IV

_Credette Cimabue nella pintura

Tener lo campo, ed ora ha Giotto il grido,

Si che la fama di colui oscura[567]._

[567] _Purgat._, XI, 94.

Son nom fut, en effet, obscurci tout à coup par celui de Giotto

(1276-1337), ce petit pâtre florentin qu'il avait aperçu un jour,

dessinant ses chèvres au charbon sur les rochers, «sans avoir appris

de personne, mais seulement de la nature», dit Vasari; selon le

commentateur de Dante, l'enfant, apprenti à Florence, s'arrêtait

volontiers dans l'atelier de Cimabue, qui était sur son chemin:

il finit par n'en plus sortir[568]. Le premier ouvrage de Giotto,

à la Badia de Florence, étant perdu, nous ne pouvons plus saisir

en lui le moment, précieux pour la critique, où la tradition du

maître et l'invention naissante du disciple se sont rencontrées.

Dès les premières peintures qui nous sont parvenues, la _Vie de

saint François_, à l'église supérieure d'Assise (1296), il est en

possession de sa méthode; il sait composer une scène en vue de la

place qui lui est fixée, disposer chaque mouvement individuel en vue

de l'effet général; il étudie la réalité, non-seulement dans les nus,

mais dans les fabriques; à mesure qu'il avance dans son œuvre, sa

main est plus ferme, son imagination plus hardie, son pinceau plus

heureux; les extrémités, si déplaisantes encore à voir en Cimabue,

sont de plus en plus correctes et fines; les airs de tête ont plus de

vivacité, les figures se meuvent plus librement; ses édifices sont

pareils à ceux qu'on élève alors de toutes parts, d'une blancheur

éclatante ou revêtus de vives couleurs. Le paysage vrai se montre

pour la première fois. Ce peintre de vingt ans saisit et rend le

geste dans sa familiarité la plus franche; ainsi, l'élan d'un homme,

que la soif dévorait et qui, rencontrant une source, s'y précipite

follement comme s'il voulait s'y plonger; mais il devine également

les émotions singulières et les exprime; ainsi, tandis que les Frères

se penchent en pleurant sur le lit où François vient d'expirer, l'un

d'eux, qui a porté les yeux en haut, voit, tout surpris et déjà ravi,

l'âme de l'apôtre que les anges emportent vers le ciel.

[568] VASARI, _Vita di Giotto_.--LADERCHI, _Giotto. Nuova

Antol._, 1867.

Descendez dans l'église basse et mesurez, de l'un à l'autre

sanctuaire, la marche rapide de Giotto. Tout à l'heure, le dessin

gardait encore quelque chose de la maigreur et de la sécheresse

archaïques; les corps étaient trop sveltes, le coloris général

monotone; ici, les proportions ont fait un progrès surprenant; les

personnages sont bien en équilibre, non point plus vivants, mais

d'une vie plus harmonieuse; les ombres et les lumières s'accordent

pour accuser les rondeurs ou les creux; les teintes claires

s'arrangent délicatement pour modeler les nus; les dessous, au lieu

d'être, comme dans les primitifs, d'un ton verdâtre et triste, sont

d'un azur clair qui donne de l'accent aux transparences rosées des

chairs; la lumière joyeuse se répand sur les ensembles; la couleur

séduisante et grave de la famille florentine, d'Orcagna, de Masolino,

de Masaccio, de Frà Bartolommeo et d'Andrea del Sarto, apparaît déjà

sur la palette de Giotto.

Dès les fresques d'Assise, on peut dire que le _naturalisme_ est

rentré dans l'art italien; il y dominera constamment, d'une façon

tantôt impérieuse, tantôt discrète, dans toutes les écoles, et je ne

vois guère qu'Angélique de Fiesole, le dernier et le plus suave des

enlumineurs, qui ne l'ait connu à aucun degré. Pour Giotto et toute

sa descendance, la forme la meilleure à montrer est toujours la plus

vraisemblable, et la réalité qu'ils recherchent est la plus naïve de

toutes, celle que le spectacle ordinaire de la vie a jetée chaque

jour sous leurs yeux. De ce côté est l'effort le plus apparent de

Giotto et le plus original, car ici il devait renier toute tradition.

