis la certitude que mes soupçons étaient fondés:
alors, je te prie, qu'il n'en soit plus question. Parlons d'autres
choses. Comment trouves-tu mon nouvel atelier?
--Incomparablement préférable à l'ancien; mais la vue en est moins
belle. A ta place, j'aurais gardé la mansarde, ne fût-ce que pour
pouvoir distinguer Saint-Pierre et le tombeau d'Adrien.
--Oh! te voilà bien avec tes idées nuageuses! A propos de nuages,
laisse-moi allumer mon cigare... Bon!... A présent, adieu, je vais à
l'enquête; dis à ta protégée ma dernière résolution. Je suis _curieux_
de voir lequel de nous deux est joué.
Le lendemain, Vincenza entra chez moi de fort bonne heure; je dormais
encore. Elle n'osa pas d'abord interrompre mon sommeil; mais son anxiété
l'emportant enfin, elle saisit ma guitare et me jeta trois accords qui
me réveillèrent. En me retournant dans mon lit, je l'aperçus à mon
chevet, mourante d'émotion. Dieu! qu'elle était jolie!!! L'espoir
éclatait sur sa ravissante figure. Malgré la teinte cuivrée de sa peau,
je la voyais rougir de passion; tous ses membres frémissaient.
--Eh bien! Vincenza, je crois qu'il vous recevra. Si la clef est à sa
porte, c'est qu'il vous pardonne, et...
La pauvre fille m'interrompt par un cri de joie, se jette sur ma main,
la baise avec transport en la couvrant de larmes, gémit, sanglote, et se
précipite hors de ma chambre, en m'adressant pour remercîment un divin
sourire qui m'illumina comme un rayon des cieux. Quelques heures après,
je venais de m'habiller, G*** entre, et me dit d'un air grave:
--Tu avais raison, j'ai tout découvert; mais pourquoi n'est-elle pas
venue? je l'attendais.
--Comment, pas venue? Elle est sortie d'ici ce matin à demi folle de
l'espoir que je lui donnais; elle a dû être chez toi en deux minutes.
--Je ne l'ai pas vue; et pourtant la clef était bien à ma porte.
--Malheur! malheur!! j'ai oublié de lui dire que tu avais changé
d'atelier. Elle sera montée au quatrième étage, ignorant que tu étais au
premier.
--Courons.
Nous nous précipitons à l'étage supérieur, la porte de l'atelier était
fermée; dans le bois était fichée avec force la _spada_ d'argent que
Vincenza portait dans ses cheveux, et que G*** reconnut avec effroi:
elle venait de lui. Nous courons au Transtevera, chez elle, au Tibre, à
la promenade du Poussin; nous demandons à tous les passants: personne ne
l'avait vue. Enfin nous entendons des voix et des interpellations
violentes... Nous arrivons au lieu de la scène... Deux bouviers se
battaient pour le fazzoletto blanc de Vincenza, que la malheureuse
Albanaise avait arraché de sa tête et jeté sur le rivage avant de se
précipiter...
* * * * *
Le premier violon sifflant doucement entre ses dents: Sst! sst! ssss!
Elle est courte et mauvaise, ton anecdote; et fort peu touchante
d'ailleurs. Allons, flûte française et sensible, retourne à tes pipeaux.
J'aime mieux la sensibilité originale de notre timbalier, ce sauvage
Kleiner, dont l'unique ambition est d'être le premier de la ville pour
le trémolo serré et pour le culottage des pipes. Un jour...--Mais la
pièce est finie, garde ton histoire pour demain.--Non, c'est bref, vous
l'avalerez tout de suite. Un jour donc je rencontre Kleiner, accoudé sur
la table d'un café et seul, selon sa coutume. Il avait l'air plus sombre
qu'à l'ordinaire. Je m'approche: Tu parais bien triste, Kleiner, lui
dis-je, qu'as-tu?--Oh! je suis... je suis vexé!--As-tu encore perdu onze
parties de billard comme la semaine dernière? as-tu cassé une paire de
baguettes ou une pipe culottée?--Non, j'ai perdu... ma mère.--Pauvre
camarade! j'ai regret de t'avoir questionné et d'apprendre une aussi
fâcheuse nouvelle.--(Kleiner, s'adressant au garçon du café): Garçon!
une bavaroise au lait.--Tout de suite, monsieur.--(Puis continuant): Oui
mon vieux, je suis bien vexé, va! ma mère est morte hier soir, après une
agonie affreuse qui a duré quatorze heures.--(Le garçon revient):
Monsieur, il n'y a plus de bavaroises.--(Kleiner frappant sur la table
un violent coup de poing, qui en fait tomber avec fracas deux cuillers
et une tasse): Allons!!! autre vexation!!!--Voilà de la sensibilité
naturelle et bien exprimée!
