Je ne redoute rien pour ta constance de l'effet de mon récit

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BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE

HECTOR BERLIOZ

LES SOIRÉES

DE

L'ORCHESTRE

_NOUVELLE ÉDITION_

ENTIÈREMENT REVUE ET CORRIGÉE

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRE NOUVELLE

1878

LES SOIRÉES

DE L'ORCHESTRE

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

OUVRAGES

D'HECTOR BERLIOZ

FORMAT GRAND--8º,

MÉMOIRES D'HECTOR BERLIOZ, comprenant ses voyages en Italie, en

Allemagne, en Russie et en Angleterre, 1803-1865, avec un beau portrait

de l'auteur 1 vol.

FORMAT GRAND IN--18

A TRAVERS CHANTS 1 vol.

LES GROTESQUES DE LA MUSIQUE 1 vol.

LES SOIRÉES DE L'ORCHESTRE 1 vol.

HISTORIETTES ET SCÈNES MUSICALES (_sous presse_) 1 vol.

LES MUSICIENS ET LA MUSIQUE (_sous presse_) 1 vol.

F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY.

LES SOIRÉES

DE

L'ORCHESTRE

PAR

HECTOR BERLIOZ

TROISIÈME ÉDITION

ENTIÈREMENT REVUE ET CORRIGÉE

PARIS

CALMANN LÉVY, ÉDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES

RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15

A LA LIBRAIRE NOUVELLE

1878

Droits de reproduction et de traduction réservés

A

MES BONS AMIS

LES ARTISTES DE L'ORCHESTRE

DE Xeme

VILLE CIVILISÉE

LES

SOIRÉES DE L'ORCHESTRE

PROLOGUE

Il y a dans le nord de l'Europe un théâtre lyrique où il est d'usage que

les musiciens, dont plusieurs sont gens d'esprit, se livrent à la

lecture et même à des causeries plus ou moins littéraires et musicales

pendant l'exécution de tous les opéras médiocres. C'est dire assez

qu'ils lisent et causent beaucoup. Sur tous les pupitres, à côté du

cahier de musique, se trouve, en conséquence, un livre tel quel. De

sorte que le musicien qui paraît le plus absorbé dans la contemplation

de sa partie, le plus occupé à compter ses pauses, à suivre de l'oeil sa

réplique, est fort souvent acquis tout entier aux merveilleuses scènes

de Balzac, aux charmants tableaux de moeurs de Dickens, et même à l'étude

de quelque science. J'en sais un qui, pendant les quinze premières

représentations d'un opéra célèbre, a lu, relu, médité et compris les

trois volumes du _Cosmos_ de Humboldt; un autre qui, durant le long

succès d'un sot ouvrage très-obscur aujourd'hui, est parvenu à apprendre

l'anglais, et un autre encore qui, doué d'une mémoire exceptionnelle, a

raconté à ses voisins plus de dix volumes de contes, nouvelles,

anecdotes et gaillardises.

Un seul des membres de cet orchestre ne se permet aucune distraction.

Tout à son affaire, actif, infatigable, les yeux fixés sur ses notes, le

bras toujours en mouvement, il se croirait déshonoré s'il venait à

omettre une croche ou à mériter un reproche sur sa qualité de son. A la

fin de chaque acte, rouge, suant, exténué, il respire à peine; et

pourtant il n'ose profiter des instants que lui laisse la suspension des

hostilités musicales pour aller boire un verre de bière au café voisin.

La crainte de manquer, en s'attardant, les premières mesures de l'acte

suivant, suffit pour le clouer à son poste. Touché de son zèle, le

directeur du théâtre auquel il appartient lui envoya un jour six

bouteilles de vin _à titre d'encouragement_. L'artiste, qui a la

conscience de sa _valeur,_ loin de recevoir ce présent avec gratitude,

le renvoya superbement au directeur avec ces mots: «Je n'ai pas besoin

d'encouragement!» On devine que je veux parler du joueur de grosse

caisse.

Ses confrères, au contraire, ne font guère trêve à leurs lectures,

récits, discussions et causeries, qu'en faveur des grands chefs-d'oeuvre,

ou quand, dans les opéras ordinaires, le compositeur leur a confié une

partie principale et dominante auquel cas leur distraction volontaire

serait trop aisément remarquée et les compromettrait. Mais alors encore,

l'orchestre ne se trouvant jamais mis en évidence tout entier, il

s'ensuit que si la conversation et les études littéraires languissent

d'une part, elles se raniment de l'autre, et que les beaux parleurs du

côté gauche reprennent la parole quand ceux du côté droit reprennent

leur instrument.

Mon assiduité à fréquenter en amateur ce club d'instrumentistes, pendant

le séjour que je fais annuellement dans la ville où il est institué, m'a

permis d'y entendre narrer un assez bon nombre d'anecdotes et de petits

romans; j'y ai même souvent, je l'avoue, rendu leur politesse aux

conteurs, en faisant quelque récit ou lecture à mon tour. Or, le

musicien d'orchestre est naturellement rabâcheur, et quand il a

intéressé ou fait rire une fois son auditoire par un bon mot ou une

historiette quelconque, fût-ce le 25 décembre, on peut être bien sûr

que, pour rechercher un nouveau succès par le même moyen, il n'attendra

pas la fin de l'année. De sorte, qu'à force d'écouter ces jolies choses,

elles ont fini par m'obséder presque autant que les plates partitions

auxquelles on les faisait servir d'accompagnement; et je me décide à les

écrire, à les publier même, ornées des dialogues épisodiques des

auditeurs et des narrateurs, afin d'en donner un exemplaire à chacun

d'eux et qu'on n'en parle plus.

Il est entendu que le joueur de grosse caisse seul n'aura point part à

mes largesses bibliographiques. Un homme aussi laborieux et aussi fort

dédaigne les exercices d'esprit.

PERSONNAGES DU DIALOGUE

* * * * *

LE CHEF D'ORCHESTRE.

CORSINO, premier violon, compositeur.

SIEDLER, chef des seconds violons.

DIMSKI, première contre-basse.

TURUTH, seconde flûte.

KLEINER aîné, timbalier.

KLEINER jeune, premier violoncelle.

DERVINCK, premier hautbois.

WINTER, second basson.

BACON, alto. (Ne descend point de celui qui inventa la poudre.)

MORAN, premier cor.

SCHMIDT, troisième cor.

CARLO, garçon d'orchestre.

UN MONSIEUR, habitué des stalles du parquet.

L'AUTEUR.

* * * * *

PREMIÈRE SOIRÉE

LE PREMIER OPÉRA, nouvelle du passé.--VINCENZA, nouvelle

sentimentale.--VEXATIONS DE KLEINER l'aîné.