Dans la fresque de la _Pauvreté_, les lignes inégalement agitées d'un

vêtement expriment la hâte d'un homme charitable à se dépouiller

pour couvrir un pauvre: deux personnages le détournent de sa bonne

action et l'un d'eux serre avec tendresse un sac d'écus entre ses

mains. Ce moine, qui se courbe sous le joug que lui présente l'ange

de l'_Obéissance_, est réellement à genoux, plié, humilié; l'attitude

de sa robe signale l'attitude de son corps. Les visages sont enfin

délivrés du masque byzantin, de l'abstraction pure; les physionomies

sont passionnées, d'une variété étonnante, mais surtout elles sont

italiennes, et le type toscan se dessine déjà sous la main du peintre

florentin; dans la _Résurrection de Lazare_, à Padoue, il placera

une figure de type arabe et des profils juifs très-accentués dans le

_Baiser de Judas_; il imaginera, dans ces mêmes compositions, la plus

grande diversité de costumes singuliers, tuniques, amples draperies

bordées de broderies, manteaux à capuchons; il montrera même des

femmes drapées et voilées comme elles le sont encore aujourd'hui

en Orient. A-t-il mis des portraits dans ses grandes peintures

d'Assise, de Padoue et de Florence? Cette pratique, qui paraît d'une

façon certaine aux fresques du XIVe siècle, fut si particulièrement

italienne et florentine qu'il n'est point téméraire de la supposer en

Giotto. D'ailleurs, les portraits authentiques de celui-ci font assez

voir avec quelle observation exercée il s'appliquait aux physionomies

individuelles. A Saint-Jean-de-Latran est son portrait du pape

Boniface VIII (1300), debout, la tiare en tête, entre deux jeunes

clercs, à un balcon orné d'un tapis vert: figure chagrine, maussade,

dépourvue de noblesse, où le génie irascible et la fourberie du

pontife se reconnaissent. Au Bargello de Florence, dont les peintures

ont été retrouvées en 1841, il représenta le jeune Charles de Valois,

avec ses longs cheveux à la mode française et sa mine arrogante;

puis, derrière lui, Dante, Corso Donati et Brunetto Latini: trois

figures, trois caractères. Donati joint les mains comme s'il priait;

Dante tient sous son bras un livre fermé et à la main un bouquet de

trois grenades. Donati est charmant; il a les lèvres sensuelles, la

physionomie molle et les yeux perfides; Dante semble très-candide,

«_nell'abito benigno_», dit Antonio Pucci, qui décrivit la fresque;

mais les lignes précises de ce profil et la fermeté de ces lèvres

closes indiquent l'énergie d'une invincible résolution.

V

Giotto et Dante furent étroitement unis, et le poëte, dont l'exil

commençait, passa de longs jours avec le peintre dans cette chapelle

des Scrovegni, à Padoue[569], où se manifesta avec tant d'éclat le

génie dramatique et pathétique de l'art italien (1306). La peinture

exprima dès lors, dans le christianisme, les émotions et les pensées

que l'Italie y a toujours cherchées, bien moins la terreur, le rêve

apocalyptique, l'angoisse du jugement que la tendresse et la pitié;

au Bargello comme à Padoue, dans ses fresques de l'_Enfer_, Giotto

traite, avec une inspiration tranquille et non sans ironie, une

tradition qui ne tourmentait beaucoup ni lui-même, ni les peintres

du XIVe siècle, ni les Italiens. Sa religion et son art sont plutôt

dans cette histoire évangélique qui va de la légende de Joachim,

l'aïeul de Jésus, à l'Ascension, cycle d'amour auquel reviendront

sans cesse les plus grands peintres, et d'où sortiront les plus

grandes œuvres, les fresques de Masaccio, le _Christ à la Colonne_

du Sodoma, la _Déposition de Croix_ du Pérugin, la _Cène_ de Léonard,

les _Saintes Familles_ de Raphaël, la _Nativité_ d'Andrea del Sarto,

les _Disciples d'Emmaüs_ du Titien, les _Noces_ de Véronèse. Les

maîtres du XVe et du XVIe siècle dépasseront infiniment Giotto

par toutes les qualités qui sont de l'art même; mais bien peu

témoigneront d'un sentiment plus touchant des choses religieuses,

et en même temps d'une intelligence plus fine des textes sacrés. La

Renaissance ne reprendra pas souvent la _Résurrection de Lazare_,

qu'il avait traitée d'un pinceau si hardi: Lazare, encore cadavre,

tout droit, dans son suaire blanc étroitement enserré de bandelettes,

pareil à une momie blanche, attend que le Christ qui vient vers lui,

calme, imposant, la main levée pour bénir, ait laissé tomber de sa

bouche les paroles de vie. A-t-on traité mieux que Giotto la scène du

_Baiser de Judas_? La foule scélérate se groupe derrière le disciple

maudit, agitant des torches au bout de longues piques, des lances,

des hallebardes; les uns, effarés, empressés, d'autres simplement

curieux; au premier plan un pharisien qui, prudemment, ne s'avance

point trop et déjà même tourne de côté, désigne du doigt le Sauveur;

