II

Les qualités de la sculpture décorative, arabesques ou formes

végétales, que les Italiens ont si heureusement mariées à leur

architecture, laissaient entrevoir ce que cet art produirait,

appliqué à la représentation de la forme humaine. Le sens de la

réalité est, en effet, déjà très-vif dans ces ouvrages. Ils n'ont

plus rien de la convention, de la figure abstraite et de la raideur

primitive: les fruits, les fleurs et les feuilles appartiennent à une

végétation réelle; ils se groupent en touffes et en bouquets façonnés

d'après le modèle vrai. Les Italiens ont renoncé à l'effet recherché

par la flore invraisemblable de l'époque romane; dorénavant, ils ne

montreront plus aux yeux que la nature.

Longtemps la règle byzantine les avait enchaînés étroitement. Anselmo

da Campione, dans ses bas-reliefs de la cathédrale de Modène;

Benedetto Antelami, dans sa _Descente de Croix_ du Dôme de Parme, au

XIIe siècle; les premiers sculpteurs romains, ombriens, vénitiens et

lombards, du XIe et du XIIe siècle, Nicolo di Rainuccio, Giovanni

Ranieri, Pietro Oderigi, et les maîtres de Saint-Marc et de San-Zeno

de Venise; les artistes qui firent les portes de bronze de Trani,

d'Amalfi, du mont Cassin, de Salerne; Bonnano de Pise, l'auteur

des portes du Dôme, à Pise et à Monreale[548], puis les sculpteurs

du XIIe siècle qui, à côté de celui-ci, travaillaient «_alla

greca_»[549], tels que Gruamonte de Pise, tous ils reproduisaient les

canons de Byzance, les personnages alignés, les corps trapus, les

têtes trop grosses, les yeux vides et fixes, les gestes gauches, les

draperies pesantes, les ailes d'anges massives et qui pendent. Chez

plusieurs d'entre eux, l'effort pour s'affranchir est visible, mais

ils n'ont pas encore trouvé la formule de la liberté[550].

[548] V. TIRABOSCHI, _Storia_, t. III, lib. II, cap. 8. Il reste

de Bonnano, à Pise, la porte du transept du sud, voisine de la

Tour penchée.

[549] _Quella vecchia maniera greca goffa e sproporzionata_, dit

VASARI. _Vita di Nicc. et Giov. Pisani._

[550] V. PERKINS, _Tuscan Sculptors, their Lives, Works and

Times_. London, 1864, t. I. Introd.

C'est Nicolas de Pise qui détacha l'entrave byzantine. Il naquit vers

1207, et se signala d'abord comme architecte. Il termina, à Naples,

pour Frédéric II, le Castel Capuano et le Castel del Uovo. En 1232,

il commença, à Padoue, les plans de la basilique de Saint-Antoine.

Son premier ouvrage de sculpture, le haut-relief de sa _Déposition

de Croix_ à la cathédrale de Lucques, montre déjà les personnages

groupés d'une façon touchante autour de la figure principale.

Cependant, jusqu'en 1260, Nicolas travailla surtout comme architecte,

à Florence, à Arezzo, à Volterra, à Cortona. A cette époque, déjà

avancé dans la vie, il fut chargé par Pise d'édifier le _pulpito_

du Baptistère. Il avait remarqué, dès son enfance, autour du Dôme,

les sarcophages antiques où l'on déposait parfois les restes des

grands citoyens; il avait étudié, selon Vasari, le tombeau qui servit

pour la mère de la comtesse Mathilde et dont le bas-relief grec

représente l'histoire de Phèdre et d'Hippolyte. Sa vocation s'était

alors révélée[551]; il la porta silencieusement en lui-même, jusqu'au

jour où il put reprendre, dans une œuvre analogue, les traditions

du grand art. Il les ranima, en effet, dans les chaires de Pise

et de Sienne et la châsse de Saint-Dominique, à Bologne, avec une

gravité naïve et un goût déjà très-sûr; ce n'est point un néo-grec,

ni un antiquaire superstitieux: il s'est pénétré des principes les

plus généraux de la sculpture antique, l'ordonnance harmonieuse des

scènes, l'emploi habile de l'espace où beaucoup de personnages se

meuvent dans un cadre étroit, la majesté tranquille des poses, le

bel ordre des draperies, la noblesse des têtes. Mais son œil et sa

main ont encore la pratique de la sculpture primitive: les mouvements

sont d'une gaucherie timide, les figures sont parfois pesantes.

