III

La sculpture italienne, qui fut si vite entraînée du côté de la

peinture, avait cependant précédé celle-ci de près d'un demi-siècle.

Nicolas et Jean de Pise sont, en effet, infiniment plus avancés dans

leur art propre que les plus vieux peintres de l'Italie et Cimabue.

Mais le génie d'un grand homme, de Giotto, suffit pour porter si haut

la peinture, que les autres arts parurent tout à coup dépassés: elle

les attira donc à elle comme par un charme singulier qui dura jusqu'à

la fin de la Renaissance.

Il y eut, à la vérité, des peintres dans la péninsule, dès les

premières années du XIIIe siècle, et même les miniaturistes du

_Térence_ et du _Virgile_ du Vatican nous font remonter beaucoup plus

haut. Mais les peintures de ce temps ne valent pas les mosaïques

contemporaines. Le moine florentin Jacobo Torriti exécuta alors

des mosaïques au Baptistère de Florence, à Saint-Jean-de-Latran,

et orna l'abside de Sainte-Marie-Majeure de ce _Couronnement de la

Vierge_ autour duquel se déroulent de belles arabesques peuplées

d'oiseaux. Torriti continuait ainsi, surtout par la noblesse simple

de ses tableaux, les progrès d'un art qui, depuis un siècle, en

Italie, se dégageait de plus en plus de la gaucherie primitive; dans

cette peinture décorative, toute byzantine par ses traditions et sa

pratique, le maître de Sainte-Marie-Majeure se montre beaucoup moins

byzantin que les peintres à fresque de son temps, et que Cimabue

lui-même. Le Christ majestueux du Dôme de Cività-Castellana, qui

étend sa main droite pour bénir, avec un mouvement solennel, date

environ de 1230; c'est l'ouvrage signé de Jacobo Cosma, de Rome,

fils de Lorenzo; trois générations de Cosmati, Lorenzo, Jacobo, Luca

et Giovanni, travaillèrent dans l'Italie centrale, à Subiaco, à

Anagni, à Rome, dans les églises de l'Ara-Cœli, de Sainte-Praxède,

de Sainte-Marie-Majeure; Giovanni, au monument de l'évêque de Mende,

à Santa-Maria-sopra-Minerva (vers 1300), témoigne déjà, par la forme

des anges, de l'influence de Giotto. Le chef-d'œuvre de cette école

est dans Santa-Maria-in-Trastevere; ce sont les scènes de la vie

et de la mort de la Vierge, à la partie inférieure et au grand arc

de la tribune; par l'harmonie des couleurs, la vie et l'ordonnance

des tableaux, surtout par l'animation des figures, cette mosaïque

se rattache étroitement au groupe de Giotto. Selon Vasari, elle est

due à Pietro Cavallini, de Rome, élève du peintre florentin, et qui,

dit-il, «tout en aimant beaucoup la manière grecque, la mêla toujours

à celle de Giotto[559]». Pietro mourut vers 1364; depuis longtemps

la peinture proprement dite n'avait plus de leçons à recevoir des

maîtres mosaïstes.

[559] _Per molto piacergli la maniera greca, la mescolò sempre

con quella di Giotto._ _Vita di P. Cavallini._

Elle avait eu des origines assez modestes, dont la trace se retrouve

dans un grand nombre de cités, à Lucques, à Pise, à Sienne, à Parme,

à Spolète, à Sarzane, à Assise, à Pérouse, à Milan, à Florence,

à Vérone. Du XIe au XIIIe siècle, nous avons affaire aux maîtres

_imagiers_ plutôt qu'à des peintres véritables, et cette imagerie,

rapprochée des mosaïques de la même époque, semble en décadence.

Les premiers progrès s'y développent non point dans le sens de la

beauté ou de l'expression, mais dans celui de l'invention. En effet,

le _Crucifix_, peint à fresque ou à la détrempe, reçoit en quelque

sorte un commentaire de plus en plus abondant; le drame du Calvaire

s'enrichit sans cesse de personnages nouveaux, d'abord la Vierge et

saint Jean, au pied de la croix, puis, dans le ciel, Dieu le Père

et les anges, et, sur la terre, les évangélistes, les disciples,

les saintes Femmes, les bourreaux, les soldats à cheval, toutes les

scènes de la Passion naïvement accumulées. Mais la laideur triomphe

dans ces pieux ouvrages; le Christ a les extrémités démesurément

allongées, les épaules longues et droites, le ventre étranglé et

creux, le corps diaphane, les muscles accentués contrairement à la

plus simple anatomie, la tête mal construite, la chevelure rigide.