On joue un opéra français moderne très-plat.

--Les musiciens entrent à l'orchestre avec un air évident de mauvaise

humeur et de dégoût. Ils dédaignent de prendre l'accord; ce à quoi leur

chef paraît ne point faire attention. A la première émission du la d'un

hautbois, les violons s'aperçoivent pourtant qu'ils sont d'un grand

quart de ton au-dessus du diapason des instruments à vent. «Tiens, dit

l'un d'eux, l'orchestre est agréablement discordant! jouons ainsi

l'ouverture, ce sera drôle!» En effet, les musiciens exécutent bravement

leur partie, sans faire grâce au public d'une note. Sans lui faire tort,

voulais-je dire; car l'auditoire, ravi de ce plat charivari rhythmé, a

crié bis, et le chef d'orchestre se voit contraint de recommencer.

Seulement, par politique, il exige que les instruments à cordes

veuillent bien prendre le ton des instruments à vent. C'est un

intrigant! On est d'accord. On répète l'ouverture qui, cette fois, ne

produit aucun effet. L'opéra commence, et peu à peu les musiciens

cessent de jouer. «Sais-tu, dit Siedler, le chef des seconds violons, à

son voisin de pupitre, ce qu'on a fait de notre camarade Corsino qui

manque ce soir à l'orchestre?--Non. Que lui est-il arrivé?--On l'a mis

en prison. Il s'était permis d'insulter le directeur de notre théâtre,

sous prétexte que, ce digne homme lui ayant commandé la musique d'un

ballet, quand cette partition a été faite, on ne l'a ni exécutée ni

payée. Il était dans une rage...--Parbleu! il n'y a pas de quoi perdre

patience, peut-être?... Je voudrais bien te voir berner de la sorte,

pour apprécier ta force d'âme et ta résignation...--Oh! moi, je ne suis

pas si sot: je sais trop que la parole de notre directeur ne vaut pas

plus que sa signature. Mais bah! on rendra bientôt la liberté à Corsino;

on ne remplace pas aisément un violon de sa force!--Ah! c'est pour cela

qu'il a été arrêté? dit un alto en déposant son archet. Pourvu qu'il

trouve quelque jour à prendre sa revanche, comme cet Italien qui fit au

seizième siècle le premier essai de musique dramatique!--Quel

Italien?--Alfonso della Viola, un contemporain du fameux orfèvre,

statuaire, ciseleur, Benvenuto Cellini. J'ai là dans ma poche une

nouvelle qu'on vient de publier et dont ils sont les héros, je veux vous

la lire.--Voyons la nouvelle!--Recule un peu ta chaise, toi, tu

m'empêches d'approcher.--Ne fais donc pas tant de bruit avec ta

contre-basse, Dimski; ou nous n'entendrons rien. N'es-tu pas encore las

de jouer cette stupide musique?--Il y a une histoire? attendez; j'en

suis.» Dimski s'empresse de quitter son instrument. Tout le centre de

l'orchestre se dispose alors autour du lecteur qui déroule sa brochure,

et, le coude appuyé sur une caisse de cor, commence ainsi à demi-voix.

LE PREMIER OPÉRA

NOUVELLE DU PASSÉ

1555

Florence, 17 juillet 1555[1].

ALFONSO DELLA VIOLA A BENVENUTO CELLINI

Je suis triste, Benvenuto; je suis fatigué, dégoûté ou plutôt, à dire

vrai, je suis malade, je me sens maigrir, comme tu maigrissais avant

d'avoir vengé la mort de Francesco. Mais tu fus bientôt guéri, toi, et

le jour de ma guérison arrivera-t-il jamais!... Dieu le sait. Pourtant

quelle souffrance fut plus que la mienne digne de pitié? A quel

malheureux le Christ et sa sainte Mère feraient-ils plus de justice en

lui accordant ce remède souverain, ce baume précieux, le plus puissant

de tous pour calmer les douleurs amères de l'artiste outragé dans son

art et dans sa personne, la vengeance. Oh! non, Benvenuto, non, sans

vouloir te contester le droit de poignarder le misérable officier qui

avait tué ton frère, je ne puis m'empêcher de mettre entre ton offense

et la mienne une distance infinie. Qu'avait fait, après tout, ce pauvre

diable? versé le sang du fils de ta mère, il est vrai. Mais l'officier

commandait une ronde de nuit; Francesco était ivre; après avoir insulté

sans raison, assailli à coups de pierres le détachement, il en était

venu, dans son extravagance, à vouloir enlever leurs armes à ces

soldats; ils en firent usage, et ton frère périt. Rien n'était plus

facile à prévoir, et, conviens-en, rien n'était plus juste.

Je n'en suis pas là, moi. Bien qu'on ait fait pis que de me tuer, je

n'ai en rien mérité mon sort; et c'est quand j'avais droit à des

récompenses, que j'ai reçu l'outrage et l'avanie.

Tu sais avec quelle persévérance je travaille depuis longues années à

accroître les forces, à multiplier les ressources de la musique. Ni le

mauvais vouloir des anciens maîtres, ni les stupides railleries de leurs

élèves, ni la méfiance des dilettanti qui me regardent comme un homme

bizarre, plus près de la folie que du génie, ni les obstacles matériels

de toute espèce qu'engendre la pauvreté, n'ont pu m'arrêter, tu le sais.

Je puis le dire, puisqu'à mes yeux le mérite d'une telle conduite est

parfaitement nul.

Ce jeune Montecco, nommé Roméo, dont les aventures et la mort tragique

firent tant de bruit à Vérone, il y a quelques années, n'était

certainement pas le maître de résister au charme qui l'entraînait sur

les pas de la belle Giulietta, fille de son mortel ennemi. La passion

était plus forte que les insultes des valets Capuletti, plus forte que

le fer et le poison dont il était sans cesse menacé; Giulietta l'aimait,

et pour une heure passée auprès d'elle, il eût mille fois bravé la mort.

Eh bien! ma Giulietta à moi, c'est la musique, et, par le ciel! j'en

suis aimé.

Il y a deux ans, je formai le plan d'un ouvrage de théâtre sans pareil

jusqu'à ce jour, où le chant, accompagné de divers instruments, devait

remplacer le langage parlé et faire naître, de son union avec le drame,

des impressions telles que la plus haute poésie n'en produisit jamais.

Par malheur, ce projet était fort dispendieux; un souverain ou un juif

pouvait seul entreprendre de le réaliser.