Il donne l'impression des œuvres romaines de la fin de l'Empire.

Cependant sa bonne volonté de néophyte est fort apparente. Voici,

dans la _Circoncision_, le _Bacchus barbu_ sculpté sur un vase du

Campo Santo, et, sur l'_arca_ de Saint-Dominique, un esclave imité

d'après un monument du Capitole, et un éphèbe vêtu de la tunique

grecque. A la chaire de Pise, que celle de Sienne reproduit en grande

partie, la Vierge est drapée et voilée comme une matrone ou une

déesse; dans la _Nativité_, elle est assise sur son lit avec une pose

qui rappelle les monuments funéraires; les rois mages présentent des

profils grecs et leurs barbes sont bouclées à l'antique. Mais Nicolas

de Pise, s'il a découvert et étudié la Grèce, n'a point renoncé à la

nature, et dans ses meilleurs morceaux, il est revenu à l'observation

de la vie. C'est par là surtout qu'il se montre disciple intelligent

des anciens. Dans le _Jugement_ du Baptistère, on voit des corps de

damnés se replier et se tordre avec une vérité dans l'effort qu'il

faut signaler. Au _Crucifiement_, deux figures du premier plan se

rapprochent beaucoup plus par le costume, la longue barbe et le

visage, du type oriental que du type grec.

[551] _Niccolo, considerando la bontà di quest'opera, e

piacendogli fortemente, mise tanto studio e diligenza per imitare

quella maniera...._ _Ibid._

La sagesse de cet excellent artiste préserva donc la sculpture

naissante de l'imitation excessive des modèles grecs. Dans son

école d'abord, puis chez tous les sculpteurs de la Renaissance,

l'enthousiasme pour l'art antique fut toujours très-vif: les _Trois

Grâces_ trouvées au XIIIe siècle dans les fondations du Dôme de

Sienne, les statues exhumées des ruines de Rome et le _Torse_ du

Belvédère, ranimèrent sans cesse cette ardeur. On sait avec quel

scrupule Michel-Ange étudia sur les ouvrages grecs la charpente et

l'enveloppe du corps humain[552]. Mais, à partir de Nicolas de Pise,

les maîtres italiens interprétèrent d'une façon très-personnelle

l'antique; aucun d'eux ne le copia servilement, et c'est encore

Nicolas, le premier et, par conséquent, le moins savant de tous, dont

le ciseau eut les plus dociles réminiscences.

[552] V. dans l'_Œuvre et la Vie de Michel-Ange_, Paris, _Gaz.

des Beaux-Arts_, 1876, les remarquables chapitres de M. EUG.

GUILLAUME, _Michel-Ange sculpteur_, et de M. CH. BLANC, _le Génie

de Michel-Ange dans le dessin_.

Son fils Giovanni (1240-1320), l'élégant architecte du Campo

Santo, qui, à la cathédrale de Sienne, travailla, avec cinq autres

compagnons, sous l'œil du maître, semble d'abord s'arracher avec

un empressement singulier à la tradition classique retrouvée par

Nicolas. Est-il donc un élève des Grecs, l'artiste qui a taillé la

statue allégorique de Pise, debout, portée par les quatre Vertus

cardinales des philosophes, la Prudence, la Tempérance, la Force

d'âme et la Justice? La Tempérance est nue, sans doute; ses cheveux

tressés à l'antique et sa pose indiquent le souvenir de quelque

Vénus grecque; mais ses voisines et Pise elle-même ont les visages

les moins helléniques, et la Prudence est une vieille très-maussade.