Les musiciens partent d'un éclat de rire tel, que le chef d'orchestre,
qui les écoutait, est forcé de s'en apercevoir et de les regarder d'un
oeil courroucé. Son autre oeil sourit.
DEUXIÈME SOIRÉE
LE HARPISTE AMBULANT, nouvelle du présent.--EXÉCUTION D'UN ORATORIO.--LE
SOMMEIL DES JUSTES.
Il y a concert au théâtre.
Le programme se compose exclusivement d'un immense oratorio, que le
public vient entendre par devoir religieux, qu'il écoute avec un silence
religieux, que les artistes subissent avec un courage religieux, et qui
produit sur tous un ennui froid, noir et pesant comme les murailles
d'une église protestante.
Le malheureux joueur de grosse caisse, qui n'a rien à faire là-dedans,
s'agite avec inquiétude dans son coin. Il est le seul aussi qui ose
parler avec irrévérence de cette musique, écrite, selon lui, par un
pauvre compositeur, assez étranger aux lois de l'orchestration pour ne
pas employer le roi des instruments, la grosse caisse.
Je me trouve à côté d'un alto; celui-ci fait assez bonne contenance
pendant la première heure. Après quelques minutes de la seconde,
toutefois, son archet n'attaque plus que mollement les cordes, puis
l'archet tombe... et je sens un poids inaccoutumé sur mon épaule gauche.
C'est celui de la tête du martyr qui s'y repose sans s'en douter. Je
m'approche, pour lui fournir un point d'appui plus solide et plus
commode. Il s'endort profondément. Les pieux auditeurs, voisins de
l'orchestre, jettent sur nous des regards indignés. Grand scandale!.....
Je persiste à le prolonger en servant d'oreiller au dormeur. Les
musiciens rient. «Nous allons sommeiller aussi, me dit Moran, si vous ne
nous tenez éveillés de quelque façon. Voyons, un épisode de votre
dernier voyage en Allemagne! C'est un pays que nous aimons, bien que ce
terrible oratorio vienne de là. Il doit vous y être arrivé plus d'une
aventure originale. Parlez, parlez vite, les bras de Morphée s'ouvrent
déjà pour nous recevoir.--Je suis chargé ce soir, à ce qu'il paraît, de
tenir les uns endormis et les autres éveillés? Je me dévouerai donc,
s'il le faut, mais quand vous répéterez l'histoire que je m'en vais vous
dire, histoire peut-être un peu décolletée par-ci par-là, ne dites pas
de qui vous l'avez apprise; cela achèverait de me perdre dans l'esprit
des saintes personnes dont les yeux de hibou me fusillent en ce
moment.--Soyez tranquille, répond Corsino, qui est sorti de prison, je
dirai qu'elle est de moi.»
LE HARPISTE AMBULANT
NOUVELLE DU PRÉSENT
Pendant une de mes excursions en Autriche, au tiers de la distance à peu
près qui sépare Vienne de Prague, le convoi dans lequel je me trouvais
fut arrêté sans pouvoir aller plus avant. Une inondation avait emporté
un viaduc: une immense étendue de la voie étant couverte d'eau, de terre
et de gravois, les voyageurs durent se résigner à faire un long détour
en voiture pour aller rejoindre l'autre tronçon du chemin de fer rompu.