Tous nos princes d'Italie ont entendu parler du mauvais effet de la

prétendue tragédie en musique exécutée à Rome à la fin du siècle

dernier; le peu de succès de l'_Orfeo_ d'Angelo Politiano, autre essai

du même genre, ne leur est pas inconnu, et rien n'eût été plus inutile

que de réclamer leur appui pour une entreprise où de vieux maîtres

avaient échoué si complétement. On m'eût de nouveau taxé d'orgueil et de

folie.

Pour les juifs, je n'y pensai pas un instant; tout ce que je pouvais

raisonnablement espérer d'eux, c'était, au simple énoncé de ma

proposition, d'être éconduit sans injures et sans huées de la

valetaille; encore n'en connaissais-je pas un assez intelligent, pour

qu'il ne fût permis de compter avec quelque certitude sur une telle

générosité. J'y renonçai donc, non sans chagrin, tu peux m'en croire; et

ce fut le coeur serré que je repris le cours des travaux obscurs qui me

font vivre, mais qui ne s'accomplissent qu'aux dépens de ceux dont la

gloire et la fortune seraient peut-être le prix.

Une autre idée nouvelle, bientôt après, vint me troubler encore. Ne ris

pas de mes découvertes, Cellini, et garde-toi surtout de comparer mon

art naissant à ton art depuis longtemps formé. Tu sais assez de musique

pour me comprendre. De bonne foi, crois-tu que nos traînants madrigaux à

quatre parties soient le dernier degré de perfection où la composition

et l'exécution puissent atteindre? Le bon sens n'indique-t-il pas que,

sous le rapport de l'expression, comme sous celui de la forme musicale,

ces oeuvres tant vantées ne sont qu'enfantillages et niaiseries.

Les paroles expriment l'amour, la colère, la jalousie, la vaillance; et

le chant, toujours le même, ressemble à la triste psalmodie des moines

mendiants. Est-ce là tout ce que peuvent faire la mélodie, l'harmonie,

le rhythme? N'y a-t-il pas de ces diverses parties de l'art mille

applications qui nous sont inconnues? Un examen attentif de ce qui est

ne fait-il pas pressentir avec certitude ce qui sera et ce qui devrait

être? Et les instruments, en a-t-on tiré parti? Qu'est-ce que notre

misérable accompagnement qui n'ose quitter la voix et la suit

continuellement à l'unisson ou à l'octave? La musique instrumentale,

prise individuellement, existe-t-elle? Et dans la manière d'employer la

vocale, que de préjugés, que de routine! Pourquoi toujours chanter à

quatre parties, lors même qu'il s'agit d'un personnage qui se plaint de

son isolement?

Est-il possible de rien entendre de plus déraisonnable que ces

_canzonnette_ introduites depuis peu dans les tragédies, où un acteur,

qui parle en son nom et paraît seul en scène, n'en est pas moins

accompagné par trois autres voix placées dans la coulisse, d'où elles

suivent son chant tant bien que mal?

Sois-en sûr, Benvenuto, ce que nos maîtres, enivrés de leurs oeuvres,

appellent aujourd'hui le comble de l'art, est aussi loin de ce qu'on

nommera musique dans deux ou trois siècles, que les petits monstres

bipèdes, pétris avec de la boue par les enfants, sont loin de ton

sublime Persée ou du Moïse de Buonarotti.

Il y a donc d'innombrables modifications à apporter dans un art aussi

peu avancé... des progrès immenses lui restent donc à faire. Et pourquoi

ne contribuerais-je pas à donner l'impulsion qui les amènera?...

Mais, sans te dire en quoi consiste ma dernière invention, qu'il te

suffise de savoir qu'elle était de nature à pouvoir être mise en lumière

à l'aide des moyens ordinaires et sans avoir recours au patronage des

riches et des grands. C'était du temps seulement qu'il me fallait; et

l'oeuvre, une fois terminée, l'occasion de la produire au grand jour eût

été facile à trouver, pendant les fêtes qui allaient attirer à Florence

l'élite des seigneurs et des amis des arts de toutes les nations.

Or, voilà le sujet de l'âcre et noire colère qui me ronge le coeur:

Un matin que je travaillais à cette composition singulière dont le

succès m'eût rendu célèbre dans toute l'Europe, monseigneur Galeazzo,

l'homme de confiance du grand-duc, qui, l'an passé, avait fort goûté ma

scène d'Ugolino, vient me trouver et me dit: «Alfonso, ton jour est

venu. Il ne s'agit plus de madrigaux, de cantates, ni de chansonnettes.

Écoute-moi; les fêtes du mariage seront splendides, on n'épargne rien

pour leur donner un éclat digne des deux familles illustres qui vont

s'allier; tes derniers succès ont fait naître la confiance; à la cour

maintenant on croit en toi.

«J'avais connaissance de ton projet de tragédie en musique, j'en ai

parlé à monseigneur; ton idée lui plaît. A l'oeuvre donc, que ton rêve

devienne une réalité. Écris ton drame lyrique et ne crains rien pour son

exécution; les plus habiles chanteurs de Rome et de Milan seront mandés

à Florence; les premiers virtuoses en tout genre seront mis à ta

disposition; le prince est magnifique, il ne te refusera rien; réponds à

ce que j'attends de toi, ton triomphe est certain et ta fortune est

faite.»

Je ne sais ce qui se passa en moi à ce discours inattendu; mais je

demeurai muet et immobile. L'étonnement, la joie me coupèrent la parole,

et je pris l'attitude d'un idiot. Galeazzo ne se méprit pas sur la cause

de mon trouble, et me serrant la main: «Adieu, Alfonso; tu consens,

n'est-ce pas? Tu me promets de laisser toute autre composition pour te

livrer exclusivement à celle que Son Altesse te demande? Songe que le

mariage aura lieu dans trois mois!» Et comme je répondais toujours

affirmativement par un signe de tête, sans pouvoir parler: «Allons,

calme-toi, Vésuve; adieu. Tu recevras demain ton engagement, il sera

signé ce soir. C'est une affaire faite. Bon courage; nous comptons sur

toi.»

Demeuré seul, il me sembla que toutes les cascades de Terni et Tivoli

bouillonnaient dans ma tête.

Ce fut bien pis quand j'eus compris mon bonheur, quand je me fus

représenté de nouveau la grandeur et la beauté de ma tâche. Je m'élance

sur mon libretto, qui jaunissait abandonné dans un coin depuis si

longtemps; je revois Paulo, Francesca, Dante, Virgile, et les ombres et

les damnés; j'entends cet amour ravissant soupirer et se plaindre; de

tendres et gracieuses mélodies pleines d'abandon, de mélancolie, de

chaste passion, se déroulent au dedans de moi; l'horrible cri de haine

de l'époux outragé retentit; je vois deux cadavres enlacés rouler à ses

pieds; puis je retrouve les âmes toujours unies des deux amants,

errantes et battues des vents aux profondeurs de l'abîme; leurs voix

plaintives se mêlent au bruit sourd et lointain des fleuves infernaux,

aux sifflements de la flamme, aux cris forcenés des malheureux qu'elle

poursuit, à tout l'affreux concert des douleurs éternelles...