Qu'a-t-il fait de la sérénité antique et des représentations bien

rythmées des bas-reliefs paternels, le sculpteur violent du _pulpito_

du Dôme, à Pise, et de Sant-Andrea, à Pistoja? Ces visages sont durs,

ces gestes vulgaires, ces crucifiés étalent une maigreur déplaisante,

ces foules se pressent confusément; l'art était-il déjà sur le bord

de la décadence? Regardez à loisir: celui-ci est un grand maître

aussi et qui n'est point si éloigné de l'éducation grecque qu'il

vous a d'abord paru; car il compose admirablement, et quand l'œil a

fait le tour de l'un de ses morceaux, l'esprit a reçu une impression

d'ensemble de toutes les impressions de détails; étudiez à part un

seul de ses personnages: la pose et le geste sont d'accord entre

eux, et l'artiste n'a été embarrassé par aucune pose, ni par aucun

geste. La réalité ne l'a point effrayé, et il l'a exprimée vivement,

comme il l'avait observée maintes fois; mais la réalité qu'il montre

n'est jamais triviale. Voyez, au _Massacre des Innocents_, à Pise,

ces mères éperdues qui arrachent leurs petits aux égorgeurs, les

serrent follement dans leurs bras, les retournent et les tâtent

pour s'assurer de leur mort, puis, accroupies, les pleurent avec

violence; la passion maternelle a été saisie à tous ses degrés, tous

les moments du drame ont été notés tour à tour; enfin, au sommet de

la scène, Hérode, couronné et assis, se tourne à droite vers ses

exécuteurs et leur fait, de son bras étendu, un geste impérieux et

impatient, tandis que, de l'autre côté, des mères le supplient;

au _Massacre_ de la chaire de Pistoja, le roi juif regarde à ses

pieds, avec un plaisir farouche, la foule lamentable des bourreaux

et des victimes. L'école de Pise, avec Giovanni, manifeste le génie

des écoles toscanes de sculpture et de peinture, la tendance au

_naturalisme_; elle demeure en même temps fidèle à l'inspiration

primitive de l'art italien, la profonde émotion religieuse, exprimée

surtout par les sujets et les formes pathétiques; à la sculpture

architecturale de Nicolas a succédé déjà, et, pour ainsi dire,

sous ses yeux, la sculpture pittoresque, pleine de mouvement,

spirituelle, audacieuse, habile aux effets que l'art antique n'a

jamais connus, qui, avec Jacopo della Quercia, au commencement du XVe

siècle, puis Lorenzo Ghiberti, Donatello et ses disciples, Desiderio

da Settignano, «_il bravo Desider, si dolce e bello_»[553], et Andrea

del Verrocchio, enfin avec Luca et Andrea della Robbia, rivalisera

par le choix des sujets, la subtilité des physionomies, l'appareil

des scènes et la délicatesse des détails, avec la peinture et même

avec l'orfévrerie.

[553] _Cron. rim. di Giov. Santi_, ap. PASSAVANT, _Raphaël_, t.

I, p. 427.

Les signes de cette originalité nouvelle ne manquent pas dans

l'œuvre même de Giovanni. Le premier, il redoubla l'expression d'un

monument de sculpture par une certaine familiarité raffinée qui

semble plutôt le propre de la peinture. Ainsi, au tombeau de Benoît

XI, dans San-Domenico de Pérouse, à la tête et aux pieds du pape

endormi sur son lit de marbre, deux anges, dépouillés de leurs ailes

hiératiques, soulèvent doucement les rideaux du baldaquin mortuaire.

Aux pieds de sainte Marguerite de Cortone[554], est couché le chien

qui avait conduit la jeune femme près du corps ensanglanté de son

amant, triste spectacle qui la décida à se consacrer à une pénitence

éternelle.

[554] A l'église de Santa-Margherita.

A côté de Jean de Pise, son compagnon d'études dans l'atelier de

Nicolas, l'architecte Arnolfo del Lapo ou del Cambio (1232-1310),

nature plus fine, plus florentine, montrait, à Saint-Dominique

d'Orvieto, dans le tombeau du cardinal Guillaume de Braye, des

qualités plus harmonieuses, empreintes déjà du charme qui n'a plus

quitté les artistes de Florence. Le mort est assisté par deux anges

dont la figure respire une grande tristesse; plus haut, dans l'ogive

d'un tabernacle gothique posée sur deux colonnes torses, la Madone

est assise sur un trône monumental, tête de déesse, aux cheveux

disposés à la manière grecque, couronnée d'un diadème d'où descend

un voile tombant jusqu'aux épaules, visage doux et grave; elle tient

sur ses genoux le _bambino_, et pose la main droite sur le bras du

siége. N'avons-nous pas, dans cet ouvrage, comme un pressentiment des

Vierges d'Andrea del Sarto?

L'école de Pise continua de fleurir, au XIVe siècle, avec Andrea et

ses fils Nino et Tommaso, et ses élèves Alberto Arnoldi, Giovanni

Balduccio et Andrea Orcagna. Andrea de Pise (1270-1345) reprit,

dans cette ville, l'étude attentive des monuments grecs[555].