Le nombre des véhicules confortables n'était pas grand et je dus même
m'estimer heureux de trouver un chariot de paysan garni de deux bottes
de paille, sur lequel j'arrivai au point de ralliement du convoi, moulu
et gelé. Pendant que je tâchais de me dégeler dans un salon de la
station, je vis entrer un de ces harpistes ambulants, si nombreux dans
le sud de l'Allemagne, qui possèdent quelquefois un talent supérieur à
leur modeste condition. Celui-ci s'étant placé à l'un des angles du
salon en face de moi, me considéra attentivement pendant quelques
minutes, et, prenant sa harpe comme pour l'accorder, répéta tout
doucement plusieurs fois, en forme de prélude, les quatre premières
mesures du thème de mon scherzo de la _Fée Mab_; il m'examinait en
dessous, en murmurant ce petit dessin mélodique. Je crus d'abord à un
hasard qui avait amené ces quelques notes sous les doigts du harpiste,
et pour m'en assurer, je ripostai en chantonnant les quatre mesures
suivantes, auxquelles, à mon grand étonnement, il répliqua par la fin de
la période très-exactement. Alors nous nous regardâmes tous les deux en
souriant. «--Dove avete inteso questo pezzo? lui dis-je. Mon premier
mouvement dans les pays dont je ne possède pas la langue est toujours de
parler italien, m'imaginant en pareil cas que les gens qui ne savent pas
le français doivent comprendre la seule langue étrangère dont j'aie
appris quelques mots. Mais mon homme: «Je ne sais pas l'italien,
monsieur, et ne comprends pas ce que vous m'avez fait l'honneur de me
dire.--Ah! vous parlez français! Je vous demandais où vous avez entendu
ce morceau.--A Vienne, à l'un de vos concerts.--Vous me
reconnaissez?--Oh! très-bien!--Par quel hasard, et comment êtes-vous
entré à ce concert?--Un soir, dans un café de Vienne où j'allais jouer
ordinairement, je fus témoin d'une querelle qui s'éleva entre des
habitués du café au sujet de votre musique, querelle si violente que je
crus un instant les voir argumenter à coups de tabouret. Il y fut
surtout beaucoup question de la symphonie de _Roméo et Juliette_, et
cela me donna une grande envie de l'entendre. Je me dis alors: Si je
gagne aujourd'hui plus de trois florins, j'en emploierai un à acheter
demain un billet pour le concert. J'eus le bonheur de recevoir trois
florins et demi, et je satisfis ma curiosité.--Ce scherzo vous est donc
resté dans la mémoire?--J'en sais la première moitié et les dernières
mesures seulement, je n'ai jamais pu me rappeler le reste.--Quel effet
vous a-t-il produit quand vous l'avez entendu? dites-moi la vérité.--Oh!
un singulier, très-singulier effet! Il m'a fait rire, mais rire tout de
bon et sans pouvoir m'en empêcher. Je n'avais jamais pensé que les
instruments connus pussent produire des sons pareils, ni qu'un orchestre
de cent musiciens pût se livrer à de si amusantes petites cabrioles. Mon
agitation était extrême, et je riais toujours. Aux dernières mesures du
morceau, à cette phrase rapide où les violons partent en montant comme
une flèche, je fis même un si grand éclat de rire, qu'un de mes voisins
voulut me faire mettre à la porte, pensant que je me moquais de vous. En
vérité pourtant je ne me moquais pas, au contraire; mais c'était plus
fort que moi.--Parbleu, vous avez une manière originale de sentir la
musique, je suis curieux de savoir comment vous l'avez apprise. Puisque
vous parlez si bien le français et que le train de Prague ne part que
dans deux heures, vous devriez en déjeunant avec moi me conter
cela.--C'est une histoire très-simple, monsieur, et peu digne de votre
attention; mais si vous voulez bien l'écouter, je suis à vos ordres.
Nous nous mîmes à table, on apporta l'inévitable vin du Rhin, nous bûmes
quelques rasades, et voici, à peu d'expressions près, en quels termes
mon convive me fit l'histoire de son éducation musicale, ou plutôt le
récit des événements de sa vie.
HISTOIRE DU HARPISTE AMBULANT
Je suis né en Styrie: mon père était musicien ambulant, comme je suis
aujourd'hui. Après avoir parcouru pendant dix ans la France et y avoir
amassé un petit pécule, il revint dans son pays, où il se maria. Je vins
au monde un an après son mariage, et huit mois après ma naissance, ma
mère mourut. Mon père ne voulut pas me quitter, prit soin de moi, et
éleva mon enfance avec cette sollicitude dont les femmes seules sont
capables en général. Persuadé que, vivant en Allemagne, je ne pouvais
manquer de savoir l'allemand, il eut l'heureuse idée de m'apprendre
d'abord la langue française, en s'en servant exclusivement avec moi. Il
m'enseigna ensuite, aussitôt que mes forces me le permirent, l'usage des
deux instruments qui lui étaient le plus familiers, la harpe et la
carabine. Vous savez que nous tirons bien en Styrie, aussi devins-je
bientôt un chasseur estimé dans notre village, et mon père était-il fier
de moi. J'étais arrivé en même temps à une assez belle force sur la
harpe, quand mon père crut remarquer que mes progrès s'arrêtaient. Il
m'en demanda la raison; ne voulant pas la lui dire, je répondis en
l'assurant qu'il n'y avait pas de ma faute, que je travaillais chaque
jour comme de coutume, mais dehors, me sentant incapable de bien jouer
de la harpe enfermé dans notre pauvre maison. La vérité était que je ne
travaillais plus du tout. Voici pourquoi: J'avais une jolie voix
d'enfant, forte et bien timbrée; le plaisir que je trouvais à jouer de
la harpe dans les bois et parmi les sites les plus sauvages de nos
contrées, m'avait amené à chanter aussi en m'accompagnant, à chanter à
pleine voix, en déployant toute la force de mes poumons. J'écoutais
alors avec ravissement les sons que je produisais, rouler et se perdre
au loin dans les vallées, et cela m'exaltait d'une manière
extraordinaire, et j'improvisais les paroles et la musique de chansons
mêlées d'allemand et de français, dans lesquelles je cherchais à peindre
le vague enthousiasme qui me possédait. Ma harpe, toutefois, ne
répondait point à ce que je désirais pour l'accompagnement de ces chants
étranges; j'avais beau en briser les accords de vingt manières, cela me
paraissait toujours petit, misérable et sec, à tel point qu'un jour, à
la fin d'un couplet où je voulais un accord fort et retentissant, je
saisis instinctivement ma carabine, qui ne me quittait jamais et la
tirai en l'air pour obtenir l'explosion finale que la harpe me refusait.