La souffrance du Sauveur s'exprime d'une façon farouche, la douleur

des assistants tourne à la grimace; le dessin est incorrect et

sec, les ombres maladroites et dures, les mouvements mécaniques.

Les premiers peintres authentiques, dès le commencement du XIIIe

siècle, s'efforcent d'améliorer la distribution des teintes plutôt

que le dessin; ils ont déjà un sentiment vague des effets clairs

ou obscurs, ils cherchent à rendre plus fidèlement les parties

nues, ils réussissent déjà plus heureusement dans les attitudes

pathétiques; leur réalisme, surtout dans la représentation du

cadavre divin, est parfois intéressant. C'est ainsi que Giunta de

Pise, entre 1220 et 1240, a laissé, aux Saints-Ranieri-et-Leonardo

de Pise, et à Sainte-Marie-des-Anges d'Assise, des _Crucifiements_

d'une barbarie moins choquante que celle de ses prédécesseurs. Mais

cinquante ans plus tard, Guido de Sienne[560], dans ses _Madones à

l'Enfant_ de San-Domenico et de l'Académie des beaux-arts, qui ont

été probablement retouchées au XIVe siècle, n'a point fait, sur

Giunta, de progrès très-sensibles. L'inspiration y est moins triste

peut-être, mais les draperies comme les nus n'ont rien perdu encore

de la raideur byzantine; le peintre, avec son pinceau, semble aussi

peu libre du jeu de sa main que le mosaïste avec ses dés de marbre.

Margaritone d'Arezzo, qui doit à son compatriote Vasari de n'être

point oublié, multiplia en Italie les portraits de saint François,

sujet difficile pour un artiste de si petite expérience, dont le

plus grand mérite est probablement d'avoir été le maître de Montano

d'Arezzo, peintre favori du roi Robert de Naples.

[560] V. CROWE et CAVALCASELLE, _New History of Painting in

Italy_, dans la traduct. et l'édit. critique de MAX JORDAN,

_Geschichte_, etc., t. I, cap. V, pour la controverse sur la date

vraie de Guido.

On peignait à Florence depuis deux cents ans, mais de ces vieux

peintres florentins il ne nous reste plus que les noms: le clerc

Rustico (1066), Girolamo di Morello (1112), Marchisello (1191),

maître Fidanza (1224)[561], Bartolommeo (1236), Lapo (1259) qui

peignit, à la façade du Dôme de Pistoja, une _Madone à l'Enfant_.

Le premier artiste florentin mentionné par Vasari est Andrea

Tafi[562], qui naquit vers 1250, et reçut à Venise les leçons des

mosaïstes grecs, à côté desquels il travailla ensuite aux mosaïques

de San-Giovanni; son plus grand bonheur, selon Vasari, est d'avoir

vécu dans un temps encore barbare, où les ouvrages les plus grossiers

trouvaient des admirateurs[563]. Son contemporain Coppo di Marcovaldo

peignit, aux Servi de Sienne, une Madone entourée d'anges qui ne fait

pas regretter le reste de son œuvre. C'est alors que parut Cimabue.

[561] _Magister Fidanza dipintor._ V. RUMOHR, _Forschungen_, 11,

28.

[562] _Vita di And. Tafi._ Date fausse de naissance.

[563] Tafi n'était pas brave. Son élève Buffalmaco se plaisait

à répandre, la nuit, dans sa chambre, des escarbots portant des

lumignons. Tafi les prenait pour des diables. SACCHETTI, _Nov._

191.

Il naquit, en 1240, d'une famille noble. A l'école, tout petit, il

dessinait sur ses livres, où il n'étudiait point, des hommes, des

chevaux, des maisons, puis il courait, dit Vasari, aux chapelles où

travaillaient les mosaïstes grecs, ou plutôt les peintres italiens,

car ici le biographe témoigne de la façon la plus incertaine. «Il

donna, dit cet écrivain, les premières lumières à la peinture.»

L'expression est juste, mais il ne faut pas oublier les ténèbres

à travers lesquelles percent ces lueurs de Renaissance. Rien ne

démontre, dans l'œuvre de Cimabue, qu'il ait franchement pris pour

modèle la seule nature; tout au moins s'est-il encore beaucoup

préoccupé des traditions qu'il voulait réformer; il les réforma

en effet, mais Giotto devait les abandonner résolûment. Sur ce

point, les paroles de Vasari sont d'une précision excellente.