Pendant trois jours, Cellini, j'ai marché sans but, au hasard, dans un

vertige continuel; pendant trois nuits j'ai été privé de sommeil. Ce

n'est qu'après ce long accès de fièvre, que la pensée lucide et le

sentiment de la réalité me sont revenus. Il m'a fallu tout ce temps de

lutte ardente et désespérée pour dompter mon imagination et dominer mon

sujet. Enfin je suis resté le maître.

Dans ce cadre immense, chaque partie du tableau, disposée dans un ordre

simple et logique, s'est montrée peu à peu revêtue de couleurs sombres

ou brillantes, de demi-teintes ou de tons tranchés; les formes humaines

ont apparu, ici pleines de vie, là sous le pâle et froid aspect de la

mort. L'idée poétique, toujours soumise au sens musical, n'a jamais été

pour lui un obstacle; j'ai fortifié, embelli et grandi l'une par

l'autre. Enfin j'ai fait ce que je voulais, comme je le voulais, avec

tant de facilité, qu'à la fin du deuxième mois l'ouvrage entier était

déjà terminé.

Le besoin de repos se faisait sentir, je l'avoue; mais en songeant à

toutes les minutieuses précautions qui me restaient à prendre pour

assurer l'exécution de mon oeuvre, la vigueur et la vigilance me sont

revenues. J'ai surveillé les chanteurs, les musiciens, les machinistes,

les décorateurs.

Tout s'est fait en ordre, avec la plus étonnante précision; et cette

gigantesque machine musicale allait se mouvoir majestueusement, quand un

coup inattendu est venu en briser les ressorts et anéantir à la fois, et

la belle tentative, et les légitimes espérances de ton malheureux ami.

Le grand-duc, qui de son propre mouvement m'avait demandé ce drame en

musique; lui qui m'avait fait abandonner l'autre composition sur

laquelle je comptais pour populariser mon nom; lui dont les paroles

dorées avaient gonflé un coeur, enflammé une imagination d'artiste, il se

joue de tout cela maintenant; il dit à cette imagination de se

refroidir, à ce coeur de se calmer ou de se briser; que lui importe! Il

s'oppose, enfin, à la représentation de _Francesca_; l'ordre est donné

aux artistes romains et milanais de retourner chez eux; mon drame ne

sera pas mis en scène; le grand-duc n'en veut plus; IL A CHANGÉ

D'IDÉE... La foule qui se pressait déjà à Florence, attirée moins encore

par l'appareil des noces que par l'intérêt de curiosité que la fête

musicale annoncée excitait dans toute l'Italie, cette foule avide de

sensations nouvelles, trompée dans son attente, s'enquiert bientôt du

motif qui la prive ainsi brutalement du spectacle qu'elle était venue

chercher, et ne pouvant le découvrir, n'hésite pas à l'attribuer à

l'incapacité du compositeur. Chacun dit: «Ce fameux drame était absurde,

sans doute; le grand-duc, informé à temps de la vérité, n'aura pas voulu

que l'impuissante tentative d'un artiste ambitieux vint jeter du

ridicule sur la solennité qui se prépare. Ce ne peut être autre chose.

Un prince ne manque pas ainsi à sa parole. Della Viola est toujours le

même vaniteux extravagant que nous connaissions; son ouvrage n'était pas

présentable, et par égard pour lui, on s'abstient de l'avouer.» O

Cellini! ô mon noble et fier et digne ami! réfléchis un instant, et

d'après toi-même juge de ce que j'ai dû éprouver à cet incroyable abus

de pouvoir, à cette violation inouïe des promesses les plus formelles, à

cet horrible affront qu'il était impossible de redouter, à cette

calomnie insolente d'une production que personne au monde, excepté moi,

ne connaît encore.

Que faire? que dire à cette tourbe de lâches imbéciles qui rient en me

voyant? que répondre aux questions de mes partisans? à qui m'en prendre?

quel est l'auteur de cette machination diabolique? et comment en avoir

raison? Cellini! Cellini! pourquoi es-tu en France? que ne puis-je te

voir, te demander conseil, aide et assistance? Par Bacchus, ils me

rendront réellement fou... Lâcheté! honte! je viens de sentir des

larmes dans mes yeux. Arrière toute faiblesse! c'est la force,

l'attention et le sang-froid qui me sont indispensables, au contraire,

car je veux me venger, Benvenuto, je le veux. Quand et comment, il

n'importe; mais je me vengerai, je te le jure, et tu seras content.

Adieu. L'éclat de tes nouveaux triomphes est venu jusqu'à nous; je t'en

félicite et m'en réjouis de toute mon âme. Dieu veuille seulement que le

roi François te laisse le temps de répondre à ton ami _souffrant et non

vengé_.

ALFONSO DELLA VIOLA

Paris, 20 août 1555

BENVENUTO A ALFONSO

J'admire, cher Alfonso, la candeur de ton indignation. La mienne est

grande, sois-en bien convaincu; mais elle est plus calme. J'ai trop

souvent rencontré de semblables déceptions pour m'étonner de celle que

tu viens de subir. L'épreuve était rude, j'en conviens, pour ton jeune

courage, et les révoltes de ton âme contre une insulte si grave et si

peu méritée sont justes autant que naturelles. Mais, pauvre enfant, tu

entres à peine dans la carrière. Ta vie retirée, tes méditations, tes

travaux solitaires, ne pouvaient rien t'apprendre des intrigues qui

s'agitent dans les hautes régions de l'art, ni du caractère réel des

hommes puissants, trop souvent arbitres du sort des artistes.

Quelques événements de mon histoire, que je t'ai laissé ignorer

jusqu'ici, suffiront à t'éclairer sur notre position à tous et sur la

tienne propre.

Je ne redoute rien pour ta constance de l'effet de mon récit; ton

caractère me rassure; je le connais, je l'ai bien étudié. Tu

persévéreras, tu arriveras au but malgré tout; tu es un homme de fer, et

le caillou lancé contre ta tête par les basses passions embusquées sur

ta route, loin de briser ton front, en fera jaillir le feu. Apprends

donc tout ce que j'ai souffert, et que ces tristes exemples de

l'injustice des grands te servent de leçon.

