CHAPITRE IX

_La Renaissance des arts en Italie._

_Les premières Écoles_

La littérature italienne a connu deux Renaissances, séparées l'une

de l'autre par un siècle environ, et que rattache l'une à l'autre le

grand travail des humanistes, des antiquaires, des platoniciens. La

Renaissance des arts s'est développée sans aucune interruption, pour

ainsi dire, jusqu'à la fin du XVIIe siècle. C'est par la peinture

qu'elle s'est manifestée avec le plus d'éclat: au XVIe siècle, il

n'est aucune province, aucune cité civilisée qui n'ait son école;

pour un foyer qui s'est affaibli, tel que Pérouse, dix se sont

allumés au rayonnement de Florence, de Venise, de Rome, de Milan, de

Bologne. L'Europe reçut alors les leçons de l'Italie, mais l'Italie

avait d'abord pris celles de Florence, de Pise, de Sienne. C'est

toujours à la «ville des fleurs» et à la Toscane qu'il faut revenir,

car c'est de là que partirent les principaux courants de l'esprit

humain.

I

Les Italiens n'ont inventé aucun principe nouveau, aucune forme

nouvelle d'architecture: tous les éléments de cet art leur sont venus

du dehors, ou par la tradition latine et nationale: la colonnade

et l'entablement grecs, le cintre romain, la coupole romaine ou

byzantine, l'ogive arabe ou normande, la basilique des premiers

siècles, l'église romane, le pilier et le chapiteau byzantins ou

arabes, le château fort féodal. Ils avaient sous leurs yeux, en

Sicile, les monuments grecs, dans toute la péninsule, les monuments

romains. Cependant, ils se sont longtemps abstenus de l'imitation

rigoureuse des ordres antiques. Ce n'est guère qu'après Brunelleschi

et Leo Battista Alberti qu'ils ont adopté le style gréco-romain,

librement façonné, sans préoccupation d'archéologie, mais non sans

emphase; ce style, que l'Europe a le plus imité dans la Renaissance,

dès le XVIIe siècle, marque l'originalité la moins grande de

l'architecture italienne. La ligne véritable de l'Italie a été

surtout romane, c'est-à-dire dérivée directement de l'art romain, et

fidèle aux principes de solidité, de gravité de celui-ci. Le lombard

de la seconde époque, à partir du XIe siècle, qui donne son nom aux

monuments italiens jusqu'à la fin du XIIIe, est identique avec le

roman. Lorsque le gothique apparaît avec ensemble, vers l'an 1300,

il est obligé de se discipliner conformément au génie raisonnable

de l'architecture antérieure. «Le plein cintre se maintint auprès

de l'ogive dans toutes les constructions religieuses» de la fin du

moyen âge[535]. Le goût italien, habitué à la ligne horizontale,

répugnait aux élans vertigineux du gothique; il ne consentit pas à

renoncer à la proportion juste entre la hauteur et la largeur des

édifices[536]; il acceptait l'ogive pour les façades, les fenêtres

et les portails; mais le plan intérieur des églises conservait l'arc

plein cintre, les voûtes d'arête ou les poutres horizontales, les

colonnes rondes, la corniche régnant autour du monument. Le gothique

italien repousse la végétation touffue du gothique septentrional et

les effets compliqués; comme il garde les vastes surfaces planes, il

n'a pas besoin, pour se soutenir, de l'armature des contreforts[537].

Les pignons isolés, à la forme aiguë, de nos églises, descendent

ici jusqu'aux lignes moins ambitieuses des toits à l'italienne,

modification que Nicolas de Pise appliqua à Saint-Antoine de Padoue,

et Simone Andreozzi à l'Ara-Cœli[538]. N'oublions pas la solidité

des matériaux. Une église de marbre, appuyée au dedans sur des

piliers de marbre ou de porphyre, défie l'action des siècles. La

cathédrale de Milan, qui est du gothique pur, mais toute en marbre,

durera plus longtemps que Notre-Dame.

[535] GARNAUD, _Étud. d'archit. chrétienne_. Avant-propos.

[536] Vasari, qui écrit longtemps après l'ère du gothique

italien, est sévère pour cet art en général, où il ne voit

qu'extravagance et désordre, ouvrage des Allemands, dit-il,

«dont ceux-ci ont empoisonné le monde, _che son tante che hanno

ammorbato il mondo_». _Dell'architett._, III.

[537] V. CH. DE RÉMUSAT, _Notes d'un voyage dans le nord de

l'Italie_. (_Rev. des Deux-Mond._, 1er et 15 octob. 1857.)