un jeune homme souffle dans une corne; quelques-uns regardent avec

terreur l'œuvre sacrilége; en face, les fidèles de Jésus se poussent

confusément; des bras se lèvent au-dessus des têtes, brandissant

des armes; au milieu des deux troupes, le Fils de l'Homme reçoit

tranquillement le baiser infâme; Judas, les bras tendus en avant,

embrasse sa victime et l'enveloppe tout entière, d'un geste de bête

de proie, dans les replis de son grand manteau rouge. Les derniers

tableaux du drame chrétien sont empreints d'une mélancolie profonde;

les anges mêmes y viennent mêler leurs larmes à celles de la famille

apostolique. Le _Consummatum_ est s'est échappé des lèvres du

mourant; son corps est calme, et Giotto nous épargne l'agonie des

_Crucifiements_ primitifs; Jésus a penché sa tête vers sa mère qui

s'évanouit entre les bras de Jean; un ange reçoit dans un calice les

gouttes de sang qui coulent du cœur; un autre déchire violemment

sa robe blanche. Puis les saintes Femmes, saint Jean et les amis de

la dernière heure adorent en pleurant, debout ou prosternés, Jésus

dont la tête repose sur le sein de sa mère; Marie cherche, sur la

figure décolorée de son fils, la trace de la vie éteinte; Madeleine

tient humblement les pieds du Christ; un arbre couvert de boutons

printaniers s'élève sur la pente de la colline, et, du haut du ciel

en deuil, les anges, la figure voilée de leurs mains ou les bras tous

grands ouverts, accourent à tire d'aile et saluent Dieu mort de leurs

lamentations.

[569] Santa-Maria dell'Arena.

Giotto ajouta au cycle évangélique des personnages allégoriques,

les Vertus et les Vices peints en grisaille dans le soubassement de

l'église. La peinture italienne entreprenait ainsi de représenter,

à côté de l'histoire sacrée, les idées abstraites et les passions

humaines. On sait avec quelle grandeur Michel-Ange reprendra, à la

Sixtine, la tradition du XIVe siècle. Ici, l'influence de Nicolas de

Pise, et peut-être même des monuments grecs, est très-visible; en

effet, près de sa majestueuse _Justice_, il a figuré un bas-relief

où un joueur de tambourin marque le rythme à deux danseurs. Dès

lors, il était maître de toutes les ressources de son art; dans le

_Jugement_ de Padoue, il s'essayait déjà à la perspective ainsi

qu'aux ordonnances imposantes. Il peignit enfin, dans Santa-Croce,

les fresques des chapelles Peruzzi et Bardi; dans la première, les

prophètes, Zacharie qui, sur les degrés de l'autel où brûlent les

parfums, apprend avec surprise d'un ange la naissance à venir de son

fils, le précurseur de Jésus; sainte Élisabeth et ses servantes,

groupées et drapées comme des figures antiques; Hérode assis sous

un portique, au moment où un soldat lui présente sur un plat la tête

de Jean entourée de l'auréole, et la danse impie d'Hérodiade au son

de sa propre lyre; puis la vision de Pathmos, l'apôtre endormi,

solitaire, sur un rocher, et les fantômes de ses songes qui se

déploient dans les nuages; la résurrection de l'Évangéliste qui sort

de sa tombe au milieu d'un groupe admirable de disciples étonnés,

épouvantés, éblouis. Une scène semblable, la mort et l'assomption

de saint François en un même tableau, est à la chapelle des Bardi,

où Giotto a reproduit plusieurs miracles du pénitent d'Assise. Il

revenait ainsi à ses premiers motifs, mais, en peu d'années, il avait

acquis un art de composition et d'expression dans les groupes que les

plus grands peintres du XVIe siècle, Raphaël excepté, n'ont point

surpassé[570].

[570] V. CROWE et CAVALCASELLE, _Geschichte_, t. I, cap. X.

Dans les derniers temps de sa vie, Giotto continua de porter à

travers la péninsule l'exemple et l'influence de son génie. En 1330,

il se rendit à Naples, près du roi Robert[571]. Il revint à Florence

en 1334 et fut nommé architecte du Dôme. Azzo Visconti l'appelait

à Milan, et Gero Pepoli à Bologne. Il mourut en 1337, laissant

inachevé ce campanile de Santa-Maria-del-Fiore, le plus parfait

monument, selon Fazio degli Uberti[572], et qui devrait être, disait

Charles-Quint, enfermé, comme un joyau, dans un étui.

[571] Les _Sept Sacrements_ de l'_Incoronata_, qui lui ont été

attribués longtemps, appartiennent seulement à son école.

[572] _Dittamondo_, III, 7.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 64 / 70 题