L'évêque de Salamanque, ambassadeur de Rome, m'avait demandé une grande

aiguière, dont le travail, extrêmement minutieux et délicat, me prit

plus de deux mois, et qui, en raison de l'énorme quantité de métaux

précieux nécessaires à sa composition, m'avait presque ruiné. Son

Excellence se répandit en éloges sur le rare mérite de mon ouvrage, le

fit emporter, et me laissa deux grands mois sans plus parler de paiement

que si elle n'eût reçu de moi qu'une vieille casserole ou une médaille

de Fioretti. Le bonheur voulut que le vase revînt entre mes mains pour

une petite réparation; je refusai de le rendre.

Le maudit prélat, après m'avoir accablé d'injures dignes d'un prêtre et

d'un Espagnol, s'avisa de vouloir me soutirer un reçu de la somme qu'il

me devait encore; mais comme je ne suis pas homme à me laisser prendre à

un piége aussi grossier, Son Excellence en vint à faire assaillir ma

boutique par ses valets. Je me doutai du tour; aussi, quand cette

canaille s'avança pour enfoncer ma porte, Ascanio, Paulino et moi, armés

jusqu'aux dents, nous lui fîmes un tel accueil que le lendemain, grâce à

mon escopette et à mon long poignard, je fus enfin payé[2].

Plus tard il m'arriva bien pis, quand j'eus fait le célèbre bouton de la

chape du pape, travail merveilleux que je ne puis m'empêcher de te

décrire. J'avais situé le gros diamant précisément au milieu de

l'ouvrage, et j'avais placé Dieu assis dessus, dans une attitude si

dégagée, qu'il n'embarrassait pas du tout le joyau, et qu'il en

résultait une très-belle harmonie; il donnait la bénédiction en élevant

la main droite. J'avais disposé, au-dessous, trois petits anges qui le

soutenaient en élevant les bras en l'air. Un de ces anges, celui du

milieu, était en ronde bosse, les deux autres en bas-relief. Il y avait

à l'entour une quantité d'autres petits anges disposés avec d'autres

pierres fines. Dieu portait un manteau qui voltigeait, et d'où sortaient

un grand nombre de chérubins et mille ornements d'un admirable effet.

Clément VII, plein d'enthousiasme quand il vit le bouton, me promit de

me donner tout ce que je demanderais. La chose cependant en resta là; et

comme je refusais de faire un calice qu'il me demandait en outre,

toujours sans donner d'argent, ce bon pape, devenu furieux comme une

bête féroce, me fit loger en prison pendant six semaines. C'est tout ce

que j'en ai jamais obtenu[3]. Il n'y avait pas un mois que j'étais en

liberté quand je rencontrai Pompeo, ce misérable orfévre qui avait

l'insolence d'être jaloux de moi, et contre lequel, pendant longtemps,

j'ai eu assez de peine à défendre ma pauvre vie. Je le méprisais trop

pour le haïr; mais il prit, en me voyant, un air railleur qui ne lui

était pas ordinaire, et que, cette fois, aigri comme je l'étais, il me

fut impossible de supporter. A mon premier mouvement pour le frapper au

visage, la frayeur lui fit détourner la tête, et le coup de poignard

porta précisément au-dessous de l'oreille. Je ne lui en donnai que deux,

car au premier il tomba mort dans ma main. Mon intention n'avait pas été

de le tuer, mais dans l'état d'esprit où je me trouvais, est-on jamais

sûr de ses coups? Ainsi donc, après avoir subi un odieux emprisonnement,

me voilà de plus obligé de prendre la fuite pour avoir, sous l'impulsion

de la juste colère causée par la mauvaise foi et l'avarice d'un pape,

écrasé un scorpion.

Paul III, qui m'accablait de commandes de toute espèce, ne me les payait

pas mieux que son prédécesseur; seulement, pour mettre en apparence les

torts de mon côté, il imagina un expédient digne de lui et vraiment

atroce. Les ennemis que j'avais en grand nombre autour de Sa Sainteté,

m'accusent un jour auprès d'elle d'avoir volé des bijoux à Clément.

Paul III, sachant bien le contraire, feint cependant de me croire

coupable, et me fait enfermer au château Saint-Ange; dans ce fort que

j'avais si bien défendu quelques années auparavant pendant le siége de

Rome; sous ces remparts d'où j'avais tiré plus de coups de canon que

tous les canonniers ensemble, et d'où j'avais, à la grande joie du pape,

tué moi-même le connétable de Bourbon. Je viens à bout de m'échapper,

j'arrive aux murailles extérieures; suspendu à une corde au-dessus des

fossés, j'invoque Dieu qui connaît la justice de ma cause, je lui crie,

en me laissant tomber: «Aidez-moi donc, Seigneur, puisque je m'aide!»

Dieu ne m'entend pas, et dans ma chute, je me brise une jambe. Exténué,

mourant, couvert de sang, je parviens, en me traînant sur les mains et

sur les genoux, jusqu'au palais de mon ami intime, le cardinal Cornaro.

Cet infâme me livre traîtreusement au pape pour obtenir un évêché.

Paul me condamne à mort, puis, comme s'il se repentait de terminer trop

promptement mon supplice, il me fait plonger dans un cachot fétide tout

rempli de tarentules et d'insectes venimeux, et ce n'est qu'au bout de

six mois de ces tortures que, tout gorgé de vin, dans une nuit d'orgie,

il accorde ma grâce à l'ambassadeur français[4].

Ce sont là, cher Alfonso, des souffrances terribles et des persécutions

bien difficiles à supporter; ne t'imagine pas que la blessure faite

récemment à ton amour-propre puisse t'en donner une juste idée.

D'ailleurs, l'injure adressée à l'oeuvre et au génie de l'artiste te

semblât-elle plus pénible encore que l'outrage fait à sa personne,

celle-là m'a-t-elle manqué, dis, à la cour de notre admirable grand-duc,

quand j'ai fondu Persée? Tu n'as oublié, je pense, ni les surnoms

grotesques dont on m'appelait, ni les insolents sonnets qu'on placardait

chaque nuit à ma porte, ni les cabales au moyen desquelles on sut

persuader à Côme que mon nouveau procédé de fonte ne réussirait pas, et

que c'était folie de me confier le métal. Ici même, à cette brillante

cour de France, où j'ai fait fortune, où je suis puissant et admiré,

n'ai-je pas une lutte de tous les instants, sinon avec mes rivaux (ils

sont hors de combat aujourd'hui), au moins avec la favorite du roi,

madame d'Étampes, qui m'a pris en haine, je ne sais pourquoi! Cette

méchante chienne dit tout le mal possible de mes ouvrages[5]; cherche,

par mille moyens, à me nuire dans l'esprit de Sa Majesté; et, en vérité,

je commence à être si las de l'entendre aboyer sur ma trace, que, sans

un grand ouvrage récemment entrepris, dont j'espère plus d'honneur que

de tous mes précédents travaux, je serais déjà sur la route d'Italie.