[538] GAILHABAUD, _Monum. anc. et mod._, t. III. _Église de

Saint-François d'Assise._

On peut dire que l'art ogival fut beaucoup moins, en Italie, un

système d'architecture qu'un principe d'ornementation. Les Italiens

l'ont reçu des Normands ou des _ultramontains_, de même qu'ils ont

pris aux Arabes de Sicile l'arcade et la colonne orientales, non

pour copier un art singulier, mais pour se l'assimiler et en tirer

une parure. Les Normands siciliens eux-mêmes n'avaient-ils point

adapté de la sorte à leurs formes architectoniques tout ce qui,

dans l'art des Byzantins et celui des Arabes, pouvait s'y appliquer

sans discordance[539]? C'est ainsi que Venise, qui se préoccupe

moins de l'unité harmonieuse que de l'éclat de ses monuments, à son

palais ducal (XVe siècle), fait reposer, sur les arcades presque

romanes d'une première colonnade aux fûts robustes, la légère galerie

trilobée, de style arabe, du premier étage, et celle-ci supporte, à

son tour, la masse pleine du reste de l'édifice, percée seulement de

quelques fenêtres ogivales. De même, dans Saint-Marc (XIe siècle),

les Vénitiens n'ont conservé de Sainte-Sophie que l'inspiration

générale et le décor, mais ils ont modifié profondément le plan

très-simple de l'église byzantine. L'architecture italienne de la

première Renaissance recherche la séduction pittoresque: au temps

même des premiers sculpteurs et des premiers peintres, elle est,

par la pureté de ses proportions, la richesse et la finesse de ses

ornements, une sculpture et une peinture. Les peintres eux-mêmes et

les sculpteurs, Giotto, Nicolas et Jean de Pise, Ghiberti sont au

premier rang des architectes de leur âge. Les trois arts concourent

si bien ensemble que les monuments d'architecture semblent disposés

pour le plus grand avantage des sculpteurs et des peintres. On sent

qu'une race spirituelle s'est éveillée, qu'elle a chassé les rêves

sévères du moyen âge, qu'elle goûte à la vie et s'éprend de la

beauté. Elle va retoucher et égayer ses vieilles églises, et surtout

en construire de nouvelles. Si Jacopo, un architecte qui vient de

l'Allemagne, de la Valteline ou de la haute Lombardie[540], élève,

sur la colline d'Assise, l'église romane de Saint-François, basse et

sombre comme une crypte des bords du Rhin, il édifie tout aussitôt,

sur la voûte même de l'austère monument, l'église supérieure,

ogivale, lumineuse et joyeuse, châsse splendide pour les reliques

de l'apôtre[541]. La nef élancée, les faisceaux de sveltes colonnes

qui reçoivent, sur d'élégants chapiteaux, les nervures des voûtes

revêtues d'arabesques, l'azur céleste étoilé d'or des voûtes, les

peintures qui ornent toutes les surfaces, et les vitraux d'émeraudes

et de rubis rappellent notre Sainte-Chapelle[542]. Giotto la décore

de fresques, mais il peint aussi, dans l'église ténébreuse, entre le

chœur et la nef, le Triomphe et les vertus de saint François[543].

Cependant, ces églises, qui réservent pour le sanctuaire seul toutes

leurs richesses pittoresques, répondent moins au goût italien que les

nobles cathédrales de Pise (XIe et XIIe siècles), de Pistoja (XIIIe),

d'Arezzo (XIIIe), d'Orvieto (de 1290 au XVIe siècle), de Sienne

(la façade, fin du XIIIe), de Lucques (XIIe et XIIIe), de Florence

(XIVe). Ici, conformément à la tradition antique, l'œuvre d'art

se manifeste surtout par le décor extérieur; mais le décor n'est

point, comme dans nos églises du nord, un accident que la fantaisie

de l'artiste multiplie ou exagère à mesure que le style devient

moins pur. Car il tient intimement au noyau architectural, il est

l'édifice lui-même, ou tel membre de l'édifice, et il ne serait pas

possible de l'en détacher. C'est pourquoi il procède toujours, à la

façon antique, par la répétition, le groupement, en un mot, par le

système des formes décoratives. S'il se multiplie, c'est pour faire

un ensemble logique et produire une impression d'ensemble. Prenez

les monuments de Pise, le Dôme, le Baptistère, le Campanile. Tous

les trois, ils répètent la même idée architecturale, variée selon

l'époque de leur construction: c'est ainsi qu'un élément ogival

paraît au Baptistère et à la coupole du Dôme; mais le motif est,

au fond, identique en chacun: sur une première assise d'arcades

aveugles, aux colonnes engagées, s'élèvent, à la façade du Dôme,

quatre étages de colonnades; à la Tour penchée, six; au Baptistère,

un seulement. L'édifice, dépouillé de cet appareil, se tiendrait

debout, mais ses proportions seraient rompues, sa physionomie

effacée: c'est par ces délicates ouvertures qu'il regardait au dehors

et semblait respirer la lumière.