«Cimabue enleva de ses ouvrages cet air de vieillesse en rendant

les draperies, les vêtements et les autres détails plus vivants et

naturels, plus gracieux et souples que dans la manière grecque, toute

pleine de lignes droites et de profils aussi rigides que dans les

mosaïques[564].» Le texte du commentateur anonyme de Dante, cité par

notre historien, est également curieux à relever. Cimabue fut si

«arrogant et dédaigneux», que, s'il apercevait, ou si quelqu'un lui

montrait une tache dans un ouvrage, tout aussitôt il l'abandonnait,

«si cher qu'il lui fût». Voilà bien l'impatience d'un artiste qui

veut produire de beaux ouvrages, mais, dès qu'il s'est trompé, se

décourage et jette son pinceau, car il ignore l'art de réparer ses

fautes. Mais enfin, il s'efforce de nous plaire, et cet effort est

le premier degré de la sagesse. Jusqu'à présent, les peintres ont

cru qu'il suffisait d'exciter la dévotion ou l'angoisse religieuse

des fidèles: c'est à l'édification qu'ils tendaient, non au charme.

Celui-ci est véritablement un novateur, qui tâche de nous séduire et

combine les plus riches couleurs, les arrangements de personnages

les plus ingénieux; on sent que ses figures, comme les plis de ses

draperies, comme les nuances de ses teintes tendres, _posent_ pour le

spectateur. La grande _Madone_ des Ruccellai, à Santa-Maria-Novella,

dans sa tunique blanche recouverte d'un manteau de pourpre bordé

d'or, semble nous appeler à elle par sa parure de fête; les anges

échelonnés trois par trois aux deux côtés du trône, avec leurs

cheveux bouclés, ont une bonne volonté qui leur tient lieu de grâce;

mais ils nous font penser déjà aux anges adolescents des deux Lippi

ou de Sandro Botticcelli; la Vierge regarde vaguement vers nous,

avec une douceur rêveuse qui nous repose des maussades Madones

archaïques; sa tête est malheureusement trop grosse et surtout trop

longue pour le corps: le _bambino_ a une figure vieillie d'un effet

pénible. Ce tableau «à la manière moderne» parut une merveille aux

contemporains; Charles Ier d'Anjou le visita dans l'atelier du

peintre, d'où on le porta en procession, au son des trompettes, à

Santa-Maria-Novella. La _Madone_ des Beaux-Arts, à Florence, lui est

cependant bien supérieure, surtout par le caractère déjà individuel

et l'expression énergique des prophètes qui semblent veiller

anxieusement sur le Messie. Mais c'est aux deux églises d'Assise que

Cimabue s'est le plus illustré, sur ces murailles et dans ces voûtes

qui contiennent, en quelque sorte, l'histoire de la première peinture

toscane, depuis Giunta de Pise jusqu'à Giotto et ses collaborateurs

Filippo Rusutti et Gaddo Gaddi[565]. Quelque restriction qu'il

convienne d'apporter au texte de Vasari sur l'œuvre de Cimabue dans

l'église haute[566], et si difficile qu'il soit de retrouver avec

certitude la trace de sa main dans des compositions d'une couleur

faible à l'origine et que le temps a ruinées, il restera toujours au

vieux maître cet honneur d'avoir conçu une entreprise très-grande,

la décoration d'une église entière par la fresque, c'est-à-dire

d'avoir vivifié par l'imagination un art qui languissait tristement

dans la redite éternelle des mêmes motifs, de deux surtout, le

_Crucifiement_ et la _Madone_; avec lui et ses disciples, avec la

jeune école florentine qui vint orner les sanctuaires d'Assise,

la peinture s'empare du christianisme, s'approprie l'Évangile et

l'Ancien Testament, adopte la légende des saints, et pendant deux

siècles et demi, elle gardera ce domaine pour la grande gloire de la

Renaissance; l'église gothique de Cimabue et de Giotto est un premier

essai de chapelle Sixtine.

[564] _Levò via quella vecchiaja, facendo in quest'opera i panni,

le vesti, e l'altre cose un poco più vive, naturali, e più

morbide che la maniera di que' Greci._ _Vita di Cimabue._ V. au

Louvre, la draperie recouvrant les genoux de la _Madone_.

[565] Sur ce point, toutefois, les érudits sont bien partagés,

et l'attribution des fresques de l'église supérieure est encore

contestée. V. DELLA VALLE, _Lettere Sanesi_.--RUMOHR, _Ital.

Forschungen_, t. II.--Le P. ANGELI, _Storia della Basilica

d'Assisi_. L'opinion de CROWE et CAVALCASELLE, _Geschichte_, t.

I, cap. V, paraît concluante en ce qui concerne Giotto.

[566] _La qual opera veramente grandissima e ricca e benissimo

condotta, dovette, per mio giudizio, fare in quei tempi stupire

il mondo._

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 63 / 70 题