Va, va, j'ai connu tous les genres de maux que le sort puisse infliger à

l'artiste. Et je vis encore, cependant. Et ma vie glorieuse fait le

tourment de mes ennemis. Et je l'avais prévu. Et maintenant je puis les

abîmer dans mon mépris. Cette vengeance marche à pas lents, il est vrai,

mais pour l'homme inspiré, sûr de lui-même, patient et fort, elle est

certaine. Songe, Alfonso, que j'ai été insulté plus de mille fois, et

que je n'ai tué que sept ou huit hommes; et quels hommes! je rougis d'y

penser. La vengeance directe et personnelle est un fruit rare, qu'il

n'est pas donné à tous de cueillir. Je n'ai eu raison ni de Clément VII,

ni de Paul III, ni de Cornaro, ni de Côme, ni de madame d'Étampes, ni de

cent autres lâches puissants; comment donc te vengerais-tu, toi, de ce

même Côme, de ce grand-duc, de ce Mécène ridicule qui ne comprend pas

plus ta musique que ma sculpture, et qui nous a si platement offensés

tous les deux? Ne pense pas à le tuer, au moins; ce serait une insigne

folie, dont les conséquences ne sont pas douteuses. Deviens un grand

musicien, que ton nom soit illustre, et si quelque jour sa sotte vanité

le portait à t'offrir ses faveurs, repousse-les, n'accepte jamais rien

de lui et ne fais jamais rien pour lui. C'est le conseil que je te

donne; c'est la promesse que j'exige de toi; et, crois-en mon

expérience, c'est aussi, cette fois, l'unique vengeance qui soit à ta

portée.

Je t'ai dit tout à l'heure que le roi de France, plus généreux et plus

noble que nos souverains italiens, m'avait enrichi; c'est donc à moi,

artiste, qui t'aime, te comprends et t'admire, à tenir la parole du

prince sans esprit et sans coeur qui te méconnaît. Je t'envoie dix mille

écus. Avec cette somme tu pourras, je pense, parvenir à monter dignement

ton drame en musique; ne perds pas un instant. Que ce soit à Rome, à

Naples, à Milan, à Ferrare, partout, excepté à Florence; il ne faut pas

qu'un seul rayon de ta gloire puisse se refléter sur le grand-duc.

Adieu, cher enfant, la vengeance est bien belle, et pour elle on peut

être tenté de mourir;--mais l'art est encore plus beau, n'oublie jamais

que, _malgré tout, il faut vivre pour lui_.

Ton ami. BENVENUTO CELLINI

Paris, 10 juin 1557.

BENVENUTO CELLINI A ALFONSO DELLA VIOLA

Misérable! baladin! saltimbanque! cuistre! castrat! joueur de flûte[6].

C'était bien la peine de jeter tant de cris, de souffler tant de

flammes, de tant parler d'offense et de vengeance, de rage et d'outrage,

d'invoquer l'enfer et le ciel, pour arriver enfin à une aussi vulgaire

conclusion! Ame basse et sans ressort! fallait-il proférer de telles

menaces puisque ton ressentiment était de si frêle nature, que deux ans

à peine après avoir reçu l'insulte à la face, tu devais t'agenouiller

lâchement pour baiser la main qui te l'infligea.

Quoi! ni la parole que tu m'avais donnée, ni les regards de l'Europe

aujourd'hui fixés sur toi, ni ta dignité d'homme et d'artiste, n'ont pu

te garantir des séductions de cette cour, où règnent l'intrigue,

l'avarice et la mauvaise foi; de cette cour où tu fus honni, méprisé, et

qui te chassa comme un valet infidèle! Il est donc vrai! tu composes

pour le grand-duc! Il s'agit même, dit-on, d'une oeuvre plus vaste et

plus hardie encore que celles que tu as produites jusqu'ici. L'Italie

musicale tout entière doit prendre part à la fête. On dispose les

jardins du palais Pitti; cinq cents virtuoses habiles, réunis sous ta

direction dans un vaste et beau pavillon décoré par Michel-Ange,

verseront à flots la splendide harmonie sur un peuple haletant, éperdu,

enthousiasmé. C'est admirable! Et tout cela pour le grand-duc, pour

Florence, pour cet homme et cette ville qui t'ont si indignement

traité! Oh! quelle ridicule bonhomie était la mienne quand je cherchais

à calmer ta puérile colère d'un jour! oh! la miraculeuse simplicité qui

me faisait prêcher la continence à l'eunuque, la lenteur au colimaçon!

Sot que j'étais!

Mais quelle puissante passion a donc pu t'amener à ce degré

d'abaissement? La soif de l'or? tu es plus riche que moi aujourd'hui.

L'amour de la renommée? quel nom fut jamais plus populaire que celui

d'Alfonso, depuis le prodigieux succès de ta tragédie de _Francesca_, et

celui, non moins grand, des trois autres drames lyriques qui l'ont

suivie. D'ailleurs, qui t'empêchait de choisir une autre capitale pour

le théâtre de ton nouveau triomphe? Aucun souverain ne t'eût refusé ce

que le _grand_ Côme vient de t'offrir. Partout, à présent, tes chants

sont aimés et admirés; ils retentissent d'un bout de l'Europe à l'autre;

on les entend à la ville, à la cour, à l'armée, à l'église: le roi

François ne cesse de les répéter; madame d'Étampes, elle-même, trouve

que _tu n'es pas sans talent pour un Italien_; justice égale t'est

rendue en Espagne; les femmes, les prêtres surtout, professent

généralement pour la musique un culte véritable; et si la fantaisie eût

été de porter aux Romains l'ouvrage que tu prépares pour les Toscans, la

joie du pape, des cardinaux et de toute la fourmilière _enrabattée_ des

monsignori n'eût été surpassée, sans doute, que par l'ivresse et les

transports de leurs innombrables catins.

L'orgueil, peut-être, t'aura séduit... quelque dignité bouffie...

quelque titre bien vain... Je m'y perds.

Quoi qu'il en soit, retiens bien ceci: tu as manqué de noblesse, tu as

manqué de fierté, tu as manqué de foi. L'homme, l'artiste et l'ami sont

également déchus à mes yeux. Je ne saurais accorder mes affections qu'à

des gens de coeur, incapables d'une action honteuse; tu n'es pas de

ceux-là, mon amitié n'est plus à toi. Je t'ai donné de l'argent, tu as

voulu me le rendre; nous sommes quittes. Je vais partir de Paris; dans

un mois je passerai à Florence; oublie que tu m'as connu et ne cherche

pas à me voir. Car, fût-ce le jour même de ton succès, devant le

peuple, devant les princes, et devant l'assemblée bien autrement

imposante pour moi de tes cinq cents artistes, si tu m'abordais, je te

tournerais le dos.