C'était bien pis quand je voulais trouver de ces sons soutenus,
gémissants et doux, que recherche la rêverie et qui la font naître; la
harpe se montrait là plus impuissante encore.
Dans l'impossibilité d'en rien tirer de pareil, un jour où j'improvisais
plus mélancoliquement que de coutume, je cessai de chanter, et,
découragé, je demeurai en silence, couché sur la bruyère, la tête
appuyée sur mon instrument imparfait. Au bout de quelques instants, une
harmonie bizarre, mais douce, voilée, mystérieuse comme l'écho des
cantiques du paradis, sembla poindre à mon oreille... J'écoutai tout
ravi... et je remarquai que cette harmonie, qui s'exhalait de ma harpe,
sans que les cordes parussent vibrer, croissait en richesse et en
puissance, ou diminuait, selon le degré de force du vent. C'était le
vent, en effet, qui produisait ces accords extraordinaires dont je
n'avais jamais entendu parler!
--Vous ne connaissiez pas les harpes éoliennes?
--Non, monsieur. Je crus avoir fait une découverte réelle, je me
passionnai pour elle, et dès ce moment, au lieu de m'exercer au
mécanisme de mon instrument, je ne fis que me livrer à des expériences
qui m'absorbèrent tout entier. J'essayai vingt façons différentes de
l'accorder pour éviter la confusion produite par la vibration de tant de
cordes diverses, et j'en vins enfin, après bien des recherches, à en
accorder le plus grand nombre possible à l'unisson et à l'octave, en
supprimant toutes les autres. Alors seulement j'obtins des séries
d'accords vraiment magiques qui réalisèrent mon idéal; harmonies
célestes, sur lesquelles je chantais des hymnes sans fin, qui tantôt me
transportaient en des palais de cristal, au milieu de millions d'anges
aux ailes blanches, couronnés d'étoiles et chantant avec moi dans une
langue inconnue; tantôt, me plongeant dans une tristesse profonde, me
faisaient voir au milieu des nuages de pâles jeunes filles aux yeux
bleus, vêtues de leur longue chevelure blonde, plus belles que les
Séraphins, qui souriaient en versant des larmes et laissaient échapper
d'harmonieux gémissements emportés avec elles par l'orage jusqu'aux
extrémités de l'horizon; tantôt je m'imaginais voir Napoléon, dont mon
père m'avait si souvent raconté l'étonnante histoire; je me croyais dans
l'île où il est mort, je voyais sa garde immobile autour de lui; puis
c'était la sainte Vierge et sainte Madeleine et notre Seigneur
Jésus-Christ dans une église immense, le jour de Pâques: d'autres fois,
il me semblait être isolé bien haut dans l'air et que le monde entier
avait disparu; ou bien, je sentais des chagrins horribles, comme si
j'eusse perdu des êtres infiniment chers, et je m'arrachais les cheveux,
je sanglotais en me roulant à terre. Je ne puis exprimer la centième
partie de ce que j'éprouvais. Ce fut pendant une de ces scènes de
poétique désespoir que je fus rencontré un jour par des chasseurs du
pays. En voyant mes larmes, mon air égaré, les cordes de ma harpe en
partie détendues, ils me crurent devenu fou et bon gré mal gré me
ramenèrent chez mon père. Lui, qui depuis quelque temps s'était imaginé,
d'après mes façons d'être et mon inexplicable exaltation, que je buvais
de l'eau-de-vie (qu'il m'eût fallu voler alors, car je ne pouvais la
payer), n'adopta point leur idée. Persuadé que j'étais allé m'enivrer
quelque part, il me roua de coups et me tint enfermé au pain et à l'eau
pendant deux jours. Je supportai cette injuste punition sans rien
vouloir dire pour me disculper; je sentais qu'on n'eût point cru ni
compris la vérité. D'ailleurs, il me répugnait de mettre qui que ce fût
dans ma confidence; j'avais découvert un monde idéal et sacré, et je ne
voulais en dévoiler le mystère à personne. M. le curé, un brave homme
dont je ne vous ai rien dit encore, avait, au sujet de mes extases, une
tout autre manière de voir. «Ce sont peut-être, disait-il, des
visitations de l'esprit céleste. Cet enfant est sans doute destiné à
devenir un grand saint.»