[539] V. au Dôme de Monreale, la rencontre très-heureuse des

trois arts.

[540] TIRABOSCHI, _Storia_, t. IV, lib. III, cap. 6.--VASARI,

_Vita di Arn. di Lapo_.

[541] V. dans le tableau de Granet, au Louvre, l'église

inférieure et la description de M. TAINE, _Voyage en Italie_.

[542] V. GAILHABAUD, _op. cit._

[543] Sur l'attribution incertaine de ces ouvrages, V. DELLA

VALLE, _Lettere Sanesi sopra le belle arti_.

Tous les détails du décor furent donc d'une grande importance dans

l'architecture de la première Renaissance; il fut alors exécuté avec

une recherche que les monuments de l'époque postérieure, imités

d'après les ordres antiques, n'ont plus connue. Du XIIe au XIVe

siècle, nous sommes dans la période communale, et l'édifice, qui

appartient à tous, doit enchanter les yeux et l'orgueil de tous. La

cathédrale sera donc ciselée comme un ouvrage d'orfévrerie, parée

comme un lieu de fête. Au dehors, elle imitera, par ses assises de

marbre aux couleurs variées et la marqueterie des encadrements qui

occupent les surfaces planes[544], les mosaïques des pavés précieux;

au dedans, par son ameublement et ses peintures, elle sera digne

encore de Dieu et des bourgeois. La civilisation composite de la

Sicile a, sur ce point, donné aux Italiens les meilleurs exemples. Le

portail du Dôme de Monreale, encadré, avec une sévérité gracieuse,

d'arabesques de marbre, les trois colonnes d'angle du cloître,

revêtues d'arabesques, dont les chapiteaux, composés de niches

architecturales enfermant des personnages, se rejoignent et forment

comme un couronnement unique, le plan noble de l'église, où l'ogive

normande des nefs repose sur des piliers aux chapiteaux à la fois

romans et corinthiens, tous ces éléments d'élégance passèrent dans

l'architecture des cités italiennes. L'emploi de l'arabesque ou de

l'encadrement de feuillages et de fruits, des colonnettes torses

dans le faisceau des portails, des mosaïques de marbres multicolores

disposées par cordons réguliers et marquant les divisions de

l'édifice[545], devint très-fréquent. On chercha la légèreté

extrême, sans compromettre, comme dans nos ouvrages gothiques, la

solidité apparente d'un monument[546]. Si, comme au palais de la

_Seigneurie_, à Florence, la gravité républicaine et la crainte

des émeutes obligent à garder, à l'extérieur, l'appareil solide et

nu, les ouvertures rares et étroites et le beffroi crénelé d'une

forteresse, au dedans, la cour de Michelozzo Michelozzi est toute

fleurie d'arabesques; la cour du _Bargello_ (palais du podestat),

avec son long escalier en plein air, fermé, au palier du milieu, par

une porte semblable à un petit arc de triomphe, avec la galerie du

premier étage et les écussons de marbre capricieusement attachés aux

murailles, est aussi d'une distinction rare. L'intérieur des édifices

appartient surtout aux sculpteurs et aux peintres; mais l'architecte,

qui veille à l'harmonie générale de son œuvre, y montrera encore,

par le caractère de l'ameublement, l'originalité de son génie:

les chaires à prêcher, telles que celles de Pise, de Sienne et de

Pistoja, sont elles-mêmes des monuments; les autels en pierres

précieuses, les trônes épiscopaux couronnés de dais, les stalles de

bois ciselé, les fonts baptismaux, les lutrins, les lampes de bronze

sculpté, les tabernacles, tels que celui de Saint-Paul-hors-les-Murs,

œuvre probable d'Arnolfo del Lapo, dernière relique de la vieille

basilique[547], les balustrades ouvragées des chœurs, complètent

une ornementation où chaque détail est porté à sa forme accomplie

et qui est d'accord avec tout l'ensemble, expression d'une foi

simple, d'un christianisme généreux; le luxe païen, les dorures et

les couleurs bruyantes des églises plus modernes, les baldaquins

énormes, surchargés de nuages dorés, de flammes et d'anges qui pèsent

sur les autels, les façades somptueuses appliquées à Saint-Pierre, à

Saint-Jean-de-Latran, à Sainte-Marie-Majeure, font regretter le vieil

art et la vieille foi.

[544] Santa-Maria-del-Fiore.

[545] Campanile de Florence.

[546] Loggia de' Lanzi, à Florence. On sut réserver, dans la

richesse des ensembles, les parties qui méritaient d'être

traitées avec une richesse plus grande: ainsi, au palais ducal de

Venise, le portail voisin de Saint-Marc et l'escalier des Géants

(fin du XVe siècle).

[547] V. CICOGNARI, _Stor. della scultura_, t. III, p. 265.

Les origines de la Renaissance en Italie · 第 61 / 70 题