BENVENUTO CELLINI

Florence, 23 juin 1557.

ALPHONSO A BENVENUTO

Oui, Cellini, c'est vrai. Au grand-duc je dois une impardonnable

humiliation, à toi je dois ma célébrité, ma fortune, et peut-être ma

vie. J'avais juré que je me vengerais de lui, je ne l'ai pas fait. Je

t'avais promis solennellement de ne jamais accepter de sa main ni

travaux, ni honneurs; je n'ai pas tenu parole. C'est à Ferrare que

_Francesca_ a été entendue (grâce à toi) et applaudie pour la première

fois; c'est à Florence qu'elle a été traitée d'ouvrage dénué de sens et

de raison. Et cependant Ferrare, qui m'a demandé ma nouvelle

composition, ne l'a point obtenue, et c'est au grand-duc que j'en fais

hommage. Oui, les Toscans, jadis si dédaigneux à mon égard, se

réjouissent de la préférence que je leur accorde; ils en sont fiers;

leur fanatisme pour moi dépasse de bien loin tout ce que tu me racontes

de celui des Français.

Une véritable émigration se prépare dans la plupart des villes toscanes.

Les Pisans et les Siennois eux-mêmes, oubliant leurs vieilles haines,

implorent d'avance, pour le grand jour, l'hospitalité florentine. Côme,

ravi du succès de celui qu'il appelle _son artiste_, fonde en outre de

brillantes espérances sur les résultats que ce rapprochement des trois

populations rivales peut avoir pour sa politique et son gouvernement. Il

m'accable de prévenances et de flatteries. Il a donné hier, en mon

honneur, une magnifique collation au palais de Pitti, où toutes les

familles nobles de la ville se trouvaient réunies. La belle comtesse de

Vallombrosa m'a prodigué ses plus doux sourires. La grande-duchesse m'a

fait l'honneur de chanter un madrigal avec moi. Della Viola est l'homme

du jour, l'homme de Florence, l'homme du grand-duc; il n'y a que lui.

Je suis bien coupable, n'est-ce pas, bien méprisable, bien vil? Eh bien!

Cellini, si tu passes à Florence le 28 juillet prochain, attends-moi de

huit à neuf heures du soir devant la porte du Baptistaire, j'irai t'y

chercher. Et si, dès les premiers mots, je ne me justifie pas

complétement de tous les griefs que tu me reproches, si je ne te donne

pas de ma conduite une explication dont tu puisses de tout point

t'avouer satisfait, alors redouble de mépris, traite-moi comme le

dernier des hommes, foule-moi aux pieds, frappe-moi de ton fouet,

crache-moi au visage, je reconnais d'avance que je l'aurai mérité.

Jusque-là, garde-moi ton amitié: tu verras bientôt que je n'en fus

jamais plus digne.

A toi, ALFONSO DELLA VIOLA.

Le 28 juillet au soir, un homme de haute taille, à l'air sombre et

mécontent, se dirigeait à travers les rues de Florence, vers la place du

Grand-Duc. Arrivé devant la statue en bronze de Persée, il s'arrêta et

la considéra quelque temps dans le plus profond recueillement: c'était

Benvenuto. Bien que la réponse et les protestations d'Alfonso eussent

fait peu d'impression sur son esprit, il avait été longtemps uni au

jeune compositeur par une amitié trop sincère et trop vive, pour qu'elle

pût ainsi en quelques jours s'effacer à tout jamais. Aussi ne s'était-il

pas senti le courage de refuser d'entendre ce que della Viola pouvait

alléguer pour sa justification; et c'est en se rendant au Baptistaire,

où Alfonso devait venir le rejoindre, que Cellini avait voulu revoir,

après sa longue absence, le chef-d'oeuvre qui lui coûta naguère tant de

fatigues et de chagrins. La place et les rues adjacentes étaient

désertes, le silence le plus profond régnait dans ce quartier,

d'ordinaire si bruyant et si populeux. L'artiste contemplait son

immortel ouvrage, en se demandant si l'obscurité et une intelligence

commune n'eussent pas été préférables pour lui à la gloire et au génie.

--Que ne suis-je un bouvier de Nettuno ou de Porto d'Anzio! pensait-il;

semblable aux animaux confiés à ma garde, je mènerais une existence

grossière, monotone, mais inaccessible au moins aux agitations qui,

depuis mon enfance, ont tourmenté ma vie. Des rivaux perfides et

jaloux... des princes injustes ou ingrats... des critiques acharnés...

des flatteurs imbéciles... des alternatives incessantes de succès et de

revers, de splendeur et de misère... des travaux excessifs et toujours

renaissants... jamais de repos, de bien-être, de loisirs... user son

corps comme un mercenaire et sentir constamment son âme transir ou

brûler... est-ce là vivre?...

Les exclamations bruyantes de trois jeunes artisans, qui débouchaient

rapidement sur la place, vinrent interrompre sa méditation.

--Six florins! disait l'un, c'est cher.

--En vérité, en eût-il demandé dix, répliqua l'autre, il eût bien fallu

en passer par là. Ces maudits Pisans ont pris toutes les places.

D'ailleurs, pense donc, Antonio, que la maison du jardinier n'est qu'à

vingt pas du pavillon; assis sur le toit, nous pourrons entendre et voir

à merveille: la porte du petit canal souterrain sera ouverte et nous

arriverons sans difficulté.

--Bah! ajouta le troisième, pour entendre ça, nous pouvons bien jeûner

un peu pendant quelques semaines. Vous savez l'effet qu'a produit hier

la répétition. La cour seule y avait été admise; le grand-duc et sa

suite n'ont cessé d'applaudir; les exécutants ont porté della Viola en

triomphe, et enfin, dans son extase, la comtesse de Vallombrosa l'a

embrassé: ce sera miraculeux.

--Mais voyez donc comme les rues sont dépeuplées; toute la ville est

déjà réunie au palais Pitti. C'est le moment. Courons! courons!

Cellini apprit seulement alors qu'il s'agissait de la grande fête

musicale, dont le jour et l'heure étaient arrivés. Cette circonstance ne

s'accordait guère avec le choix qu'avait fait Alfonso de cette soirée

pour son rendez-vous. Comment en un pareil moment, le maestro

pourrait-il abandonner son orchestre et quitter le poste important où

l'attachait un si grand intérêt? c'était difficile à concevoir.