L'époque de ma première communion arriva et mes visions harmoniques
devinrent plus fréquentes en augmentant d'intensité. Mon père alors
commença à perdre la mauvaise opinion qu'il avait conçue de moi et à
penser, lui aussi, que j'étais fou. M. le curé, au contraire, persistant
dans la sienne me demanda si je n'avais jamais songé à être prêtre.
«Non, monsieur, répondis-je, mais j'y songe maintenant, et il me semble
que je serais bien heureux d'embrasser ce saint état.»--«Eh bien! mon
enfant, examinez-vous, réfléchissez, nous en reparlerons.» Sur ces
entrefaites, mon père mourut après une courte maladie. J'avais quatorze
ans; je ressentis un grand chagrin, car il ne m'avait que rarement
battu, et je lui devais bien de la reconnaissance pour m'avoir élevé et
m'avoir appris trois choses: le français, la harpe et la carabine.
J'étais seul au monde, M. le curé me prit chez lui, et bientôt après,
sur l'assurance que je lui donnai de ma vocation pour l'état
ecclésiastique, il commença à me préparer aux connaissances qu'il exige.
Cinq années s'écoulèrent ainsi à étudier le latin, et j'étais sur le
point d'entreprendre mes études de théologie, quand un jour je tombai
brusquement amoureux, mais amoureux fou de deux filles à la fois! Vous
ne croyez peut-être pas cela possible, monsieur?
--Comment donc! mais je le crois parfaitement... Tout est possible en ce
genre aux organisations telles que la vôtre.
--Eh bien donc! ce fut comme je vous le dis... J'en aimai deux d'un
coup, une gaie et une sentimentale.
--Comme les deux cousines de _Freyschutz_?
--Précisément. Oh! le _Freyschutz_! il y a une de mes phrases
là-dedans!... Et dans les bois, aux jours d'orage, bien souvent... (Ici
le narrateur s'arrêta, regardant fixement en l'air, immobile, prêtant
l'oreille; il semblait entendre ses chères harmonies éoliennes, unies
sans doute à la romantique mélodie de Weber, dont il venait de parler.
Il pâlit, quelques larmes parurent sur ses paupières... Je n'avais garde
de troubler son rêve extatique, je l'admirais, je l'enviais même. Nous
gardâmes quelque temps le silence tous les deux. Enfin, essuyant
rapidement ses yeux et vidant son verre): Pardon, monsieur, reprit-il,
je vous ai malhonnêtement laissé seul pour suivre un instant mes
souvenirs. C'est que, voyez-vous, Weber m'aurait compris, lui, comme je
le comprends; il ne m'aurait pris ni pour un ivrogne, ni pour un fou, ni
pour un saint. Il a réalisé mes rêves, ou du moins il a rendu sensibles
au vulgaire quelques-unes de mes impressions.
--Au vulgaire, dites-vous! cherchez un peu, camarade, combien il y a
d'individus qui aient remarqué la phrase dont le souvenir seul vient de
vous émouvoir, et que je suis sûr d'avoir devinée: le solo de clarinette
sur le trémolo, dans l'ouverture, n'est-ce pas?
--Oui, oui, chut!
--Eh bien! citez à qui vous voudrez cette mélodie sublime, et vous
verrez que, sur cent mille personnes qui ont entendu le _Freyschutz_, il
n'y en a peut-être pas dix qui l'aient seulement remarquée.
--C'est fort possible. Mon Dieu, quel monde!... Bref, mes deux
maîtresses étaient donc les vraies héroïnes de Weber, et qui plus est,
l'une s'appelait Annette et l'autre Agathe, encore comme dans le
_Freyschutz_. Je n'ai jamais pu savoir laquelle des deux j'aimais le
mieux, seulement avec la gaie j'étais toujours triste, et la
mélancolique m'égayait.
--Cela devait être, nous sommes ainsi faits.