Florence lui doit une porte de son Baptistère, où il représenta, en

bas-reliefs de bronze, d'un style très-simple, et d'un art plein

de conscience, l'histoire de saint Jean. Dans ces petits tableaux,

l'entente de la scène est remarquable; il y a une naïveté savante

dans la mise au tombeau du Précurseur, que ses disciples, courbés,

deux par deux, déposent pieusement au sépulcre: un jeune homme,

la tête rasée comme celle d'un moine, les éclaire de sa torche;

de l'autre côté, un vieillard, les mains jointes, regarde le ciel

et prie. Nino s'est rendu célèbre par ses nombreuses _Madones_,

et surtout par la _Vierge à la Rose_, qui est à l'église della

Spina, à Pise, œuvre gracieuse, mais où se glisse déjà une

certaine affectation, défaut qui s'aggrave encore sur les figures

trop souriantes de la Vierge et de l'Ange, à l'_Annonciation_ de

Santa-Caterina. Nino et son frère Tommaso n'eurent guère d'influence

en dehors de la Toscane. Balduccio de Pise devait porter plus loin

l'action de cette grande école. A Milan, au monument de saint Pierre

Martyr, l'adversaire des Patarins, dans Sant-Eustorgio, il dressa

les statues de huit Vertus qui marquent le véritable commencement de

la statuaire italienne. La pose de ces personnages est d'une noblesse

antique, et déjà les draperies indiquent bien l'attitude du corps au

repos; mais les figures sont de beaucoup plus expressives que celles

des statues grecques; ainsi l'Espérance se reconnaît facilement

au mouvement passionné du regard. Les anciens modèles n'imposent

décidément qu'une discipline féconde au goût des artistes; pour le

reste, ceux-ci demeurent italiens, plus épris de la grâce, que de

la grandeur, curieux du sentiment et du pathétique, fort attentifs

d'ailleurs au travail des peintres, et habiles à reproduire, par le

bronze ou le marbre, l'impression de la peinture.

[555] _Molte anticaglie e pili che ancora sono intorno al Duomo e

al Campo Santo, che gli fecero tanto giovamento e diedero tanto

lume, che tale non lo potette aver Giotto._ VASARI, _Vita di And.

Pisano_.

Tout le groupe d'Andrea de Pise se ressent, en effet, de l'influence

de Giotto; l'école pisane allait toujours plus loin dans cette

recherche du pittoresque où elle était entrée avec Giovanni. Les

bas-reliefs anonymes du Dôme d'Orvieto, dans la première partie du

XIVe siècle, témoignent encore, dans leur ensemble, des qualités

diverses manifestées tour à tour par les maîtres de Pise, l'équilibre

de la composition, le mouvement bien proportionné des tableaux, le

sens dramatique, le charme attendri, la gravité religieuse. Aucun

don, aucune promesse ne manqua dans le berceau de la sculpture

italienne, pas même la fougue révolutionnaire d'un artiste impétueux,

Andrea Orcagna (1329-1376), architecte, orfèvre, sculpteur, poëte et

peintre; celui-ci, au tabernacle de l'Or San-Michele de Florence,

dans les scènes de la vie et de la mort de la Vierge, fit voir que la

Renaissance était déjà assez maîtresse de ses traditions pour rompre

avec elles, s'il lui plaisait, mêler la raideur de l'art primitif au

_naturalisme_ le plus franc, la brutalité à la grâce mystique[556],

et que l'émotion violente pouvait être rendue en Italie, avec une

grande sûreté d'exécution, par l'art que les Grecs avaient consacré à

l'impassible sérénité[557].

[556] Rapprochez, par exemple, la _Déposition au tombeau_ de

l'_Assomption_.

[557] V. CROWE et CAVALCASELLE, _Geschichte_, t. II, p. 15.

Nicolas avait fondé, par son passage à Sienne, l'école de cette

ville[558], que les bas-reliefs d'Orvieto durent occuper longtemps,

et qui possédera, en Jacopo della Quercia, son premier maître

illustre; Orcagna, qui est Florentin, signale le moment où l'école

de Florence se détache de celle de Pise; mais Ghiberti, Donatello,

Luca della Robbia ne font que continuer la chaîne qui, de Nicolas,

de Jean et d'André de Pise, se prolongera sans interruption jusqu'à

Michel-Ange.

[558] PERKINS, _Tuscan Sculptors_, t. I, ch. IV.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 62 / 70 题