Le ciseleur, néanmoins, se rendit au Baptistaire, où il trouva ses deux

élèves Paolo et Ascanio, et des chevaux; il devait partir le soir même

pour Livourne, et de là s'embarquer pour Naples le lendemain.

Il attendait à peine depuis quelques minutes, quand Alfonso, le visage

pâle et les yeux ardents, se présenta devant lui avec une sorte de calme

affecté, qui ne lui était pas ordinaire.

--Cellini! tu es venu, merci.

--Eh bien?

--C'est ce soir!

--Je le sais; mais parle, j'attends l'explication que tu m'as promise.

--Le palais Pitti, les jardins, les cours, sont encombrés. La foule se

presse sur les murs, dans les bassins à demi pleins d'eau, sur les

toits, sur les arbres, partout.

--Je le sais.

--Les Pisans sont venus, les Siennois sont venus.

--Je le sais.

--Le grand-duc, la cour et la noblesse sont réunis, l'immense orchestre

est rassemblé.

--Je le sais.

--Mais la musique n'y est pas, cria Alfonso en bondissant, le maestro

n'y est pas non plus, le sais-tu aussi?

--Comment! que veux-tu dire?

--Non, il n'y a pas de musique, je l'ai enlevée; non, il n'y a pas de

maestro, puisque me voilà; non, il n'y aura pas de fête musicale,

puisque l'oeuvre et l'auteur ont disparu. Un billet vient d'avertir le

grand-duc que mon ouvrage ne serait pas exécuté. _Cela ne me convient

plus_, lui ai-je écrit, en me servant de ses propres paroles, _moi

aussi, à mon tour_, J'AI CHANGÉ D'IDÉE. Conçois-tu à présent la rage de

ce peuple désappointé pour la première fois! de ces gens qui ont quitté

leur ville, laissé leurs travaux, dépensé leur argent pour entendre ma

musique, et qui ne l'entendront pas? Avant de venir te joindre, je les

épiais, l'impatience commençait à les gagner, on s'en prenait au

grand-duc. Vois-tu mon plan, Cellini.

--Je l'aperçois.

--Viens, viens, approchons un peu du palais, allons voir éclater ma

mine. Entends-tu déjà ces cris, ce tumulte, ces imprécations? ô mes

braves Pisans, je vous reconnais à vos injures! Vois-tu voler ces

pierres, ces branches d'arbres, ces débris de vases? il n'y a que des

Siennois pour les lancer ainsi! Prends garde, ou nous allons être

renversés. Comme ils courent! ce sont des Florentins; ils montent à

l'assaut du pavillon. Bon! voilà un bloc de boue dans la loge ducale,

bien a pris au _grand_ Côme de l'avoir quittée. A bas les gradins! à bas

les pupitres, les banquettes, les fenêtres! à bas la loge! à bas le

pavillon! le voilà qui s'écroule. Ils abîment tout, Cellini! c'est une

magnifique émeute! honneur au grand-duc!!! Ah! damnation! tu me prenais

pour un lâche! Es-tu satisfait, dis donc, est-ce là de la vengeance?»

Cellini, les dents serrées, les narines ouvertes, regardait, sans

répondre, le terrible spectacle de cette fureur populaire; ses yeux où

brillait un feu sinistre, son front carré que sillonnaient de larges

gouttes de sueur, le tremblement presque imperceptible de ses membres,

témoignaient assez de la sauvage intensité de sa joie. Saisissant enfin

le bras d'Alfonso:

--Je pars à l'instant pour Naples, veux-tu me suivre?

--Au bout du monde, à présent.

--Embrasse-moi donc, et à cheval! tu es un héros.

* * * * *

SIEDLER.--Eh bien! voulez-vous parier que si Corsino trouvait jamais

l'occasion de se venger de la même manière, il se garderait de la

saisir?... C'est bon pour un homme célèbre qui peut déjà faire de la

gloire _litière pour ses chevaux_, pour parler comme l'empereur

Napoléon; mais qu'un débutant ou même un artiste passablement connu se

donne un luxe pareil, je l'en défie! Il n'y en a pas d'assez fou, ou

d'assez vindicatif. Pourtant la farce est bonne. J'aime aussi la

modération de Benvenuto dans les coups de poignard: «_Je ne lui en

donnai que deux, car au premier il tomba mort_,» est touchante.

WINTER.--Ce damné opéra ne finira pas! (La première chanteuse pousse des

cris déchirants.) Qui sait quelque chose d'amusant pour nous faire

oublier les clameurs de cette créature?--Moi, dit Turuth, la seconde

flûte, je puis vous raconter un petit drame dont j'ai été témoin en

Italie; mais l'histoire n'est pas gaie.--Oh! tu es sensible, on le sait;

le plus sensible des lauréats que l'Institut de France a envoyés à Rome

depuis vingt ans, pour y désapprendre la musique, si toutefois ils l'ont

jamais sue.--Eh bien! si c'est le genre français, dit Dervinck,

laisse-le nous attendrir. Va pour dix minutes de sensibilité. Mais tu

nous assures que ton histoire est véritable?--Aussi vraie qu'il est vrai

que j'existe!--Voyez-vous le puriste, qui ne veut pas dire comme tout le

monde aussi vraie que j'existe!--Chut! au fait! au fait!--M'y voilà!

VINCENZA

NOUVELLE SENTIMENTALE

Un de mes amis, G***, peintre de talent, avait inspiré un amour

profond à une jeune paysanne d'Albano, nommée Vincenza, qui venait

quelquefois à Rome offrir pour modèle sa tête virginale aux pinceaux de

nos plus habiles dessinateurs. La grâce naïve de cette enfant des

montagnes et l'expression candide de ses traits, lui avaient valu une

espèce de culte que lui rendaient les peintres, et que sa conduite

décente et réservée justifiait d'ailleurs complétement.

Depuis le jour où G*** parut prendre plaisir à la voir, Vincenza ne

quitta plus Rome; Albano, son beau lac, ses sites ravissants, furent

échangés contre une petite chambre sale et obscure qu'elle occupait dans

le Transtevera, chez la femme d'un artisan dont elle soignait les

enfants. Les prétextes ne lui manquaient jamais pour faire de fréquentes

visites à l'atelier de son _bello Francese_. Un jour je l'y trouvai,

G*** était gravement assis devant son chevalet, la brosse à la main;

Vincenza, accroupie à ses pieds comme un chien à ceux de son maître,

épiait son regard, aspirait sa moindre parole, par intervalles se levait

d'un bond, se plaçait en face de G***, le contemplait avec ivresse,

et se jetait à son cou en faisant des éclats de rire de convulsionnaire,

sans songer le moins du monde à déguiser sa délirante passion.

Les soirées de l'orchestre · 第 1 / 34 段